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    Gilles Lipovetsky, Oeuvres

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Gilles Lipovetsky, Oeuvres Empty Gilles Lipovetsky, Oeuvres

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 26 Déc - 23:50

    https://books.google.fr/books?id=dZ_3qN3MVH8C&pg=PT437&dq=Gilles+Lipovetsky&hl=fr&sa=X&ei=2vOdVMetGoWX7Aa36IGACg&ved=0CGEQ6AEwCA#v=onepage&q=Gilles%20Lipovetsky&f=false

    https://books.google.fr/books?id=-8Hp9UaafusC&printsec=frontcover&dq=Gilles+Lipovetsky&hl=fr&sa=X&ei=2vOdVMetGoWX7Aa36IGACg&ved=0CE0Q6AEwBQ#v=onepage&q=Gilles%20Lipovetsky&f=false

    https://books.google.fr/books?id=kLKFTOuao7QC&printsec=frontcover&dq=Gilles+Lipovetsky&hl=fr&sa=X&ei=2vOdVMetGoWX7Aa36IGACg&ved=0CEIQ6AEwAw#v=onepage&q=Gilles%20Lipovetsky&f=false

    "Une nouvelle modernité est née: elle coïncide avec la "civilisation du désir" qui s'est construite au cours de la seconde moitié du XXe siècle. [...]
    En quelques décennies, l'
    affluent society a bouleversé les genres de vie et les mœurs, elle a entraîné une nouvelle hiérarchie des fins ainsi qu'un nouveau rapport aux choses et au temps, à soi et aux autres. La vie au présent a remplacé les attentes du futur historique et l'hédonisme, les militantismes politiques ; la fièvre du confort s'est substituée aux passions nationalistes et les loisirs à la révolution." (p.10)

    "Quant à la croissance de l'économie mondiale, la voici qui repose en grande partie sur la consommation américaine, laquelle représente un peu moins de 70% du PIB des États-Unis et près de 20% de l'activité mondiale. La société d'hyper-consommation coïncide avec un état de l'économie marqué par la centralité du consommateur." (p.11)

    "Le matérialisme de la première société de consommation est passé de mode: nous assistons à l'expansion du marché de l'âme et de sa transformation, de l'équilibre et de l'estime de soi alors même que prolifèrent les pharmacies du bonheur. Dans une époque où la souffrance est vide de tout sens, où les grands référentiels traditionnels et historiques sont épuisés, la question du bonheur intérieur "refait surface", devenant un segment commercial, un objet de marketing que l'hyperconsommateur veut pouvoir se procurer clés en main, sans effort, tout de suite et par tous les moyens." (p.14)

    "On vit plus vieux, en meilleure forme et en bénéficiant de meilleures conditions matérielles. Chacun est reconnu maître dans la conduite de sa vie ; les naissances sont choisies ; les comportements sexuels sont laissés aux libres inclinations des hommes et des femmes. La part du temps non travaillé représente dans les pays les plus développés entre 82 et 89% de la durée totale du temps éveillé d'un individu. Le temps et l'argent consacré aux loisirs sont en hausse constante. Les fêtes, les jeux, les loisirs, les incitations aux plaisirs envahissent l'espace de la vie quotidienne." (p.15)

    "Si le PIB a doublé depuis 1975, le nombre de chômeurs, lui, a quadruplé. Nos sociétés sont de plus en plus riches: pour autant un nombre croissant de personnes vivent dans la précarité et doivent faire des économies sur tous les postes de leur budget, le manque d'argent devenant un souci de plus en plus obsédant." (p.15-16)

    "Contre la posture hypocrite d'une grande partie de la critique de la consommation, il faut reconnaître les éléments de positivité que comporte la superficialité consumériste." (p.16-17)

    "Rien ne vient confirmer les vues des plus pessimistes qui analysent la société de la satisfaction totale et immédiate comme la voie qui prépare l'éclosion d'un "fascisme volontaire". La vérité est que la société d'hyperconsommation est moins celle qui travaille à impulser un retour de bâton autoritariste que celle qui nous en protège. Et quelles que soient les menaces qui pèsent sur l'éducation et la culture, les capacités transcendantes, réflexives et critiques des sujets n'ont nullement été décapitées. Les raisons d'espérer ne sont pas caduques: malgré l'inflation des besoins marchandisés, l'individu continue de vivre pour autre chose que les biens matériels passagers. Les idéaux d'amour, de vérité, de justice, d'altruisme n'ont pas fait faillite: nul nihilisme complet, nul "dernier homme" ne se profile à l'horizon des temps hypermodernes." (p.18)

    "Le temps des révolutions politiques est achevé, celui du rééquilibrage de la culture consumériste et de la réinvention permanente de la consommation et des modes de vie est devant nous." (p.19)

    "En France, la part des dépenses de l'alimentation à domicile passe, dans le budget des ménages, de 49.9% en 1950 à 20.5% en 1980." (p.34)

    "Il y a quelque chose de plus dans la société de consommation que l'élévation du niveau de vie moyen: l'ambiance de stimulation des désirs, l'euphorie publicitaire, l'image luxuriante des vacances, la sexualisation des signes et des corps. Voilà un type de société qui substitue la séduction à la coercition, l'hédonisme au devoir, la dépense à l'épargne, l'humour à la solennité, la libération au refoulement, le présent aux promesses du futur. […] Au travers de mythologies adolescentes, libérationnistes et insouciantes de l'avenir, une profonde mutation culturelle s'est opérée." (pp.37-38)

    "En période d'hyper-consommation, les motivations privées l'emportent de beaucoup sur les finalités distinctives. Nous voulons des objets "à vivre" plus que des objets à exhiber, on achète moins ceci ou cela pour parader, afficher une position sociale qu'en vue de satisfactions émotionnelles et corporelles, sensorielles et esthétiques, relationnelles et sanitaires, ludiques et distractives. Les biens marchands fonctionnaient tendanciellement comme des symboles de statut, ils apparaissent de mieux en mieux comme des services. […] C'est une consommativité sans négatif ni enjeu interhumain, sans dialectique ni compétition majeure qui gagne des pans chaque jours plus larges de la consommation. […] Lorsque les lutes de concurrence ne sont plus la clé de voûte des acquisitions marchandes, commence la civilisation de l'hyperconsommation, cet empire sur lequel le soleil de la marchandise et de l'individualisme extrême ne se couche jamais." (pp.44-45)

    "Dans un temps où les traditions, la religion, la politique sont moins productrices d'identité centrale, la consommation se charge de mieux en mieux d'une nouvelle fonction identitaire." (p.48)

    "Spirale des comportements préventifs, inflation des demandes de soin, fuite en avant des dépenses de santé: autant de phénomènes qui montrent, sans aucune ambiguïté, à quel point le paradigme de la distinction est devenu peu opérant, incapable qu'il est de rendre raison d'une consommation excroissante centrée sur le seul individu, sa santé et sa conservation." (p.58-59)

    "Comment parler de post-matérialisme lorsque l'ordre médico-pharmaceutique élargit sans cesse ses frontières, lorsque progresse à pas de géant la médicalisation de l'existentiel, lorsque de plus en plus de capitaux et d'intelligences sont mobilisés en vue de la conservation et de la maîtrise de la vie par la technoscience ?" (p.63)

    "Les critiques démystificatrices de l'idéologie des besoins se sont fourvoyées à vouloir exclure la dimension hédonistique de la consommation. Problématique qui conduisait par exemple Baudrillard à affirmer: "La consommation se définit comme exclusive de la jouissance. Comme logique sociale, le système de la consommation s'institue sur la base d'une dénégation de la jouissance". A mes yeux on ne saurait se tromper davantage sur la question, la consommation, dans nos sociétés, étant inséparables tant de l'idéal social hédoniste que des visées subjectives de plaisir." (p.66)

    "Aux Etats-Unis, le nombre de livres publiés a augmenté de plus de 50% au cours des dix dernières années ; plus de 100 000 livres sont publiés chaque année: 135 000 en 2001. Depuis 1980, les Etats-Unis ont publié 2 millions de titres contre 1.3 million pendant les cent ans précédents. Le mouvement n'épargne pas la France où il s'est publié, en 2004, quelque 60 000 titres de livres contre 25 000 en 1980. Chaque rentrée littéraire voit un déluge de titres envahir les librairies: 667 romans pour le seul automne 2004, soit plus du double de ce qu'offrait la rentrée 1997. La dynamique de prolifération annexe également l'industrie du cinéma. Alors qu'en 1976 Hollywood réalisait 138 films, sur la période 1988-1999 le nombre moyen annuel de longs métrages produits s'est élevé à 385 ; en 2001, les Etats-Unis ont commercialisé 445 films, porno exclu. Du fait de cette dynamique de surproduction, le nombre de films sortis dans les salles en France a pu augmenter de 40% en dix ans, passant de 395 en 1995 à 560 en 2004." (p.97)

    "En 1954, 8% des familles ouvrières possédaient une automobile, 0.8% un téléviseur, 3% un réfrigérateur, 8% une machine à laver. En 1975, ces pourcentages s'élevaient respectivement à 73%, 86%, 91%, 77%." (p.108)

    "Autant l'irruption d'une culture de l'instantanéité est une idée peu contestable, autant il convient d'en montrer les limites, le temps compressé n'ayant nullement réussi à absorber la totalité de nos énergies. Il est vrai que l'hyper-consommateur montre un souci évident de faire plus et plus vite, il ne supporte pas de perdre du temps, veut l'accessibilité des produits, des images et de la communication à toute heure du jour et de la nuit. Mais en même temps, on assiste à la prolifération de désirs et de comportements dont l'orientation vers les plaisirs sensoriels et esthétiques, le mieux-être, les sensations corporelles expriment la valorisation d'une temporalité lente, qualitative et sensualiste. "Slow food", écoutes musicales, balades à pied, randonnées, spas et hammams, méditations et relaxations: contre la fast live, les loisirs lents rencontrent un large écho. C'est ainsi qu'on est témoin du goût de la flânerie, des sorties le soir au restaurant, du farniente à la plage ou aux terrasses des cafés. Point de temporalité uniformément urgentiste mais un système composé de temporalités profondément hétérogènes: au temps opérationnel s'oppose le temps hédoniste, au temps corvée le temps récréatif, au temps précipité le temps décompressé des jeux et spectacles, de la détente, de tous les moments centrés sur les jouissances sensuelles et esthétiques. Le régime du temps dans la société d'hyperconsommation n'a rien d'unidimensionnel ; il est au contraire paradoxal, désynchronisé, hétéroclite, polyrythmique." (pp.125-126)

    "Pris dans la fuite accélérée de la temporalité, le turbo-consommateur se trouve-t-il enfermé dans le seul temps de l'immédiateté et par là, privé de distance symbolique et utopique ? Vit-il dans un état d'apesanteur temporelle délesté de tout lien avec le passé ? L'idée est fragile au moment où triomphent le culte du patrimoine, la passion de "l'authentique", des objets chargés de sens et de légendes. Le turbo-consommateur a-t-il perdu tout intérêt pour le futur ? Comment concilier cette thèse avec la montée des consommateurs "engagés" se souciant de l'avenir de la planète et cherchant à donner sens à leurs achats en privilégiant les produits équitables et solidaires ?" (p.127)

    "Avec l'essor de la société de marché, l'univers du client ou de l'usager devient le paradigme dominant, une espèce de "phénomène social total". Nous sommes à l'heure où, dans toutes les sphères, s'imposent peu ou prou le principe du libre-service et l'éphémérité des liens, l'instrumentalisation utilitariste des institutions, le calcul individualiste des coûts et des bénéfices." (p.152)

    "Réflexivité accrue du consommateur disposant désormais d'une masse d'information et de connaissances médiatico-scientifiques pour effectuer ses achats." (p.155)

    "La "décomposition des valeurs" a des limites: les droits de l'homme, les libertés publiques et individuelles, l'idéal de tolérance, le rejet de la violence, de la cruauté, de l'exploitation des plus faibles, autant de principes qui n'ont pas fait naufrage. […] Les sentiments d'empathie et les gestes de solidarité sont-ils des espèces en voie de disparition ? Comment comprendre, dans ce cas, la multiplication des associations et des bénévoles ?" (p.164)

    "Toujours plus de satisfactions matérielles, toujours plus de voyages, de jeux, d'espérance de vie: pourtant cela ne nous a pas ouvert en grand les portes de la joie de vivre." (p.168)

    "Le bonheur semble toujours aussi inaccessible alors que nous avons, au moins en apparence, davantage d'occasions d'en cueillir les fruits. Cet état de nous rapproche ni de l'enfer ni du paradis." (p.174)

    "La civilisation matérialiste n'a jamais cessé de faire l'objet d'innombrables critiques émanant de familles de pensées les plus diverses." (p.175)

    "Les critiques de la société du bien-être de masse ont souvent mis en avant les questions de la "pseudo-jouissance" (Debord), de la frustration et de l'anxieté: ils ont trop négligé sa puissance de nouveautés en tant que source de satisfactions bien réelles." (p.183)

    "Jamais le niveau de santé n'a été aussi élevé, jamais les doutes et les insatisfactions ne se sont autant exprimés." (p.186)

    "L'âge d'or de l'affiche commerciale commence au milieu du XIXe siècle et autour de 1880 que sont engagées les premières grandes campagnes nationales de marques orchestrées par des agences spécialisées et destinées à écouler les produits fabriqués en très grande série." (p.193)

    "La publicité institue-t-elle le règne frénétique de l'immédiateté et de la consommativité irrépressible ? Comment comprendre dans ce cas qu'en Europe le taux d'épargne des ménages se maintient à un niveau relativement élevé: de l'ordre de 16% du revenu disponible ? Ce qui, au demeurant, a conduit certains économistes et responsables politiques à déplorer non une consommation débridée mais son insuffisance ! Raz-de-marée des dépenses addictives ? On évalue les acheteurs compulsifs à 4% de la population générale. La France compte plus de 23 millions de ménages mais le nombre de familles surendettées faisant l'objet d'une procédure est de l'ordre de 500 000. N'est-ce-pas par millions qu'ils devraient se compter si la publicité avait la surpuissance dont on la crédite ? Précisions d'ailleurs que les nouvelles faillites civiles ne peuvent s'expliquer par les seules incitations marchandes: on considère que plus de 60% des surendettés en France le sont non à cause d'une surconsommation de crédits mais d'accidents survenus dans la vie (chômage, maladie, divorce, veuvage, séparation). […]
    Le remarquable, finalement, n'est pas tant l'escalade des pulsions d'achat immaîtrisées que les limites dans lesquelles elles se déploient. L'inquiétude de l'avenir, la fragilité du marché de l'emploi, l'épargne de précaution, la question du financement des retraites ont manifestement plus de poids sur les comportements que les incitations publicitaires à consommer sans attendre. […]
    L'emprise de la publicité sur les âmes reste, au bout du compte, réduite. […] Les religions et les grandes idéologies politiques ont réussi avec autrement plus de succès à rendre "fou" le désir, à diriger à l'extrême les comportements privés et collectifs.
    " (pp.199-201)

    "Jamais les consommateurs ne se sont montrés aussi méfiants, volatiles, infidèles aux marques." (p.205)

    "Depuis plus de trente ans, les enquêtes le confirment: quel que soit le niveau de leurs ressources, les individus considèrent comme décent un revenu dépassant d'un tiers environ leurs revenus effectifs." (p.208-209)

    "Ce sont les autres, beaucoup plus que les choses, qui suscitent les passions les plus immodérées, les joies mais aussi les douleurs les plus vives. Rappelons que dans les sondages, les Européens placent les enfants, le couple, la famille, l'amour en tête des éléments composant le bonheur. […] Le désir des choses est loin d'avoir colonisé de bout en bout les idéaux et les buts de l'existence." (p.210)

    "On peut faire l'hypothèse que c'est par cette voie "heureuse", incitative, publicitaire, que la télévision a le plus d'impact sur la violence des jeunes et non, comme l'affirme parfois, par l'inflation médiatique des scènes de sang. Rappelons que les enfants américains voient en moyenne 40 000 spots par an. Aux heures de grande écoute les chaînes de télévision américaines diffusent plus de quinze minutes de publicité par heure. Partout les jeux d'argent font rêver à une vie fortunée, partout films et séries mettent en scène les modes de vie des classes moyennes. Comment pareille surexposition aux images de l'argent et de la consommation heureuse pourrait-elle ne pas accroître le malaise des exclus, exacerber les désirs et les frustrations des jeunes les plus démunis ?" (p.218-219)

    "En Europe et en France où le taux d'homicides est trois fois inférieur à celui des Etats-Unis, les violences n'en sont pas moins corrélées à la dégradation du marché de l'emploi et l'essor de la pauvreté frappant de plein fouet toute une fraction de la jeunesse." (p.220)

    "Si plus rien n'est stable, pourquoi le malheur échapperait-il à cette loi ? Autant la consommation-monde produit des insuffisances et des déséquilibres subjectifs, autant elle s'accompagne d'une multitude de buts et d'instruments de redynamisation personnelle capable de dissiper plus vite certaines impasses de l'existence." (p.230)

    "Plus les référentiels ludico-festifs gagnent en surface et plus la société se présente, en réalité, sous un jour radicalement anti-dionysiaque. […] L'otium antique était de construction de soi se manifestant dans le loisir cultivé et la contemplation, la méditation et la conversation. Les bacchanales renversaient les mœurs sociales et conduisaient, dans la fête collective et extatique, à la dépossession de soi. L'univers du loisir contemporain n'est ni l'un ni l'autre: il est celui de la privatisation des plaisirs, de l'individualisation et de la commercialisation du temps libre. Tout sauf orgiastico-extatique, la logique qui triomphe est celle du temps individualiste du loisir-consommation." (p.239)

    "Le chaos dionysiaque est délégitimé, détrôné par la "zen attitude". […]
    Le design contemporain affiche une nouvelle prédilection pour les objets enveloppés aux lignes ovoïdes créant un univers doux, maternel, accueillant. Automobile, téléphone, wagon TGV, tramway, ordinateur iMac, appareil photo, rasoir électrique: un peu partout le design renoue avec les rondeurs, les formes galbées et organiques à contre-pied du fonctionnalisme géométrique cher au Bauhaus. Si le design de la première modernité était anguleux et ascétique, celui de la seconde modernité se veut amical, féminin, non agressif, en réponse au besoin de mieux-être et d'environnement rassurant. En s'adoucissant, les formes technologiques valorisent les sensations tactiles, la détente, un confort fluide et apaisant: c'est un imaginaire de sunsualisme apollinien ou eurythmique que diffuse toute une tendance du design contemporain.
    " (p.260)

    "Ce n'est pas le réenchantement du monde qui s'esquisse mais l'intolérance à la douleur, la pathologisation grandissante de soi, la surconsommation médicamenteuse, l'extrême sensibilisation aux problèmes de santé. Quête d'extases sensorielles ? Au lieu de cela on voit proliférer la hantise de la maladie et de la vieillesse, les gestes de santé en vue du mieux-être, de la forme et de la longévité. Moins "s'éclater" que gérer son capital corps." (p.270)

    "C'est pourquoi il faut s'inscrire en faux contre les sociologies qui interprètent la culture contemporaine sous le signe d'un présentéisme tout à la célébration des plaisirs vécus au jour le jour. La vérité est que les individus bombardés d'informations peu ou prou alarmistes et tiraillés entre des normes conflictuelles vivent de moins en moins dans l'insouciance de l'instant." (p.272)

    "L'hédonisme épicurien se confondait avec la paix de l'âme et les plaisirs simples dégustés dans un instant saturé de joie. Au lieu de quoi nous avons, chaque jour un peu plus, l'attention infinie à la santé et les "plaisirs en mouvement" à prévoir et organiser. C'est ainsi que la civilisation hédoniste s'accompagne moins de légèreté de vivre que de réflexivité et de sentiment de complexité de la vie." (p.272-273)

    "La fréquence des rapports sexuels a peu changé depuis le début des années 1970, les couples qui ont plus de cinq ans d'ancienneté déclarant une dizaine de rapports mensuels. Et le temps qui leur est consacré -autour de vingt-cinq minutes en moyenne ; entre cinq et dix minutes pour 25% des couples- ne fait pas vraiment exploser les chronomètres !- ne fait pas vraiment exploser les chronomètres ! La très grande majorité de la population (80%) n'a eu qu'un seul partenaire au cours des douze derniers mois ; seuls 14% des hommes et 6% des femmes affirment avoir eu au cours de l'année écoulée au moins 2 partenaires. Entre 25 et 34 ans, les hommes déclarent en moyenne douze partenaires et les femmes cinq. Il n'y a que 22% des hommes et 3.5% de femmes qui déclarent avoir eu plus de 15 partenaires au cours de leur vie. Les pratiques échangistes sont marginales: concernant moins de 1% de la population, ses adeptes sont estimés entre 300 000 et 400 000 personnes. […]
    Orgie de représentations, ordre réglé des mœurs […] Ni orgiaque ni puritain, le modèle qui domine est celui d'un hédonisme tempéré, peu excessif
    ." (p.277)

    "Longtemps le code de l'honneur et la morale religieuse ont constitué les principales forces qui contenaient les pulsions sexuelles. Cette époque est révolue. Ce qui à présent joue ce rôle est un ordre culturel qui valorise les liens émotionnels et sentimentaux, l'échange intime entre Je et Tu, la proximité communicationnelle avec l'autre. La relative tranquillité des mœurs sexuelles hypermodernes n'est pas un résidu de puritanisme: elle se nourrit de l'idéal séculaire du sentiment et du bonheur que l'on assimile au "bonheur à deux". Dans une société qui ne cesse pas de rendre un culte à l'idéal amoureux et dans laquelle la "vraie vie" est associée à ce que l'on goûte à deux, la relation stable et exclusive constitue toujours une fin idéale." (p.279)

    "Dans les sociétés hyper-individualistes, les désirs de jouissance des sens, aussi omniprésents soient-ils, n'ont nullement fait passer au second plan l'idéal d'être sujet pour l'autre, d'être une personne irremplaçable, non substituable. Bien au contraire. La civilisation hédoniste a moins entraîné le culte d'un érotisme extrême qu'une escalade de demandes de respect, de reconnaissance individuelle, d'attention à soi." (p.280)

    "Les mythologies sociales sont une chose, les aspirations et les conduites individuelles, autre chose. Or, à trop braquer le projecteur sur la rhétorique de la performance, on en vient à passer sous silence les comportements et les attentes réelles vis-à-vis du travail. Là est le risque et la limite d'une approche de ce genre. Autant les pressions accrues à la compétitivité sont indéniables, autant l'idée d'une époque convertie à la religion des challenge et de la compétition est très peu convaincante." (p.299)

    "Il est indéniable que l'idéal du corps mince, jeune, musclé pousse les individus à "travailler" et manager leur corps, à exercer sur celui-ci des auto-contraintes sévères aux antipodes du laisser-aller sensualiste." (p.312)

    "Près de la moitié des Français ont un niveau d'activité physique inférieur à l'équivalent de trente minutes quotidiennes de marche rapide." (p.315)

    "Il y a aujourd'hui infiniment plus de paroles et de réflexivité au sujet des sentiments que dans les communautés villageoises traditionnelles où les discours amoureux étaient pauvres, stéréotypés, peu verbalisés. Et il n'est peut-être pas inutile de rappeler que la disjonction du sexe et du sentiment était autrement plus marquée quand les belles rhétoriques romantiques faisaient bon ménage avec la fréquentation assidue des bordels." (p.335)

    "La révolution sexuelle apparaît autant comme un succès que comme un échec. Son bilan est paradoxal: plus d'individus peuvent jouir d'une sexualité heureuse, décomplexée, diverse, mais en même temps un plus grand nombre se sent déçu et frustré." (p.344)

    "Si la circonscription vis-à-vis des autres en général est très répandue, il n'en va pas de même de la manière dont on perçoit les "proches": envers les membres de la famille, les amis, les voisins, collègues de travail, c'est la confiance qui domine. A la peur de l'envie des proches qui pesait sur les anciennes cultures s'est substituée une tendance à l'augmentation du sentiment de confiance mutuelle. Un fait parmi d'autres qui indique que l'hyperindividualisme ne se réduit pas à la rivalité méfiante de chacun contre tous." (p.364)

    "Les désirs de voir priver autrui de ses avantages occupent une moindre place dans l'économie psychique des individus. […] La joie mauvaise s'atténue, l'indifférence à l'autre progresse. […] Un mal a chassé l'autre. Il n'y a pas de progrès du bonheur." (p.376)

    "Lorsque l'individu est posé comme valeur première, le bonheur s'impose d'emblée comme idéal suprême: ce processus n'a fait que s'amplifier. Loin d'être une déviation aberrante, l'obsession contemporaine de plénitude représente l'accomplissement parfait, irrésistible du programme de la modernité individualiste et marchande." (p.382)

    "Le projet d'une société réorientée par ce qu'une école de pensée appelle la "décroissante conviviale" ou le "post-développement" constitue-t-il un programme souhaitable ? Tout invite à penser le contraire: pareils bouleversements exigeraient des mesures si autoritaristes qu'on ne saurait les appeler de nos vœux. Qui ne voit que la situation en matière d'emploi et de finances publiques serait pire que celle que nous connaissons ? Et dans le détail, quelles consommations devraient être "sacrifiées" ? A quoi faudrait-il renoncer ? Question redoutable car qu'est-ce qui est utile et qu'est-ce qui est superflu en ce domaine ? […] On ne peut accepter l'idée qu'elle veuille redéfinir de part en part la vie bonne en ce qui concerne les besoins humains. Vouloir réaliser le bonheur des individus malgré eux ne peut entraîner que des résultats calamiteux pour ne pas dire terrifiants. Avec toutes ses imperfections, le marché reste, sur ce plan, la moins mauvaise des solutions, la mieux adaptée à une société d'individus reconnus libres." (p.392-392)

    "Parce qu'il y a inévitablement une part de "reçu", d'inconscient, d'incontrôlable dans l'expérience du bonheur, c'est moins moi qui le choisis que lui qui me choisit. Sorte d'état de grâce, "il vient quand il veut, non quand je veux". De là, les limites de toutes les doctrines qui enseignent les voies du bonheur en surévaluant le pouvoir de la conscience sur les états vécus." (p.401)

    "La société d'hyperconsommation, nous dit-on, a gagné: elle ne cessera plus d'étendre son empire dévastateur, répandant le conformisme généralisé, la paresse de l'esprit, l'inculture, la superficialité et l'incohérence des êtres. Finis les significations et les idéaux élevés, les seuls buts dans lesquels se reconnaissent les individus étant la dépense futile, le bien-être et la santé. Face à cette mutation, les uns parlent d'un état "d'après-culture" ; d'autres, plus radicalement, évoquent une immense crise des significations, une phase de désagrégation et de décomposition accélérée qui prive les individus des normes, des valeurs, des motivations nécessaires au fonctionnement de la société. D'autres encore soulignent l'entrée dans la "post-histoire" coïncidant avec une humanité "réanimalisée et infantilisée", tout ce qui constituait l'homme à proprement parler -le travail, la lutte à mort, le conflit, la contradiction- étant tombé en déshérence. Dans la cité des Lettres, le catastrophisme est la chose du monde la mieux partagée.
    Pour le dire sans détour, ces lectures me paraissent foncièrement inacceptables. Elles le sont non par manque d'esprit d'observation de leurs auteurs mais parce qu'elles se montrent aveugles aux forces antagonistes à l'œuvre dans le présent, aux tensions entre les valeurs, aux attentes, demandes et motivations antinomiques qui nourrissent l'époque. Que la société d'hyperconsommation s'accompagne d'une crise de la culture, de l'école, de la politique est peu douteux. Mais ce processus n'est pas irrésistible ; des dynamiques contraires sont en marche qui autorisent à refuser les radiographies unilatérales qu'affectionne la lasse intellectuelle et qui rendent inintelligible la puissance d'autocorrection des sociétés individualistes
    ." (pp.408-409)

    "Nous avons moins à diaboliser l'épidémie consumériste qu'à chercher les moyens qui engageraient les êtres à se diriger vers des buts plus divers. Qu'est-ce qui peut conduire les hommes à ne pas chercher le bonheur exclusivement dans les biens marchands sinon des désirs et des centres d'intérêts autres : travail, création, engagement public ?" (p.416)

    "Nous avons à reconnaître la légitimité de la légèreté hédonistique en même temps que l'exigence de la construction de soi par la pensée et l'agir. La philosophie des Anciens cherchait à former un homme sage restant identique à lui-même, voulait toujours la même chose dans la cohérence avec soi et le rejet du superflu. Est-ce réellement possible, réellement souhaitable ? Je ne le crois pas. Si, comme le souligne Pascal, l'homme est un être fait de "contrariétés", la philosophie du bonheur n'a à exclure ni la superficialité ni la "profondeur", ni la distraction futile ni l'édification difficile de soi. L'homme change au cours de sa vie et nous n'attendons pas toujours les mêmes satisfactions de l'existence. C'est dire qu'il ne saurait y avoir d'autre philosophie du bonheur que désunifiée et pluraliste: une philosophie moins sceptique qu'éclectique." (pp.419-420)
    -Gilles Lipovetsky, Le Bonheur paradoxal. Essai sur la société d’hyperconsommation, Gallimard, coll. Folio essais, 2009 (2006 pour la première édition), 466 pages.




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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.


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