L'Académie nouvelle

Forum d'archivage politique et scientifique


    John Stuart Mill, De la liberté + L'utilitarisme + Mes mémoires. Histoire de ma vie et mes idées

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
    Admin

    Messages : 5780
    Date d'inscription : 12/08/2013
    Localisation : France

    John Stuart Mill, De la liberté + L'utilitarisme + Mes mémoires. Histoire de ma vie et mes idées Empty John Stuart Mill, De la liberté + L'utilitarisme + Mes mémoires. Histoire de ma vie et mes idées

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 26 Mai - 12:37

    http://fr.wikisource.org/wiki/De_la_libert%C3%A9

    http://www.wikiberal.org/images/f/f0/Utilitarisme_trad_folliot.pdf

    https://www.britannica.com/topic/ethical-naturalism

    "Depuis l’aube de la philosophie, la question du summum bonum ou, ce qui est la même chose, la question du fondement de la morale, a été considérée comme le problème essentiel de la pensée spéculative, elle a occupé les esprits les plus talentueux et les a divisés en sectes et en écoles qui poursuivent une lutte acharnée les unes contre les autres. Après plus de deux mille ans, les mêmes discussions continuent, les philosophes sont toujours rangés sous les mêmes drapeaux ennemis et ni les penseurs, ni les hommes en général, ne semblent plus près de l’unanimité sur ce sujet que quand le jeune Socrate écoutait le vieux Protagoras et soutenait (du moins si le dialogue de Platon se fonde sur une conversation réelle) la thèse de l’utilitarisme contre la morale populaire du soi-disant sophiste." (p.6)

    "Comme les opinions des hommes, aussi bien d’approbation que d’aversion, sont grandement influencées par ce qu’ils supposent être les effets des choses sur leur bonheur, le principe de l’utilité ou, comme Bentham l’a finalement appelé, le principe du plus grand bonheur, a joué un grand rôle dans la formation des doctrines morales, même de celles qui rejettent son autorité avec le plus grand mépris. Aucune école de pensée ne refuse d’admettre que l’influence des actions sur le bonheur est une considération très importante, et même prédominante, dans de nombreux points de détail de la morale, même quand les écoles ne sont pas prêtes à la reconnaître comme le principe moral fondamental et comme la source de l’obligation morale. Je puis aller beaucoup plus loin et dire que tous ces moralistes a priori, s’ils jugent nécessaire d’argumenter un tant soit peu, doivent avoir recours aux arguments utilitaristes. Mon présent dessein n’est pas de critiquer ces penseurs mais je ne peux m’empêcher de faire allusion, à titre d’exemple, à un traité systématique de l’un des plus illustres, la Métaphysique des mœurs de Kant. Cet homme remarquable, dont le système de pensée demeurera longtemps une référence dans l’histoire de la spéculation philosophique, dans le traité en question, pose un principe premier et universel comme l’origine et le fondement de toute obligation morale, et il est le suivant : « agis de telle sorte que la règle d’après laquelle tu agis puisse être adoptée comme loi par tous les êtres raisonnables. » Mais, quand il commence à déduire de ce principe les devoirs effectifs de la morale, il échoue, presque de façon grotesque, à montrer qu’il y aurait une contradiction, une impossibilité logique (pour ne pas dire physique), dans l’adoption par tous les êtres raisonnables des règles de conduite les plus outrageusement immorales. Tout ce qu’il montre, c’est que les conséquences de leur universelle adoption serait telles que personne ne choisirait de s’y exposer." (p.9-10)

    "Pour prouver qu’une chose est bonne, il faut montrer qu’elle est un moyen pour atteindre une chose que l’on reconnaît bonne sans preuve. Il est prouvé que l’art médical est bon parce qu’il conduit à la santé, mais comment est-il possible de prouver que la santé est bonne ? L’art musical est bon parce qu’il produit chez nous du plaisir, mais comment pouvons-nous prouver que le plaisir est bon ? Si donc on affirme qu’il existe une formule globale qui inclut toutes les choses qui sont bonnes en elles-mêmes et toutes les autres choses qui sont bonnes comme moyens, et non comme fins, la formule peut être acceptée ou rejetée mais elle n’est pas sujette à ce que nous entendons communément par le mot preuve. Nous ne devons cependant pas inférer de là que son acceptation ou son rejet doive dépendre d’une impulsion aveugle ou d’un choix arbitraire. Il existe un sens plus large du mot preuve dont cette question est susceptible comme toutes les questions dont on débat en philosophie. Le sujet est de la compétence de la faculté rationnelle et cette faculté ne le traite pas simplement par le biais de l’intuition. On peut présenter à l’intelligence des considérations capables de la déterminer à donner ou à refuser son assentiment à la doctrine, et cela équivaut à prouver." (p.10)

    "Faisons juste une remarque sur la bévue des ignorants qui supposent que ceux qui considèrent l’utilité comme le critère du bien et du mal utilisent le terme dans son sens étroit et juste familier, auquel cas l’utilité serait opposée au plaisir. Nous devons des excuses aux philosophes qui s’opposent à l’utilitarisme d’avoir semblé, même un instant, les confondre avec quiconque serait capable d’une méprise aussi absurde, d’autant plus absurde que l’accusation contraire de ramener tout au plaisir, et cela sous sa forme la plus grossière, est un autre reproche courant contre l’utilitarisme. Comme l’a remarqué explicitement un écrivain de talent, c’est la même sorte de personnes, et ce sont souvent les mêmes personnes qui dénoncent la théorie comme étant « d’une sécheresse impraticable quand le mot utilité précède le mot plaisir et comme étant trop sensuelle pour être mise en pratique quand le mot plaisir précède le mot utilité. » Ceux qui connaissent la question savent que tous les auteurs qui, d’Epicure à Bentham, ont soutenu la théorie utilitariste, entendaient par utilité non quelque chose qui s’oppose au plaisir mais le plaisir lui-même en même temps que l’exemption de la souffrance ; et, bien loin d’opposer l’utile à l’agréable ou au plaisant, ces auteurs ont toujours déclaré que l’utilité signifiait, entre autres choses, ces choses-là. Pourtant, le gros du troupeau – et j’y mets aussi les auteurs, non seulement ceux qui écrivent dans les journaux et les périodiques mais aussi ceux qui font de gros livres prétentieux – fait constamment cette erreur, superficiel qu’il est. S’emparant du terme utilitariste sans rien en connaître à part le son du mot, ces individus lui font signifier le fait de rejeter ou de négliger le plaisir dans certaines de ces formes, le plaisir de la beauté, le plaisir des agréments ou le plaisir des distractions. Mais le terme n’est pas seulement mal appliqué par ignorance pour dénigrer, mais aussi occasionnellement pour complimenter, comme si la théorie impliquait une supériorité sur la frivolité des simples plaisirs de l’instant. Et cet usage perverti est le seul populaire et le seul que la nouvelle génération trouve pour se former une idée de l’utilitarisme. Ceux qui ont introduit le mot et qui ont cessé pendant de nombreuses années de l’utiliser comme une appellation distinctive peuvent bien estimer qu’ils sont appelés à le reprendre si, en faisant cela, ils peuvent espérer le sauver d’une totale dégradation." (p.12-13)

    "La croyance qui accepte comme fondement de la morale l’utilité ou le principe du plus grand bonheur soutient que les actions bonnes le sont en proportion de leur tendance à favoriser le bonheur et que les mauvaises le sont en tant qu’elles tendent à produire le contraire du bonheur. Par bonheur, il faut entendre le plaisir et l’absence de souffrance et par malheur il faut entendre la souffrance et l’absence de plaisir." (p.13)

    "Le fait d’éprouver du plaisir et d’être affranchi de la souffrance est la seule chose désirable comme fin, et que toutes les choses désirables (qui sont aussi nombreuses dans l’utilitarisme que dans tout autre système) le sont soit par le plaisir qui leur est inhérent, soit comme moyens pour favoriser le plaisir et empêcher la souffrance." (p.14)

    "Une telle conception de la vie provoque en de nombreux esprits – et parmi eux certains des plus estimables par le sentiment et les fins visées – une répugnance invétérée. Supposer que la vie (comme ils le disent) n’a pas de fin plus élevée que le plaisir, pas d’objet de désir et de recherche meilleur et plus noble, c’est être vraiment petit et vil ; c’est adopter une doctrine digne des pourceaux, auxquels les disciples d’Epicure, il y a très longtemps, étaient comparés avec mépris. Les disciples modernes de la doctrine sont occasionnellement sujets aux mêmes comparaisons courtoises de la part des adversaires allemands, français et anglais.

    Quand ils ont été ainsi attaqués, les épicuriens ont toujours répondu que ce n’étaient pas eux mais leurs accusateurs qui représentaient la nature humaine sous un jour aussi dégradant puisque l’accusation suppose que les êtres humains ne soient pas capables d’autres plaisirs que ceux dont les porcs sont capables. Si cette supposition était juste, le chef d’accusation ne pourrait être nié mais les épicuriens ne seraient plus responsables car, si les sources de plaisir étaient précisément les mêmes chez les humains que chez les porcs, la règle de vie assez bonne pour les uns serait assez bonne pour les autres. La comparaison de la vie épicurienne avec la vie des bêtes est ressentie comme dégradante précisément parce que les plaisirs des bêtes ne satisfont pas la conception que les hommes se font du bonheur. Les êtres humains ont des facultés plus élevées que les appétits animaux et, une fois qu’ils en sont conscients, ils ne considèrent pas que quelque chose peut leur donner le bonheur si ce quelque chose n’inclut pas leur satisfaction. A vrai dire, je ne crois pas que les épicuriens aient été irréprochables quand ils ont tiré du principe utilitariste tout leur système et ses conséquences. Pour le faire d’une manière correcte, de nombreux éléments stoïciens aussi bien que chrétiens seraient nécessaires. Mais on ne connaît aucune conception épicurienne de la vie qui n’attribue pas aux plaisirs de l’intelligence, aux sentiments, à l’imagination et aux sentiments moraux une valeur beaucoup plus haute que celle des plaisirs de la simple sensation. On doit de toute façon admettre que les auteurs utilitaristes, en général, ont considéré que les plaisirs mentaux sont supérieurs aux plaisirs corporels surtout parce que les premiers sont plus constants, plus sûrs et moins coûteux que les seconds, autrement dit cette supériorité tient pour eux aux avantages circonstanciels des plaisirs plutôt qu’à leur nature intrinsèque. [...] Il est parfaitement compatible avec le principe d’utilité de reconnaître le fait que certains genres de plaisirs sont plus désirables et plus estimables que d’autres
    ." (p.14-15)

    "[Le] critère n’est pas le plus grand bonheur de l’agent lui-même mais la plus grande somme de bonheur pour le tout." (p.19)

    "La fin ultime par rapport à laquelle et en vue de laquelle toutes les autres choses sont désirables (que nous considérions notre propre bien ou celui d’autrui) est une existence exempte, autant que possible, de souffrances et aussi riche que possible en jouissances, aussi bien du point de vue de la quantité que du point de vue de la qualité ; le critère de la qualité et la règle pour la mesurer en la distinguant de la quantité étant la préférence de ceux qui, dans les occasions données par l’expérience, à quoi il faut ajouter les habitudes de conscience de soi et d’introspection, sont les mieux pourvus des moyens de comparaison. Cette fin, étant selon l’opinion utilitariste la fin de toute action humaine, est nécessairement aussi le critère de la morale, morale qu’on peut donc définir ainsi : les règles et les préceptes de la conduite humaine, par l’observation desquels une existence telle qu’elle a été décrite peut être, dans la plus large mesure, assurée à tous les hommes mais aussi, autant que la nature des choses le permet, à toutes les créatures douées de sensation." (p.19-20)

    "Quand on affirme de façon absolue qu’il est impossible que la vie humaine soit heureuse, l’assertion, si elle n’est pas une simple chicane verbale, est du moins une exagération. Si, par bonheur, on entend une continuité de très fortes excitations de plaisir, il est assez évident que c’est impossible. Un état de plaisir exalté ne dure que quelques instants ou, dans certains cas et avec certaines interruptions, que quelques heures ou quelques jours, c’est un éclat brillant ponctuel, non une flamme permanente et persistante. C’est ce dont étaient pleinement conscients les philosophes qui ont enseigné que le bonheur est le but de la vie, de même que ceux qui les persiflaient. Le bonheur dont ils parlent n’est pas une vie d’extase mais seulement certains moments de cette nature dans une existence faite de quelques souffrances passagères et de plaisirs nombreux et variés, avec une nette prédominance de l’actif sur le passif, sachant que la base de tout cela est qu’il ne faut pas attendre de la vie plus qu’elle ne peut donner. Une existence ainsi composée a toujours paru, à ceux qui ont eu la fortune de pouvoir la vivre, mériter le nom d’existence heureuse. Cette existence est d’ailleurs aujourd’hui celle de nombreux hommes pendant une partie importante de leur vie. L’actuelle mauvaise éducation et la mauvaise organisation sociale sont les seuls obstacles qui font que ce type d’existence ne peut être vécu par presque tous les hommes." (p.20-21)

    "Les principaux constituants d’une vie susceptible de satisfaire les hommes sont au nombre de deux et, souvent, on trouve que l’un des deux suffit pour ce but. Il s’agit du calme et de l’excitation. Avec beaucoup de calme, nombreux sont ceux qui peuvent se contenter de très petits plaisirs et, avec beaucoup d’excitation, nombreux sont ceux qui se résignent à une quantité considérable de souffrances. Il n’y a assurément aucune impossibilité intrinsèque de ne pas faire que la plupart des hommes soient capables d’unir les deux puisque les deux sont si loin d’être incompatibles qu’ils sont liés naturellement, la prolongation de l’un nous préparant à l’autre et nous incitant à le désirer. C’est seulement ceux chez qui l’indolence atteint le niveau d’un vice qui ne désirent pas l’excitation après un intervalle de repos et c’est seulement ceux chez qui le besoin d’excitation est une maladie qui ressentent le calme qui suit l’excitation comme ennuyeux et insipide au lieu de le trouver d’autant plus agréable que l’excitation qui a précédé a été forte." (p.21-22)

    "Il est indiscutablement possible de vivre sans bonheur. C’est ce que font involontairement les dix-neuf vingtièmes de l’humanité, même dans les parties du monde qui sont le moins plongées dans la barbarie, et c’est ce qu’a souvent fait volontairement le héros ou le martyr par souci de quelque chose ayant pour lui plus de valeur que son bonheur individuel. Mais ce quelque chose, qu’est-ce sinon le bonheur des autres ou certaines des conditions du bonheur ? Il est noble d’être capable de renoncer entièrement à sa propre part du bonheur ou aux chances de l’atteindre mais, après tout, le sacrifice de soi doit avoir une fin, il n’est pas à lui-même sa propre fin ; et si l’on nous dit que cette fin n’est pas le bonheur mais la vertu qui est meilleure que le bonheur, je demande si le héros ou le martyr se sacrifierait s’il ne croyait mettre autrui à l’abri de pareils sacrifices. Se sacrifierait-il s’il pensait que ce renoncement à son bonheur ne produirait aucun fruit pour ses semblables, qu’il leur ferait connaître le même sort et les mettrait aussi dans la condition de personnes qui ont renoncé au bonheur ? Honneur à ceux qui peuvent renoncer aux jouissances personnelles de la vie quand cette renonciation contribue avec dignité à augmenter la somme de bonheur dans le monde ! Mais celui qui fait cela ou qui professe qu’il le fait dans un autre but ne mérite pas plus l’admiration que l’ascète en haut de sa colonne. Il est peut-être une preuve stimulante de ce que les hommes peuvent faire, non un exemple de ce qu’ils devraient faire." (p.24)

    "Bien que ce soit seulement à cause de l’arrangement très imparfait du monde que la meilleure façon de servir le bonheur d’autrui soit le sacrifice absolu de son propre bonheur, pourtant, aussi longtemps que le monde est dans cet état imparfait, je reconnais entièrement que le fait d’être prêt à un tel sacrifice est la plus haute vertu que l’on puisse trouver en un homme." (p.25)

    "La morale utilitariste reconnaît aux êtres humains le pouvoir de sacrifier leur plus grand bien pour le bien d’autrui. Elle refuse seulement d’admettre que le sacrifice soit bon en lui-même. Un sacrifice qui n’augmente pas ou ne tend pas à augmenter la somme totale de bonheur, elle le considère comme perdu. Le seul renoncement personnel qu’elle approuve, c’est le dévouement au bonheur ou à certains des moyens du bonheur d’autrui, c’est-à-dire soit de l’humanité prise collectivement, soit des individus dans les limites imposées par les intérêts collectifs de l’humanité." (p.25)

    "Entre son bonheur personnel et le bonheur d’autrui, l’utilitarisme exige que l’agent individuel soit aussi strictement impartial qu’un spectateur désintéressé et bienveillant. Dans la règle d’or de Jésus de Nazareth, nous trouvons tout l’esprit de la morale utilitariste. Faire ce que nous voudrions qu’on nous fît et aimer notre prochain comme nous-mêmes constitue la perfection idéale de la morale utilitariste. Comme moyens pour se rapprocher de cet idéal, l’utilitarisme demande que les lois et l’organisation sociale mettent le bonheur ou (comme on peut l’appeler dans la pratique) l’intérêt de chaque individu autant que possible en harmonie avec l’intérêt du tout ; et, deuxièmement, que l’éducation et l’opinion, qui ont un pouvoir si important sur le caractère humain, usent de ce pouvoir pour établir dans l’esprit de chaque individu un lien indissoluble entre son bonheur personnel et le bien du tout ; surtout entre son bonheur personnel et les modes négatifs et positifs de conduite qui sont en rapport avec ce que prescrit le bonheur universel ; de sorte que, non seulement il ne puisse concevoir que son bonheur personnel est compatible avec une conduite opposée au bien général, mais aussi qu’une impulsion directe à favoriser le bien général puisse être en chaque individu l’un des motifs habituels d’action et que les sentiments liés à cette impulsion puissent prendre une large et dominante place dans l’existence sentante de tout être humain." (p.25-26)

    "Le motif n’a rien à voir avec la moralité de l’action, quoiqu’elle ait à voir avec le mérite de l’agent. Celui qui sauve son semblable de la noyade fait quelque chose de moralement droit, que son motif soit le devoir ou l’espoir d’être payé pour sa peine ; celui qui trahit un ami qui lui a fait confiance est coupable d’un crime, même si son but est de rendre service à un autre ami envers qui il a de plus grandes obligations." (p.27)

    "Une action morale n’indique pas nécessairement un caractère vertueux." (p.29)

    "Si, par cette objection, on veut uniquement dire que de nombreux utilitaristes considèrent trop exclusivement la moralité des actions en les mesurant par le critère de l’utilité et qu’ils n’insistent pas assez sur les autres beautés du caractère qui contribuent à faire de l’homme un être charmant ou admirable, on peut l’admettre. Les utilitaristes qui ont cultivé leurs sentiments moraux mais non leurs sympathies et leurs conceptions artistiques tombent effectivement dans cette erreur, et c’est ce que font aussi tous les autres moralistes dans les mêmes conditions. Ce qui peut être dit pour excuser les autres moralistes est également valable pour eux, à savoir que, si c’est une erreur, il est préférable que ce soit en ce sens. Nous pouvons affirmer comme un fait que, parmi les utilitaristes comme parmi les partisans des autres systèmes, il y a tous les degrés imaginables de rigidité et de relâchement dans l’application de leur critère, certains étant même d’une raideur puritaine tandis que d’autres sont aussi indulgents que peuvent le désirer les pécheurs ou les gens sensibles." (p.30)

    "La confiance en la parole humaine [...] est le support principal de tout bien-être social." (p.32)

    "La sanction ultime de toute morale (les motifs extérieurs mis à part) étant donc un sentiment subjectif dans notre propre esprit, je ne vois rien qui puisse embarrasser ceux dont le critère est l’utilité quand on leur pose la question : quelle est la sanction de ce critère particulier ? Nous pouvons répondre que c’est la même que celle de tous les autres critères moraux, la conscience morale des hommes. Indubitablement, cette sanction n’a aucune force d’obligation pour ceux qui ne possèdent pas les sentiments moraux auxquels elle fait appel. Mais ces personnes n’obéiront pas plus à un principe moral autre que le principe utilitariste. Sur eux, aucune morale n’a de prise, sinon par des sanctions extérieures." (p.40)

    "Quand l’esprit humain progresse, les influences qui tendent à faire naître en chaque individu le sentiment de son union avec autrui se développent constamment, et ce sentiment, s’il était parfait, ferait qu’un individu ne pourrait concevoir ou désirer une condition qui lui serait avantageuse sans l’être pour les autres. Supposons maintenant que ce sentiment d’union soit enseigné comme une religion et que toute la force de l’éducation, des institutions et de l’opinion soit dirigée, comme ce fut le cas jadis pour la religion, de telle façon que chaque personne grandisse en étant entourée de tous côtés par des gens qui professent ce principe et le mettent en pratique. Parmi ceux qui peuvent concevoir un tel état, personne ne doutera de l’efficacité de la sanction ultime pour la morale du bonheur. A ceux qui étudieraient la moralité et trouveraient la chose difficile à réaliser, je recommande, pour les aider, le second des ouvrages principaux de M. Comte, le Système de Politique Positive. Je nourris les plus fortes objections contre ce système de politique et de morale exposé dans ce traité mais je pense que M. Comte a surabondamment montré la possibilité de donner au ser-vice de l’humanité, même sans le secours de la croyance en une Providence, le pouvoir psychologique et l’efficacité sociale d’une religion en prenant possession de la vie humaine, en colorant toute pensée, tout sentiment, toute action d’une manière telle que le plus grand ascendant jamais exercé par une religion n’en est qu’un exemple et un avant-goût. Le danger de ce système n’est pas son insuffisance mais son caractère excessif car le risque est de trop s’immiscer dans la liberté et l’individualité humaines." (p.45)

    "Rares sont ceux dont l’esprit est un néant moral et qui supportent d’organiser leur vie avec ce plan : ne s’intéresser à autrui que dans la mesure où l’on y est forcé par l’intérêt personnel." (p.46)

    "Quelle que puisse être l’opinion des utilitaristes sur les conditions originelles qui ont fait que la vertu est vertu et même s’ils croient – et ils le croient effectivement – que les actions et les dispositions ne sont vertueuses que parce qu’elles favorisent une autre fin que la vertu, pourtant, cela étant accordé et ayant décidé, à partir des considérations de cette description, ce qui est vertueux, non seulement ils placent la vertu à la tête des choses qui sont bonnes comme moyens pour la fin suprême mais aussi reconnaissent comme un fait psychologique la possibilité qu’elle soit pour l’individu un bien en soi sans considération d’une autre fin ; et ils soutiennent que l’esprit n’est pas dans un état convenable, n’est pas dans un état conforme à l’utilité, n’est pas dans l’état le plus favorable au bonheur général, s’il n’aime pas effectivement la vertu de cette manière, comme une chose désirable en elle-même, même si, dans un cas individuel, elle peut ne pas produire les autres conséquences désirables qu’elle tend à produire et qui font qu’elle est jugée vertu." (p.49)

    "La volonté, phénomène actif, est différente du désir, état de la sensibilité passive et quoiqu’étant à l’origine son rejeton, elle peut avec le temps prendre racine et se détacher de la souche mère au point que, dans le cas d’un but habituel, au lieu de vouloir la chose parce que nous la désirons, nous la désirons souvent parce que nous la voulons." (p.53)

    "Il semble être universellement admis qu’il peut y avoir des lois injustes et que la loi, par conséquent, n’est pas le critère ultime de la justice mais qu’elle peut donner à l’un un avantage et nuire à l’autre, ce que la justice condamne. Quoi qu’il en soit, quand nous jugeons qu’une loi est injuste, il semble bien que nous la considérions de la même façon que quand nous jugeons qu’une infraction à la loi est injuste, à savoir qu’elle viole le droit de quelqu’un, droit qui, dans ce cas, ne peut être un droit légal et qui reçoit une appellation différente et est appelé un droit moral." (p.59)

    "On considère universellement comme juste qu’une personne obtienne (en bien ou en mal) ce qu’elle mérite et comme injuste qu’elle obtienne un bien ou subisse un mal qu’elle ne mérite pas. C’est peut-être la forme la plus claire et la plus nette sous laquelle la justice est le plus généralement conçue. Comme elle englobe la notion de mérite, une question naît : en quoi le mérite consiste-t-il ? Pour parler d’une façon générale, il est entendu qu’une personne mérite quelque chose de bien si elle agit bien et quelque chose de mal si elle agit mal ; et, dans un sens plus particulier, qu’elle mérite quelque chose de bien venant de ceux à qui elle fait ou a fait du bien et quelque chose de mal venant de ceux à qui elle fait ou a fait du mal." (p.60)

    "Nous serions contents de voir les conduites justes imposées et l’injustice réprimée, même dans les plus petits détails, si, avec raison, nous ne craignions pas de confier au magistrat un pouvoir aussi illimité sur les individus." (p.64)

    "Nous ne disons pas que quelque chose est mal sans vouloir signifier que cela implique qu’une personne, pour avoir fait cela, doit être punie d’une façon ou d’une autre. Si ce n’est par la loi, par l’opinion de ses semblables et, si ce n’est par cette opinion, par les reproches de sa propre conscience." (p.65)

    "Les vérités de l’arithmétique sont applicables à l’évaluation du bonheur comme à toute autre quantité mesurable." (p.81)

    "Le mot justice est un mot qui désigne certaines exigences morales qui, regardées collectivement, se situent au plus haut sur l’échelle de l’utilité sociale et sont donc, si on les compare aux autres exigences, d’une obligation suprême, quoique, dans certains cas particuliers, un autre devoir social puisse être si important qu’il annule l’une des maximes générales de la justice. Ainsi, pour sauver une vie, il est non seulement permis – mais c’est même un devoir – de voler ou de prendre par force la nourriture ou le médicament dont on a besoin ou d’enlever le seul praticien qualifié disponible et de le forcer à exercer sa profession. Dans de tels cas, comme nous ne disons pas que qu’une chose est juste quand elle n’est pas ver-tueuse, nous disons habituellement, non que la justice doit céder place à quelque autre principe moral, mais que ce qui est juste dans les cas ordinaires n’est pas juste dans le cas particulier en raison de cet autre principe." (p.83)
    -John Stuart Mill, L'utilitarisme, trad Philippe Folliot, coll "Les classiques des sciences sociales" (1861 pour la première édition britannique).

    Problème de l'infinité du temps de calcul. Problème de l'indifférence aux préférences personnelles. Égalitarisme moral sorti de nulle part.

    « Le principe du plus grand bonheur pour le plus grand nombre n’implique pas seulement que je me décide moi-même à renoncer parfois à mes propres intérêts (renoncement dont on vient de voir qu’il fallait, dans le cadre de l’utilitarisme et en l’absence de l’idée de liberté comme arrachement à soi, l’expliquer par une logique des sentiments), mais il peut s’accommoder aussi de ce que d’autres me contraignent à le faire au nom du bien commun. Comme l’a parfaitement montré John Rawls, l’utilitarisme ne peut éviter de trébucher sur la difficile question du sacrifice –par où il quitte l’orbite de l’individualisme moderne pour s’apparenter à une nouvelle forme de « holisme », c’est-à-dire une vision du monde dans laquelle l’intérêt du plus grand nombre prime sur celui de tel ou tel individu particulier. » -Luc Ferry, Jean-Didier Vincent, Qu’est-ce que l’homme ?, Éditions Odile Jacob, 2000.

    « Dans l’utilitarisme de Mill, les hommes n’ont pas de droits naturels (comme le dit Bentham, d’un point de vue utilitariste la notion de droits naturels est « une absurdité montée sur des échasses »), ils n’ont pas de rapport avec un Dieu créateur, pas de raison évidente se donner un gouvernement, et pas de principes intangibles pour agencer celui-ci.
    Certes, Mill affirme bien que « La seule raison légitime que puisse avoir une communauté pour user de force contre un de ses membres, est de l’empêcher de nuire aux autres », mais il ne nous donne pas de motifs puissants, ancrés dans la nature humaine, pour accepter ce principe et s’y tenir ; outre le fait qu’il ne définit pas clairement ce qui peut être considéré comme « nuisible ». » -Aristide Renou, Vie et mort de la liberté de paroles, Ostracisme, Vie et mort de la liberté de paroles, jeudi 2 novembre 2017.

    On peut encore opposer à l'utilitarisme les objections de Bernard Williams à la morale de Kant: "Comment un Je, qui a adopté la perspective de l'impartialité, peut-il détenir encore assez d'identité pour vivre une vie qui respecte ses propres intérêts ? Si la moralité est possible, me permet-elle encore d'être quelqu'un en particulier ?" (p.79)

    "Les exigences utilitaristes d'une production maximale de bien-être (welfare) sont sans limites. Il n'y a pas de limite à ce qu'une personne pourrait faire pour rendre le monde meilleur, si ce n'est celle du temps et de la force. De plus, puisque le rapport des états de choses possibles aux actions d'une personne est indéterminé, les exigences sont sans limites au sens où il existe souvent pas de frontières claires entre ce qui est attendu de moi et de ce qui est attendu des autres. Les théoriciens utilitaristes continuent (selon divers degré d'enthousiasme) à restreindre ce que l'on peut exiger d'un individu, en disant que vous êtes d'ordinaire plus efficace si vous vous occupez spécialement de vos propres enfants, ou vous détendez occasionnellement après un bon travail." (p.87)
    -Bernard Williams, L'Éthique et les limites de la philosophie, Gallimard, nrf essais, 1990 (1985 pour la première édition britannique), 243 pages, p.79.

    "We should maximize the average happiness, which can be done by killing off everyone who's unhappy." (cf: http://tvtropes.org/pmwiki/pmwiki.php/UsefulNotes/EthicalHedonism )

    « Dans ses développements récents, l’utilitarisme admet la notion de satisfaction objective. Le bonheur est défini en termes de satisfaction des besoins de l’agent, que celui-ci en soit conscient ou pas. »
    -Ruwen Ogien, Le Réalisme moral, PUF, coll. Philosophie morale, 1999, 571 pages, p.193.

    http://philosophie.ac-creteil.fr/IMG/pdf/Mes_Memoires.pdf




    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


      La date/heure actuelle est Jeu 22 Aoû - 11:56