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    Matière Prométhéenne

    Johnathan R. Razorback
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    Matière Prométhéenne  - Page 3 Empty Re: Matière Prométhéenne

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 26 Aoû - 21:24

    "Le devoir essentiel du chrétien, c'est de réprimer son ambition."
    -Bossuet, Sermon sur l'ambition.

    "Le christianisme [a] propagé dans notre Occident la même révolution que le bouddhisme."
    -Pierre Leroux.

    "Environ 23 heures, une vingtaine d'officiers de la Garde Nationale et de membres du Comité Central pénètrent dans l'Hôtel de ville abandonné. Ils se réunissent dans la salle des conférences après avoir fait placer quelques sentinelles au dehors. Dans cette salle immense éclairée par quelques flambeaux, la poignée d'hommes que la révolte a placée à sa tête, est soudain prise d'une angoisse compréhensible devant le poids de ses responsabilités. Le Comité Central est maître de la situation, mais en raison de la disparition de ses adversaires, il lui faut au plus tôt pallier la carence gouvernementale.
    On ne saurait en vouloir à ces humbles citoyens, hier encore à l'établi, à la forge ou au bureau, d'hésiter sur les mesures à prendre. Les nouveaux maîtres de Paris, s'ils ont la confiance de leur bataillon, ne sont guère connus à l'exception de militants ouvriers éprouvés tels que Varlin ou Assi. Quelques-uns émettant des doutes sur la légitimité de leur présence dans le palais municipal. Il suffirait à ce moment d'un propos défaitiste pour que beaucoup abandonnent la place.
    Soudain, dans l'assemblée, un jeune homme se lève et déclare qu'en attendant des élections régulières, il faut conserver l'Hôtel de ville au peuple. Paroles décisives qui vont avoir des conséquences considérables sur la suite des événements. En quelques mots qui galvanisent les esprits, il est devenu le porte-parole des masses laborieuses. Pour la plupart des assistants, ce jeune homme est un inconnu ; son nom : Edouard Moreau.
    Beau garçon, physionomie intelligente et fine, une chevelure blonde abondante bien que dégarnie sur les tempes, toute sa barbe ; ses yeux bleus donnent à ce regard une grande douceur traversée pourtant d'éclairs de fermeté ; ses mains sont petites et soignées. De taille moyenne (1m 70) mais de belle prestance, il en impose immédiatement à l'ensemble de ses collègues par la sincérité de son éloquence. [...]

    Voilà donc les nouveaux gouvernants installés dans les salons où dansèrent les élégants courtisans de l'Empire. La belle salle du trône n'est plus qu'un immense campement. Paille, couvertures, sacs, fusils sont placés à même le sol. Dans les escaliers des gardes cassent la croûte ou gisent affalés, fourbus, sur les marches. Les membres du Comité Central légifèrent gravement, les uns en uniforme -capote poussiéreuse ou vareuse délavée, la culotte à larges bandes rouges, les gros godillots du premier siège ou les courtes bottes molles. D'autres sont en civil, ne portant que le képi fièrement planté sur leur chevelure hirsute. Beaucoup ont des revolvers glissés dans la ceinture ou traînent un sabre pour martialiser leur allure débonnaire. [...]

    Ce sont donc des hommes probes et sincères qui tiennent momentanément les rênes du pouvoir ; si l'on doit leur reprocher quelque chose c'est plutôt leur pusillanimité. Le général Vinoy ne s'y est pas trompé: pour lui: "le Comité Central commit une grande et irréparable faute en ne poursuivant pas ses avantages, en s'abstenant de marcher immédiatement sur Versailles".

    On craignait un retour offensif de Thiers, et des barricades furent établies à Paris dans cette attente. On redoutait aussi l'intervention des bataillons de l'ordre et plus encore celle des Prussiens. Ces hommes vont pourtant faire la démonstration à la bourgeoisie stupéfaite qu'ils sont capables de gouverner la capitale dans l'intérêt des travailleurs. Les politiciens professionnels qui avaient espéré que Paris aurait sombré dans la famine, les crimes et la violence, doivent s'incliner. "Je croyais que les insurgés de Paris ne pourraient pas conduire leur barque", a consigné Jules Favre au cours de l'enquête parlementaire sur le 18 mars ; peut-on espérer plus merveilleux éloge de la compétence de ces hommes obscurs ?
    ."

    "Tableau de la morale crapuleuse et hypocrite du Second Empire ; les riches bourgeois s'ébaudissent en secret avec les demi-mondaines mais exigent que l'on fasse un procès pour immoralité à Baudelaire et Flaubert."

    "A une proposition de décoration, Moreau répondra par ces mots: "Je ne reconnais pas à un gouvernement lâche le droit d'attester que je suis brave."."

    "Thiers estima d'ailleurs à sa juste valeur Edouard Moreau, et il essaya plusieurs fois, mais sans succès, de l'enlever à l'insurrection."
    -Marc Cerf, Edouard Moreau, l'âme du Comité Central de la Commune, Denoël, Dossiers des Lettres Nouvelles, 1971.

    "Sans l'amitié où est le dévouement à la Patrie et tous les grands sentiments qui élèvent l'homme ?"
    -Edouard Moreau, Journal, 16 juin 1855.

    "Le sang est un hasard, l'amitié est un choix."

    "Les chefs du gouvernement de la Défense Nationale, en livrant la France à la Prusse n'ont eu en vue que tuer la République qu'ils craignaient de voir consolidée par la victoire."
    -Edouard Moreau.

    "L'honnête homme garde toujours sa supériorité que rien ne peut lui ravir. Triomphant, la confiance l'entoure ; tombé, la sympathie l'accompagne ; mais il n'est jamais vaincu, ni par la fortune ni par les malheurs."
    -Edouard Moreau, Lettre à son fils, 26 août 1870.

    "Ne fais jamais la plus petite transition avec ta conscience et abandonne honneurs, distributions, profits, plutôt que de les devoir à une complaisance coupable."
    -Edouard Moreau, Lettre à son fils, 30 août 1870.

    "Il y a eu hier une affaire très vive ; mais le tout s'est passé sur la rive gauche de la Seine, du côté d'Issy, Vanves et Montrouge. L'avantage a été pour nous ; nous avons tué beaucoup d'hommes, fait beaucoup de veuves, beaucoup d'orphelins, privé beaucoup de vieillards de leurs soutiens ; c'est cela qu'on appelle la gloire ! Triste, triste gloire que celle qui s'élève dans le sang et que les innocents paient avec leurs larmes..."
    -Edouard Moreau, Lettre à son fils, 14 novembre.

    "L'homme qui cherche à être bon à quelque chose pour ses semblables y trouve une récompense intérieure beaucoup au-dessus de celle que le monde décerne."
    -Edouard Moreau, Lettre à son fils, 14 novembre 1870.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Ven 31 Juil - 9:23, édité 8 fois
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    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 29 Aoû - 13:05

    "Le devoir le plus cher à des cœurs vraiment républicains, est la reconnaissance due aux grands hommes."

    "Unique déesse des Français, sainte et divine liberté, permets qu'aux pieds de tels autels nous répandions encore quelques larmes sur la perte de tes deux plus fidèles amis; laisse-nous enlacer des cyprès aux guirlandes de chêne dont nous t'environnons. Ces larmes amères purifient ton encens, et ne l'éteignent pas; elles sont un hommage de plus à tous ceux que nos cœurs te présentent... Ah! cessons d'en répandre, citoyens; ils respirent, ces hommes célèbres que nous pleurons; notre patriotisme les revivifie; je les aperçois au milieu de nous... Je les vois sourire au culte que notre civisme leur rend. Je les entends nous annoncer l'aurore de ces jours sereins et tranquilles où Paris, plus superbe que ne fut jamais l'ancienne Rome, deviendra l'asile des talents, l'effroi des despotes, le temple des arts, la patrie de tous les hommes libres."
    -Donatien Alphonse François de Sade, Discours prononcé à la Fête décernée par la Section des Piques, aux mânes de Marat et de Le Pelletier (1793). Source: https://fr.wikisource.org/wiki/Section_des_Piques

    « Je me fusse damné pour cueillir un tel bien,
    Et l'enfer m'eut semblé pour son paradis rien,
    S'il y a un enfer ordonné par justice
    Pour punir ceux qui font à leur dame service
    . »
    -François Le Poulchre.


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    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 29 Aoû - 15:03

    "De tout temps les amis sincères de la liberté ont été rares, et son triomphe dû à des minorités, qui ont pu réussir en s'associant à des alliés dont les buts différaient des leurs."
    -Lord Acton, Histoire de la liberté.


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    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 29 Aoû - 21:15

    "Ils la louèrent pour son courage ; ils lui dirent que pour se hisser il fallait d’abord qu’elle tombe ; pour devenir la plus grande des déesses elle devait d’abord devenir une mortelle."
    -Charles Leland, Aradia, ou l'évangile des sorcières (cf http://www.le-sidh.org/docs/aradia.pdf ).

    « Dostoïevski est la seule personne qui m'ait appris quelque chose en psychologie. »
    -Nietzsche.

    « Les idéaux se succèdent, on les dépasse, ils tombent en ruines, et puisqu’il n’y a pas d’autre vie, c’est sur ces ruines encore qu’il faut fonder un idéal dernier. »
    -Dostoïevski, Les Nuits blanches.


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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 31 Aoû - 23:14

    "Mieux vaut être l’aigle planant au-dessus des glaces et des monts, que le perroquet bariolé dans sa cage, que vient admirer la foule du dimanche. […] Arriver à dégager sa propre singularité suppose qu’on a pu s’affranchir de la chaude haleine des autres, de leurs appuis et de leurs sourires. Nous sommes tellement pressés de nous retrouver avec les autres, nous reposant sur le reflet que nous avons posé sur eux, et qu’ils tiennent pour notre être véritable. Prison où, collectivement, nous célébrons nos factices grandeurs. Tout le monde sait la duperie. Personne n’en dit mot. Trop heureux de porter les vêtements d’autrui. Combien de grands caractères, de grands talents s’asphyxient dans des réussites accessoires. Qui font du bruit, qui jettent des feux au milieu d’autres feux. Et la flèche essentielle n’est toujours pas décochée."
    -Vincent La Soudière, poète français.

    "Tout allait de travers. Les gens s’accrochaient aveuglément à la première bouée de sauvetage venue : le communisme, la diététique, le zen, le surf, la danse classique, l’hypnotisme, la dynamique de groupe, les orgies, le vélo, l’herbe, le catholicisme, les haltères, les voyages, le retrait intérieur, la cuisine végétarienne, l’Inde, la peinture, l’écriture, la sculpture, la musique, la profession de chef d’orchestre, les balades sac à dos, le yoga, la copulation, le jeu, l’alcool, zoner, les yaourts surgelés, Beethoven, Bach, Bouddha, le Christ, le H, le jus de carotte, le suicide, les costumes sur mesure, les voyages en avion, New York City, et soudain, tout se cassait la gueule, tout partait en fumée. Il fallait bien que les gens trouvent quelque chose à faire en attendant de mourir. Pour ma part, je trouvais plutôt sympa qu’on ait le choix."
    -Charles Bukowski, Women (1978).

    "Aux abords de l'humour, je l'ai éprouvé, il y a de la mort, du mensonge, de l'humilité, de la solitude, une tendresse insupportable et tendue, un refus des apparences, la préservation d'un secret, le fait d'une distance infinie, un cri en contrecoup de l'injustice."
    -François Billetdoux, dramaturge et romancier français.

    "Presque tous les enfants résilients ont eu à répondre à deux questions. "Pourquoi dois-je autant souffrir ?" les a poussés à intellectualiser. "Comment vais-je faire pour être heureux quand même ?" les a invités à rêver."
    -Boris Cyrulnik, Un merveilleux malheur.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Dim 2 Sep - 18:57, édité 6 fois
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    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 4 Sep - 11:34

    "Une erreur longtemps accréditée, c’est que la mythologie grecque n’est autre chose qu’une machine montée par certains poètes pour l’échafaudage de leurs compositions littéraires, qu’un système d’allégories ingénieusement imaginé pour assurer à l’épopée cet indispensable ornement qu’on a nommé le merveilleux. L’opinion de Boileau se peut ramener à ces termes. Les critiques à la suite ont enchéri sur les affirmations de Boileau ; et, dans la plupart des traités destinés à la jeunesse studieuse, on ne manque point d’exalter, chez Homère par exemple, le mérite de l’invention, de la création réelle, là où précisément le poète n’a guère fait qu’emprunter et choisir. Homère est un croyant ; son merveilleux prétendu, ce sont les traditions religieuses que lui ont léguées ses pères. La poésie grecque est vivante, et la mythologie en est l’âme ; mais c’est que la mythologie n’est ni un système, ni une machine fabriquée à plaisir : elle est la religion grecque elle-même."

    "Les dieux d’Homère appartiennent au monde humain, si je puis ainsi dire ; et c’est à peine si quelque trait de leur légende, ou quelque épithète consacrée, rappelle leur primitive et symbolique origine. Leur séjour habituel est sur les sommets de l’Olympe. C’est là que Jupiter tient une cour, à l’image des rois de l’âge héroïque : on dirait Agamemnon élevé à l’immortalité et à la toute puissance. L’épouse de Jupiter partage, comme une reine, ses honneurs et sa suprématie.

    Les autres dieux ne sont que les ministres du dieu souverain, ou des conseillers qui l’aident de leurs avis dans le gouvernement de l’univers. Il y a, dans le palais de Jupiter, des jalousies, des inimitiés sourdes ou déclarées ; et l’assemblée céleste offre le même spectacle de lutte, et souvent de confusion, que ces conseils où les pasteurs des peuples, comme les appelle Homère, ne parvenaient pas toujours à s’entendre. Mais ce qui occupe principalement, presque uniquement, les habitants de l’Olympe, c’est le sort des nations et des cités : ce sont eux qui font réussir ou échouer les entreprises des héros ; et il n’est pas rare de les voir se mêler de leur personne aux combats qui se livrent sur la terre, et s’y exposer aux plus désagréables mésaventures. Les héros ne sont pas indignes de cette haute intervention, car ils sont eux-mêmes, pour la plupart, ou les fils des dieux ou les descendants des fils des dieux. Ils forment la chaîne qui rattache la race divine au vulgaire troupeau de l’espèce humaine
    ."

    "Ils jugent la peinture, comme dit spirituellement M. Ernest Havet, sur une déposition de témoins, sur le vu de je ne sais quelles pièces procédurières, et ils refusent la confrontation du tableau lui-même."

    "L’inspiration n’est pas un vain mot, et le génie a vraiment ses trouvailles : on le sent surtout quand on pense aux femmes d’Homère."

    "Platon est parfaitement fondé à soutenir qu’il n’y a pas, dans l’Iliade et l’Odyssée, un système de morale irréprochable et bien ordonné. Je m’explique qu’il condamne, au nom de la théorie pure, les prétendues doctrines d’Homère, et qu’il chasse le poète d’une république idéale, où tout est réglé par des principes absolus. Homère n’eût guère songé à revendiquer la gloire philosophique que Platon lui dénie. Une épopée n’est point un traité de métaphysique ou de morale. Mais cette illusion vivace, contre laquelle Platon épuise en vain tous les traits de sa dialectique, était moins dénuée de raison qu’il ne lui plaît à dire. Révéler l’homme à lui-même par la création de caractères où il se reconnaît, par la peinture vivante de ses pensées, de ses sentiments, de ses passions, c’est lui donner un enseignement d’exemple, c’est aider à son éducation tout autant que travailler à son plaisir. C’est par l’expérience que l’homme se façonne, bien plus que par les préceptes."

    "On paye toujours trop cher ce qu’on achète au prix de la vérité."

    "Sans doute Hésiode n’est pas un génie de premier ordre. Ses modestes poèmes ne méritent nullement d’être rangés sur la même ligne que l’Iliade et l’Odyssée. Il n’a ni la fécondité d’Homère, ni sa puissance de création, ni cet art de coordonner un tout que nous avons admiré chez le poète ionien. Hésiode n’a laissé que quelques centaines de vers ; il n’a peint ni un Achille, ni un Ulysse, ni même un Ajax ; ses poèmes sont composés avec une sorte de négligence, comme s’il avait beaucoup plus songé à entasser les vérités et les enseignements qu’à les faire valoir, et à enrichir le fond qu’à perfectionner la forme ; enfin sa diction a souvent je ne sais quoi d’un peu triste et revêche, qui rappelle pour ainsi dire les brumes d’Accra, et sa versification n’a ni l’heureuse facilité ni l’harmonie variée de celle d’Homère. La lecture d’Hésiode exige une sorte d’effort : sa pensée ne se révèle pas toujours du premier coup, ni avec toute la clarté qu’exigerait notre esprit. Mais il y a dans ses ouvrages tel récit, comme celui de la guerre des Titans, comme la légende des âges du monde, qui ne pâlirait pas trop, comparé même aux plus brillantes créations de l’épopée homérique. Ses descriptions aussi sont faites de main de maître : la touche en est forte, quelquefois gracieuse ; le coloris en est inégal, mais la vigueur de l’expression y compense ce qui manque souvent du tété de la lumière et de l’éclat. Hésiode parle des phénomènes de la nature en homme qui a vécu aux champs, et dont l’âme n’est point restée froide au spectacle des œuvres de Dieu. Mais Hésiode est avant tout un moraliste, un donneur de conseils. Il excelle à présenter sous une forme concise et piquante, sous une image riante ou terrible, les vérités de sens commun. Nul poète antique n’a laissé plus de proverbes dans la mémoire des hommes ; et, bien longtemps avant Ésope, Hésiode a eu la gloire de créer l’apologue, ou du moins de donner la forme poétique à ces allégories morales qui sont de tous les temps et de tous les pays du monde."

    "Hésiode, vers la fin de la Théogonie, après avoir énuméré les enfants de Jupiter et quelques autres divinités, s’adresse de nouveau aux Muses, et annonce qu’il va chanter les déesses qui se sont unies à de simples mortels, et qui ont donné le jour à des enfants semblables aux dieux. Cette liste supplémentaire occupe une cinquantaine de vers, et se termine par ces mots, qui sont aussi les derniers de la Théogonie : « Maintenant chantez la troupe des femmes, ô Muses harmonieuses, filles de Jupiter qui tient l’égide 15. » Ces femmes dont il est question sont celles qui avaient eu commerce avec les dieux, et qu’Hésiode avait célébrées, elles et leurs fils, dans une suite de notices épiques, légèrement rattachées l’une à l’autre, et qui étaient comprises sous le titre commun de Catalogue des Femmes ou de Grandes Éées"

    "Les Ioniens, amollis par une civilisation raffinée, et tout entiers adonnés aux arts de la paix, étaient bien dégénérés de la vertu guerrière de leurs ancêtres. Ils ne résistèrent pas beaucoup mieux que les Lydiens aux premiers chocs des barbares."
    -Alexis Pierron, Histoire de la littérature grecque.

    « Son génie a éteint toutes les étoiles, comme le soleil quand il se lève et monte dans les airs. »
    -Lucrèce.

    "Deux choses qui se valent, tenir le fer et bien manier la lyre."
    -Pindare.

    "Je voyais avec regret, je l’avoue, que les combats allaient recommencer après l’ambassade des Grecs ; et je me disais qu’il était bien difficile que le poète fit autre chose que de se ressembler en travaillant toujours sur le même fond. Mais quand je le vis tout à coup devenir supérieur à lui-même, dans le onzième chant et dans les suivants ; s’élever d’un essor rapide à une hauteur qui semblait s’accroître sans cesse ; donner à son action une face nouvelle ; substituer à quelques combats particuliers le choc épouvantable de deux grandes masses, précipitées l’une sur l’autre par les héros qui les commandent et les dieux qui les animent ; balancer longtemps avec un art inconcevable une victoire que les décrets de Jupiter ont promise à la valeur d’Hector ; alors la verve du poète me parut embrasée de tout le feu des deux armées : ce que j’avais lu jusque-là, et ce que je lisais, me rappelait l’idée d’un vaste incendie qui, après avoir consumé quelques édifices, aurait paru s’éteindre faute d’aliment, et qui, ranimé par un vent terrible, aurait mis en un moment toute une ville en flammes. Je suivais, sans pouvoir respirer, le poète qui m’entraînait avec lui ; j’étais sur le champ de bataille : je voyais les Grecs pressés entre les retranchements qu’ils avaient construits et les vaisseaux qui étaient leur dernier asile ; les Troyens se précipitant en foule pour forcer cette barrière ; Sarpédon arrachant un des créneaux de la muraille ; Hector lançant un rocher énorme contre les portes qui la fermaient, les faisant voler en éclats, et demandant à grands cris une torche pour embraser les vaisseaux ; presque tous les chefs de la Grèce, Agamemnon, Ulysse, Diomède, Eurypyle, Machaon, blessés et hors de combat ; le seul Ajax, le dernier rempart des Grecs, les couvrant de sa valeur et de son bouclier, accablé de fatigue, trempé de sueur, poussé jusque sur son vaisseau, et repoussant toujours l’ennemi vainqueur ; enfin la flamme s’élevant de la flotte embrasée ; et, dans ce moment, cette grande et imposante figure d’Achille monté sur son navire et regardant avec une joie tranquille et cruelle ce signal que Jupiter avait promis, et qu’attendait sa vengeance. Je m’arrêtai comme malgré moi, pour me livrer à la contemplation du vaste génie qui avait construit cette machine, et qui, dans l’instant où je le croyais épuisé, avait pu ainsi s’agrandir à mes yeux : j’éprouvais une sorte de ravissement inexprimable ; je crus avoir connu pour la première fois tout ce qu’était Homère ; j’avais un plaisir secret et indicible à sentir que mon admiration était égale à son génie et à sa renommée ; que ce n’était pas en vain que trente siècles avaient consacré son nom ; et c’était pour moi une double jouissance de trouver un homme si grand et tous les autres si justes."
    -Jean-François de La Harpe.


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    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 4 Sep - 22:57

    "Avec «Bagatelles pour un massacre… Pour bien rire dans les tranchées», Céline décide de frapper un grand coup, celui d’affirmer la préséance de l’individu à travers l’écrivain et, en leur nom, refuser l’hypocrisie. D’ailleurs, le succès populaire et même éditorial du livre le démontre assez bien. Entendons-nous bien, il s’agit d’une volonté de rupture définitive avec tous ceux qui ont tenté de l’embrigader dans une secte ou dans une autre. Céline s’affirme et s’isole définitivement de l’élite et de ses pairs afin de conserver sa totale liberté de concevoir le réel et de le transposer en imaginaire. En tant qu’écrivain, c’était son droit le plus strict, la défense et le respect de la liberté sont à ce prix.

    Comprenait-il, la réelle portée de la puissance des mots, les conséquences fantastiques sur la suite de son parcours? S’il n’en était pas véritablement conscient, nous pouvons être assurés que son extrême sensibilité et son instinct le poussaient irrémédiablement vers l’accomplissement de ce «suicide» littéraire, un saut dans la démesure et l’outrance afin de combler le gouffre ouvert du néant.

    Il ne pouvait agir autrement, sinon il serait devenu un «autre Céline», celui qui aurait traversé l’histoire en chien bien dressé suivant le défilé, pareil à Bardamu allant s’engager, parce que c’est ainsi… Un Céline, ma foi, un peu sartrien se laissant ballotter dans la tempête et attendant l’occasion de se propulser en avant sur la bonne vague… de se mettre en évidence, comme un grand penseur de son temps et avoir le privilège de refuser le Nobel.

    Avec les pamphlets, le parcours Céline s’inscrit dans la peau d’un homme qui, à défaut de pouvoir fuir, veut affronter seul les évènements et prévenir la tempête. Il accompagne le petit, la future victime, le presse, l’insulte, le bouscule, mais se refuse de le convaincre rationnellement. Il se refuse d’expliquer autrement que par ses tripes et son instinct, une absurdité, la guerre et la souffrance. Il préfère s’adresser à ses démons pour qu’il réagisse et agisse; pour qu’il soit conscient qu’encore une fois, l’individu sera le dindon de la farce, comme toujours.

    Nous savons ce que Céline pouvait penser des conséquences de la raison et des «Lumières» sur la sauvagerie des comportements humains et leur légitimation dans la lutte pour la matérialisation totale de l’espèce, cette négation systématique de l’imaginaire et du merveilleux, au service d’un monde aseptisé et uniformisé, qui nous ressemble de plus en plus.

    Il ne pouvait se limiter à jouer le jeu de la banalité de luttes politiques qui promettaient le bonheur des peuples au détriment de celui des individus, le bonheur universel ne peut se réaliser qu’au détriment du particulier, qu’à son élimination progressive en tant que différence. L’uniformité de la pensée est gage de la réussite et d’avancement de la modernité et Céline refusait toute forme de nivellement, particulièrement celle qui clame obligatoirement une vérité incontournable. Jamais, il ne s’est plié à ces diktats.

    Les pamphlets constituent un cri, une affirmation, l’expression profonde de l’âme célinienne devant la fin définitive d’un monde idéalisé et de celui qu’il pressentait venir et qu’il ne pouvait supporter, le nôtre, «Le meilleur des mondes». Celui de la dénaturalisation au service de la création; non pas la création d’un univers fantastique peuplé de chimères, de légendes, de fées, de sorcières et d’incertitudes métaphysiques, mais d’un monde centré sur la production de l’objet en tant que divinité matérielle et d’expression spirituelle; d’un monde sans âme et sans repaire où la perte du triple A, correspond à une catastrophe nationale, bien plus significative que la simple souffrance d’un être anonyme dont tout le monde se moque éperdument, sinon pour mousser ses propres intérêts.

    Pour Céline, «Mea culpa», «Bagatelles…» «L’école…» et les «Beaux draps» représentent le dernier cri de l’individu avant la catastrophe finale, le cri exprimant le refus de souffrir et de mourir au fond d’une tranchée pour une cause qui n’est pas la sienne et sachant que le fusil qu’il portera enrichira honteusement celui qui le produit
    ."
    -Pierre Lalanne, Louis-Ferdinand Céline... «Tout juste un individu» (source : http://celinelfombre.blogspot.fr/2012/01/louis-ferdinand-celine-tout-juste-un.html ).
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    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 5 Sep - 13:01

    "Méfiance ! Méfiance !... la grande victime de l'Histoire ça ne veut pas dire qu'on est un ange !... Il s'en faudrait même du tout au tout !... Et pourtant c'est ça le préjugé, le grand, le bien établi, dur comme fer !..."

    "Les patrons ? Les ouvriers ? C'est artificiel 100 pour 100 ! C'est question de chance et d'héritages ! Abolissez ! vous verrez bien que c'étaient les mêmes... Je dis les mêmes et voilà... On se rendra compte..."

    "Encore nous ici on s'amuse ! On est pas forcé de prétendre ! On est encore des " opprimés " ! On peut reporter tout le maléfice du Destin sur le compte des buveurs de sang ! Sur le cancer " l'Exploiteur ". Et puis se conduire comme des garces. Ni vu ni connu !... Mais quand on a plus le droit de détruire ? et qu'on peut même pas râler ? La vie devient intolérable !...

    Jules Renard l'écrivait déjà : " Il ne suffit pas d'être heureux, il faut que les autres ne le soient pas. " Ah ! C'est un vilain moment, celui où on se trouve forcé de prendre pour soi toute la peine, celle des autres, des inconnus, des anonymes, qu'on bosse tout entièrement pour eux...
    "

    "Même l'exploité 600 pour 100, il a gardé ses distractions ! Comme il aime jaillir du boulot dans un smoking tout neuf (location), jouer les millionnaires whisky ! Se régaler de cinéma ! Il est bourgeois jusqu'aux fibres ! Il a le goût des fausses valeurs. Il est singe. Il est corrompu... Il est fainéant d'âme... Il n'aime que ce qui coûte cher ! ou à défaut, ce qui lui semble tel ! Il vénère la force. Il méprise le faible. Il est crâneur, il est vain ! Il soutient toujours le " faisan ". Visuel avant tout, faut que ça se voye ! Il va au néon comme la mouche. Il y peut rien. Il est clinquant. Il s'arrête tout juste à côté de ce qui pourrait le rendre heureux, l'adoucir. Il souffre, se mutile, saigne, crève et n'apprend rien. Le sens organique lui manque. Il s'en détourne, il le redoute, il rend la vie de plus en plus âpre. Il se précipite vers la mort à grands coups de matière, jamais assez... Le plus rusé, le plus cruel, celui qui gagne à ce jeu, ne possède en définitive que plus d'armes en main, pour tuer encore davantage, et se tuer. Ainsi sans limite, sans fin, les jeux sont faits !..."

    "Seulement qu'un aveu pas possible, une pilule qu'est pas avalable : que l'Homme est la pire des engeances !... qu'il fabrique lui-même sa torture dans n'importe quelles conditions, comme la vérole son tabès... C'est ça la vraie mécanique, la profondeur du système !... Il faudrait buter les flatteurs, c'est ça le grand opium du peuple... L'Homme il est humain à peu près autant que la poule vole."

    "Une Révolution faut la juger vingt ans plus tard."

    "Combien ont fini au bûcher parmi les petits croyants têtus pendant les époques obscures ?... Dans la gueule des lions ?.. Aux galères ?... Inquisitionnés jusqu'aux moelles ? Pour la Conception de Marie ? ou trois versets du Testament ? On peut même plus les compter ! Les motifs ? Facultatifs !... C'est même pas la peine qu'ils existent !... Les temps n'ont pas changé beaucoup à cet égard-là ! On n'est pas plus difficiles !"
    -Louis-Ferdinand Céline, Mea Culpa (1936).

    "Moi j'ai jamais voté de ma vie !... [...] J'ai toujours su et compris que les cons sont la majorité, que c'est donc bien forcé qu'ils gagnent !"

    "Publicité ! Que demande toute la foule moderne ? Elle demande à se mettre à genoux devant l'or et devant la merde !... Elle a le goût du faux, du bidon, de la farcie connerie, comme aucune foule n'eut jamais dans toutes les pires antiquités... Du coup, on la gave, elle en crève... Et plus nulle, plus insignifiante est l'idole choisie au départ, plus elle a de chances de triompher dans le cœur des foules... mieux la publicité s'accroche à sa nullité, pénètre, entraîne toute l'idolâtrie... Ce sont les surfaces les plus lisses qui prennent le mieux la peinture."

    "Rien ne résiste à la propagande, le tout est d'y mettre assez d'or..."

    "Le monde est encore plein de martyrs qui crèvent au fond des ergastules du désir de nous libérer, et puis d'être "titularisés" par la même aubaine dans des fonctions pas fatigantes, d'un ministère ou d'un autre, avec une retraite."

    "L'imposture est la déesse des foules."

    "Vous serez craint... vous serez cru... parce qu'on supposera des choses... on imaginera... Le prestige c'est le doute..."

    "L'opium du peuple ce n'est plus la religion, pauvre légende aux abois, mais bien la vinasse en plein triomphe."

    "De quelle manière les Chinois, je vous le demande, furent-ils, en définitive, absolument détroussés, conquis annihilés, dissous, affalés ? Par l'opium!..."

    "A la porte de chaque pays c'est écrit, bien noir sur rose... le bel accueil qui vous attend tous les prolétaires du monde! "ICI C'EST COMPLET"... Voilà! c'est pesé!...Allez pas vous imaginer pour vous faire une explication, que ce sont spécialement les "gros", les "deux cents familles", qui refoulent les truands d'ailleurs... Mais non! mais non! comprenez bien... ça leur ferait plutôt plaisir... les "exploiteurs" d'en recevoir des quantités! des "peigne-cul" des autres hémisphères !... Pourquoi pas ? Ils auraient qu'à y gagner... Main-d'œuvre moins coûteuse... clients plus nombreux... Pour leur gueule tout bénéfice !... Ce sont bel et bien pour la circonstance, dans chaque pays, les prolétaires farouchement en quart, syndiqués, organisés, retranchés derrière les patrons qui défendent absolument leurs abords... leur "standard" acquis leur radio, leur frigidaire, leur auto leur habit-à-queue, l'espèce de luxe en somme (à crédit le plus souvent) par tous les moyens de la force et de la mauvaise foi... par "l'Emigration" surtout, par la police intraitable. Il faut en découdre de ces billevesées affectueuses qu'on déconne à plein tube, à longueur de parlotes. N'importe quel "Trade-Union" anglais, américain, danois, etc... est infiniment plus charogne envers les travailleurs "maigres" des autres pays, que tous les patrons possibles ensemble réunis... implacable !... L'Hypocrisie puante de tout cet immense racolage [...] de cet infernal babillage à la fraternité des classes constitue bien la farce la plus dégueulasse de ce dernier siècle... Tous les faits de toutes les frontières contractées devant nous, prouvent absolument l'opposé, dans la pratique de la "croque", la seule qui entre en ligne de compte, "ouvrièrement parlant". Jamais les prolétaire "favorisés" n'ont été si fort attaches à leurs relatifs privilèges patriotiques, ceux qui détiennent dans leurs frontières des richesses du sol abondantes, n'ont aucune envie de partager."
    -Louis-Ferdinand Céline, Bagatelles pour un massacre (1937).
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    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 5 Sep - 22:53

    "J’ai vécu toute ma vie sous un régime communiste, et je peux vous dire qu’une société sans référent légal objectif est particulièrement terrible. Mais une société basée sur la lettre de la loi, et n’allant pas plus loin, échoue à déployer à son avantage le large champ des possibilités humaines. La lettre de la loi est trop froide et formelle pour avoir une influence bénéfique sur la société. Quand la vie est tout entière tissée de relations légalistes, il s’en dégage une atmosphère de médiocrité spirituelle qui paralyse les élans les plus nobles de l’homme.

    Et il sera tout simplement impossible de relever les défis de notre siècle menaçant armés des seules armes d’une structure sociale légaliste
    ."

    "Historiquement, il est probable que l’inflexion qui s’est produite à la Renaissance était inévitable. Le Moyen Âge en était venu naturellement à l’épuisement, en raison d’une répression intolérable de la nature charnelle de l’homme en faveur de sa nature spirituelle. Mais en s’écartant de l’esprit, l’homme s’empara de tout ce qui est matériel, avec excès et sans mesure. La pensée humaniste, qui s’est proclamée notre guide, n’admettait pas l’existence d’un mal intrinsèque en l’homme, et ne voyait pas de tâche plus noble que d’atteindre le bonheur sur terre. Voilà qui engagea la civilisation occidentale moderne naissante sur la pente dangereuse de l’adoration de l’homme et de ses besoins matériels. Tout ce qui se trouvait au-delà du bien-être physique et de l’accumulation de biens matériels, tous les autres besoins humains, caractéristiques d’une nature subtile et élevée, furent rejetés hors du champ d’intérêt de l’État et du système social, comme si la vie n’avait pas un sens plus élevé. De la sorte, des failles furent laissées ouvertes pour que s’y engouffre le mal, et son haleine putride souffle librement aujourd’hui. Plus de liberté en soi ne résout pas le moins du monde l’intégralité des problèmes humains, et même en ajoute un certain nombre de nouveaux."

    "Nous avions placé trop d’espoirs dans les transformations politico-sociales, et il se révèle qu’on nous enlève ce que nous avons de plus précieux : notre vie intérieure. À l’Est, c’est la foire du Parti qui la foule aux pieds, à l’Ouest la foire du Commerce : ce qui est effrayant, ce n’est même pas le fait du monde éclaté, c’est que les principaux morceaux en soient atteints d’une maladie analogue. Si l’homme, comme le déclare l’humanisme, n’était né que pour le bonheur, il ne serait pas né non plus pour la mort. Mais corporellement voué à la mort, sa tâche sur cette terre n’en devient que plus spirituelle : non pas un gorgement de quotidienneté, non pas la recherche des meilleurs moyens d’acquisition, puis de joyeuse dépense des biens matériels, mais l’accomplissement d’un dur et permanent devoir, en sorte que tout le chemin de notre vie devienne l’expérience d’une élévation avant tout spirituelle : quitter cette vie en créatures plus hautes que nous n’y étions entrés."

    "Si le monde ne touche pas à sa fin, il a atteint une étape décisive dans son histoire, semblable en importance au tournant qui a conduit du Moyen Âge à la Renaissance. Cela va requérir de nous un embrasement spirituel. Il nous faudra nous hisser à une nouvelle hauteur de vue, à une nouvelle conception de la vie, où notre nature physique ne sera pas maudite, comme elle a pu l’être au Moyen Âge, mais, ce qui est bien plus important, où notre être spirituel ne sera pas non plus piétiné, comme il le fut à l’ère moderne."
    -Alexandre Soljenitsyne, Discours à Harvard, 8 juin 1978.

    "On pose la question de savoir si l'homme est par nature moralement bon ou mauvais. Il n'est ni l'un ni l'autre, car l'homme par nature n'est pas du tout un être moral, il devient un être moral que lorsque sa raison s'élève jusqu'aux concepts du devoir et de la loi. On peut cependant dire qu'il contient en lui-même à l'origine des impulsions menant à tous les vices, car il possède des penchants et des instincts qui le poussent d'un côté, bien que la raison le pousse du côté opposé. Il ne peut donc devenir moralement bon que par la vertu, c'est-à-dire en exerçant une contrainte sur lui-même, bien qu'il puisse être innocent s'il est sans passion.

    La plupart des vices naissent de ce que l'état de culture fait violence à la nature et cependant notre destination en tant qu'hommes est de sortir du pur état de nature où nous ne sommes que des animaux
    ."
    -Emmanuel Kant, Traité de pédagogie
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    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 6 Sep - 13:12

    "Sartre ? Un bon écrivain, mais pas un philosophe."
    -Martin Heidegger (4 novembre 1950).

    Pour autant que je sois au courant, je sais que toute chose essentielle et grande a pu seulement naître du fait que l’homme avait une patrie (Heimat) et qu’il était enraciné dans une tradition.”
    -Martin Heidegger (septembre 1966).
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    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 6 Sep - 13:46

    « De tous les cultes religieux que nous montre l’histoire [le paganisme] fut certainement le moins théologique, le moins sérieux, le moins divin et à cause de cela même le moins malfaisant, celui qui entrava le moins le libre développement de la société humaine. — La seule pluralité des dieux à peu près égaux en puissance était une garantie contre l’absolutisme ; persécuté par les uns, on pouvait chercher protection chez les autres, et le mal causé par un dieu trouvait sa compensation par le bien produit par un autre. Il n’y avait donc pas dans la mythologie grecque cette contradiction logiquement aussi bien que moralement monstrueuse, que le bien et le mal, la beauté et la laideur, la bonté et la méchanceté, la haine et l’amour se trouvent concentrés dans une seule et même personne, comme cela se présente fatalement dans le dieu du monothéisme. »
    -Bakounine, Le Principe de l’État.

    "L'homme qui échoue cherche partout la cause de son échec excepté chez lui. C'est un trait général de la nature humaine."
    -Maurice M. Feuerlicht.

    « Croire qu'une conception du monde puisse être détruite par des critiques de caractère rationnel, est une lubie d'intellectuels fossilisés. »
    -Antonio Gramsci, Carnets de Prison.

    « Celui qui ne connaît que ses propres arguments connaît mal sa cause. »
    -John Stuart Mill, De la liberté (1859).

    « Le fait de penser est le propre de l'homme en tant que tel
    -Antonio Gramsci, Le philosophe (1935).

    « Les citations sont utiles dans les périodes d’ignorance ou de croyances obscurantistes. »
    -Guy Debord, Panégyrique I (1989).

    « Le plus grand effort de l’amitié n’est pas de montrer nos défauts à un ami ; c’est de lui faire voir les siens. »
    -La Rochefoucauld, Maximes et réflexions morales, 1664.

    « De même qu'il convient fort de se méfier de la notion d'esprit, étant donné qu'il est aujourd'hui impossible de donner de ce mot aucune définition acceptable, à l'heure actuelle, comme les physiciens le savent bien, il est tout aussi impossible de donner du terme matière une définition satisfaisante. »
    -Bernard d'Espagnat.


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    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 6 Sep - 21:48

    « Le paradoxe de notre temps est que nous avons de plus grands bâtiments mais des plus petits tempéraments, des autoroutes plus larges mais des points de vue plus étroits.

    Nous dépensons plus mais nous avons moins.

    Nous achetons plus mais apprécions moins.

    Nous avons de plus grandes maisons, mais de plus petites familles, plus de commodités mais moins de temps.

    Nous avons plus d’instruction mais moins de bons sens, plus de connaissances mais moins de jugement, plus d’experts et encore plus de problèmes, plus de médicaments mais moins de bien-être.

    Nous avons trop, nous fumons trop, nous nous dépensons inconsidérément, nous rions trop peu, conduisons trop vite, nous nous mettons trop en colère, nous nous levons trop tard et fatigués, nous pensons trop peu, regardons trop la télé et méditons trop rarement.

    Nous avons multiplié nos possessions mais réduit nos valeurs.

    Nous parlons trop, aimons trop rarement et haïssons trop souvent.

    Nous avons appris comment gagner notre vie mais pas la vie.

    Nous avons ajouté des années à la vie, pas de la vie aux années.

    Nous sommes allés sur la lune et en sommes revenus, mais avons des difficultés à traverser la rue pour rencontrer un nouveau voisin.

    Nous avons conquis l’espace sidéral mais pas notre espace intérieur.

    Nous avons fait de grandes choses mais pas les meilleures choses. […]

    Nous avons conquis l’atome, mais pas vaincu nos préjugés.

    Nous écrivons plus mais apprenons moins. […]

    Nous construisons plus d’ordinateurs pour obtenir plus d’informations pour produire plus de documents que jamais, mais nous communiquons de moins en moins.

    Nous sommes dans le temps de la nourriture rapide, mais des digestions lentes, des êtres humains de grandes tailles mais de petits caractères, des trop larges profits et des relations peu profondes. […]

    Nos maisons sont luxueuses mais nos foyers détruits.

    De nos jours nous faisons des voyages éclairs, avons des couches culottes jetables, nous appliquons une morale sur mesure, et nous engageons des flirts sans lendemain.

    C’est l’époque des personnes obèses et des comprimés à tout faire, qui vous remontent le moral, vous apaisent et vous tuent.

    C’est une époque où seule l’apparence compte au détriment du contenu. […]

    Nous sommes à l'ère des vitrines bien remplies, mais avec des entrepôts vides. […]

    Souviens-toi, passe du temps avec tes proches, ils ne seront pas là éternellement.

    N’oublie pas de dire un mot gentil à quiconque te regarde avec admiration.

    Bientôt cet enfant pour qui tu es un héros sera devenu grand et vivra sa propre vie.

    N’oublie pas de serrer dans tes bras les personnes que tu aimes, parce que c’est le seul trésor qui vienne du cœur et qui ne coûte rien.

    N’oublie pas de dire "Je t’aime" à ton partenaire et aux personnes qui comptent pour toi, mais surtout, dis-le avec sincérité.

    On peut guérir n’importe quelle blessure en serrant quelqu’un contre soi, pourvu qu’on le fasse avec tendresse.

    Souviens-toi de profiter du temps que tu as avec la personne que tu aimes, parce qu’un jour cette personne ne sera plus là.

    Prends le temps d’aimer, prend le temps de parler et de partager tes pensées intimes.

    Et n’oublie jamais ceci :
    La vie ne se mesure pas par le nombre de souffles que l’on prend, mais par le nombre d’instants beaux à couper le souffle…
    »
    -Bob Moorehead, Le Paradoxe de notre temps.
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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 7 Sep - 14:44

    "Servir la patrie est une moitié du devoir, servir l'humanité est l'autre moitié."
    -Victor Hugo.

    "Etre pragmatique, c’est reconnaître que tout « système de pensée » est par essence incomplet et ne permet pas de répondre à toutes les situations réelles."
    -Le blogeur "Descartes".

    "La philosophie de Kant doit être considérée à juste titre comme la théorie allemande de la Révolution française."
    -Karl Marx, article pour la Gazette rhénane (9 août 2014).

    "Il est vrai que l'écrivain doit gagner de l'argent pour exister et écrire, mais il ne doit aucunement exister et écrire pour gagner de l'argent...La première liberté de la presse consiste à ne pas être un commerce."
    -Karl Marx.

    "Je tiens pour mon devoir de faire échec, autant qu'il dépend de moi, à la réalisation des desseins du pouvoir."
    -Karl Marx à Ruge, Lettre du 30 novembre 1842.

    "Si construire l'avenir et dresser des plans définitifs pour l'éternité n'est pas notre affaire, ce que nous avons à réaliser dans le présent n'est que plus évident, je veux dire la critique de tout l'ordre existant, radicale en ce sens qu'elle n'a pas peur de ses propres résultats, pas plus que des conflits avec les puissances établies."
    -Karl Marx, Lettre à Ruge, mai 1843.

    "Il n'y a esprit que là où il y a aussi mouvement, émotion, passion, sang, sensualité."
    -Franz Mehring.

    "Aimer un être, c’est dire : toi, tu ne mourras pas."
    -Gabriel Marcel.



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    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 8 Sep - 6:03

    "Pour un libéral, la démocratie n’est légitime que si elle respecte la norme morale de la propriété, c’est-à-dire la liberté pour chacun de décider des affaires qui le concernent, dans la limite de ce qui lui appartient. Mais si elle se transforme en règle majoritaire illimitée permettant de disposer de la personne et des biens d’autrui, elle devient oppressive car elle détruit le droit au lieu de le protéger."
    -Damien Theillier, Charles Beigbeder : que de poncifs antilibéraux !, 2 novembre 2015 (cf: http://www.contrepoints.org/2015/11/02/227628-charles-beigbeder-que-de-poncifs-antiliberaux ).


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    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 8 Sep - 7:22

    "Le Paradis et Enfer supposent deux espèces distinctes d'hommes, une bonne et une mauvaise. Mais la plus grande partie de l'humanité flotte entre le vice et la vertu."
    -David Hume.

    "Le problème fondamental auquel nous avons à faire face, qui remonte sous sa forme la plus drastique à 1971, réside dans le fait que tous les gouvernements sont désormais sur un standard papier-monnaie. Tous les gouvernements ou leurs banques centrales, peuvent créer de l’argent ne reposant sur aucune valeur réelle. Augmenter le total d’argent en circulation n’augmente pas la richesse de la société, ce n’est qu’un nombre accru de morceaux de papier. Il n’y a pas un seul produit consommable de plus résultant du fait qu’on imprime plus de billets, pas plus que ça ne crée un producteur de plus. Si on pouvait enrichir une société rien qu’en créant des billets, il n’existerait pas une seule société pauvre. En fait, il n’y aurait pas un seul pauvre sur la planète."
    -Hans-Hermann HOPPE.

    "Êtres bornés, nous ne parlons qu’en morcelant les choses, en brisant l’unité du tout."
    -Jacob Böhme.

    "Ce qui ne rencontre pas d’obstacle va toujours devant soi."

    "Le désir inconscient et inassouvi engendre la volonté, mais la volonté à laquelle appartiennent la connaissance et l’entendement, règle et fixe le désir. À l’un le mouvement et la vie, à l’autre l’indépendance et le commandement."

    "Le jour ne serait pas sans la nuit, ni la nuit sans le jour, le froid est la condition de la chaleur et la chaleur du froid. Supprimez l’opposition et la lutte, et tout va rentrer dans le silence et l’immobilité, tout va retourner au néant."

    "L’amour de la vie, livré à lui-même, pousse l’être à exister de toutes les manières possibles : il ne fait nulle différence entre le bien et le mal, entre le beau et le laid, entre le divin et le diabolique. Au contraire, la volonté de bien vivre et d’être une personne commande un choix parmi les formes possibles de la vie, et exclut celles qui ne sont pas conformes à l’idéal."

    "Conciliation de la force avec l’amour, ou du feu avec la lumière [...] Le feu n’admet aucune borne et dévore tout ce qu’on lui oppose. La lumière est l’absolu de la douceur et de la joie, la négation des ténèbres, le terme de toute aspiration ."

    "Le feu, la lumière, le corps, c’est-à-dire la vie, le bien, et leur union dans un être réel : tels sont les trois principes de la nature divine."

    "L’égoïsme est la base de l’individualité ; c’est le don de soi-même qui fait la personne."

    "L’homme est et demeure libre, et n’est, en conséquence, jamais confirmé dans le bien."

    "Dans le royaume du diable, au contraire, la volonté de vivre a définitivement secoué toute loi et toute direction. Elle a ce qu’elle voulait : la vie comme unique fin de la vie. Dès lors, nulle harmonie, nulle bonté, nul amour."
    -Émile Boutroux, Études d’histoire de la philosophie.
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    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 8 Sep - 16:24

    "Peu d'hommes sont dominés par la raison, et peu trouvent du plaisir dans un objectif noble."

    "La Pauvreté est Mère du Crime."
    -Cassiodorus, écrivain chrétien romain.

    "Est fanatique celui qui est sûr de posséder la vérité. Il est définitivement enfermé dans cette certitude; il ne peut donc plus participer aux échanges; il perd l'essentiel de sa personne. Il n'est plus qu'un objet prêt à être manipulé."
    -Albert Jacquard.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Lun 15 Mai - 17:39, édité 8 fois
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    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 11 Sep - 15:49

    « Depuis quand n’est-il plus permis de vivre aux dépens de l’ennemi ? »
    -Louis-Sébastien Mercier.

    « L’idée de nation dominante se substitue ici à celle de classe dominante. Le pouvoir appartient à […] qui a réalisé […] l’union sacrée. [Il] peut ainsi défendre au de la nation tout entière ses prérogatives menacées à la fois par les pauvres et par le grand capital [et] a trouvé des alliés inconditionnels chez les petits Blancs qui ont la couleur de leur peau à défendre. »

    « Le spectacle du terrorisme met l’État hors d’atteinte de la critique, de la même manière que le spectacle de la crise visait à mettre l’argent hors d’atteinte de la critique. »

    « Dans ce monde, seules les marchandises peuvent circuler librement. Pour nous, les pauvres, le simple fait de circuler devient périlleux. »

    « Mais qu’espérer d’un État, sinon des coups ou des mensonges ? »

    « Qu’est-ce qui se passe ? Vous trouvez que tout va bien ? »

    « Le Négatif explose au centre de l’abstraction. »
    -Os Cangaceiros, n’°3.


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    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 15 Sep - 9:41

    "L’ennui avec la théorie de la « valeur travail », c’est qu’elle paraît logique : un bien devrait se vendre à un prix qui couvre son coût de fabrication et permettre à ceux qui l’on produit de vivre décemment. Si la théorie de la « valeur travail » ou du « juste prix » ne tient pas devant la réalité, par où pèche-t-elle ? Les classiques voulaient partir de la valeur pour déterminer les prix. En réalité, il faut partir du prix pour déterminer la valeur. Chacun de nous, en effet, a une échelle des valeurs différentes de celle de son voisin. Chacun de nous, à partir de son revenu, considère qu’il peut vendre ou échanger un certain nombre de produits ou de services, à tout moment. Il y a donc, une infinité de « valeurs » qui se baladent dans le monde à chaque instant. On est devant un univers de possibles. De temps en temps, miraculeusement, deux « valeurs » se rencontrent et un prix est arrêté. C’est alors que l’échange du bien ou du service a lieu. Ce prix fixe la valeur monétaire du bien à ce moment-là seulement. Ce qui n’a rien à voir avec la valeur subjective que chacun d’entre nous pourrait accorder à ce bien."
    -Charles Gave.

    "Alors que dans le catholicisme le travail est considéré comme un obstacle nécessaire sur le chemin de la consommation, dans le calvinisme il revêt une qualité quasiment sacrée et devient une fin en soi. Ce n'est pas un hasard si la théorie de la valeur-travail a émergé dans le milieu du calvinisme écossais."
    -Murray Rothbard, Adam Smith Reconsidered, 1987.

    "L'Agence centrale à laquelle les communistes assignent l'allocation des tâches les plus variées [...] apprendra très bientôt qu'elle s'est imposée une tâche qui excède les capacités des individus humains."
    -Hermann Heinrich Gossen, Exposition des Lois de l'Échange (1854).
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    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 20 Sep - 15:28

    "Il faut bien tenter de se rejoindre. Il faut bien essayer de communiquer avec quelques-uns de ces feux qui brûlent de loin en loin dans la campagne."

    "Vieux bureaucrate, mon camarade ici présent, nul jamais ne t'a fait évader et tu n'en es point responsable. Tu as construit ta paix à force d'aveugler de ciment, comme le font les termites, toutes les échappées vers la lumière. Tu t'es roulé en boule dans ta sécurité bourgeoise, tes routines, les rites étouffants de ta vie provinciale, tu as élevé cet humble rempart contre les vents et les marées et les étoiles. Tu ne veux point t'inquiéter des grands problèmes, tu as eu bien assez de mal à oublier ta condition d'homme. Tu n'es point l'habitant d'une planète errante, tu ne te poses point de questions sans réponse : tu es un petit bourgeois de Toulouse. Nul ne t'a saisi par les épaules quand il était temps encore. Maintenant, la glaise dont tu es formé a séché, et s'est durcie, et nul en toi ne saurait désormais réveiller le musicien endormi ou le poète, ou l'astronome qui peut-être t'habitait d'abord."

    "La grandeur d'un métier est peut-être, avant tout, d'unir des hommes : il n'est qu'un luxe véritable, et c'est celui des relations humaines.

    En travaillant pour les seuls biens matériels, nous bâtissons nous-mêmes notre prison. Nous nous enfermons solitaires, avec notre monnaie de cendre qui procure rien qui vaille de vivre.

    Si je cherche dans mes souvenirs ceux qui m'ont laissé un goût durable, si je fais le bilan des heures qui ont compté, à coup sûr je retrouve celles que nulle fortune ne m'eût procurées. On n'achète pas l'amitié d'un Mermoz, d'un compagnon que les épreuves vécues ensemble ont lié à nous pour toujours.

    Cette nuit de vol et ses cent mille étoiles, cette sérénité, cette souveraineté de quelques heures, l'argent ne les achète pas.

    Cet aspect neuf du monde après l'étape difficile, ces arbres, ces fleurs, ces femmes, ces sourires fraîchement colorés par la vie qui vient de nous être rendue à l'aube, ce concert des petites choses qui nous récompensent, l'argent ne les achète pas
    ."

    "N'éprouves pas le besoin, avant de les affronter, de tourner en dérision tes adversaires."

    "Boxeur vainqueur, mais marqué des grands coups reçus, tu revivais ton étrange aventure. Et tu t'en délivrais par bribes. Et je t'apercevais, au cours de ton récit nocturne, marchant, sans piolet, sans cordes, sans vivres, escaladant des cols de quatre mille cinq cents mètres, ou progressant le long de parois verticales, saignant des pieds, des genoux et des mains, par quarante degrés de froid. Vidé peu à peu de ton sang, de tes forces, de ta raison, tu avançais avec un entêtement de fourmi, revenant sur tes pas pour contourner l'obstacle, te relevant après chutes, ou remontant celles des pentes qui n'aboutissaient qu'à l'abîme, ne t'accordant enfin aucun repos, car tu ne te serais pas relevé du lit de neige."

    "Être homme, c’est précisément être responsable. C'est connaître la honte en face d’une misère qui ne semblait pas dépendre de soi. C’est être fier d’une victoire que les camarades ont remportée. C’est sentir, en posant sa pierre, que l’on contribue à bâtir le monde."

    "Quiconque lutte dans l’unique espoir de biens matériels, en effet, ne récolte rien qui vaille de vivre."

    "Il semble que la perfection soit atteinte non quand il n’y a plus rien à ajouter, mais quand il n’y a plus rien à retrancher."

    "C’est avec l’eau, c’est avec l’air que le pilote qui décolle entre en contact. Lorsque les moteurs sont lancés, lorsque l’appareil déjà creuse la mer, contre un clapotis dur la coque sonne comme un gong, et l’homme peut suivre ce travail à l’ébranlement de ses reins. Il sent l’hydravion, seconde par seconde, à mesure qu’il gagne sa vitesse, se charger de pouvoir. Il sent se préparer dans ces quinze tonnes de matières, cette maturité qui permet le vol. Le pilote ferme les mains sur les commandes et, peu à peu, dans ses paumes creuses, il reçoit ce pouvoir comme un don. Les organes de métal des commandes, à mesure que ce don lui est accordé, se font les messagers de sa puissance. Quand elle est mûre, d’un mouvement plus souple que celui de cueillir, le pilote sépare l’avion d’avec les eaux, et l’établit dans les airs."

    "Affranchis désormais des servitudes bien-aimées, délivrés du besoin des fontaines, nous mettons le cap sur nos buts lointains. Alors seulement, du haut de nos trajectoires rectilignes, nous découvrons le soubassement essentiel, l’assise de rocs, de sable, et de sel, où la vie, quelquefois, comme un peu de mousse au creux des ruines, ici et là se hasarde à fleurir."

    "Dans quel mince décor se joue ce vaste jeu des haines, des amitiés, des joies humaines ! D’où les hommes tirent-ils ce goût d’éternité, hasardés comme ils sont sur une lave encore tiède et déjà menacés par les sables futurs, menacés par les neiges ? Leurs civilisations ne sont que fragiles dorures : un volcan les efface, une mer nouvelle, un vent de sable."

    "Je respirais d’une pièce à l’autre, répandue comme un encens, cette odeur de vieille bibliothèque qui vaut tous les parfums du monde."

    "L’écoulement du temps, d’ordinaire, n’est pas ressenti par les hommes. Ils vivent dans une paix provisoire. Mais voici que nous l’éprouvions, une fois l’escale gagnée, quand pesaient sur nous ces vents alizés, toujours en marche. Nous étions semblables à ce voyageur du rapide, plein du bruit des essieux qui battent dans la nuit, et qui devine, aux poignées de lumière qui, derrière la vitre, sont dilapidées, le ruissellement des campagnes, de leurs villages, de leurs domaines enchantés, dont il ne peut rien tenir puisqu’il est en voyage. Nous aussi, animés d’une fièvre légère, les oreilles sifflantes encore du bruit du vol, nous nous sentions en route, malgré le calme de l’escale. Nous nous découvrions, nous aussi, emportés vers un avenir ignoré, à travers la pensée des vents, par les battements de nos cœurs."

    "Dans le désert, on sent l’écoulement du temps."

    "...l’homme pendant le gigantesque sommeil des derniers jours, se défaisait dans cette conscience et cette chair qui, peu à peu, redevenaient nuit et racine. "
    -Antoine de Saint-Exupéry, Terre des hommes.


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    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 24 Sep - 22:12

    "The First and the simplest emotion which we discover in the human mind, is Curiosity. / La première et la plus simple émotion que nous découvrons dans l'esprit humain est la Curiosité."

    "The human mind is often, and I think it is for the most part, in a state neither of pain nor pleasure, which I call a state of indifference. / L'esprit humain est souvent, et je pense que c'est le cas le plus fréquent, dans un état qui n'est ni la souffrance ni le plaisir, que j'appelle état d'indifférence."

    "In reality, the diminution or ceasing of pleasure does not operate like positive pain; and that the removal or diminution of pain, in its effect, has very little resemblance to positive pleasure. / En réalité, la diminution ou la cessation du plaisir n'opère pas comme un plaisir positif ; et la suppression ou diminution de la douleur, dans ses effets, a fort peu de ressemblance d'avec le plaisir positif."

    "I thought it better to take up a word already known, and to limit its signification, than to introduce a new one, which would not perhaps incorporate so well with the language. / Je considère préférable d'employer un mot déjà connu, et d'en limiter le sens, que d'en introduire un nouveau, qui peut-être passera difficilement dans le langage."

    "It must be observed that the cessation of pleasure affects the mind three ways. If it simply ceases, after having continued a proper time, the effect is indifference; if it be abruptly broken off, there ensues an uneasy sense called disappointment; if the object be so totally lost that there is no chance of enjoying it again, a passion arises in the mind, which is called grief. Now there is none of these, not even grief, which is the most violent, that I think has any resemblance to positive pain. / Il faut remarquer que la cessation du plaisir affecte l'esprit de trois façons. S'il cesse simplement, après avoir continué une durée convenable, l'effet est l'indifférence ; s'il cesse brutalement, il s'ensuit une impression rude nommée déception ; s'il l'objet est perdu si totalement qu'il n'y a plus la moindre chance d'en tirer à nouveau du plaisir, une passion s'élève dans l'esprit, qui est appelée chagrin."

    "Douleur et danger sont les plus puissantes de toutes les passions."
    -Edmund Burke, A Philosophical Inquiry into the Origin of Our Ideas of The Sublime and Beautiful / Une Enquête philosophique sur l'Origine de nos Idées du Sublime et du Beau (1756).
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    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 26 Sep - 12:24

    "Les empires vivent et meurent, les civilisations vont et viennent. C'est une tragédie pour chacune d'elles, mais c'est ainsi que vont les choses. Une dynastie doit décliner pour qu'une autre prenne sa place."
    -Graham McNeil, Fulgrim.

    "De nombreux philosophes, sociologues, ont affirmé l’obsolescence de la valeur de l’honneur. Selon eux, la société moderne devrait se passer très rapidement du système de valeurs de l’honneur si ce n’est déjà fait. La société peut et doit fonctionner selon une éthique qu’on appelle « conséquentialiste », qui se réalise selon une logique procédurale, utilitariste. Peu importent les motivations subjectives des sujets, seuls comptent les résultats objectifs, les conséquences de leurs actions. Mais nous devons nous demander si une telle société objectivée, réduite à la mise en œuvre de procédures formelles et rationalisées n’est pas une société vouée à la mort."
    -Alain Caillé, Trois systèmes d’éthique (http://www.journaldumauss.net/?Trois-systemes-d-ethique-du ).


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Lun 29 Sep - 8:18, édité 1 fois


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 28 Sep - 13:51

    « Le rugissement du lion, quand nulle faim ne le tenaille et qu’aucun fauve ne le provoque, est pure dépense d’une force qui trouve de la joie dans son exubérance.
    Ainsi en est-il de tous les jeux, de tous les chants des animaux. La nature végétale elle-même déjà se joue et se gaspille comme par bravade. L’arbre épanouit une infinité de fleurs qui ne fructifient point. Il déploie beaucoup plus de racines, de rameaux et de feuilles qu’il ne lui en faut pour se nourrir. Dans cette prodigalité qui dépasse infiniment le besoin réel, la vie s’affranchit comme par avance des lois de la nécessité. L’imagination humaine, la faculté de se jouer des images indépendamment des lois prescrites par l’expérience ; le goût d’une parure qui enrichira, selon une fantaisie qui ne s’assujettit à aucun besoin précis, les objets même delà plus commune utilité ; l’aptitude aux sentiments délicats qui parent les relations entre les hommes d’une douceur où rien ne reste des appétits brutaux des temps primitifs ; voilà ce qui chez l’homme atteste cette profusion intérieure d’une vitalité affranchie par son énergie profonde. Nietzsche se souviendra de cette théorie quand il dira qu’il y a comme des moments de trêve à l’universel conflit des forces et où notre douleur, un instant charmée, s’apaise aussi, en sorte que notre imagination tout de suite s’épanouit en images radieuses. Il pensera que tout ce qui dans la nature donne ainsi le sentiment d’une profusion, par où se trouve annihilée la mort omniprésente, produit en nous cet enthousiasme qui sur les choses sait projeter de la beauté.

    […] Les Grecs ont été un peuple « naïf ». C’est pourquoi ils savent si bien décrire la nature dont ils sont voisins. Ils la décrivent dans une mythologie tout humaine, car, leur humanité étant toute naturelle, ils ne voient pas pourquoi la nature ne serait pas elle-même voisine de l’homme ; et ils sont si satisfaits de leur humanité qu’ils ne peuvent rien aimer, même d’inanimé, qu’ils n’essaient de rapprocher d’une condition où ils se sentent si heureux.
    Toute humanité supérieure se rapproche des Grecs, par cette ingénuité. C’est de Schiller que Nietzsche apprendra que les Grecs sont un peuple-génie ; et la conclusion s’imposera : tous les génies sont naïfs.

    […]Aucune doctrine n’a eu plus d’influence sur la jeunesse de Nietzsche ; aucune n’a eu en lui une plus durable persistance. L’art pour lui, comme pour Schiller, sera le plus sûr indice de l’état d’une civilisation.

    […]  Rendre par des mythes humains, comme les Grecs, la pensée infinie, quand cette pensée est présente au sentiment par la musique, n’était-ce pas joindre les formes païennes et naïves de l’expression aux formes de sentiment moderne ?

    […]Une aristocratie intellectuelle, qui plonge par ses racines dans une masse très abondamment pourvue de bien-être, mais qui s’élève au-dessus d’elle par une dure sélection et un robuste effort de sévérité envers soi : c’est là l’image sous laquelle Schiller se représente la réalité sociale désirable.

    […] Comment a pu naître, au milieu de cette vie violente, la perfection harmonieuse de l’art attique. […]Est-ce la vertu de la cité grecque ? Hölderlin déjà pensera que l’État n’est pour rien dans aucune œuvre de civilisation. L’État ne peut agir que par contrainte.[…] La beauté de l’homme grandit d’elle-même, quand elle grandit sans contrainte.

    […]À travers les découragements sans nombre, Hölderlin garde son obstination dans l’espérance. Il les voit, ces hommes d’aujourd’hui, rivés à leur besogne infinie, infertile, dans des ateliers retentissants. Il leur manque le sens du divin, c’est-à-dire des forces éternellement vivantes dans la nature.

    […] La doléance de Schiller se prolonge dans les planètes d’Hölderlin sur l’humanité allemande que sa division intérieure a rendue barbare. Il n’est pas de peuple plus mutilé en chacun de ses exemplaires. On y voit des artisans, et non des hommes ; des penseurs, et non des hommes ; des prêtres, des maîtres, des valets, et non des hommes. Chacun est confiné dans son métier, et a le scrupule anxieux de n’en pas sortir. […] Mépris du bonheur vulgaire, de « cette somnolence appelée bonheur dans la bouche des valets », où elle a un goût d’eau tiède et bouillie, qui n’ait laissé une trace dans le mépris de Nietzsche pour la misère des joies trop faciles. Le bonheur est de se réjouir de l’avenir, d’y travailler, de « vivre d’une vie solaire », de boire les rayons que nous verse l’astre qui chemine au-dessus de nous, de se nourrir d’actes, de trouver la joie dans la force, et de succomber d’une mort peu commune.

    […] Héros de la pensée à la fois et de l’action, qui périrait de ne pas suivre l’appel intérieur, qui préfère périr pour l’avoir écouté, et qui sent son courage grandir à chaque coup de massue de la destinée.

    […]Hölderlin ne sait pas ce que c’est qu’une tragédie. En revanche, il a une profonde et émouvante notion du tragique. Chez lui, une personnalité forte se brise contre le destin tout-puissant ; et toutefois elle n’a pas de cesse qu’elle n’ait déployé une fois au moins ses ailes toute grandes. Son rêve est de toucher une fois à la perfection d’une joie, quand ce ne serait que de chanter une fois un chant irréprochable.

    […] Pour le naturisme profond de Hölderlin, le criticisme kantien, l’idéalisme de Fichte, la logique hégélienne attachée à reconstruire le réel au lieu de s’y donner, sont une déviation. Seule la sentimentalité peut nous ramener à la nature que nous avons abandonnée.

    […] Comme lui, Kleist déjà souffrait de la société, parce qu’on n’y pouvait être « tout à fait vrai » et qu’il répugnait à « jouer un personnage », ou, comme le dira Nietzsche de lui-même, « à se masquer ». […] Sa vocation créatrice le désigne au mépris et le voue à la solitude. […] Ce que Nietzsche a pu admirer en lui, c’est cette ténacité à se forger un plan de vie, pour donner à sa conduite la continuité, la consistance et l’unité ; pour concentrer toutes ses pensées, tous ses sentiments et tout son vouloir sur cette fin que le destin lui grave au front. Nietzsche a aimé cette vertu de la fidélité tenace à la parole donnée, du ; et l’un des signes auxquels jusqu’au bout il reconnaîtra l’homme supérieur, c’est qu’il est l’homme aussi de la logique prolongée et des opiniâtres desseins.

    […] La pensée de Nietzsche n’aurait pas grandi, s’il ne l’avait nourrie des dures obligations que lui imposaient les années si pénibles de son professorat. Kleist avait dit : « Je n’ai pas le droit de choisir une profession publique. » Nietzsche a connu par lui ce précepte impérieux et, glorieusement entré dans la carrière professorale, il l’a quittée par probité envers lui-même. La préoccupation des deux hommes fut pareille : « La culture de l’esprit me parut la fin unique digne de mon effort ; la vérité, la seule richesse digne d’être possédée. » Nietzsche n’oubliera pas ce mot d’ordre de son devancier. Et il n’est pas jusqu’au mépris de l’État qu’il n’ait reçu de lui en partage. Kleist est de cette pléiade pessimiste, dont fut Hölderlin, qui, avant Schopenhauer, méprisa l’État pour son souci utilitaire, reconnaissable jusque dans les libéralités qu’il prodigue à la science. Car l’État fait par elles un placement, qui fructifiera par l’amélioration des techniques et des industries ; il songe à des commodités sensibles, à des jouissances de luxe et à des profits matériels. Il n’a pas d’amour désintéressé pour les choses de l’esprit.

    […] Le problème de la valeur et de la mesure nécessaire du savoir est posé par Kleist dans toute l’étendue qu’il aura chez Nietzsche. Dès que le savoir n’a plus l’efficacité de soulever le rideau des phénomènes pour nous faire toucher de l’absolu, il faut lui chercher une autre justification, car les hommes en abusent. On voit des savants sans relâche fourbir leurs connaissances et « aiguiser des lames » qui ne serviront jamais. Or, si l’on se demande à quoi peut servir un savoir qui n’atteint plus le vrai, une réponse demeure possible. Il peut servir à avoir prise sur le réel apparent. Il nous prépare à agir ; de toutes les leçons que Nietzsche extraira de Kleist, il n’y en a pas eu de plus durable que celle qui mesure la valeur du savoir à son efficacité pour l’action.

    […] Kleist a cru en la vérité pour en désespérer ensuite et pour envier alors les artistes qui, à défaut du vrai, absent du monde, se consolent par la beauté. Nietzsche, inversement, s’est reposé d’abord dans l’illusion esthétique et fera ensuite un effort désespéré pour atteindre à la vérité par une intelligence épurée. Tous deux, ces deux phases franchies, garderont le culte de la vie.

    […] L’exemple des grands esprits, loin de nous étouffer par leur grandeur, doit nous donner la joie et la force courageuse de réaliser à notre tour une vie qui reflète notre originalité.

    […] L’œuvre d’art la plus propre à enseigner l’héroïsme, c’est la tragédie. C’est chose grave de savoir sous quelles conditions elle naît dans un peuple. Schiller avait discerné nettement le problème et Nietzsche le lui avait emprunté. Mais Kleist fut pour Nietzsche la garantie de la renaissance possible en Allemagne d’une tragédie et d’une « culture tragique » de l’esprit, que les Grecs avaient connue et, après eux, les Anglais de Shakespeare et les Français de Corneille. Pour Nietzsche, cette grande philosophie de la vie qui a inspiré Kleist est capable de régénérer l’inspiration tragique.

    […] Éviter la solitude morale, en se serrant frileusement contre une âme fraternelle ; se jeter avec une fougue mortelle dans une œuvre glorieuse, ce sont les deux extrêmes besoins de l’âme de Kleist.

    […] Dans ce monde fragile et obscur, il n’y a pourtant pas lieu de se soumettre et de se taire. Il nous faut vivre notre vie morale, c’est-à-dire notre part d’héroïsme, dès cette terre, certains que notre effort pourra transformer à la longue la vie terrestre elle-même.

    […]  Le sentiment obscur n’est pas propre à diriger vers nos fins véritables l’activité conquérante qui est notre vivant moteur et qui crée pour nous le monde. Ce sentiment obscur, animé de volonté, nous offre d’abord un moi tout avide de vie et de bien-être. La connaissance claire seule va à l’universel. Mais de soi elle serait froide et incapable d’action. Est-ce un antagonisme irréductible ? Fichte ne le pense pas. De même qu’il y a des hommes qui, dans la confusion du sentiment, aperçoivent déjà l’idée de l’ordre futur et chez qui la raison est en germe comme un instinct, ainsi la connaissance claire qui aperçoit dans une lumière glacée la fin rationnelle, peut sans doute s’imprégner de sentiment.

    […]Entre le sentiment obscur et la conscience claire, il faut intercaler l’imagination. Des images auxquelles travaille notre vouloir créateur nous attachent par le sentiment, et elles entrent alors dans la pleine lumière du savoir. […] L’art, la science, la philosophie créent de telles images fascinatrices. Elles sont des signaux de feu, et supposent la flamme contagieuse de la vie dans l’âme qui les projette, mais la supposent aussi toute prête à enflammer l’âme où elles tombent. Nulle connaissance simplement historique n’y équivaut.

    […] Nietzsche a tâché d’être un interprète rigoureux et un adversaire loyal. Mais il n’a jamais été serf de la pensée schopenhauérienne.
    […]La connaissance rationnelle qui se déplace en tous sens, en suivant l’enchaînement des causes et des effets, est un instrument inerte, si rien ne le meut. L’intelligence retombe dans la torpeur, dès que s’éteint la curiosité qui la pousse, et qui, elle, n’a rien d’intellectuel.

    […] Les conditions de temps n’ont de réalité, pour l’idéalisme, qu’à l’intérieur de l’intelligence. Le passé est reconstruit dans cette lumière ; mais il n’existe pas, si elle ne vient pas en dessiner les contours. […] Nietzsche devra tout d’abord reprendre cette filiation rationnelle des faits de l’esprit. Sa préoccupation sera de découvrir l’évolution de l’intelligence.

    […] Pour Nietzsche, la découverte vraie de Schopenhauer est ailleurs : il a détrôné le rationalisme comme interprétation de l’homme. Depuis Schopenhauer, nous savons que la conscience des hommes ne suffit pas à déterminer leur vie. C’est leur vie qui détermine leur conscience. L’intelligence de chacun dépend de sa nature, qui est plus large que son intelligence.

    […]  Nietzsche sera à la fois pluraliste et évolutionniste. Il accepte le secours que lui offre Fichte. L’univers est justifiable, s’il se peut que des foyers multiples d’émotion joyeuse et intelligente s’y allument, qui tireront de lui l’énergie par où ils différent de lui. De telles formes de sensibilité n’existent pas dans une vie organique primitive. Il y faut une longue préparation. L’idée d’évolution permet d’attendre de l’avenir des aspects nouveaux de la vie qui justifieront toute vie.

    […]La pensée pascalienne et schillérienne sur la frêle et auguste condition de l’homme est un des emprunts les plus certains qui, par Schopenhauer, aient passé à Nietzsche. L’univers, par sa grandeur hostile, peut écraser l’homme, sans que la vision de l’univers perde rien de la fascination sous l’empire de laquelle nous le jugeons beau.

    […]La poésie, qui traduit l’âme de l’homme, est plus haute que les arts plastiques. Elle seule peut dire ce que des millions d’hommes ont éprouvé et éprouveront à travers les âges. L’œuvre culminante où elle aboutit est celle où elle décrit la grande détresse inépuisable de l’homme, le triomphe nécessaire de l’absurdité méchante, la domination insolente du hasard et la défaite nécessaire du juste. Tel est en effet le dessein de la tragédie ; et quoi de plus capable de symboliser le déchirement universel que cette immolation de l’humanité la plus noble, aux astuces de la destinée ou à ses propres conflits ?[…] Il n’y a pas de doctrine dont Nietzsche se soit inspiré davantage.

    […]pour assurer à la connaissance irrationnelle la prédominance à laquelle tient le schopenhauérisme, il faut en venir à l’art le plus général qui soit, celui qui n’use d’aucune vision, d’aucune idée ; qui n’a pas même nécessairement besoin de la voix humaine, mais seulement de la voix des choses, et qui pourrait exister encore s’il n’y avait pas de monde vivant : l’art musical. De fait, la musique est pour Schopenhauer la langue universelle. […] Elle ne sait dire que la souffrance et la joie, seules modifications du vouloir. Par la mélodie rapide et simple, et facilement revenue à la tonique, elle dit la transition du désir à la satisfaction. Par la mélodie lente, enlisée dans les dissonances, revenue péniblement au point de départ, elle exprime la lutte de l’aspiration insatisfaite et la douleur. Elle dispose de tous les moyens d’expression, depuis ceux qui conviennent au plus vulgaire bonheur, jusqu’à ceux qui traduisent l’absolue lamentation. Elle exprime la quintessence des émotions.

    […] S’il existe un art qui reproduit, avec plus d’intensité que toute connaissance et toute pratique, l’activité profonde de l’univers ; si la vision artiste est une représentation plus précise et plus claire que les représentations dont le vouloir se donne le spectacle dans la vie ; si l’art guérit le vouloir, au moins pour un temps, tandis qu’aucune joie de l’action ne peut le consoler jamais, comment ne pas dire que les illusions de l’art sont plus réelles qu’aucune réalité ?

    […] La hiérarchie des esprits. — Cette hiérarchie se définit par le genre et le degré de conscience à laquelle arrivent nos pensées plus ou moins émancipées du vouloir-vivre. Au bas de l’échelle : 1° le sauvage ne vit guère que d’une vie animale; 2° notre prolétaire encore, tout absorbé par l’effort de subvenir au besoin du jour et de l’heure, mène, dans le tumulte et dans les querelles, une vie où la connaissance ne sert que le plus immédiat vouloir; 3° le praticien ou le commerçant qui vit dans des spéculations à longue échéance et dans le souci de faire durer sa maison et la collectivité, fonde déjà bien plus profondément dans le réel son existence; 4° le savant, par-delà les personnes, étudie le passé entier et le cours durable de l’univers; 5° seuls l’artiste et le philosophe n’étudient plus aucun objet précis : ils se placent devant l’existence elle-même.

    […] La meute des appétits toujours prêts qui n’attendent que le signal de la curée.

    […]Il est de l’intérêt des dirigeants de conduire pour le mieux la masse grégaire qui se confie à eux, faute de quoi ils s’exposent à cette coalition tumultueuse des faibles qui sait deviner l’heure de faiblesse des forts et qui s’appelle la révolution.

    […] Le « naturaliste » réintègre la morale dans la nature ; et il sait les mobiles naturels qui meuvent tous nos actes. […]Montaigne a su parler de morale, parce qu’il a connu les passions de l’homme. […] Ensemble ils pensaient que le soin de s’augmenter en sagesse et en science, si douloureux au genre humain, constitue pourtant la principale dignité de l’homme.

    […] Une utilité sociale, chimérique ou réelle, est la raison d’être lointaine de tous les devoirs et de toutes les lois. […] Montaigne voudrait réveiller en nous la conscience de ce que nous sommes et stimuler en nous le courage de montrer notre nature vraie. C’est le privilège de l’homme libre et c’est le secret de la vie. Car, dans ce vieillissement constant qui rend caduques les lois et les croyances, le rajeunissement nécessaire et la détermination des maximes de vie nouvelles ne peut venir que d’un retour sincère à notre naturel intime.

    […] C’est une incomparable grandeur de notre condition, s’il se vérifie que dans le flux de tout, une chose puisse demeurer, à savoir notre vertu. [… Mais il la faut « plaisante et gaie », pour qu’elle soit supérieure. […]Il y a une grave affirmation métaphysique dans une telle attitude. On a parlé excellemment de « l’héraclitéisme » de Montaigne. II faut ajouter que Montaigne ne se satisfait pas de constater que « tout s’écoule ». Il ne se laisse pas aller à la dérive. Il s’agit de diminuer autant que possible cette part du hasard changeant qui nous entraîne. Dans ce fleuve, il faut essayer de gouverner ; essayer de connaître sa pente et le sens de son courant. […]Il n’y a pas un détail de l’éducation rationnelle proposé par Montaigne qui n’ait passé dans Nietzsche. Et tout d’abord Nietzsche voudra, comme Montaigne, une éducation « qui nous change en mieux ». […] Ce qu’il y a lieu d’apprendre, pour un homme libre, c’est cette sincérité sur le monde et sur soi-même sans quoi il n’est que servitude. […]Le postulat socratique de cette morale, c’est que bien se connaître est la première condition pour bien vivre […] L’art de bien vivre se complète ainsi nécessairement par l’art de bien mourir ; et il peut être bon de mourir volontairement. […]  La mort de Socrate est celle par où s’achève le mieux une vie passée selon les préceptes socratiques de la vertu issue de la science.

    […]Les philosophes, disait Montaigne, refusent la royauté.

    […]Bien qu’il contredise quelques-uns des instincts les plus profonds de Nietzsche, Pascal a été pour lui une étude psychologique admirable. Il est « le seul chrétien conséquent » qu’il ait connu.

    […]Pascal lui suggère sa méthode d’exposition et de composition : « J’écrirai mes pensées sans ordre et non pas peut-être dans une confusion sans dessein : c’est le véritable ordre. » Nietzsche partira de là pour justifier sa méthode de l’aphorisme, des brusques coups de sondes, qui font jaillir la pensée fraîche et vive mieux que les longues et savantes canalisations où l’enferment les systèmes.

    […] Une philosophie créatrice doit renouveler l’appréciation même des choses quotidiennes.

    […]  La difficulté principale qui nous empêche de voir le réel comme il est, c’est qu’il glisse entre nos mains et fuit sous nos yeux. […] Le monde est comme un mouvant paysage, devant lequel nous sommes nous-mêmes en mouvement. […]Dans l’illusionnisme par où Nietzsche débute et où il aboutit, nous ne connaissons pas la vérité : nous la posons.

    […]Appétit de dominer, c’est la commune tendance que Nietzsche apercevra finalement jusque dans la passion de savoir et jusque dans la joie du corps.

    […]Pascal lui ait appris à se représenter toute la vie sociale comme assise sur ce besoin de dominer, matériellement ou en imagination. Les différences sociales ne viennent que de la part d’imagination mêlée à ce vouloir tyrannique. […] Jamais esprit n’a plané plus librement que Pascal au-dessus du respect dû aux grands et aux institutions établies. Nietzsche le suivra dans cette analyse irrespectueuse des choses respectables, qui aboutit à restaurer une estime raisonnée de ces mêmes choses, non plus respectées, mais jugées nécessaires.

    […]Nietzsche tirera au clair ces origines, fût-ce en ruinant la morale et l’État, parce qu’il est peu courageux de fermer les yeux sur la vérité et peu noble de couvrir les usurpations grossières.

    […] Il faut nous regarder tels que nous sommes.

    […] [A entendre Nietzsche], c’était le fait d’une culture haute et rare que d’avoir lu La Rochefoucauld ; et d’une culture plus rare, de l’avoir lu sans l’insulter. […] Sous les dehors sceptiques de l’homme de cour, Nietzsche a discerné alors un idéalisme désabusé par l’expérience, et une noblesse d’intention qui ne se dément pas. […] Ce qui dénote le grand seigneur, c’est que le ressort le plus ordinaire de tous les actes humains est, pour La Rochefoucauld, l’orgueil. Il le dit égal en tous les hommes, et ne voit de différence « qu’aux moyens et à la manière de le mettre au jour ». […] La bonté encore le cache, quand elle ne s’évertue qu’à faire des remontrances à ceux qui commettent des fautes. […]On peut faire de la vertu avec des vices vigoureux ; on ne peut la tirer de l’infirmité inoffensive et mesquine.

    […] Le pathos des convictions annoncées bruyamment n’a jamais semblé à Nietzsche un signe de force. […] L’une des façons les plus attachantes d’être sincère est de confesser que l’on n’est jamais sûr de tenir en main aucune vérité.

    […] Allons-nous arrêter toute décision à prendre jusqu’à ce que nous ayons sur toutes les alternatives, ou au moins sur les plus considérables, une certitude rationnelle ? Ce serait trop demander. L’action n’attend pas. […] Le doute pur, s’il prétend nous faire attendre la certitude rationnelle, nous immobilise sur des mers où règne un calme plat, éternel.

    […] Le grand crime reproché par Nietzsche au rationalisme socratique, et qui a consisté à détourner les hommes de l’action, les moralistes français n’y sont donc pas tombés. S’ils ont une croyance ferme, c’est la foi en la vie :
    « La nature a mis les hommes au monde pour y vivre ; et vivre, c’est ne savoir ce que l’on fait la plupart du temps. »

    […] Nietzsche sentira une telle commotion en découvrant la vanité de toute philosophie conceptualiste. Si toutes les notions abstraites ne sont que des métaphores pâlies et desséchées qui, même comme exactitude, ne valent pas les images colorées que se forment des choses les peuples artistes ; si ces notions abstraites enveloppées dans des mots ne traduisent que des besoins matériels, dont elles sont les servantes et qu’elles guident tristement, les idéals les plus purs cachent encore des intentions basses. La première sincérité du psychologue consistera donc à dépister ces mensonges cachés. Nietzsche a appris des Français à être ce psychologue d’une sincérité héroïque.

    […] Nietzsche a donc reçu de cette douloureuse clairvoyance une qualité imprévue, que Fontenelle n’avait jamais perdue : une foi en la vie que la vie récompense toujours chez ceux qui la gardent, en leur révélant le secret de la goûter plus finement à travers un peu de mélancolie.

    […] Nietzsche sait sourire parfois, mais reprend aussitôt sa moue sévère d’éducateur.  […] Fontenelle aime la vie, c’est pourquoi il badine même de la mort. Il aime l’héroïsme comme un luxe aisé et une forme du bonheur, mais dans sa réussite le hasard lui semble avoir la part principale.

    […] Chamfort distinguait deux classes de moralistes et de politiques, ceux « qui n’ont vu la nature humaine que du côté odieux ou ridicule, et ceux qui ne l’ont vue que du bon côté et dans sa perfection. ». […] Cette absence de scrupule, cette audace irrespectueuse de la recherche, n’est-ce pas là ce que Nietzsche a le plus respecté dans les moralistes français? […] L’humanité n’est pas seulement de l’inconnu où il faut s’orienter; c’est de la corruption à balayer pour ouvrir les avenues d’une vie nouvelle.

    […] Nietzsche se replace par la pensée dans un monde luthérien de doctrine, bourgeois de tenue, avec des élégances de petite cour allemande, des intrigues professorales, des insolences de financiers et d’industriels, des jalousies de préséance, un chauvinisme allemand effréné et un loyalisme dynastique toujours à l’affût des occasions de s’empresser. Société vulgaire, mais puissante, de parvenus cherchant à contrefaire les hobereaux ; nation insupportable par son impatience à imposer sa trop récente force et les orthodoxies surannées qu’elle prend pour les appuis de cette force. Dans ce milieu, les hommes assez courageux pour lutter contre le « bon usage de leur monde » semblaient à Nietzsche presque introuvables. […] La mélancolie de Nietzsche est plus dolente, plus prête aux effusions lyriques ; celle de Chamfort, plus disposée au laconisme amer. Leur fierté est égale. […] Nietzsche ne comprenait pas qu’on pût chercher à augmenter son gain, quand on dispose d’un revenu annuel de 200 à 300 thalers. Malgré le zèle déployé par des snobs pour mettre la main sur sa doctrine, il ne sera jamais le philosophe du capitalisme, à cause de ce mépris de la richesse.

    […] Ce que le philosophe trouve en lui-même, c’est, dit Chamfort, « la pensée qui console de tout et remédie à tout ».

    […]Il y a illogisme sans doute pour le solitaire à descendre dans la foule ; et dans la désapprobation de Nietzsche, c’est ce que nous comprenons le mieux. Mais Zarathoustra, le solitaire, après avoir amassé le miel de sa sagesse, n’a-t-il pas été tenté d’en faire présent à l’humanité ? Ne s’est-il pas donné pour un « pécheur d’hommes » ? Ses écrits, ne les a-t-il pas appelés des hameçons et des filets pour prendre des âmes ? Cette grande campagne qu’il a faite contre les Églises et les prêtrises, contre les États et les hommes politiques, ce renversement de toutes les morales et de toutes les hiérarchies, cette nouvelle « philosophie des lumières » (die neue Aufklærung), dont l’avènement ferait des solitaires de la pensée libre les législateurs de l’avenir, qu’est-elle autre chose, si ce n’est une Révolution ?

    […] Les états de conscience, l’esprit, le cœur, la bonté et la vertu servent à intensifier la vie, c’est-à-dire qu’elles sont un autre aspect des fonctions animales qu’elles servent ou qu’elles guident, qu’elles traduisent ou dont elles sont un reflet. Ce corps, dont le Zarathoustra chantera la gloire n’est donc pas une matière au sens des matérialistes ; et l’esprit ailé qui en est le symbole, n’est pas immatériel au sens des spiritualistes. Il faut seulement dire que la conscience n’éclaire qu’une faible partie des profondeurs dont elle émane et où vivent les forces qui, mystérieusement, l’alimentent.

    […] Il y a autant de formes du bonheur qu’il y a d’âmes liées à des corps différents. On peut préciser les conditions sociales que le bonheur suppose. Car le bonheur n’est pas le même dans toutes les sociétés ; il y a donc des façons de gouverner qui produisent un bonheur humain plus général ou plus complet.

    […]  Avant tout, quittons cette manie kantienne ou rousseauiste « de voir des devoirs partout ». La vertu, c’est d’augmenter le bonheur des hommes, et le vice d’augmenter leur malheur. « Tout le reste n’est qu’hypocrisie ou ânerie bourgeoise. » [Correspondance inédite de Stendhal] Discerner la quantité de bonheur et de malheur que nous pouvons introduire dans le monde « est donc affaire de supériorité intellectuelle ».

    […] L’énergie que glorifie Stendhal unit la passion et l’intelligence dans un ardent foyer où brûlent toutes les fureurs sombres des sens et du cœur et que surmontent les lueurs de la froide intelligence. Le bonheur est là, et comme il médite de « grandes choses », il ne peut pas être égoïste.
    Cette « justice » où Stendhal voyait la « vraie morale », parce qu’elle est le seul « chemin du bonheur », consiste à laisser chacun choisir sa félicité à sa guise, à la lui souhaiter et à l’y aider.

    […] Car être heureux ne veut pas dire lésiner sur sa peine, mais se dépenser passionnément. Et si enfin le malheur vient, le moyen le plus sûr de lui casser sa pointe sera de lui opposer le plus vif courage.

    […] Stendhal croit aussi à ces hautes inspirations. Mais il sait que des civilisations entières ont été exemptes de ces conventions vaniteuses sous lesquelles étouffe l’énergie de presque tous les Européens.

    Pas de leçon plus lumineuse. Quand il s’en fut imprégné, Nietzsche, en dehors des hypocrisies et des subtils mensonges sociaux, essaya d’atteindre l’instinct pur et sauvage à la fois dévastateur et prodigue de soi. Cette absence d’ « égoïsme » et de calcul lui parut alors le fond de tous les instincts et le propre de la vie même qu’il s’agit d’intensifier jusqu’à la faire grande.

    « Que va dire Platon et son école ? » s’écriait Stendhal, découvrant que toute la beauté des ciels d’Italie rayonnait dans la passion des artistes italiens, que toute grande pensée vibre d’abord dans nos nerfs comme dans les cordes d’une harpe, et que l’inspiré véritable est notre corps. Nietzsche, plus que jamais, le suivit. Il crut comme lui à des heures d’ivresse, où « le corps s’exalte et se trouve ressuscité », où sa joie soulève l’esprit jusqu’à en faire un « créateur, un évaluateur, un amant, un bienfaiteur de toutes choses ». C’est par une philosophie de l’énergie physiquement et moralement enivrée, que Nietzsche, à son tour, combattra son « platonisme » intérieur, et il pensera que dans ces paroxysmes surgissent pour les individus et les peuples les inspirations morales créatrices.

    […] Stendhal connaît deux civilisations : celle de l’énergie intacte, qui a été celle de l’Italie ; l’autre, viciée par l’autorité et l’uniformité des convenances tyranniques, qui fut celle de la France depuis Louis XIV. Mais n’est-ce pas déjà l’antithèse que Nietzsche établira entre les civilisations saines et les dégénérées ? […]Mais de quelle source avait jailli cette énergie ? Tout Jacob Burckhardt dérivera de l’enseignement donné ici par Stendhal. Une vie pleine de dangers faisait de chacune de ces républiques italiennes de la Renaissance un foyer de passion et de génie :
    En Italie, tous les caractères, tous les esprits actifs étaient infailliblement entraînés à se disputer le pouvoir ; cette jouissance délicieuse est peut-être au-dessus de toutes les autres.

    Pas une propriété, pas une liberté, pas même la sûreté des personnes qui ne fût menacée chaque jour. À chaque révolution d’une ville, la volonté du vainqueur réglait tous les droits et tous les devoirs. Dans ce remous permanent de guerres se forment des âmes pleines de haine, défiantes et lucides, indomptables dans la passion. Dans les courtes accalmies du danger, elles sont tout à la sensation, à la volupté présente ; et, nation moins grossière, moins adoratrice de la force physique, moins féodale que les autres Occidentaux, les Italiens font aux femmes, dans toute la vie sociale de la Renaissance, une place qu’elles n’ont retrouvée dans aucune société à ce degré. L’existence entière en revêtait un romanesque tendre et impétueux dont Stendhal ne se lassait pas de rêver. […] Il n’y a pas d’admiration stendhalienne que Nietzsche ait davantage partagée. […] Pour trouver de l’amour à Paris, il faut descendre jusqu’aux classes où la lutte avec les vrais besoins a laissé plus d’énergie. Pour trouver de la force de caractère, il faut en chercher parmi les galériens. Dans les classes hautes et moyennes, la sécurité, la politesse et la civilisation élèvent tous les hommes à la médiocrité, mais gâtent et ravalent ceux qui seraient excellents.

    […]  Toutes ces leçons de Stendhal, Nietzsche les a retenues. Son dégoût de l’ornement inutile, du « baroque », du surchargé, s’est fortifié par elles. Sa notion du style s’en est trouvée épurée.

    […]  Tout l’art de Stendhal, comme son rêve personnel, a consisté à imaginer pour des âmes d’élite une de ces épreuves de feu, douloureuses et régénératrices, où elles apprennent la « grandeur du caractère » inconnue au vulgaire des hommes. Pas de réalité cruelle qui leur soit épargnée ; et le tragique, c’est que la vie les ayant épurées par toutes les flammes du scepticisme, comme Julien Sorel avant de porter sa tête sur l’échafaud, elles meurent délivrées d’illusions :
    Il n’y a point de droit naturel. Ce mot n’est qu’une antique niaiserie. Avant la loi, il n’y a de naturel que la force ou bien le besoin de l’être qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot.

    […] L’œuvre des moralistes français avait consisté en une analyse subtile des mobiles de l’homme. Bien qu’ils eussent songé presque tous à la moralité individuelle, ils la concevaient comme déterminée ou doucement corrompue par des préjugés de sociabilité. Quand venait à éclore un acte d’héroïsme vrai ou de charité désintéressée, ils l’admiraient comme une fleur rare et mystérieuse.

    […] L’archéologie de Rome, les chroniques et l’art de la Renaissance, la musique italienne, Stendhal en avait une expérience de connaisseur cultivé et intelligent. Burckhardt, s’inspirant de lui, apporte à cette exploration une méthode. Il étend l’enquête stendhalienne à tout le passé grec, à toute l’histoire byzantine, et, partout, jusque dans la Renaissance italienne, retrouve les résultats de Stendhal. Mais ces résultats, il les recueille dans une histoire de la civilisation, qui à la fois les coordonne et les explique. Nietzsche, en écoutant Burckhardt, se prépare à mieux comprendre et à continuer Stendhal.

    […] Burckhardt était le plus ancien de beaucoup, quinquagénaire déjà quand Nietzsche avait vingt-cinq ans. La déférence de Nietzsche pour son aîné ne se démentit jamais. Mais la sympathie effaçait la distance de l’âge. Nietzsche, de bonne heure, eut une prédilection pour les hommes âgés, ne se sentait à l’aise qu’avec eux et ne trouvait que chez eux la maturité qu’il fallait pour entendre et juger sa pensée nouvelle. […]Burckhardt était une profusion vivante d’idées claires. Il débordait de raison caustique, mais cachait son sentiment. Au demeurant, il était ouvert à toute pensée, prenait de toute main, et avec reconnaissance ; il empruntait aux jeunes sans morgue et avouait sa dette sans jalousie.
    L’œuvre qu’ils ont élaborée ensemble, c’est une interprétation neuve de la civilisation grecque et de toute civilisation.

    […]  Ce qui a fait au contraire la singulière liberté d’esprit des Grecs et des Romains, c’est que chez eux la religion était politique et traduisait les besoins de la cité. Ils ont échappé ainsi au danger grave d’une civilisation gouvernée par l’idée du « sacré ». Car cette idée, une fois ancrée, pénètre les moindres actes de la vie. […]  Toute activité et toute pensée individuelles sont réputées criminelles devant les grands despotismes hiératiques qui ont fondé les États religieux de l’Égypte, de l’Assyrie, de la Babylonie, de la Perse. […] Ils produisent tout ce que peut créer de grand la répétition indéfinie des mêmes formes monumentales. Si les arts et les sciences chez eux sont précoces, ils sont stérilisés aussitôt par le mystère qui enveloppe le savoir et par l’interdiction de toucher aux formules saintes. Qu’il s’ajoute à tout cela une religion attachée à la notion d’un « au-delà », la contemplation triste et l’ascétisme paralyseront à jamais l’énergie d’un tel peuple. […]  Nietzsche a toujours eu cette haine de la prêtrise ; elle inspirera son fragment de Prométhée. Encore à l’époque où il écrira le Wille zur Macht, il gardera ce mépris de la discipline religieuse qui énerve les peuples, du mensonge sacré qui invente par-delà le réel un Dieu chargé d’appliquer exactement le code du sacerdoce, et de cette philosophie presbytérale qui fait de la vie recluse des prêtres le modèle de la vie parfaite. Toute cette mort du bonheur, cet étiolement de l’énergie, qui sont le résultat delà civilisation chrétienne, Nietzsche les attribue à « l’esprit sacerdotal » (Priester-Geist).

    […] Il ne fait pas bon, Burckhardt l’insinue à de fréquentes reprises, regarder de trop près les origines de l’État et la façon dont il s’acquitte de sa tâche. Ce qu’on voit, c’est que l’État est né de luttes terribles. La physionomie brutale qu’il garde aujourd’hui même atteste un long passé de sanglantes crises. Que son origine et sa fonction première soient une organisation de classe instituée par quelques bandes de proie sur une multitude vaincue, Burckhardt l’admet comme le cas le plus fréquent. L’État accomplit une besogne de force, soit au dedans, soit au dehors : Schopenhauer l’avait dit. Toutes les définitions hégéliennes qui lui demandent de travailler à « réaliser la moralité sur la terre » lui paraissent méconnaître l’infirmité de la nature humaine. […] [L’État] a une tendance naturelle à s’agrandir, à soumettre autrui. […] Ce que veulent une nation et un État, dit Burckhardt, c’est la puissance. De là les grandes agglomérations des temps modernes, l’État centralisé d’un Louis XIV, d’un Frédéric II. […] Avec Burckhardt, à présent, l’État apparut comme un monstre froid, avide de déchirements ; et Nietzsche en veut à l’État de son hostilité foncière à la culture.

    […] Burckhardt a dit, avec discrétion, qu’entre toutes les formes de l’État, il préfère les petites démocraties, les cités grecques, les communes du moyen-âge, les villes italiennes de la Renaissance. Sa nationalité helvétique se reconnaît ici. On voit qu’il se préoccupe de savoir comment peut naître une civilisation qui ne serait pas menacée par la force. Or, dans un petit État, le despotisme est impossible, car un petit État en meurt. La marque des petits États, c’est qu’il leur est nécessaire de faire participer à la liberté le plus grand nombre possible de citoyens.

    […] Parmi les disciplines que Nietzsche considérera comme indispensables à la production d’une grande œuvre, il y aura ce précepte d’affronter constamment le risque le plus grand, l’effort le plus douloureux, la vie la plus dangereuse.

    […] L’État et la foule s’entendent également mal avec le génie ; l’État, parce qu’il le trouve trop désobéissant ; la foule, parce qu’elle le trouve trop différent d’elle. Et pourtant il y a des moments où tout plie devant l’homme supérieur. Il se trouve des besognes pour lesquelles il est qualifié seul. […] Est grand dans la science quiconque découvre une loi importante de la vie.

    […] Tout esprit préoccupé du problème de la civilisation doit prendre dans l’hellénisme son point de départ. […] Pour Nietzsche, la supériorité originale des Grecs, c’est d’avoir su s’accommoder à un monde où ils voyaient sévir des passions frénétiques Tous les instincts fauves, qui font la substance de la vie humaine, ils ont su les tenir pour légitimes. D’une vie de lutte et de meurtre, ils ont su extraire une joie forte : une victoire sanglante les met au paroxysme du sentiment, vital épanoui. Ils ont affirmé que cette existence meurtrière valait la peine d’être vécue pour ses enivrements féroces, et de cette habitude de la joie inhumaine, mais enivrée et robuste, ils ont tiré une civilisation, mais tout d’abord une mythologie nouvelle.

    […] Le problème de Nietzsche fut, dès 1870 et 1871, de savoir comment les Grecs sont arrivés à cette sérénité de leur art et de leur poésie, car cette « sérénité » est acquise et non primitive. Pour Nietzsche elle est la clarté d’une onde fourmillante de monstres et qui recouvre des abîmes Sous la surface admirable et la calme apparence de l’art grec dorment les antiques profondeurs d’effroi, et toute la difficulté est de savoir comment les artistes grecs ont su en venir à concevoir ces lignes pures et précises, ces couleurs lumineuses et chaudes, cette humanité douce et héroïque. Il y a là un immense effort de volonté, dont Nietzsche a voulu être le premier à démêler les mobiles.

    […] Les Grecs, sans exception de tribu, se sont toujours conduits comme s’ils n’avaient pas été une nation parlant une même langue ; comme si le sang hellénique eut été inépuisable ; comme si la barbarie n’eût pas constamment guetté aux portes. Cela, au temps où déjà Hérodote proteste ; où Aristophane signale le danger barbare ; où Platon supplie qu’on ménage la race appauvrie et se révolte contre l’idée même d’une guerre entre Hellènes. Affreuse responsabilité des cités. Et comment auraient-elles pu plaider l’ignorance, quand les avertissements des penseurs se multipliaient et quand une civilisation plus haute était déjà présente à la pensée des meilleurs ?

    […]  Le propre des Hellènes, c’est que leur cité est indéracinable. Que des fugitifs réussissent à en sauver quelques débris, la cité renaît de ses cendres, pareille, quoique transportée au loin. Et toujours les exilés ne conservent qu’une espérance, qui est de reconquérir la patrie perdue, de gré ou de force.

    […] Le Grec n’est heureux que s’il se sent distinct et supérieur. « Être les premiers toujours et tendre en avant des autres », telle est l’instruction que reçoivent de leur père Achille et Glaukos quand ils partent pour la guerre de Troie. Ils doivent s’attendre non seulement aux coups de l’ennemi, mais à la jalousie folle de tous ceux que leur mérite prétend dépasser.

    […]Ce n’est pas une autre sorte d’hommes qui arrive au pouvoir avec la démocratie ; et les ressorts intérieurs de l’homme ne sont pas changés.

    […] Être glorieux, puissant et heureux, c’est la prérogative des dieux, et les dieux grecs sont jaloux, puisqu’ils sont des Grecs. […] L’ambition antique n’est pas l’ambition grossière des modernes, car elle veut briller devant la cité, pour la cité. L’homme antique veut le triomphe, mais pour que sa ville natale en ait la gloire. Vainqueur à la course, à la lutte, ou dans les jeux des aèdes, c’est aux dieux de la cité qu’il offre ses couronnes. L’art lui-même est un dernier combat de cette sorte, et comme une imitation lointaine de la guerre pour le salut de la Patrie. […]

    [Les Grecs] disent ouvertement que travailler est une honte.

    […]  Sentir en soi une âme forte, audacieuse, téméraire ; traverser la vie d’un regard tranquille et d’un pas décidé ; être prêt toujours aux événements extrêmes comme à une fête, avec une curiosité de connaître l’inconnu des mondes et des mers, des hommes et des dieux ; prêter l’oreille à toute musique alerte, comme si elle signifiait que des hommes courageux, des soldats, des marins s’accordent une halte brève et une joie courte, et dans la plus profonde délectation qu’on puisse tirer de l’instant présent, succomber aux larmes et à toute la mélancolie empourprée de l’homme heureux.
    Ce fut la définition que Nietzsche toute sa vie donna de l’état d’âme des Grecs depuis Homère jusqu’à l’époque tragique.

    [….] [Nietzsche] voit dans la chute des Grecs, non pas une décadence, mais une catastrophe. Leur faute est certaine, et ils ont orgueilleusement provoqué la destinée. Mais la qualité de leur génie héroïque n’eût pas été la même, s’ils n’avaient couru le risque où ils ont péri.

    […] L’autonomie assure l’égalité des citoyens et l’esprit d’égalité est la dernière vertu sociale des Grecs.

    […]Les invasions perses, gauloise, macédonienne, romaine, donnaient des leçons d’union qu’on aurait dû écouter. Il faut en venir aux patriotes clairvoyants du dernier grand siècle, à Xénophon, à Epaminondas.[…]
    La vie intellectuelle des Grecs est pénétrée d’un esprit de concurrence comme leur vie sociale.

    […] Burckhardt et Nietzsche croient à des retours réguliers en histoire et à des périodicités cycliques.

    […] Nietzsche, l’intégrité physique sera la marque des civilisations durables, et, parmi les pires causes de la décadence moderne, il comptera l’usage fréquent des breuvages alcooliques.

    […]Dans l’histoire de la Renaissance italienne, Burckhardt reconnaîtra comme une preuve de vigueur et de fantaisie individuelle le haut goût de la plaisanterie.

    […] Cette impuissance où se trouvent les hommes à se représenter exactement la réalité terrestre et à s’en contenter, fait précisément cette diminution de vigueur et ce manque d’équilibre intellectuel où consiste la « décadence ». […] La victoire du christianisme signifie, le retour à des états d’esprit préhelléniques. La croyance en une magie omniprésente dans l’univers, une angoisse superstitieuse, une torpeur extatique et hallucinatoire pèsent sur les âmes. Loin d’avoir triomphé du monde antique, le christianisme est lui-même un morceau d’une antiquité primitive, souillée et retombée à des origines basses.

    […] Une érudition qui amasse en foule les notions disparates sans avoir le courage d’une préférence active.

    […] Il y a eu un temps où l’on tenait la Renaissance surtout pour un fait intellectuel, dû à la transmission d’une civilisation d’art et d’une littérature venue de Grèce par l’émigration des savants de Byzance. C’était la faire consister surtout dans l’humanisme. On oubliait alors qu’à Byzance, où les monuments de la Grèce n’étaient pas tombés dans l’oubli, et qu’en Occident, où les Latins avaient toujours été lus, ces monuments ne parlaient plus à l’âme. La Renaissance, c’est un esprit public transformé dans des pays nouveaux, une civilisation intégrale et neuve que les modèles antiques ont pu aider à éclore ; mais ces modèles n’auraient pas été compris sans une affinité d’esprit qui rapprochait d’eux les temps nouveaux. Burckhardt avait essayé de décrire par tous ses aspects ce renouvellement de la vie sociale. […]L’humanisme lui-même, qui est la gloire intellectuelle la plus incontestée de ce temps, n’est pas sans tache. Les humanistes traversent sans discipline serrée, et sans aucune solidité morale dans leur notion nouvelle de la vie païenne, cette grande crise de la Renaissance, où se décomposent toutes les croyances. Ils mènent une vie précaire, pleine de misère et de gloire. […]
    L’œuvre pratique de régénération à laquelle songe Nietzsche suppose connues les lois qui régissent la décadence et la renaissance des civilisations. Elle suppose aussi que l’on sache faire une juste évaluation de la grandeur historique.

    […] Ralph Waldo Emerson fut un de ces auteurs aimés, dont Nietzsche a absorbé la pensée jusqu’à ne plus toujours la distinguer de la sienne. […] Quelles peuvent être les affinités entre cet incrédule Nietzsche et Emerson qui fut toute sa vie un libre croyant ? […] On se figure que Nietzsche a eu de la sympathie pour la critique acérée que fait Emerson de la civilisation présente, pour son éloquent gémissement sur notre manque de vigueur et de nerf, sur la misère de cœur dont souffre notre société polie.

    […] La première vertu est d’oser être nous-mêmes, d’oser nous tenir debout sans soutien. […]Emerson nous reproche de manquer de résistance devant le nombre, que ce soit la foule élégante des salons ou la multitude ameutée. […] Pour les individualistes, c’est la vie qui nous pose ainsi le problème tragique.

    […]La tragédie grecque est faite des pleurs et des sourires vivants d’un vrai peuple.

    […] Que faut-il donc pour atteindre à la vraie religion, à la vraie pensée, à la vraie vie de l’art, à la vraie moralité ? Fortifier l’énergie intérieure. Elle rompra ces entraves factices. C’est ce qu’on appelle avoir du caractère.

    […] Il n’y a pas seulement un sexe fort et un sexe faible ; la virilité vraie de l’âme est d’une autre nature. […] Quelle jeunesse virile ne songerait à enfourcher, comme une monture qu’on bride, ce dragon de la fatalité : « to ride and rule this dragon » ? C’est que le sentiment de la vie débordant dans les forts n’est pas différent du temps, de l’espace, de la lumière, de tout notre être corporel.

    […] Pour eux [Nietzsche et Emerson], la philosophie qui a notre adhésion provient d’un besoin vital. Il ne faut pas croire que nous soyons libres du choix d’une croyance. Notre foi philosophique révèle si nous méritons ou non de vivre.

    […] Chez Emerson, comme chez Novalis ou Schopenhauer, l’intelligence est peu de chose auprès de la volonté. Aucune idée ne suffit à rien accomplir. Cela importe beaucoup pour l’avenir ; car il ne suffit plus alors qu’un homme trace le plan, même très logique, de la nouvelle cité sociale pour qu’elle réussisse. Une telle tentative demeurerait une abstraction transportée en pleins champs, s’il y manquait la force, le génie latent. Il ne suffit pas que l’intelligence aperçoive les maux sociaux et leurs remèdes. Agir par raison, ce n’est pas travailler pour la durée : Il nous faut atteindre jusqu’au mouvement profond des choses par un heureux instinct. Nietzsche tout pareillement attachera surtout de l’importance au sens de la vie. Dénuée de ce sens, nulle classe dirigeante, nul peuple ne peut assumer la charge d’une civilisation.

    […] De Montaigne, qu’il avait lu avec soin, Emerson avait appris que l’imperfection elle-même nous aide. Personne n’eut jamais un sujet d’orgueil qui ne fût en même temps une de ses tares. Personne n’eut jamais un défaut qui ne fût aussi le germe d’une vertu. Nietzsche pensera ainsi que la morale surhumaine consisterait à utiliser toutes les passions mauvaises, tout le mal en nous pour une œuvre de bien glorieusement supérieure à la vertu vulgaire.

    […] Nietzsche un jour pourra dire de Jésus que, malgré la hauteur de son âme, il est un décadent. Car il a voulu sa mort ; il n’a pas su affirmer la vie. Il s’est donc avoué vaincu.

    […] Mystique ou naturaliste — et le mysticisme chez Emerson se concilie avec le naturalisme, comme le naturalisme est mystique dans Nietzsche — une telle croyance entraîne l’idée d’un renouvellement de toutes les valeurs. Elle exige une transmutation de toute l’existence religieuse, morale et politique. Elle nécessite un reclassement des hiérarchies. Elle suppose une régénération qualitative de tous, annoncée par des âmes élues et solitaires, en qui s’ébauchent ces formes grandes et inconnues de l’humanité que Nietzsche, dans son lyrisme, aime à appeler surhumaines.
    »
    -Charles Andler, Nietzsche, sa vie et sa pensée.


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 2 Oct - 21:38

    "Former des concepts, c'est une manière de vivre et non de tuer la vie ; c'est une façon de vivre dans une relative mobilité et non pas une tentative pour immobiliser la vie ; c'est manifester, parmi ces milliards de vivants qui informent leur milieu et s'informent à partir de lui, une innovation qu'on jugera comme on voudra, infime ou considérable : un type bien particulier d'information."
    -Michel Foucault, « La vie : l'expérience et la science », Dits et écrits, t. 4, Paris, Gallimard, 1994, p. 774-775.

    "Les thèmes amour-mort, volupté-destruction sont bien plus que de simples projections psychopathiques de poètes romantiques ou décadentistes. Ils reviennent partout dans l'histoire de l'eros. C'est ainsi par exemple que de nombreuses divinités antiques du sexe, du plaisir et de l'orgie furent en même temps des divinités de la mort et de la folie destructrice. On peut rappeler notamment la déesse Ishtar pour la sphère méditerranéenne, la déesse Durgâ pour le monde indien, la déesse Hathor-Sechmet de l'ancienne Égypte (pour ne pas parler du dionysisme). Et en raison de leur aspect destructeur, elles furent aussi parfois des déesses de la guerre. Ainsi, chose plutôt ironique, nous voyons que les revendications en faveur d'une liberté sexuelle absolue ont pour contrepartie, et même pour condition, le fait de n'envisager la pulsion sexuelle, qu'on croit pouvoir placer à l'origine de tout, que sous ses formes les plus incomplètes et les moins intéressantes."

    "Le monde pré-chrétien et non-chrétien, nous l'avons dit, souvent ne refusa pas le sexe, lui accorda même une valeur sacrée et mystique, mais fut très loin de voir en lui la seule voie offerte pour conférer un sens supérieur à la vie et pour mener l'homme au-delà de son individualité fermée, vers la transcendance."

    "Toute sexualité libre mais non vulgaire [...] réclame une certaine ironie, un certain détachement."
    -Julius Evola, L'Arc et la Massue.

    "La lucidité – ouverture de l’esprit sur le vrai – ne consiste-t-elle pas à entrevoir la possibilité permanente de la guerre ?"
    -Emmanuel Levinas, Totalité et infini (1961).

    "Le lien avec autrui ne se noue que comme responsabilité, que celle-ci, d'ailleurs, soit acceptée ou refusée, que l'on sache ou non comment l'assumer, que l'on puisse ou non faire quelque chose de concret pour autrui."
    -Emmanuel Levinas, Éthique et infini (1982).

    "Tant que la liberté trouve à poser son pied quelque part, tant qu’elle peut prendre son essor de l’aire la plus étroite, pour de là étendre son vol sur mille contrées, pour de là faire retentir sa voix puissante, et réveiller les peuples courbés sous le joug de l’esclavage, il est permis d’espérer."
    -Pierre-Simon Ballanche, Vision d'Hébal.

    « Le but de la connaissance est de nous orienter parmi les objets et de prédire leur comportement. On y parvient en découvrant leur ordre et en assignant à chacun d'eux sa place au sein de la structure du monde. S'identifier à une chose ne nous aide pas à trouver son ordre. Lorsque je regarde le ciel bleu et me perds entièrement dans sa contemplation, sans penser à rien, j'éprouve le bleu qui remplit complètement mon esprit : ils ne font plus qu'un. La conception métaphysique de la connaissance a toujours été la conception mystique de l'intuition, du contact direct et intime. Mais éprouver, c'est vivre ; ce n'est pas connaître. Tous les métaphysiciens ont tenté de nous dire ce qu'est le contenu du monde : ils ont cherché à exprimer l'inexprimable. C'est pourquoi ils ont échoué. Connaître, c'est reconnaître : je dois reconnaître cette couleur comme la couleur particulière que l'on m'a appris à nommer "bleu", ce qui implique un acte de comparaison ou d'association. La phrase "Ceci est bleu" exprime une connaissance véritable. Connaître, c'est exprimer. Il n'y a aucune connaissance inexprimable. »
    -Moritz Schlick, Forme et contenu , Une introduction à la pensée philosophique.

    "La noblesse tire son origine de la protection qu’elle accordait — d’avoir tenu en respect les monstres et les mauvais génies : cette marque de distinction resplendit toujours en la personne du gardien qui glisse secrètement au prisonnier un morceau de pain. De telles actions ne peuvent se perdre : et c’est d’elles que vit le monde. Elles sont les sacrifices sur lesquels il est fondé."

    « Il faut mentionner, parmi les hommes, Socrate, dont l’exemple n’a pas fécondé que le stoïcisme, mais d’innombrables esprits de tous les temps. Nous pouvons différer, quant à sa vie et sa doctrine; sa mort fut l’un des grands événements. Le monde est ainsi fait que toujours les préjugés, les passions exigent à nouveau leur tribut de sang, et il faut savoir que rien n’y mettra jamais fin. Les arguments changent, mais la bêtise maintient éternellement son tribunal. On est mené au supplice pour avoir méprisé les dieux, puis pour avoir refusé d’admettre un dogme, puis enfin pour avoir péché contre une théorie. Il n’y a pas de grand mot ni de noble pensée au nom desquels le sang n’ait déjà coulé. L’attitude socratique, c’est de connaître la nullité du jugement, et de le savoir nul en un sens trop élevé pour que puissent l’atteindre le pour et le contre des hommes. La vraie sentence est rendue depuis toujours : elle vise à l’exaltation de la victime. Si donc certains Grecs modernes demandent une révision du procès, ils ne font qu’ajouter, aux innombrables notes utiles dont sont encombrées les marges de l’histoire universelle, une note de plus, et ceci à une époque où le sang des innocents coule à flots. Ce procès est éternel, et les cuistres qui s’en firent les juges se rencontrent de nos jours à, tous les coins de rue, dans tous les parlements.

    Que l’on puisse y changer quoi que ce soit, cette idée a, de tout temps, permis de distinguer les cervelles creuses. La grandeur humaine doit être sans cesse reconquise. Elle triomphe lorsqu’elle repousse l’assaut de l’abjection dans le cœur de chaque homme. C’est là que se trouve la vraie substance de l’histoire — dans la rencontre de l’homme avec lui-même, c’est-à-dire avec sa puissance divine. Il faut le savoir, lorsqu’on veut enseigner l’histoire. Socrate appelait ce lieu de l’être intime où une voix, plus lointaine déjà que toutes paroles, le conseillait et le guidait, son daimonion. On pourrait aussi le qualifier de forêt.
    »

    « Reste à signaler une source d’erreurs – nous songeons à la confiance en l’imagination pure. Nous admettons qu’elle mène aux victoires spirituelles. Mais notre temps exige autre chose que la fondation d’école de yoga. Tel est pourtant le but, non seulement de nombreuses sectes, mais d’un certain nihilisme chrétien, qui se rend la tâche trop facile. On ne peut se contenter de connaître à l’étage supérieur le vrai et le bon, tandis que dans les caves on écorche vifs vos frères humains. On ne le peut même pas lorsqu’on occupe en esprit une position bien défendue, voire supérieure, pour cette simple raison que des millions d’esclaves crient vengeance au ciel. Le fumet atroce des écorchements continue à empester l’air. Ce sont des faits qu’on n’élude pas avec des jongleries.

    Il ne nous est donc pas accordé d’établir notre demeure dans l’imaginaire bien qu’il donne leur moteur aux opérations belliqueuses. L’épreuve de force suit la querelle entre images et la guerre aux images. C’est pourquoi nous sommes contraints de faire appel aux poètes. Ils préparent les bouleversements et la chute des Titans. L’imagination, et le poème avec elle, sont l’un des recours aux forêts
    »
    -Ernst Jünger.

    "Je pense pour ma part que le véritable esprit républicain ne peut reposer (paradoxalement) QUE sur l’élitisme, étant donné que ce qui fonde la République, c’est la détestation des privilèges. Or les privilèges, c’est le pouvoir réservé à une caste de « fils-de », n’est-ce pas ? à des gens sans mérite individuel, qui n’ont jamais rien fait qui justifie qu’on les gratifie de tels honneurs.

    [...] La primauté donnée au mérite est en conséquence le seul fondement moral possible du régime démocratique. Et la préservation de son élitisme est la condition-même de la viabilité d’une démocratie
    ."
    -Irena Adler.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 4 Oct - 13:37, édité 9 fois


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    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 5 Oct - 11:06

    "Le socialisme est le frère cadet et fantasque du despotisme agonisant dont il veut recueillir l’héritage; ses aspirations sont donc réactionnaires au sens le plus profond. Car il désire la puissance étatique à ce degré de plénitude que seul le despotisme a jamais possédé, il surenchérit même sur le passé en visant à l’anéantissement pur et simple de l’individu. Ce qu’il lui faut, c’est la soumission la plus servile de tous les citoyens à l’État absolu, à un degré dont il n’a jamais existé l’équivalent. A cause de cette affinité, il se montre toujours au voisinage de tous les déploiements excessifs de puissance, comme le vieux socialiste Platon, à la cour du tyran de Sicile […] Il ne peut nourrir l’espoir d’arriver ici ou là à l’existence que pour peu de temps, en recourant au terrorisme extrême. Aussi se prépare-t-il en secret à l’exercice souverain de la terreur, enfonce-t-il le mot de « justice » comme un clou dans la tête des masses semi-cultivées, pour les priver complètement de leur bon sens (ce bon sens ayant déjà beaucoup souffert de leur demi-culture). Le socialisme peut servir à enseigner de façon bien brutale et frappante le danger de toutes les accumulations de puissance étatique, et à inspirer une méfiance correspondante envers l’État lui-même."
    -Nietzsche, 1878.

    "Sans aucun doute les plus misérables des hommes, soumis au gouvernement le plus tyrannique qu'il y ait au monde, si on leur permet de voter, utiliseront ce moyen, s’ils y voient quelque chance d’améliorer par là leur condition. Il ne serait par conséquent pas légitime d'en conclure que le gouvernement même qui les écrase était un gouvernement que ces hommes avaient volontairement établi, ou auquel ils avaient seulement consenti.

    Par conséquent le vote exprimé par un homme, sous la Constitution des Etats-Unis, ne saurait être considéré comme une preuve qu'il a jamais librement donné son assentiment à cette Constitution, fût-ce pour le moment même ou il exprime ce vote
    ."
    -Lysander Spooner.

    "La catégorie de besoins, venue d'une certaine anthropologie marxiste, est épouvantablement mal foutue, et pose des problèmes à n'en plus finir."

    "Le système institutionnel parfait n'existe pas. Il est toujours soumis à contradictions et à tensions qu'il faut accommoder au mieux."

    "C'est à ça qu'on reconnaît les grands philosophes, ou les grands chercheurs en sciences sociales, c'est qu'ils sont aussi de grands stylistes."

    "La division du travail n'est pas faites pour les chiens."
    -Fréderic Lordon.

    "Rien au monde n’est plus difficile à contempler et plus mobile que l’esprit"
    -Saint Grégoire Palamas.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Jeu 4 Mai - 21:06, édité 3 fois


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    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 8 Oct - 13:15

    "Le droit et la morale n'existent que dans les idées des hommes : ce sont des idéaux. On en peut dire autant des croyances religieuses et des pratiques qui en sont solidaires, des phénomènes esthétiques qui, par certains côtés, sont sociaux et peuvent et commencent effectivement à être étudiés d'un point de vue sociologique. Ainsi toutes les sciences qui correspondent à ces divers ordres de faits - science comparée des moeurs, du droit, des religions, des arts - traitent d'idées. Au contraire, les richesses, objet de l'économie politique, sont des choses, en apparence essentiellement objectives, indépendantes, Semble-t-il, de l'opinion. Et alors quel rapport peut-il y avoir entre deux sortes de faits aussi hétérogènes ? Le seul concevable, c'est que ces réalités extérieures, objectives, presque physiques, qu'étudie l'économiste soient considérées comme la base et le support de toutes les autres, de là la théorie du matérialisme économique qui fait de la vie économique la substructure de toute la vie sociale. La science économique exercerait au milieu des autres disciplines sociologiques une véritable hégémonie.

    L'orateur croit pourtant que les faits économiques peuvent être considérés sous un autre aspect ; eux aussi sont dans une mesure qu'il ne cherche pas à déterminer, affaire d'opinion. La valeur des choses, en effet, dépend non pas seulement de leurs propriétés objectives, mais aussi de l'opinion qu'on s'en fait. Et sans doute cette opinion est, en partie, déterminée par ces propriétés objectives ; mais elle est aussi soumise à bien d'autres influences. Que l'opinion religieuse proscrive telle boisson, le vin, par exemple, telle viande (le porc), et voilà le vin et le porc qui perdent, pour totalité ou partie, leur valeur d'échange. De même, ce sont des mouvements de l'opinion, du goût, qui donnent de la valeur à telle étoffe, à telle pierre précieuse plutôt qu'à telle autre, à tel mobilier, à tel style, etc. Sous un autre rapport, l'influence se fait sentir. Le taux des salaires dépend d'un étalon fondamental qui correspond au minimum de ressources nécessaires pour permettre à un homme de vivre. Mais cet étalon est, à chaque époque, fixé par l'opinion. Ce qui passait hier pour un minimum suffisant, ne satisfait plus aux exigences de la conscience morale d’aujourd'hui, simplement parce que nous sommes plus sensibles que par le passé à certains sentiments d'humanité. Il y a même des formes de production qui tendent à se généraliser, non pas seulement à cause de leur productivité objective, mais en raison de certaines vertus morales que leur attribue l'opinion : telle, la coopération.

    De ce point de vue, les rapports de la science économique et des autres sciences sociales se présentent à nous sous un jour différent. Les unes et les autres traitent de phénomènes qui, considérés au moins par certains côtés, sont homogènes, puisque tous ils sont, à quelques égards, choses d'opinion. Alors on conçoit que l'opinion morale, religieuse, esthétique puisse avoir une influence sur l'opinion économique, au moins autant que celle-ci sur celles-là ;
    et c'est ce qui ressort des exemples mêmes déjà cités précédemment. L'économie politique perd ainsi la prépondérance qu'elle s'attribuait pour devenir une science sociale à côté des autres, en étroit rapport de solidarité avec elles, sans qu'elle puisse pourtant prétendre à les régenter
    ."
    -Émile Durkheim, Débat sur l'économie politique et les sciences sociales (1908).

    "Nombre d’économistes ne voient le capital que comme un ensemble de choses: de l’argent, des machines, des bâtiments, etc. D’un côté ces choses, de l’autre, séparé, le travail des hommes. En réalité, le capital est un rapport social particulier entre ces moyens du travail possédés par certains hommes et les autres qui en sont dépossédés. Il n’existe de capital que dans la mise en œuvre active de ce rapport, dans le mouvement du procès de production qui en découle, qui est procès de valorisation du capital. Cette façon propre au langage courant de nommer capital le seul côté de l’argent, de la propriété, en le séparant du côté du travail, devient une erreur quand elle amène à affirmer que le capital est fait de choses alors qu’il n’existe que comme un rapport avec le travail vivant, comme procès de valorisation."

    "Ce qui est l’intérêt immédiat de chaque capital particulier est néfaste à terme pour le capital en général."

    "Marx observait que le capitaliste, obnubilé par son profit personnel immédiat, tend à dégrader le prolétaire à un point tel que cela nuit à son rendement au travail. Quand l’exploitation est trop forte, il faut remplacer plus rapidement les forces de travail usées, donc faire entrer de plus grands frais d’usure dans la reproduction de la force de travail. « Il semble donc que l’intérêt même du capital réclame de lui une journée de travail normale », mais « Après moi le déluge! Telle est la devise de tout capitaliste… le capital ne s’inquiète donc point de la santé et de la durée de vie du travailleur, s’il n’y est pas contraint par la société ». Marx voyait cette contrainte comme celle de la lutte de classes. Or bien souvent, l’Etat a préféré prendre les devants, non seulement afin de la freiner et de la canaliser, mais aussi tout simplement par nécessité d’empêcher les capitalistes particuliers de détruire de façon irréversible les conditions mêmes de la vie du capital, de sa société."

    "Les historiens ont souvent observé que, pendant longtemps, le mouvement ouvrier refusa de s’en remettre à l’Etat pour s’assurer contre les aléas de la vie, et de passer ainsi sous sa coupe, en tentant d’organiser de façon autonome sa solidarité par les Bourses du Travail, les Mutuelles, des syndicats indépendants, etc. Les patrons eux aussi ne voulaient pas de lois sociales fixées par l’Etat, préférant, au mieux et dans quelques cas, un système d’œuvres sociales qu’ils contrôlaient en fonction de leurs besoins et qui renforçaient leur pouvoir sur leurs salariés (système dit paternaliste ou du catholicisme social). Mais justement, toutes ces initiatives privées de la société civile s’avéraient très insuffisantes. Parce que les ouvriers n’avaient pas les ressources. Parce que les patrons ne voulaient et ne pouvaient pas faire moins de profits que leurs concurrents.

    C’est pourquoi, dès la fin du 19ème siècle, l’Etat a dû commencer à se soucier de la santé et de la survie des populations ouvrières. De même ensuite, il a dû prendre en charge l’enseignement minimum qui était nécessaire compte tenu des progrès techniques et des besoins d’inculquer l’idéologie républicaine, les bienfaits du salariat, du nationalisme et de l’Etat. Et ainsi de suite, l’Etat a été amené à collectiviser bureaucratiquement les conditions de la valorisation du capital, dont la plus essentielle, celle qui concerne la reproduction de la force de travail, devint l’objet d’une « politique sociale », c’est-à-dire en fait socialisée, mise à la charge de la société
    ."

    "La loi sur les 35 heures se présente comme une obligation faite aux capitalistes de réduire le temps de travail de 4 heures par semaine. Ce qui permet de la faire passer comme une loi anti-chômage, et un grand progrès pour tous les travailleurs. D’autant plus que le patronat s’y est opposé, y voyant une source de diminution du surtravail, donc de ses profits. Mais c’est que, comme d’habitude, le capitaliste ne voit que ses intérêts immédiats, et pas ceux de l’ensemble du capital. Car la loi Aubry ne fait qu’essayer de prendre en considération le problème général de la tendance à la diminution de la quantité de travail vivant employé du fait des hausses de productivité. Et ce qui est remarquable est que bien que ce faisant, elle ait eu le souci d’améliorer la valorisation du capital et n’ait répondu que fort médiocrement à une aspiration des travailleurs, elle a suscité l’ire du syndicat patronal Medef qui a démontré dans cette affaire que la gauche étatique était mieux au fait des intérêts généraux du capital que lui, trop inspiré des intérêts privés des différents patrons.

    Car d’abord, elle prévoit de leur verser plus de 100 milliards de francs en guise de première compensation, bien que le capital soit l’unique responsable de l’aggravation du chômage. Tandis que les salaires des travailleurs se trouvent bloqués, voire diminués, sous le prétexte de partager le travail entre eux par solidarité. Ce qui revient à leur faire supporter la charge du chômage. De plus, elle fut l’occasion d’un réaménagement du temps de travail qui a consisté à accroître considérablement sa « flexibilité » par son annualisation (il ne s’agit nullement de 35 heures par semaine mais d’une moyenne sur l’année). Cela a permis d’adapter la production aux variations de la demande, donc de diminuer les capitaux immobilisés dans les stocks (de matières premières, produits finis, etc.) et d’organiser les « flux tendus ». Cela a aussi permis d’accroître l’intensité du travail par la suppression des pauses et des divers temps morts qui ne sont plus comptabilisés dans les 35 heures (on peut encore ajouter que comme les ouvriers sont moins épuisés dans les premières heures de travail, cela contribue aussi à favoriser cette augmentation de l’intensité). Tout cela, qui favorise une utilisation des machines en continu et une production en flux tendus, « juste à temps », correspond exactement aux contraintes d’une production fondée sur une utilisation massive de capital fixe, et est le moyen classique d’obtenir une plus-value supplémentaire dans cette situation (caractéristique du capitalisme moderne). Voilà comment finalement les ouvriers se partagent entre eux l’emploi et les salaires, tout en fournissant un travail plus intensif (et plus productif grâce aux « flux tendus »), tandis que le capital se voit poussé et aidé à s’adapter aux exigences de la valorisation du capital à l’époque d’une production fondée sur la machinerie automatique (capital fixe). Mais le fait que les capitalistes ne voient pas les problèmes que posent la valorisation du capital en général (pourtant condition de la valorisation de leur capital particulier), qu’ils ont hurlé contre cette loi Aubry qui les obligeait à s’adapter tant bien que mal aux contradictions que développe le capital parce qu’il diminue le travail vivant (ce qui est l’intérêt immédiat de chaque capitaliste, mais ruine le capital en général), a l’avantage incontestable de faire passer l’Etat pour « indépendant » et défenseur de l’intérêt général présenté comme juste équilibre entre le capital et le travail
    ."

    "L’Etat qui prétend être fait de tous, s’occuper de tout, pourvoir à tout, faire le bonheur de tous, doit impérativement pour justifier son échec inévitable en rendre responsables d’autres que lui, que ces membres qui soi-disant sont lui, par exemple, les communistes, les étrangers, les juifs, et bien d’autres ennemis encore. Et on sait comment tout cela se termine!"

    "Rousseau ne s’en sort pas! Il faut un Etat parce que les individus ne peuvent sortir de l’état sauvage en restant purement tels qu’il les conçoit, privés, séparés, mais il n’en faudrait pas un qui soit séparé des individus! Son paradoxe, c’est que si tous les individus étaient tous également propriétaires des moyens de leur vie et alors unis dans et par le même intérêt, il n’y aurait pas besoin d’Etat: intérêts privés et intérêts collectifs coïncideraient, et leur association directe serait possible. S’il y a Etat, c’est qu’ils ne sont pas ainsi unis, mais dissociés dans les séparations de la propriété privée et les antagonismes de classe. C’est parce que ces individus là sont incapables de s’associer par eux-mêmes, qu’il ne peut pas y avoir à la fois propriété privée et maîtrise des conditions de la vie qui sont sociales. C’est parce que Rousseau ne voit pas que ces conditions concrètes de l’association ne sont pas réalisées dans les rapports sociaux qu’il ne peut la voir que comme l’effet de la volonté et de la vertu des citoyens. D’ailleurs, sentant la difficulté, il n’envisage la possibilité de l’association que dans des microsociétés où un Etat minimaliste et la décision directement collective lui paraissent plus faciles. Mais cette étroitesse est justement incompatible avec le développement de la division du travail et des échanges que fonde justement la propriété privée, et dont les antagonismes lui sont intrinsèques. Ce ne sont ni le retour à la terre, ni le « small is beautiful », ni le refus de l’industrialisation et du machinisme, qui sont la solution à l’antagonisme social/privé que manifeste l’Etat.

    Tocqueville, cet aristocrate lucide qui a bien vu, tout en le regrettant amèrement, que le nouvel ordre bourgeois était nécessaire au maintien de la domination des classes possédantes, et qui conseillait donc aux monarchistes d’accepter de perdre la couronne pour garder leurs richesses, écrivait lui aussi comme pour se rassurer et les convaincre d’abandonner leur vain rêve de Restauration:
    "… dans ce système, les citoyens sortent un moment de la dépendance pour désigner leur maître, et y rentrent… La nature du maître m’importe bien moins que l’obéissance". Belle leçon de réformisme à usage des conservateurs rivés aux anciens systèmes: ce qui importe le plus n’est pas de conserver telle ou telle forme de domination surannée et de privilèges personnels, c’est qu’il y ait toujours soumission du peuple et que subsistent toujours les privilèges. A partir de là, « l’élite » se débrouillera toujours pour le rester même si, comme Tocqueville, l’aristocrate doit se faire républicain comme autrefois Henri IV avait dû se faire catholique."

    "Constatant cette situation où les individus semblent ne pouvoir exister libres, se développer et ne former société que grâce à l’Etat, Hegel prend le contre-pied de Rousseau: c’est l’Etat qui constituerait les hommes comme individus. L’idée d’unité, de société, serait préalable à l’individu, et l’Etat en serait la réalisation historique rationnelle. « L’Etat et la société sont précisément les conditions dans lesquelles la liberté se réalise… tout ce que l’homme est, il le doit à l’Etat ». Poussée au bout de sa logique, cette conception mène au fascisme. Pour Mussolini, l’Etat est fait de tous et pour tous: "Tout pour l’Etat, rien hors de l’Etat, rien contre l’Etat."

    D’abord association des individus, produit de leur volonté, avec Rousseau, l’Etat est présenté par Hegel comme l’incarnation d’une Raison universelle les produisant. Hegel réalise l’individu par l’Etat parce qu’il voit bien, avec l’exemple de Bonaparte, où a réellement mené la révolution bourgeoise française qu’il admire dans la formidable puissance qu’elle a donnée à sa classe par l’Etat sous l’habit de la Nation, et parce qu’il souhaite que l’Allemagne en suive l’exemple. Il voit donc combien l’Etat est nécessaire à la société civile bourgeoise, mais aussi qu’il n’est pas l’association des individus mais ce qui les organise et les unit en dehors d’eux, sans eux. Il semblerait que sa conception soit tout à fait contradictoire avec celle de Rousseau. Selon l’une, démocratique, l’Etat est le produit des individus qui lui préexistent, selon l’autre, despotique, l’Etat produit les individus. Pourtant, il ne s’agit que d’une différence formelle: fondamentalement dans les deux conceptions, c’est l’Etat qui fait la société et civilise les individus, préalablement existant à l’état sauvage pour Rousseau, inexistant en tant que tels avant l’Etat (monarchique) pour Hegel. Rousseau est idéaliste parce qu’il pose un Etat qui serait l’association volontaire d’individus lui préexistant, tout en étant institution séparée, spéciale; Hegel l’est aussi, mais plus moderne parce que, ayant eu sous ses yeux l’Etat réalisé, stabilisé dans ses fonctions essentielles après la courte période de l’effervescence révolutionnaire où le peuple avait encore son mot à dire, il le voit pour ce qu’il est, puissance extérieure despotique, et pour ce qu’il souhaite qu’il soit, despote qui serait civilisateur parce qu’il serait éclairé par les philosophes détenteurs de la Raison. Dans les deux cas, on a une idée religieuse, fétichiste de l’Etat: il déterminerait les individus alors qu’il est déterminé par eux, donc par ce qu’ils sont dans des rapports sociaux historiquement spécifiques, donc au fond, par ces rapports eux-mêmes. Dans les deux cas, on a le germe du « totalitarisme » moderne: l’Etat comme puissance chargée de faire la société. S’opposant à Hegel, le jeune Marx dénonce «… l’illusion que c’est lui (l’Etat) qui détermine alors que c’est lui qui est déterminé », cela parce que « les formes de l’Etat… prennent leurs racines dans les conditions d’existence matérielle ».

    La réalité, c’est que ni Rousseau, ni Hegel, ni leurs successeurs dans toutes sortes de variantes, ne comprennent l’unité du phénomène: société civile bourgeoise et Etat se produisent l’une l’autre, sont les deux faces de la même médaille, tous deux le produit des rapports sociaux d’appropriation privée des moyens de production (terre, outils, moyens de subsistance). Produit historique, puisque cette appropriation privée ne pouvait advenir qu’à un certain stade du développement des outils et de la division du travail. "

    "Prétendre qu’augmenter les salaires permettrait d’augmenter la consommation, et par là la production et l’emploi aussi, c’est faire un raisonnement arithmétique purement abstrait. Il néglige en effet ce « petit » fait que dans le mode de production capitaliste, la croissance dépend strictement de celle des profits. Il faut donc pouvoir produire la plus-value avant éventuellement, si les perspectives de profit restent bonnes, de la transformer en croissance (nouveaux investissements, puis production et consommation accrues). Il a d’ailleurs été suffisamment démontré que, dans la situation du capitalisme sénile contemporain, les revenus des prolétaires et des couches moyennes salariées aussi ne pouvaient être durablement augmentés (en termes réels de pouvoir d’achat) sans faire effondrer davantage la production.
    ."

    "L’étage européen de l’Etat (qui s’ajoute aux étages municipaux, départementaux, régionaux et nationaux) constitue aussi un appareil ultra-bureaucratique, absolument extérieur aux peuples européens. Mais c’est justement là l’important pour le capital: que des réglementations puissent être décidées par ses agents hors de toute pression électorale. Plus généralement, toutes les institutions supranationales (tels le FMI, la Banque Mondiale, l’ONU, l’OTAN, les G 8, 12, 20, le Tribunal International, etc.) ont ce rôle de constituer des instances hors de toute contrainte démocratique, devant exercer les fonctions étatiques au niveau mondial, rendues nécessaires par la mondialisation du capitalisme lui-même. Mais cette mondialisation ne supprime pas la concurrence entre capitaux, soutenus eux-mêmes par des Etats particuliers. Cette concurrence s’accroît même avec la crise. D’où la relative faiblesse de ces institutions chargées de gérer « l’ordre » capitaliste mondial, mais dont la mission est minée par des intérêts nationaux qui restent les déterminants essentiels."
    -Tom Thomas, Étatisme contre libéralisme ? (2011).

    "Produire n’est pas prendre (cueillir, chasser, etc.). C’est obtenir quelque chose tiré de la nature à l’aide de moyens fabriqués pour cela. Les hommes fabriquent leurs moyens de production selon un but, en vue d’obtenir tel ou tel résultat, c’est-à-dire selon un projet, une pensée, une volonté. La pensée forme donc une unité avec l’activité, elle est cette activité pensée (du moins pour un matérialiste)."

    "Le principe de connaissance qu’on appelle le matérialisme – lequel s’est développé tout au cours d’une longue histoire depuis l’Antiquité – se définit d’abord d’une façon générale, au-delà de toutes ses variantes, en ce qu’il s’oppose à cet autre grand principe qu’est l’idéalisme en affirmant que l’homme est le produit de sa propre activité (autoproduction de l’homme), et non pas d’un Dieu, d’un Destin, d’une Idée, d’une Histoire prédéterminée, ou de quoi que ce soit d’autre que lui-même dans son rapport à la nature qu’il transforme et qui le transforme."

    "La dialectique affirme que les transformations, le mouvement de la chose ou du phénomène selon ses causes internes fait partie de ce qu’est cette chose ou ce phénomène. Ainsi par exemple, le capital n’est pas un état: ses conditions d’existence se modifient constamment, et ce mouvement même, passé aussi bien que futur, fait partie de ce qu’il est."

    "Il faut pour cela réaffirmer d’abord que la réalité sociale est un tout, produit par l’activité pratique des hommes. Marx nomme parfois « praxis » cette activité collective de production de ce tout. Comprendre la praxis, la réalité qu’elle produit (la matière du matérialisme) comme un tout – mais un tout en mouvement – c’est comprendre chaque chose, chaque phénomène, comme une totalité de rapports les uns avec les autres, une totalité de connexions et de transformations réciproques, et non pas linéairement comme un engrenage de causes et d’effets à sens unique."
    -Tom Thomas, Les communistes et le travail théorique aujourd’hui (2008).


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Ven 15 Juin - 14:09, édité 1 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.


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