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    John Stuart Mill, De la liberté + L'utilitarisme + Mes mémoires. Histoire de ma vie et mes idées

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 26 Mai - 12:37

    http://fr.wikisource.org/wiki/De_la_libert%C3%A9

    http://www.wikiberal.org/images/f/f0/Utilitarisme_trad_folliot.pdf

    https://www.britannica.com/topic/ethical-naturalism

    "Depuis l’aube de la philosophie, la question du summum bonum ou, ce qui est la même chose, la question du fondement de la morale, a été considérée comme le problème essentiel de la pensée spéculative, elle a occupé les esprits les plus talentueux et les a divisés en sectes et en écoles qui poursuivent une lutte acharnée les unes contre les autres. Après plus de deux mille ans, les mêmes discussions continuent, les philosophes sont toujours rangés sous les mêmes drapeaux ennemis et ni les penseurs, ni les hommes en général, ne semblent plus près de l’unanimité sur ce sujet que quand le jeune Socrate écoutait le vieux Protagoras et soutenait (du moins si le dialogue de Platon se fonde sur une conversation réelle) la thèse de l’utilitarisme contre la morale populaire du soi-disant sophiste." (p.6)

    "Comme les opinions des hommes, aussi bien d’approbation que d’aversion, sont grandement influencées par ce qu’ils supposent être les effets des choses sur leur bonheur, le principe de l’utilité ou, comme Bentham l’a finalement appelé, le principe du plus grand bonheur, a joué un grand rôle dans la formation des doctrines morales, même de celles qui rejettent son autorité avec le plus grand mépris. Aucune école de pensée ne refuse d’admettre que l’influence des actions sur le bonheur est une considération très importante, et même prédominante, dans de nombreux points de détail de la morale, même quand les écoles ne sont pas prêtes à la reconnaître comme le principe moral fondamental et comme la source de l’obligation morale. Je puis aller beaucoup plus loin et dire que tous ces moralistes a priori, s’ils jugent nécessaire d’argumenter un tant soit peu, doivent avoir recours aux arguments utilitaristes. Mon présent dessein n’est pas de critiquer ces penseurs mais je ne peux m’empêcher de faire allusion, à titre d’exemple, à un traité systématique de l’un des plus illustres, la Métaphysique des mœurs de Kant. Cet homme remarquable, dont le système de pensée demeurera longtemps une référence dans l’histoire de la spéculation philosophique, dans le traité en question, pose un principe premier et universel comme l’origine et le fondement de toute obligation morale, et il est le suivant : « agis de telle sorte que la règle d’après laquelle tu agis puisse être adoptée comme loi par tous les êtres raisonnables. » Mais, quand il commence à déduire de ce principe les devoirs effectifs de la morale, il échoue, presque de façon grotesque, à montrer qu’il y aurait une contradiction, une impossibilité logique (pour ne pas dire physique), dans l’adoption par tous les êtres raisonnables des règles de conduite les plus outrageusement immorales. Tout ce qu’il montre, c’est que les conséquences de leur universelle adoption serait telles que personne ne choisirait de s’y exposer." (p.9-10)

    "Pour prouver qu’une chose est bonne, il faut montrer qu’elle est un moyen pour atteindre une chose que l’on reconnaît bonne sans preuve. Il est prouvé que l’art médical est bon parce qu’il conduit à la santé, mais comment est-il possible de prouver que la santé est bonne ? L’art musical est bon parce qu’il produit chez nous du plaisir, mais comment pouvons-nous prouver que le plaisir est bon ? Si donc on affirme qu’il existe une formule globale qui inclut toutes les choses qui sont bonnes en elles-mêmes et toutes les autres choses qui sont bonnes comme moyens, et non comme fins, la formule peut être acceptée ou rejetée mais elle n’est pas sujette à ce que nous entendons communément par le mot preuve. Nous ne devons cependant pas inférer de là que son acceptation ou son rejet doive dépendre d’une impulsion aveugle ou d’un choix arbitraire. Il existe un sens plus large du mot preuve dont cette question est susceptible comme toutes les questions dont on débat en philosophie. Le sujet est de la compétence de la faculté rationnelle et cette faculté ne le traite pas simplement par le biais de l’intuition. On peut présenter à l’intelligence des considérations capables de la déterminer à donner ou à refuser son assentiment à la doctrine, et cela équivaut à prouver." (p.10)

    "Faisons juste une remarque sur la bévue des ignorants qui supposent que ceux qui considèrent l’utilité comme le critère du bien et du mal utilisent le terme dans son sens étroit et juste familier, auquel cas l’utilité serait opposée au plaisir. Nous devons des excuses aux philosophes qui s’opposent à l’utilitarisme d’avoir semblé, même un instant, les confondre avec quiconque serait capable d’une méprise aussi absurde, d’autant plus absurde que l’accusation contraire de ramener tout au plaisir, et cela sous sa forme la plus grossière, est un autre reproche courant contre l’utilitarisme. Comme l’a remarqué explicitement un écrivain de talent, c’est la même sorte de personnes, et ce sont souvent les mêmes personnes qui dénoncent la théorie comme étant « d’une sécheresse impraticable quand le mot utilité précède le mot plaisir et comme étant trop sensuelle pour être mise en pratique quand le mot plaisir précède le mot utilité. » Ceux qui connaissent la question savent que tous les auteurs qui, d’Epicure à Bentham, ont soutenu la théorie utilitariste, entendaient par utilité non quelque chose qui s’oppose au plaisir mais le plaisir lui-même en même temps que l’exemption de la souffrance ; et, bien loin d’opposer l’utile à l’agréable ou au plaisant, ces auteurs ont toujours déclaré que l’utilité signifiait, entre autres choses, ces choses-là. Pourtant, le gros du troupeau – et j’y mets aussi les auteurs, non seulement ceux qui écrivent dans les journaux et les périodiques mais aussi ceux qui font de gros livres prétentieux – fait constamment cette erreur, superficiel qu’il est. S’emparant du terme utilitariste sans rien en connaître à part le son du mot, ces individus lui font signifier le fait de rejeter ou de négliger le plaisir dans certaines de ces formes, le plaisir de la beauté, le plaisir des agréments ou le plaisir des distractions. Mais le terme n’est pas seulement mal appliqué par ignorance pour dénigrer, mais aussi occasionnellement pour complimenter, comme si la théorie impliquait une supériorité sur la frivolité des simples plaisirs de l’instant. Et cet usage perverti est le seul populaire et le seul que la nouvelle génération trouve pour se former une idée de l’utilitarisme. Ceux qui ont introduit le mot et qui ont cessé pendant de nombreuses années de l’utiliser comme une appellation distinctive peuvent bien estimer qu’ils sont appelés à le reprendre si, en faisant cela, ils peuvent espérer le sauver d’une totale dégradation." (p.12-13)

    "La croyance qui accepte comme fondement de la morale l’utilité ou le principe du plus grand bonheur soutient que les actions bonnes le sont en proportion de leur tendance à favoriser le bonheur et que les mauvaises le sont en tant qu’elles tendent à produire le contraire du bonheur. Par bonheur, il faut entendre le plaisir et l’absence de souffrance et par malheur il faut entendre la souffrance et l’absence de plaisir." (p.13)

    "Le fait d’éprouver du plaisir et d’être affranchi de la souffrance est la seule chose désirable comme fin, et que toutes les choses désirables (qui sont aussi nombreuses dans l’utilitarisme que dans tout autre système) le sont soit par le plaisir qui leur est inhérent, soit comme moyens pour favoriser le plaisir et empêcher la souffrance." (p.14)

    "Une telle conception de la vie provoque en de nombreux esprits – et parmi eux certains des plus estimables par le sentiment et les fins visées – une répugnance invétérée. Supposer que la vie (comme ils le disent) n’a pas de fin plus élevée que le plaisir, pas d’objet de désir et de recherche meilleur et plus noble, c’est être vraiment petit et vil ; c’est adopter une doctrine digne des pourceaux, auxquels les disciples d’Epicure, il y a très longtemps, étaient comparés avec mépris. Les disciples modernes de la doctrine sont occasionnellement sujets aux mêmes comparaisons courtoises de la part des adversaires allemands, français et anglais.

    Quand ils ont été ainsi attaqués, les épicuriens ont toujours répondu que ce n’étaient pas eux mais leurs accusateurs qui représentaient la nature humaine sous un jour aussi dégradant puisque l’accusation suppose que les êtres humains ne soient pas capables d’autres plaisirs que ceux dont les porcs sont capables. Si cette supposition était juste, le chef d’accusation ne pourrait être nié mais les épicuriens ne seraient plus responsables car, si les sources de plaisir étaient précisément les mêmes chez les humains que chez les porcs, la règle de vie assez bonne pour les uns serait assez bonne pour les autres. La comparaison de la vie épicurienne avec la vie des bêtes est ressentie comme dégradante précisément parce que les plaisirs des bêtes ne satisfont pas la conception que les hommes se font du bonheur. Les êtres humains ont des facultés plus élevées que les appétits animaux et, une fois qu’ils en sont conscients, ils ne considèrent pas que quelque chose peut leur donner le bonheur si ce quelque chose n’inclut pas leur satisfaction. A vrai dire, je ne crois pas que les épicuriens aient été irréprochables quand ils ont tiré du principe utilitariste tout leur système et ses conséquences. Pour le faire d’une manière correcte, de nombreux éléments stoïciens aussi bien que chrétiens seraient nécessaires. Mais on ne connaît aucune conception épicurienne de la vie qui n’attribue pas aux plaisirs de l’intelligence, aux sentiments, à l’imagination et aux sentiments moraux une valeur beaucoup plus haute que celle des plaisirs de la simple sensation. On doit de toute façon admettre que les auteurs utilitaristes, en général, ont considéré que les plaisirs mentaux sont supérieurs aux plaisirs corporels surtout parce que les premiers sont plus constants, plus sûrs et moins coûteux que les seconds, autrement dit cette supériorité tient pour eux aux avantages circonstanciels des plaisirs plutôt qu’à leur nature intrinsèque. [...] Il est parfaitement compatible avec le principe d’utilité de reconnaître le fait que certains genres de plaisirs sont plus désirables et plus estimables que d’autres
    ." (p.14-15)

    "[Le] critère n’est pas le plus grand bonheur de l’agent lui-même mais la plus grande somme de bonheur pour le tout." (p.19)

    "La fin ultime par rapport à laquelle et en vue de laquelle toutes les autres choses sont désirables (que nous considérions notre propre bien ou celui d’autrui) est une existence exempte, autant que possible, de souffrances et aussi riche que possible en jouissances, aussi bien du point de vue de la quantité que du point de vue de la qualité ; le critère de la qualité et la règle pour la mesurer en la distinguant de la quantité étant la préférence de ceux qui, dans les occasions données par l’expérience, à quoi il faut ajouter les habitudes de conscience de soi et d’introspection, sont les mieux pourvus des moyens de comparaison. Cette fin, étant selon l’opinion utilitariste la fin de toute action humaine, est nécessairement aussi le critère de la morale, morale qu’on peut donc définir ainsi : les règles et les préceptes de la conduite humaine, par l’observation desquels une existence telle qu’elle a été décrite peut être, dans la plus large mesure, assurée à tous les hommes mais aussi, autant que la nature des choses le permet, à toutes les créatures douées de sensation." (p.19-20)

    "Quand on affirme de façon absolue qu’il est impossible que la vie humaine soit heureuse, l’assertion, si elle n’est pas une simple chicane verbale, est du moins une exagération. Si, par bonheur, on entend une continuité de très fortes excitations de plaisir, il est assez évident que c’est impossible. Un état de plaisir exalté ne dure que quelques instants ou, dans certains cas et avec certaines interruptions, que quelques heures ou quelques jours, c’est un éclat brillant ponctuel, non une flamme permanente et persistante. C’est ce dont étaient pleinement conscients les philosophes qui ont enseigné que le bonheur est le but de la vie, de même que ceux qui les persiflaient. Le bonheur dont ils parlent n’est pas une vie d’extase mais seulement certains moments de cette nature dans une existence faite de quelques souffrances passagères et de plaisirs nombreux et variés, avec une nette prédominance de l’actif sur le passif, sachant que la base de tout cela est qu’il ne faut pas attendre de la vie plus qu’elle ne peut donner. Une existence ainsi composée a toujours paru, à ceux qui ont eu la fortune de pouvoir la vivre, mériter le nom d’existence heureuse. Cette existence est d’ailleurs aujourd’hui celle de nombreux hommes pendant une partie importante de leur vie. L’actuelle mauvaise éducation et la mauvaise organisation sociale sont les seuls obstacles qui font que ce type d’existence ne peut être vécu par presque tous les hommes." (p.20-21)

    "Les principaux constituants d’une vie susceptible de satisfaire les hommes sont au nombre de deux et, souvent, on trouve que l’un des deux suffit pour ce but. Il s’agit du calme et de l’excitation. Avec beaucoup de calme, nombreux sont ceux qui peuvent se contenter de très petits plaisirs et, avec beaucoup d’excitation, nombreux sont ceux qui se résignent à une quantité considérable de souffrances. Il n’y a assurément aucune impossibilité intrinsèque de ne pas faire que la plupart des hommes soient capables d’unir les deux puisque les deux sont si loin d’être incompatibles qu’ils sont liés naturellement, la prolongation de l’un nous préparant à l’autre et nous incitant à le désirer. C’est seulement ceux chez qui l’indolence atteint le niveau d’un vice qui ne désirent pas l’excitation après un intervalle de repos et c’est seulement ceux chez qui le besoin d’excitation est une maladie qui ressentent le calme qui suit l’excitation comme ennuyeux et insipide au lieu de le trouver d’autant plus agréable que l’excitation qui a précédé a été forte." (p.21-22)

    "Il est indiscutablement possible de vivre sans bonheur. C’est ce que font involontairement les dix-neuf vingtièmes de l’humanité, même dans les parties du monde qui sont le moins plongées dans la barbarie, et c’est ce qu’a souvent fait volontairement le héros ou le martyr par souci de quelque chose ayant pour lui plus de valeur que son bonheur individuel. Mais ce quelque chose, qu’est-ce sinon le bonheur des autres ou certaines des conditions du bonheur ? Il est noble d’être capable de renoncer entièrement à sa propre part du bonheur ou aux chances de l’atteindre mais, après tout, le sacrifice de soi doit avoir une fin, il n’est pas à lui-même sa propre fin ; et si l’on nous dit que cette fin n’est pas le bonheur mais la vertu qui est meilleure que le bonheur, je demande si le héros ou le martyr se sacrifierait s’il ne croyait mettre autrui à l’abri de pareils sacrifices. Se sacrifierait-il s’il pensait que ce renoncement à son bonheur ne produirait aucun fruit pour ses semblables, qu’il leur ferait connaître le même sort et les mettrait aussi dans la condition de personnes qui ont renoncé au bonheur ? Honneur à ceux qui peuvent renoncer aux jouissances personnelles de la vie quand cette renonciation contribue avec dignité à augmenter la somme de bonheur dans le monde ! Mais celui qui fait cela ou qui professe qu’il le fait dans un autre but ne mérite pas plus l’admiration que l’ascète en haut de sa colonne. Il est peut-être une preuve stimulante de ce que les hommes peuvent faire, non un exemple de ce qu’ils devraient faire." (p.24)

    "Bien que ce soit seulement à cause de l’arrangement très imparfait du monde que la meilleure façon de servir le bonheur d’autrui soit le sacrifice absolu de son propre bonheur, pourtant, aussi longtemps que le monde est dans cet état imparfait, je reconnais entièrement que le fait d’être prêt à un tel sacrifice est la plus haute vertu que l’on puisse trouver en un homme." (p.25)

    "La morale utilitariste reconnaît aux êtres humains le pouvoir de sacrifier leur plus grand bien pour le bien d’autrui. Elle refuse seulement d’admettre que le sacrifice soit bon en lui-même. Un sacrifice qui n’augmente pas ou ne tend pas à augmenter la somme totale de bonheur, elle le considère comme perdu. Le seul renoncement personnel qu’elle approuve, c’est le dévouement au bonheur ou à certains des moyens du bonheur d’autrui, c’est-à-dire soit de l’humanité prise collectivement, soit des individus dans les limites imposées par les intérêts collectifs de l’humanité." (p.25)

    "Entre son bonheur personnel et le bonheur d’autrui, l’utilitarisme exige que l’agent individuel soit aussi strictement impartial qu’un spectateur désintéressé et bienveillant. Dans la règle d’or de Jésus de Nazareth, nous trouvons tout l’esprit de la morale utilitariste. Faire ce que nous voudrions qu’on nous fît et aimer notre prochain comme nous-mêmes constitue la perfection idéale de la morale utilitariste. Comme moyens pour se rapprocher de cet idéal, l’utilitarisme demande que les lois et l’organisation sociale mettent le bonheur ou (comme on peut l’appeler dans la pratique) l’intérêt de chaque individu autant que possible en harmonie avec l’intérêt du tout ; et, deuxièmement, que l’éducation et l’opinion, qui ont un pouvoir si important sur le caractère humain, usent de ce pouvoir pour établir dans l’esprit de chaque individu un lien indissoluble entre son bonheur personnel et le bien du tout ; surtout entre son bonheur personnel et les modes négatifs et positifs de conduite qui sont en rapport avec ce que prescrit le bonheur universel ; de sorte que, non seulement il ne puisse concevoir que son bonheur personnel est compatible avec une conduite opposée au bien général, mais aussi qu’une impulsion directe à favoriser le bien général puisse être en chaque individu l’un des motifs habituels d’action et que les sentiments liés à cette impulsion puissent prendre une large et dominante place dans l’existence sentante de tout être humain." (p.25-26)

    "Le motif n’a rien à voir avec la moralité de l’action, quoiqu’elle ait à voir avec le mérite de l’agent. Celui qui sauve son semblable de la noyade fait quelque chose de moralement droit, que son motif soit le devoir ou l’espoir d’être payé pour sa peine ; celui qui trahit un ami qui lui a fait confiance est coupable d’un crime, même si son but est de rendre service à un autre ami envers qui il a de plus grandes obligations." (p.27)

    "Une action morale n’indique pas nécessairement un caractère vertueux." (p.29)

    "Si, par cette objection, on veut uniquement dire que de nombreux utilitaristes considèrent trop exclusivement la moralité des actions en les mesurant par le critère de l’utilité et qu’ils n’insistent pas assez sur les autres beautés du caractère qui contribuent à faire de l’homme un être charmant ou admirable, on peut l’admettre. Les utilitaristes qui ont cultivé leurs sentiments moraux mais non leurs sympathies et leurs conceptions artistiques tombent effectivement dans cette erreur, et c’est ce que font aussi tous les autres moralistes dans les mêmes conditions. Ce qui peut être dit pour excuser les autres moralistes est également valable pour eux, à savoir que, si c’est une erreur, il est préférable que ce soit en ce sens. Nous pouvons affirmer comme un fait que, parmi les utilitaristes comme parmi les partisans des autres systèmes, il y a tous les degrés imaginables de rigidité et de relâchement dans l’application de leur critère, certains étant même d’une raideur puritaine tandis que d’autres sont aussi indulgents que peuvent le désirer les pécheurs ou les gens sensibles." (p.30)

    "La confiance en la parole humaine [...] est le support principal de tout bien-être social." (p.32)

    "La sanction ultime de toute morale (les motifs extérieurs mis à part) étant donc un sentiment subjectif dans notre propre esprit, je ne vois rien qui puisse embarrasser ceux dont le critère est l’utilité quand on leur pose la question : quelle est la sanction de ce critère particulier ? Nous pouvons répondre que c’est la même que celle de tous les autres critères moraux, la conscience morale des hommes. Indubitablement, cette sanction n’a aucune force d’obligation pour ceux qui ne possèdent pas les sentiments moraux auxquels elle fait appel. Mais ces personnes n’obéiront pas plus à un principe moral autre que le principe utilitariste. Sur eux, aucune morale n’a de prise, sinon par des sanctions extérieures." (p.40)

    "Quand l’esprit humain progresse, les influences qui tendent à faire naître en chaque individu le sentiment de son union avec autrui se développent constamment, et ce sentiment, s’il était parfait, ferait qu’un individu ne pourrait concevoir ou désirer une condition qui lui serait avantageuse sans l’être pour les autres. Supposons maintenant que ce sentiment d’union soit enseigné comme une religion et que toute la force de l’éducation, des institutions et de l’opinion soit dirigée, comme ce fut le cas jadis pour la religion, de telle façon que chaque personne grandisse en étant entourée de tous côtés par des gens qui professent ce principe et le mettent en pratique. Parmi ceux qui peuvent concevoir un tel état, personne ne doutera de l’efficacité de la sanction ultime pour la morale du bonheur. A ceux qui étudieraient la moralité et trouveraient la chose difficile à réaliser, je recommande, pour les aider, le second des ouvrages principaux de M. Comte, le Système de Politique Positive. Je nourris les plus fortes objections contre ce système de politique et de morale exposé dans ce traité mais je pense que M. Comte a surabondamment montré la possibilité de donner au ser-vice de l’humanité, même sans le secours de la croyance en une Providence, le pouvoir psychologique et l’efficacité sociale d’une religion en prenant possession de la vie humaine, en colorant toute pensée, tout sentiment, toute action d’une manière telle que le plus grand ascendant jamais exercé par une religion n’en est qu’un exemple et un avant-goût. Le danger de ce système n’est pas son insuffisance mais son caractère excessif car le risque est de trop s’immiscer dans la liberté et l’individualité humaines." (p.45)

    "Rares sont ceux dont l’esprit est un néant moral et qui supportent d’organiser leur vie avec ce plan : ne s’intéresser à autrui que dans la mesure où l’on y est forcé par l’intérêt personnel." (p.46)

    "Quelle que puisse être l’opinion des utilitaristes sur les conditions originelles qui ont fait que la vertu est vertu et même s’ils croient – et ils le croient effectivement – que les actions et les dispositions ne sont vertueuses que parce qu’elles favorisent une autre fin que la vertu, pourtant, cela étant accordé et ayant décidé, à partir des considérations de cette description, ce qui est vertueux, non seulement ils placent la vertu à la tête des choses qui sont bonnes comme moyens pour la fin suprême mais aussi reconnaissent comme un fait psychologique la possibilité qu’elle soit pour l’individu un bien en soi sans considération d’une autre fin ; et ils soutiennent que l’esprit n’est pas dans un état convenable, n’est pas dans un état conforme à l’utilité, n’est pas dans l’état le plus favorable au bonheur général, s’il n’aime pas effectivement la vertu de cette manière, comme une chose désirable en elle-même, même si, dans un cas individuel, elle peut ne pas produire les autres conséquences désirables qu’elle tend à produire et qui font qu’elle est jugée vertu." (p.49)

    "La volonté, phénomène actif, est différente du désir, état de la sensibilité passive et quoiqu’étant à l’origine son rejeton, elle peut avec le temps prendre racine et se détacher de la souche mère au point que, dans le cas d’un but habituel, au lieu de vouloir la chose parce que nous la désirons, nous la désirons souvent parce que nous la voulons." (p.53)

    "Il semble être universellement admis qu’il peut y avoir des lois injustes et que la loi, par conséquent, n’est pas le critère ultime de la justice mais qu’elle peut donner à l’un un avantage et nuire à l’autre, ce que la justice condamne. Quoi qu’il en soit, quand nous jugeons qu’une loi est injuste, il semble bien que nous la considérions de la même façon que quand nous jugeons qu’une infraction à la loi est injuste, à savoir qu’elle viole le droit de quelqu’un, droit qui, dans ce cas, ne peut être un droit légal et qui reçoit une appellation différente et est appelé un droit moral." (p.59)

    "On considère universellement comme juste qu’une personne obtienne (en bien ou en mal) ce qu’elle mérite et comme injuste qu’elle obtienne un bien ou subisse un mal qu’elle ne mérite pas. C’est peut-être la forme la plus claire et la plus nette sous laquelle la justice est le plus généralement conçue. Comme elle englobe la notion de mérite, une question naît : en quoi le mérite consiste-t-il ? Pour parler d’une façon générale, il est entendu qu’une personne mérite quelque chose de bien si elle agit bien et quelque chose de mal si elle agit mal ; et, dans un sens plus particulier, qu’elle mérite quelque chose de bien venant de ceux à qui elle fait ou a fait du bien et quelque chose de mal venant de ceux à qui elle fait ou a fait du mal." (p.60)

    "Nous serions contents de voir les conduites justes imposées et l’injustice réprimée, même dans les plus petits détails, si, avec raison, nous ne craignions pas de confier au magistrat un pouvoir aussi illimité sur les individus." (p.64)

    "Nous ne disons pas que quelque chose est mal sans vouloir signifier que cela implique qu’une personne, pour avoir fait cela, doit être punie d’une façon ou d’une autre. Si ce n’est par la loi, par l’opinion de ses semblables et, si ce n’est par cette opinion, par les reproches de sa propre conscience." (p.65)

    "Les vérités de l’arithmétique sont applicables à l’évaluation du bonheur comme à toute autre quantité mesurable." (p.81)

    "Le mot justice est un mot qui désigne certaines exigences morales qui, regardées collectivement, se situent au plus haut sur l’échelle de l’utilité sociale et sont donc, si on les compare aux autres exigences, d’une obligation suprême, quoique, dans certains cas particuliers, un autre devoir social puisse être si important qu’il annule l’une des maximes générales de la justice. Ainsi, pour sauver une vie, il est non seulement permis – mais c’est même un devoir – de voler ou de prendre par force la nourriture ou le médicament dont on a besoin ou d’enlever le seul praticien qualifié disponible et de le forcer à exercer sa profession. Dans de tels cas, comme nous ne disons pas que qu’une chose est juste quand elle n’est pas ver-tueuse, nous disons habituellement, non que la justice doit céder place à quelque autre principe moral, mais que ce qui est juste dans les cas ordinaires n’est pas juste dans le cas particulier en raison de cet autre principe." (p.83)
    -John Stuart Mill, L'utilitarisme, trad Philippe Folliot, coll "Les classiques des sciences sociales" (1861 pour la première édition britannique).

    Problème de l'infinité du temps de calcul. Problème de l'indifférence aux préférences personnelles. Égalitarisme moral sorti de nulle part.

    « Le principe du plus grand bonheur pour le plus grand nombre n’implique pas seulement que je me décide moi-même à renoncer parfois à mes propres intérêts (renoncement dont on vient de voir qu’il fallait, dans le cadre de l’utilitarisme et en l’absence de l’idée de liberté comme arrachement à soi, l’expliquer par une logique des sentiments), mais il peut s’accommoder aussi de ce que d’autres me contraignent à le faire au nom du bien commun. Comme l’a parfaitement montré John Rawls, l’utilitarisme ne peut éviter de trébucher sur la difficile question du sacrifice –par où il quitte l’orbite de l’individualisme moderne pour s’apparenter à une nouvelle forme de « holisme », c’est-à-dire une vision du monde dans laquelle l’intérêt du plus grand nombre prime sur celui de tel ou tel individu particulier. » -Luc Ferry, Jean-Didier Vincent, Qu’est-ce que l’homme ?, Éditions Odile Jacob, 2000.

    « Dans l’utilitarisme de Mill, les hommes n’ont pas de droits naturels (comme le dit Bentham, d’un point de vue utilitariste la notion de droits naturels est « une absurdité montée sur des échasses »), ils n’ont pas de rapport avec un Dieu créateur, pas de raison évidente se donner un gouvernement, et pas de principes intangibles pour agencer celui-ci.
    Certes, Mill affirme bien que « La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de force contre un de ses membres, est de l’empêcher de nuire aux autres », mais il ne nous donne pas de motifs puissants, ancrés dans la nature humaine, pour accepter ce principe et s’y tenir ; outre le fait qu’il ne définit pas clairement ce qui peut être considéré comme « nuisible ». » -Aristide Renou, Vie et mort de la liberté de paroles, Ostracisme, Vie et mort de la liberté de paroles, jeudi 2 novembre 2017.

    On peut encore opposer à l'utilitarisme les objections de Bernard Williams à la morale de Kant: "Comment un Je, qui a adopté la perspective de l'impartialité, peut-il détenir encore assez d'identité pour vivre une vie qui respecte ses propres intérêts ? Si la moralité est possible, me permet-elle encore d'être quelqu'un en particulier ?" (p.79)

    "Les exigences utilitaristes d'une production maximale de bien-être (welfare) sont sans limites. Il n'y a pas de limite à ce qu'une personne pourrait faire pour rendre le monde meilleur, si ce n'est celle du temps et de la force. De plus, puisque le rapport des états de choses possibles aux actions d'une personne est indéterminé, les exigences sont sans limites au sens où il existe souvent pas de frontières claires entre ce qui est attendu de moi et de ce qui est attendu des autres. Les théoriciens utilitaristes continuent (selon divers degré d'enthousiasme) à restreindre ce que l'on peut exiger d'un individu, en disant que vous êtes d'ordinaire plus efficace si vous vous occupez spécialement de vos propres enfants, ou vous détendez occasionnellement après un bon travail." (p.87)
    -Bernard Williams, L'Éthique et les limites de la philosophie, Gallimard, nrf essais, 1990 (1985 pour la première édition britannique), 243 pages, p.79.

    "We should maximize the average happiness, which can be done by killing off everyone who's unhappy." (cf: http://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/UsefulNotes/EthicalHedonism )

    « Dans ses développements récents, l’utilitarisme admet la notion de satisfaction objective. Le bonheur est défini en termes de satisfaction des besoins de l’agent, que celui-ci en soit conscient ou pas. »
    -Ruwen Ogien, Le Réalisme moral, PUF, coll. Philosophie morale, 1999, 571 pages, p.193.

    http://philosophie.ac-creteil.fr/IMG/pdf/Mes_Memoires.pdf




    _________________
    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

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    John Stuart Mill, De la liberté + L'utilitarisme + Mes mémoires. Histoire de ma vie et mes idées Empty Re: John Stuart Mill, De la liberté + L'utilitarisme + Mes mémoires. Histoire de ma vie et mes idées

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 6 Juil - 8:37

    "L’idée que les peuples n’ont pas besoin de limiter leur pouvoir sur eux-mêmes, pouvait sembler un axiome lorsque le gouvernement populaire était une chose dont on ne faisait que rêver, ou lire l’existence dans l’histoire à quelque époque très-reculée. Cette notion ne fut pas non plus nécessairement troublée par des aberrations temporaires, comme celles de la révolution française, dont les pires furent l’ouvrage d’une minorité usurpatrice, et qui en tous cas ne tenaient pas à l’action permanente des institutions populaires, mais bien à une explosion soudaine et convulsive contre le despotisme monarchique et aristocratique. En temps voulu cependant, une république démocratique vint à occuper la plus large portion de la surface de la terre, et se montra l’un des plus puissants membres de la communauté des nations. Dès lors, le gouvernement électif et responsable devint l’objet de ces observations et de ces critiques qu’on adresse à tout grand fait existant. On s’aperçut à cette heure que des phrases comme le pouvoir sur soi-même, et le pouvoir des peuples sur eux-mêmes n’exprimaient pas le véritable état des choses ; le peuple qui exerce le pouvoir n’est pas toujours le même peuple que celui sur qui on l’exerce, et le gouvernement de soi-même dont on parle, n’est pas le gouvernement de chacun par lui-même, mais de chacun par tout le reste. De plus, la volonté du peuple signifie dans le sens pratique la volonté de la portion la plus nombreuse et la plus active du peuple, la majorité, ou ceux qui réussissent à se faire accepter pour tels. Par conséquent le peuple ’peut désirer opprimer une partie de lui-même, et les précautions sont aussi utiles là contre, que contre aucun autre abus de pouvoir."

    "Ceux qui les premiers secouèrent le joug de ce qui s’appelait l’église universelle, étaient en général aussi peu disposés à permettre des différences d’opinion religieuse que cette église elle-même. Mais quand la chaleur de la lutte fut dissipée sans donner victoire complète à aucun parti, quand chaque église ou secte dut borner ses espérances à garder possession du terrain qu’elle occupait, les minorités, voyant qu’elles n’avaient pas de chance de devenir des majorités, furent obligées de plaider la libre dissidence devant ceux qu’elles ne pouvaient convertir. En conséquence, c’est presque uniquement sur ce champ de bataille que les droits de l’individu contre la société ont été revendiqués d’après des principes bien établis, et que le droit de la société d’exercer son autorité sur les dissidents fut ouvertement controversé. Les grands écrivains auxquels le monde doit ce qu’il possède de liberté religieuse, ont revendiqué la liberté de conscience comme un droit inaliénable, et ils ont nié absolument qu’un être humain dût compte aux autres de sa croyance religieuse. Cependant l’intolérance est si naturelle à l’espèce humaine pour tout ce qui lui tient réellement au cœur, que la liberté religieuse n’a existé presque nulle part, excepté là où l’indifférence religieuse, qui n’aime pas à voir sa paix troublée par des disputes théologiques, a jeté son poids dans la balance."

    "Le but de cet essai est de proclamer un principe très-simple, comme fondé à régir absolument la conduite de la société envers l’individu, dans tout ce qui est contrainte et contrôle, que les moyens employés soient la force physique, sous forme de peines légales, ou la coaction morale de l’opinion publique. Voici ce principe : le seul objet qui autorise les hommes, individuellement ou collectivement, à troubler la liberté d’action d’aucun de leurs semblables, est la protection de soi-même. La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de force contre un de ses membres, est de l’empêcher de nuire aux autres. Elle n’en a pas une raison suffisante dans le bien de cet individu, soit physique, soit moral.

    Un homme ne peut pas, en bonne justice, être obligé d’agir ou de s’abstenir, parce que ce serait meilleur pour lui, parce que cela le rendrait plus heureux, ou parce que, dans l’opinion des autres, ce serait sage ou même juste. Ce sont de bonnes raisons pour lui faire des remontrances, pour raisonner avec lui, pour le convaincre ou pour le supplier, mais non pour le contraindre ou pour lui causer aucun dommage, s’il passe outre. Pour justifier cela, il faudrait que la conduite qu’on veut détourner cet homme de tenir, eût pour objet de nuire à quelqu’autre. La seule partie de la conduite de l’individu pour laquelle il soit justiciable de la société, est ce qui concerne les autres. Pour ce qui n’intéresse que lui, son indépendance est, de droit, absolue. Sur lui-même, sur son corps et sur son esprit, l’individu est souverain.

    Il est peut-être à peine nécessaire de le dire, cette doctrine n’entend s’appliquer qu’aux êtres humains dans la maturité de leurs facultés. Nous ne parlons pas des enfants ni des jeunes gens des deux sexes qui n’ont pas atteint l’âge fixé par la loi pour la majorité. Ceux qui sont encore d’âge à réclamer les soins d’autrui, doivent être protégés contre leurs propres actions aussi bien que contre tout dommage extérieur. Par la même raison, nous pouvons laisser de côté ces sociétés naissantes où la race elle-même peut être regardée comme mineure. Les premières difficultés sur la route du progrès spontané sont si grandes, qu’on a rarement le choix des moyens pour les surmonter. Aussi tout souverain plein de l’esprit du progrès est-il autorisé à se servir de tous les expédients pour atteindre ce but, qui autrement peut-être lui eût toujours échappé. Le despotisme est un mode légitime de gouvernement quand on a affaire à des barbares, pourvu que le but soit leur amélioration et que les moyens soient justifiés en atteignant réellement ce but. La liberté, comme principe, ne peut s’appliquer à un état de choses antérieur au moment où l’espèce humaine devient capable de s’améliorer par une libre et équitable discussion. Jusque-là, elle n’a de ressource que dans l’obéissance implicite à un Akbar ou à un Charlemagne, si elle a le bonheur d’en trouver un. Mais dès que le genre humain est capable d’aller au progrès par la conviction ou la persuasion (un point atteint depuis longtemps par toutes les nations dont nous devons nous inquiéter ici) la contrainte, ou sous la forme directe, ou sous celle de pénalité pour la non-observance, n’est plus admissible comme moyen de faire du bien aux hommes ; elle n’est plus justifiable que pour leur sécurité à l’égard les uns des autres.

    Il convient de le dire, je néglige tout avantage que je pourrais tirer pour mon argumentation, de l’idée du droit abstrait comme chose indépendante de l’utilité. L’utilité est la solution suprême de toute question morale ; mais ce doit être l’utilité dans le sens le plus étendu du mot, l’utilité fondée sur les intérêts permanents de l’homme, comme être progressif.

    Ces intérêts, je le soutiens, n’autorisent la soumission de la spontanéité individuelle à un contrôle extérieur, qu’au sujet de ces actions de chacun qui touchent les intérêts d’autrui. Si un homme fait un acte nuisible aux autres, il y a évidemment sujet de le punir par la loi, ou bien si les pénalités légales ne sont pas applicables en toute sûreté, par la désapprobation générale. Il y a aussi beaucoup d’actes positifs pour le bien des autres, qu’un homme peut être justement obligé d’accomplir ; par exemple de porter témoignage en justice, ou de prendre toute sa part, soit dans la défense commune, soit dans toute autre œuvre commune nécessaire à la société sous la protection de laquelle il vit. De plus, on peut, en toute justice, le rendre responsable envers la société, s’il n’accomplit pas certains actes de bienfaisance individuelle, le devoir évident de tout homme ; tels que sauver la vie de son semblable ou d’intervenir pour défendre le faible contre de mauvais traitements. Une personne peut nuire aux autres non seulement par ses actions, mais par son inaction, et dans tous les cas elle est responsable envers eux du dommage.

    Il est vrai que, dans le dernier cas, la contrainte doit être exercée avec beaucoup plus de ménagement que dans le premier. Rendre quelqu’un responsable du mal qu’il fait aux autres, voilà la règle ; le rendre responsable du mal dont il ne les garantit pas, voilà, comparativement parlant, l’exception. Cependant il y a beaucoup de cas assez clairs et assez graves pour justifier cette exception. Dans tout ce qui regarde les relations extérieures de l’individu, il est de jure comptable envers ceux dont les intérêts sont engagés, et, s’il le faut, envers la société comme leur protectrice. Il y a souvent de bonnes raisons pour ne pas imposer cette responsabilité aux hommes ; mais ces raisons doivent naître des convenances particulières du cas, soit parce que c’est un cas dans lequel à tout prendre l’individu agira probablement mieux livré à sa propre impulsion, que contrôlé d’aucune façon par la société, soit parce qu’une tentative de contrôle produirait de plus grands maux que ceux qu’on veut prévenir. Quand de telles raisons font obstacle à la responsabilité forcée, la conscience de l’agent lui-même doit prendre la place du juge absent, pour protéger ces intérêts d’autrui qui n’ont pas de protections extérieures, et l’homme doit se juger d’autant plus sévèrement, que le cas ne le soumet pas au jugement de ses semblables.

    Mais il y a une sphère d’action dans laquelle la société, comme distincte de l’individu, n’a qu’un intérêt indirect, si même elle en a aucun. Nous voulons parler de cette portion de la conduite et de la vie d’une personne qui n’affecte qu’elle-même, ou qui, si elle affecte également les autres, ne le fait qu’avec leur consentement et leur participation libre, volontaire et parfaitement éclairée. Quand je parle de ce qui touche la personne seulement, j’entends par là ce qui la touche d’abord, immédiatement ; car tout ce qui affecte un individu peut affecter les autres à travers lui, et l’objection qui se fonde sur cette éventualité, sera l’objet de nos réflexions ultérieures. Donc, ceci est la région propre de la liberté humaine. Elle comprend d’abord le domaine du for intérieur, exigeant la liberté de conscience dans le sens le plus étendu du mot, la liberté de pensée et d’inclination, la liberté absolue d’opinions et de sentiments, sur tout sujet pratique, spéculatif, scientifique, moral ou théologique. La liberté d’exprimer et de publier des opinions, peut paraître soumise à un principe différent, puisqu’elle appartient à cette portion de la conduite d’un individu qui touche les autres ; mais comme elle est de presqu’autant d’importance que la liberté de penser elle-même, et qu’elle repose en grande partie sur les mêmes raisons, ces deux libertés sont inséparables en pratique. Secondement, le principe de la liberté humaine requiert la liberté des goûts et des poursuites, la liberté d’arranger notre vie suivant notre caractère, de faire comme il nous plaît, advienne que pourra, sans en être empêchés par nos semblables, aussi longtemps que nous ne leur nuisons pas, et quand bien même ils trouveraient notre conduite sotte, mauvaise ou fausse. Troisièmement, de cette liberté de chaque individu, résulte, dans les mêmes limites, la liberté d’association parmi les individus ; la liberté de s’unir pour un objet quelconque inoffensif à l’égard d’autrui, étant supposé que les personnes associées sont majeures, et ne sont ni contraintes, ni trompées.

    Aucune société n’est libre, quelle que puisse être la forme de son gouvernement, si ces libertés n’y sont pas à tout prendre respectées ; et aucune n’est complètement libre, si ces libertés n’y existent pas d’une façon absolue et sans réserve.

    La seule liberté qui mérite ce nom, est celle de chercher notre propre bien à notre propre façon, aussi longtemps que nous n’essayons pas de priver les autres du leur, ou d’entraver leurs efforts pour l’obtenir. Chacun est le gardien naturel de sa propre santé, soit physique, soit mentale et spirituelle. L’espèce humaine gagne plus à laisser chaque homme vivre comme bon lui semble, qu’à l’obliger de vivre comme bon semble au reste
    ."

    "La disposition des hommes, soit comme souverains, soit comme concitoyens à imposer leurs opinions et leurs goûts pour règle de conduite aux autres, est si énergiquement soutenue par quelques-uns des meilleurs et par quelques-uns des pires sentiments inhérents à la nature humaine, qu’elle ne se contraint presque jamais que faute de pouvoir. Comme le pouvoir n’est pas en train de décliner mais de croître, on doit s’attendre, à moins qu’une forte barrière de conviction morale ne s’élève contre le mal, on doit s’attendre, disons-nous, dans les conditions présentes du monde à voir cette disposition augmenter."

    "L’opinion qu’on cherche à supprimer par l’autorité peut très-bien être vraie : ceux qui désirent la supprimer contestent naturellement sa vérité, mais ils ne sont pas infaillibles. Ils n’ont pas le pouvoir de décider la question pour tout le genre humain, et de refuser à d’autres qu’eux les moyens de juger. Ne point laisser connaître une opinion parce qu’on est sûr de sa fausseté, c’est affirmer qu’on possède la certitude absolue. Toutes les fois qu’on étouffe une discussion, on affirme par là même sa propre infaillibilité : on peut laisser la condamnation de ce procédé reposer sur cet argument.

    Malheureusement pour le bon sens des hommes, le fait de leur faillibilité est loin d’avoir dans leur jugement pratique, l’importance qu’ils lui accordent en théorie. En effet, tandis que chacun d’eux sait très-bien qu’il est faillible, un petit nombre d’hommes seulement trouvent nécessaire de prendre des précautions là contre, ou d’admettre la supposition qu’une opinion dont ils se sentent certains, peut être un des exemples de l’erreur à laquelle ils se reconnaissent sujets
    ."

    "S’il n’était permis de révoquer en doute la philosophie de Newton, l’espèce humaine ne pourrait la tenir pour vraie en toute certitude. Les croyances pour lesquelles nous avons le plus de garanties, ne reposent sous aucune autre protection qu’une invitation constante au monde entier de démontrer leur manque de vérité. Si le défi n’est pas accepté, ou si il est accepté et que l’essai ne réussisse pas, nous sommes encore assez loin de la certitude, mais nous avons fait tout ce que nous permet de faire l’état présent de la raison humaine ; nous n’avons rien négligé de ce qui pouvait nous donner une chance d’atteindre la vérité. La lice restant ouverte, nous pouvons espérer que s’il y a une vérité meilleure, on la trouvera quand l’esprit humain sera capable de la recevoir ; et en attendant nous pouvons être sûrs d’avoir approché aussi près de la vérité qu’il était possible de le faire de notre temps. Voilà toute la certitude à laquelle peut arriver un être faillible, et voilà la seule manière d’y arriver."

    "Si jamais un monarque eût sujet de se croire meilleur et plus éclairé qu’aucun de ses contemporains, ce fut l’empereur Marc-Aurèle. Maître absolu de tout le monde civilisé, il garda toute sa vie non seulement la justice la plus pure, mais, ce qu’on aurait moins attendu de son éducation stoïque, le cœur le plus tendre. Le peu de fautes qu’on lui attribue viennent toutes de son indulgence, tandis que ses écrits, les productions morales les plus élevées de l’antiquité, diffèrent a peine, si même ils diffèrent, des enseignements les plus caractéristiques du Christ. Cet homme, un meilleur chrétien en tout, excepté dans le sens dogmatique du mot, que la plupart des souverains ostensiblement chrétiens qui régnèrent depuis, persécuta le christianisme. Maître de toutes les conquêtes précédentes de l’humanité, doué d’une intelligence ouverte et libre et d’un caractère qui le portait à incorporer dans ses écrits moraux l’idéal chrétien, il ne vit pas cependant que le christianisme avec ses devoirs dont il était si profondément pénétré, était un bien et non un mal pour le monde. Il savait que la société existante était dans un état déplorable. Mais telle qu’elle était, il voyait ou s’imaginait voir qu’elle n’était soutenue et préservée d’un pire état, que par la foi et le respect pour les dieux reçus. Comme souverain, il estimait de son devoir de ne pas laisser la société se dissoudre, et ne voyait pas comment, si on ôtait les liens existants, on en pourrait former d’autres capables de la maintenir. La nouvelle religion visait ouvertement à briser ces liens ; donc, à moins qu’il ne fût de son devoir d’adopter cette religion, il semblait être de son devoir de la détruire. Du moment où la théologie du christianisme ne lui paraissait pas vraie ou d’origine divine, du moment où il ne pouvait croire à cette étrange histoire d’un Dieu crucifié, ni prévoir qu’un système reposant sur une semblable base fût l’influence rénovatrice que l’on sait, le plus doux et le plus aimable des philosophes et des souverains conduit par un sentiment solennel de devoir, dut autoriser la persécution du christianisme.

    Selon moi, c’est un des faits les plus tragiques de l’histoire
    ."

    "Ce que Cicéron faisait pour obtenir un succès au barreau, doit être imité par tous ceux qui étudient un sujet à cette fin d’arriver à la vérité. L’homme qui ne connaît que son propre avis ne connaît pas grand’chose. Ses raisons peuvent être bonnes, et il se peut que personne ne soit capable de les réfuter. Mais s’il est également incapable de réfuter les raisons du côté adverse, s’il ne les connaît même pas, il n’a pas de motif pour préférer une opinion à l’autre."

    "Il est reconnu en politique qu’un parti d’ordre ou de stabilité et un parti de progrès ou de réforme sont les deux éléments nécessaires d’un état politique florissant, jusqu’à ce que l’un ou l’autre ait tellement étendu sa puissance intellectuelle qu’il puisse être à la fois un parti d’ordre et de progrès, connaissant et distinguant ce qu’on doit conserver et ce qui doit être détruit. Chacune de ces manières de penser tire son utilité des défauts de l’autre ; mais c’est principalement leur opposition mutuelle qui les maintient dans les limites de la saine raison."

    "Nous avons reconnu maintenant la nécessité pour le bien-être intellectuel de l’espèce humaine (dont dépend son bien-être matériel) de la liberté d’opinions et de la liberté de discussion : cela pour quatre motifs distincts, que nous allons à présent récapituler brièvement : 1° Une opinion qu’on réduirait au silence peut très-bien être vraie : nier ceci, c’est affirmer notre propre infaillibilité ; 2° quand même l’opinion réduite au silence serait une erreur, elle peut contenir, ce qui arrive la plupart du temps, une portion de la vérité ; et puisque l’opinion générale ou dominante sur quelque sujet que ce soit est rarement ou n’est jamais toute la vérité, on n’a de chance de la connaître en entier que par la collision des opinions adverses ; 3° même dans le cas où l’opinion reçue contiendrait la vérité et toute la vérité, on la professera comme une sorte de préjugé, sans comprendre ou sentir ses principes rationnels, si elle ne peut être discutée vigoureusement et loyalement ; 4° le sens de la doctrine elle-même sera en danger d’être perdu, ou affaibli, ou privé de son effet vital sur le caractère et la conduite ; car le dogme deviendra une simple formule, inefficace pour le bien mais encombrant le terrain et empêchant la naissance de toute conviction réelle fondée sur la raison ou sur l’expérience personnelle."

    [CHAPITRE III. De l’individualité comme un des éléments du bien-être.]

    "Les opinions elles-mêmes perdent leur immunité, quand on les exprime dans des circonstances telles, que leur expression est une instigation positive à quelqu’acte nuisible. L’idée que les marchands de blé font mourir de faim les pauvres ou que la propriété privée est un vol, ne doit pas être inquiétée quand elle ne fait que circuler dans la presse ; mais elle peut encourir une juste punition, si on l’exprime oralement, au milieu d’un rassemblement de furieux, attroupé devant la porte d’un marchand de blé, ou si on la répand dans ce même rassemblement sous forme de placard. Des actions, n’importe de quelle espèce, qui sans cause justifiable nuisent à autrui, peuvent être, et dans les cas les plus importants doivent absolument être contrôlés par la désapprobation, et quand besoin il y a, par l’intervention active du genre humain. La liberté de l’individu doit être ainsi bornée : il ne doit pas se rendre nuisible aux autres. Mais s’il ne blesse pas les autres dans ce qui les touche, et qu’il se contente d’agir suivant son inclination et son jugement dans des choses qui ne touchent que lui, les mêmes raisons qui établissent que l’opinion doit être libre prouvent aussi qu’il doit lui être parfaitement permis de mettre son opinion en pratique à ses propres dépens."

    "Si on regardait le libre développement de l’individualité comme un des principes essentiels du bien-être, si on le tenait non comme un élément qui se coordonne avec tout ce qu’on désigne par les mots civilisation, instruction, éducation, culture, mais bien comme une partie nécessaire et une condition de toutes ces choses, il n’y aurait pas de danger que la liberté ne fût pas appréciée à sa valeur ; on ne rencontrerait pas de difficultés extraordinaires à tracer la ligne de démarcation entre elle et le contrôle social."

    "Nul ne conteste qu’on doive élever et instruire la jeunesse de façon à la faire profiter des résultats obtenus par l’expérience humaine. Mais c’est le privilège et la condition propre d’un être humain arrivé à la maturité de ses facultés, de se servir de l’expérience et de l’interpréter à sa façon. C’est à lui de découvrir ce qu’il y a d’applicable dans l’expérience acquise à sa position et à son caractère. Les traditions et les coutumes des autres individus sont jusqu’à un certain point des témoignages de ce que l’expérience leur a appris, et ces témoignages, cette présomption doit être accueillie avec déférence par l’adulte que nous venons de supposer. Mais d’abord l’expérience des autres peut être trop bornée ou ils peuvent l’avoir interprétée de travers ; l’eussent-ils interprétée juste, leur interprétation peut ne pas convenir à un individu en particulier."

    "Un homme qui se conforme à la coutume uniquement parce que c’est la coutume, n’entretient ni ne développe en lui aucune des qualités qui sont l’attribut distinctif d’un être humain. Les facultés humaines de perception, de jugement, de discernement, d’activité intellectuelle, et même de préférence morale, ne s’exercent qu’en faisant un choix. Celui qui n’agit jamais que suivant la coutume ne fait pas de choix. Il n’apprend nullement à discerner ou à désirer le mieux ; la force intellectuelle et la force morale, tout comme la force musculaire, ne font de progrès qu’autant qu’on les exerce. On n’exerce pas ses facultés en faisant une chose simplement parce que d’autres la font, pas plus qu’en croyant une chose uniquement parce qu’ils la croient. Si une personne adopte une opinion sans que les principes de cette opinion lui paraissent concluants, sa raison n’en sera point fortifiée."

    "Ceux qui ont le plus de sentiments naturels sont aussi ceux dont on peut développer le plus les sentiments cultivés. Cette ardente sensibilité qui rend les impulsions personnelles vives et impuissantes, est aussi la source d’où découlent l’amour le plus passionné de la vertu, le plus strict empire sur soi-même. C’est en cultivant cette sensibilité que la société fait son devoir et protège ses intérêts, et non en rejetant la matière dont on fait les héros, parce qu’elle ne sait pas les faire."

    "L’individualité existe sous ce régime, et tout ce qui détruit l’individualité est du despotisme, quelque nom qu’on puisse lui donner, qu’il prétende imposer la volonté de Dieu ou les injonctions des hommes."

    "Rien n’a encore été fait sans que quelqu’un ait été le premier à le faire."

    "Le public est plus disposé qu’autrefois à prescrire des règles générales de conduite, et à tâcher de ramener chacun au type reçu. Et ce type, qu’on l’avoue ou non, est de ne rien désirer vivement."

    "Qu’est-ce qui a fait des nations européennes une portion progressive et non stationnaire de l’humanité ? Ce n’est pas leur perfection supérieure, qui, lorsqu’elle existe, existe à titre d’effet et non de cause, mais bien leur diversité remarquable de caractère et de culture. En Europe, les individus, les classes, les nations ont été extrêmement dissemblables : ils se sont frayé une grande variété de voies conduisant chacune à quelque chose de précieux ; et quoiqu’à chaque époque ceux qui suivaient les différentes voies aient été intolérants les uns envers les autres, et eussent chacun regardé comme une excellente chose de pouvoir obliger tout le reste à suivre leur propre route, néanmoins leurs efforts réciproques pour empêcher leur développement ont eu rarement un succès permanent, et, chacun à leur tour, tous ont dû souffrir le bien qu’apportaient les autres. Selon moi, l’Europe doit uniquement à cette pluralité de voies son développement progressif et varié. Mais déjà elle commence à posséder cet avantage à un degré beaucoup moins considérable. Elle marche décidément vers l’idéal chinois de rendre tout le monde pareil. M. de Tocqueville, dans son dernier et important ouvrage, remarque combien les Français d’aujourd’hui se ressemblent plus que ne le faisaient ceux même de la dernière génération. On pourrait faire la même remarque sur les Anglais, avec beaucoup plus de raison encore."

    "Quoique la société n’ait pas un contrat pour base, et quoiqu’il ne serve de rien d’inventer un contrat pour en déduire des obligations sociales, néanmoins tous ceux qui reçoivent la protection de la société lui doivent un retour pour ce bienfait. Le fait seul de vivre en société impose à chacun une certaine ligne de conduite envers autrui. Cette conduite consiste : 1° à ne pas nuire aux intérêts d’autrui, ou plutôt à certains de ces intérêts qui, soit par une disposition légale, expresse, soit par un accord tacite doivent être regardés comme des droits ; 2° à prendre chacun sa part (qui doit être fixée d’après quelque principe équitable) des travaux et des sacrifices nécessaires pour défendre la société ou ses membres contre tout dommage ou toute vexation. La société a le droit absolu d’imposer ces obligations à ceux qui voudraient s’en exempter."

    "L’argument le plus fort contre l’intervention du public dans la conduite personnelle, c’est que quand il intervient, il intervient à tort et à travers. Sur des questions de moralité sociale ou de devoir envers les autres, l’opinion du public (c’est-à-dire d’une majorité dominante), quoique souvent fausse, a quelque chance d’être encore plus souvent juste, parce que le public n’est appelé à juger là que de ses propres intérêts et de la façon dont ils seraient affectés par certaine manière de se conduire, si on la permettait. Mais l’opinion d’une telle majorité imposée comme loi à la minorité sur des questions personnelles a tout autant de chance d’être fausse que juste. De fait, en pareil cas, ces mots opinion publique signifient au plus l’opinion de quelques gens sur ce qui est bon ou mauvais pour d’autres gens, et très-souvent ces mots ne signifient pas même cela, le public passant avec la plus parfaite indifférence par-dessus le plaisir ou la convenance de ceux dont il censure la conduite, et ne regardant que sa propre inclination."

    "Il n’est pas difficile de prouver par de nombreux exemples, qu’un des penchants les plus universels de l’humanité est d’étendre les bornes de ce qu’on peut appeler la police morale, jusqu’à un point où elle empiète sur les libertés les plus certainement légitimes de l’individu.

    Comme premier exemple, voyez les antipathies que les hommes nourrissent sur un motif aussi frivole que celui de la différence de pratiques et surtout d’abstinences religieuses. Pour citer un cas un peu trivial, rien dans la croyance ou dans le culte des chrétiens n’envenime plus la haine du musulman contre eux que de les voir manger du porc
    ."

    "Si l’on veut se rapprocher un peu plus de nous, la majorité des Espagnols regarde comme une impiété grossière et comme l’offense la plus grave envers l’Être suprême de lui rendre un autre culte que celui des catholiques romains, et il n’y a pas d’autre culte public qui soit permis sur le sol espagnol. [...]

    Cependant si les hommes sont autorisés à troubler mutuellement leur liberté dans des choses qui ne touchent pas les intérêts d’autrui, d’après quels principes peut-on logiquement exclure ces cas d’intolérance ? Ou qui peut blâmer des gens pour vouloir détruire ce qu’ils regardent comme un scandale devant Dieu et devant les hommes ? On ne peut avoir de meilleures raisons pour défendre ce qu’on regarde comme une immoralité personnelle, que n’en ont pour supprimer ces coutumes ceux qui les regardent comme des impiétés ; et à moins que nous ne veuillons adopter la logique des persécuteurs, et dire que nous pouvons persécuter les autres parce que nous avons raison, et qu’ils ne doivent pas nous persécuter parce qu’ils ont tort, il faut bien nous garder d’admettre un principe dont l’application, si on nous la faisait, nous paraîtrait une si grande injustice.
    "

    "Partout où les puritains ont été en force suffisante comme dans la Nouvelle-Angleterre et dans la Grande-Bretagne au temps de la république, ils ont tenté avec grand succès de supprimer les amusements publics et presque tous les amusements privés, particulièrement la musique, la danse, le théâtre, les jeux publics ou toute autre réunion pour un but de divertissement. Il y a encore dans notre pays un nombre considérable de personnes dont les notions de religion et de moralité condamnent ces récréations ; or ces personnes appartenant à la classe moyenne, il n’est nullement impossible que des gens de cette opinion puissent avoir un jour ou l’autre à leur disposition une majorité au parlement. Que dira le reste de la communauté, voyant régler les amusements qui lui seront permis par les sentiments moraux et religieux des calvinistes et des méthodistes les plus sévères ? Ne priera-t-elle pas d’une façon très-péremptoire ces hommes d’une piété si importune de s’occuper de leurs affaires ? C’est précisément ce qui devrait être dit à tout gouvernement ou à tout public qui a la prétention de priver tout le monde des plaisirs qu’il condamne."

    [Chapitre V. — Applications.]

    "Quiconque entreprend de vendre une marchandise quelconque, fait là une chose qui touche les intérêts d’autrui et de la société en général ; donc, en principe, sa conduite encourt la juridiction de la société : en conséquence, on regardait autrefois comme du devoir des gouvernements, dans tous les cas de quelque importance, de fixer les prix et de régler les procédés de manufactures. Mais on reconnaît maintenant, quoique seulement après une longue lutte, qu’on assure plus efficacement le bon marché et la bonne qualité des denrées en laissant les producteurs et les vendeurs parfaitement libres, sans autre frein que l’égale liberté pour les acheteurs de se fournir ailleurs. Telle est la doctrine dite du libre échange qui repose sur des bases non moins solides mais autres que le principe de liberté individuelle proclamé dans cet essai. Les restrictions apportées au commerce ou à la production dans des vues de commerce sont à vrai dire des contraintes ; et toute contrainte, en tant que contrainte, est un mal : mais les contraintes en question touchent seulement à cette partie de la conduite humaine que la société a le droit de contraindre, et elles n’ont d’autre tort que celui de ne pas produire les résultats qu’on en attendait. Le principe de la liberté individuelle n’étant pas engagé dans la doctrine du libre échange, ne l’est pas davantage dans la plupart des questions qui s’élèvent au sujet des limites de cette doctrine : par exemple lorsqu’il s’agit de savoir quelle somme de contrôle public est admissible pour empêcher la fraude par falsification, ou jusqu’à quel point on doit imposer aux maîtres des précautions sanitaires ou des arrangements pour protéger les ouvriers employés à des occupations dangereuses."

    "Si un officier public ou n’importe qui voyait une personne sur le point de traverser un pont qu’on sait n’être pas sûr et qu’il n’y eût pas le temps de l’avertir du danger qu’elle coure, on pourrait la saisir et la faire reculer de force, sans violation aucune de sa liberté : car la liberté consiste à faire ce qu’on désire, et cette personne ne désire pas tomber à la rivière."

    "On peut imposer sans violation de liberté une précaution telle que d’étiqueter la drogue de manière à en faire connaître la propriété dangereuse : il n’est pas possible que l’acheteur désire ignorer les qualités vénéneuses de la chose qu’il achète."

    "Si par oisiveté ou par quelqu’autre cause facile à éviter un homme manque à un de ses devoirs légaux envers autrui, comme d’entretenir ses enfants, il n’y a pas de tyrannie à le forcer de remplir ce devoir par un travail obligatoire, s’il n’existe pas d’autre moyen."

    "Les marchands de boissons fortes, quoiqu’intéressés à l’abus, sont indispensables à cause de l’usage légitime de ces boissons. Cependant l’intérêt qu’ont ces commerçants à favoriser l’intempérance est un mal réel, et justifie l’État lorsqu’il impose des restrictions et exige des garanties, qui sans cela seraient des empiètements sur la liberté légitime."

    "L’État ne peut faire autrement que d’imposer certains articles de consommation, d’une façon qui pour quelques personnes peut être prohibitoire. Il est donc du devoir de l’État d’examiner avant de mettre des taxes de quelles denrées les consommateurs peuvent le mieux se passer, et a fortiori de choisir de préférence celles qui selon lui peuvent être nuisibles à moins que l’usage n’en soit très-modéré. C’est pourquoi il est non-seulement admissible mais bon de mettre sur les boissons fortes l’impôt le plus élevé."

    "Il est convenable de n’accorder la permission de vendre ces denrées (du moins pour être consommées sur-le-champ) qu’à des personnes dont la respectabilité de conduite est connue ou garantie ; on doit en outre régler les heures d’ouverture et de fermeture comme l’exige la surveillance publique, et retirer la permission si des violations de la paix publique sont commises à plusieurs reprises, grâce à la connivence ou à l’incapacité de celui qui tient la maison, ou si cette maison devient un rendez-vous pour des gens qui sont en insurrection contre la loi."

    "N’est-il pas presqu’évident que l’État devrait exiger de tous les citoyens, et même leur imposer, une certaine éducation ?

    Néanmoins chacun craint de reconnaître et de proclamer cette vérité. À vrai dire, personne ne le nie ; c’est un des devoirs les plus sacrés des parents (ou, selon la loi et l’usage actuel, du père) après avoir donné naissance à un être humain, d’élever cet être de façon à ce qu’il soit capable de remplir toutes ses obligations envers les autres et envers lui-même. Mais tandis qu’on déclare à l’unanimité que tel est le devoir du père, personne à peine en Angleterre ne supporterait l’idée qu’on l’obligeât à l’accomplissement de ce devoir. Au lieu d’exiger qu’un homme fasse quelqu’exertion ou quelque sacrifice pour assurer une éducation à son enfant, on le laisse libre d’accepter ou de refuser cette éducation, quand on la lui procure gratis. Il n’est pas encore reconnu que mettre au monde un enfant, sans être sûr de pouvoir non-seulement le nourrir, mais encore instruire et former son esprit, est un crime moral et envers la société et envers le malheureux rejeton, et que si le parent ne remplit pas cette obligation, l’État devrait veiller à la faire remplir, autant que possible, à la charge du parent
    ."

    "Une éducation établie et contrôlée par l’État ne devrait exister, si elle existait, que comme expérience, entourée de concurrences et faite seulement pour les stimuler et les maintenir à un certain degré de perfection ; excepté quand la société, en général, est si arriérée qu’elle ne pourrait pas ou ne voudrait pas se procurer des moyens convenables d’éducation : alors, dis-je, la puissance publique, ayant à choisir entre deux maux, peut suppléer les écoles et les universités, de même qu’elle peut faire l’office des compagnies par actions dans un pays où l’entreprise privée n’existe pas sous une forme qui lui permette d’entreprendre de grands ouvrages d’industrie. Mais, en général, si le pays renferme un nombre suffisant de personnes capables de donner l’éducation sous les auspices du gouvernement, ces mêmes personnes pourraient et voudraient donner une éducation également bonne sur la base du principe volontaire, s’il était entendu qu’elles seraient assurées d’une rémunération établie par une loi rendant l’éducation obligatoire, et garantissant l’assistance de l’État à ceux qui seraient incapables de la payer."

    "Prendre cette responsabilité de donner une vie qui peut être une source de tourment ou de bonheur est un crime envers l’être auquel on la donne, à moins que cet être n’ait les chances ordinaires d’une existence désirable. Et dans un pays trop peuplé ou menaçant de le devenir, mettre au monde plus qu’un petit nombre d’enfants, ce qui a pour effet de réduire le prix du travail par la concurrence, est un crime sérieux envers tous ceux qui vivent de leur travail. Les lois qui, dans un grand nombre de pays du Continent, défendent le mariage, à moins que les parties ne prouvent qu’elles peuvent entretenir une famille, n’outrepassent pas les pouvoirs légitimes de l’État ; et que ces lois soient utiles ou non (une question qui dépend principalement des circonstances et des sentiments locaux), on ne peut leur reprocher d’être des violations de liberté."
    -John Stuart Mill, De la liberté, 1860 (1859 pour la première édition anglaise), 309 pages.





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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).


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