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    Régis Debray, Prolétariat et nation, le pot de terre contre le pot de fer & autres textes

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 2 Sep - 18:50

    https://liberationirlande.wordpress.com/2013/10/09/regis-debray-proletariat-et-nation-le-pot-de-terre-contre-le-pot-de-fer/

    "Notre objet n’est pas de discuter sur le mode de production communiste, mais laisse moi te dire que cette notion se dégage mal des enfantillages de la pensée utopique. Je veux dire que le communisme comme fin de l’histoire, c’est encore une idée non matérialiste et non dialectique. A entendre comme une idée de la raison pure marxiste. Dans la mesure où elle suppose la fin de la rareté, la disparition de l’Etat, la fin de la division du travail manuel et intellectuel, c’est évidemment ce qu’on appelle une utopie. C’est d’ailleurs pourquoi Marx l’a reprise telle quelle des utopistes et n’a jamais réfléchi dessus sérieusement. C’est aussi pourquoi tout ce qu’annonce la mode de production communiste, c’est l’horizon qui avance avec le marcheur.

    Le dépérissement de l’Etat on sait ce qu’il en est, la fin de la rareté de même. D’ailleurs la rareté en tant que rapport est une donnée permanente de l’histoire : toute rareté est relative, et ce relatif est un absolu en ce sens que l’innovation fabrique sans cesse de la rareté ; la dernière des machines automatisées sera toujours un bien rare par rapport aux générations antérieures, autrement dit, la rareté est constitutive du rapport économique de l’homme aux choses. Par ailleurs, les idées de la disparition du pouvoir, de tout pouvoir séparé de la société, on pourrait facilement démontrer que c’est une idée sans fondement matériel, laissons cela de côté, et revenons donc à la nation.

    Je dis d’ailleurs que l’une des raisons qui démontrent bien le caractère utopique du mode de production communiste, c’est son universalité postulée, autrement dit qu’il postule la disparition des particularités culturelles et nationales. Il s’agit vraiment d’une idée idéaliste qui n’a rien à voir avec la théorie de la contradiction comme moteur permanent de l’histoire. C’est vraiment là un résidu (et peut-être plus qu’un résidu) spéculatif chez Marx ; en tous cas, une idée héritée de l’
    Aufklärung [mot allemand désignant la philosophie des Lumières].

    J’enchaîne sur le deuxième point. Demander si la nation est un invariant qui traverse les modes de production, c’est poser une question piège. Pourquoi ? Parce que la nation est un mode d’existence historiquement déterminé, donc, par là même, elle n’est pas un invariant, mais ce que la nation traduit, ou ce dont la nation est un mode d’existence, c’est un invariant. Autrement dit, il est bien vrai que la nation est une catégorie historique transitoire, surgissant des décombres du féodalisme, etc., qui en tant que mode historiquement déterminé de l’existence sociale, est évidemment variable ; mais en tant que phase d’un déterminant primaire qui est l’organisation culturelle de la collectivité humaine, la nation est un invariant. Elle s’appelait la Cité chez les Grecs, elle commence avec le clan, le lignage et va jusqu’aux nations actuelles, et elle se poursuivra après.

    Bref, si tu veux, j’essaie de remonter un peu en amont. Il ne faut pas s’obséder sur la forme historiquement déterminée de l’Etat-nation, il faut voir de quoi l’Etat-nation est formé. Il est formé d’une organisation naturelle propre à l’Homo Sapiens, par laquelle la vie s’instaure elle-même comme intouchable, c’est-à-dire comme sacrée. La vraie question de la nation c’est la question du sacré. Proposition qui semble a priori spiritualiste. Je constate que dans toutes les déclarations des Etats socialistes actuels, le sol national est défini littéralement comme sacré et le devoir de le défendre est lui aussi défini comme sacré. Une terminologie très étrange… Je constate par exemple que dans le conflit sino-soviétique, les bulletins militaires de 1970 des deux côtés du fleuve Amour comportaient le terme de « sacré ». Le vocabulaire involontairement religieux est présent non seulement en URSS comme en Chine, il est présent à Cuba, en Pologne, partout, en ce qui concerne la notion de territoire national. Etrange… C’est peut-être – tu vas me dire – un résidu automatique d’un vocabulaire suranné, mais je pense qu’il faut aller plus loin : si c’est un lapsus, c’est un lapsus intéressant.

    Petit changement de décor : je crois, si tu veux, qu’il faut situer le phénomène « nation » dans les lois générales qui gouvernent la survie de l’espèce humaine. Cette survie s’opère contre la mort. C’est-à-dire qu’elle s’opère contre l’entropie, contre la dégradation de l’énergie qui affecte aussi bien les systèmes thermiques que les systèmes humains. L’entropie, c’est le chaos, c’est le désordre, qui a deux figure concrètes ou sensibles : le temps comme irréversible, autrement dit le passage de la vie à la mort, comme quelque chose qui ne se remonte pas, et c’est d’autre part, dans l’espace, l’éparpillement, le désordre, qui fait qu’une collectivité se désagrège et revient à son état le plus probable, selon les aléas de la distribution du hasard. Ces deux menaces sont donc la menace du désordre et la menace de la mort. Contre cela, l’espèce humaine a inventé, nécessairement, deux processus de l’anti-mort, qui sont constitutifs de toute société et qui sont par là même un des déterminants primaires ou anthropologiques : premièrement, la délimitation dans le temps, c’est-à-dire l’assignation d’une origine, d’une archê [terme grec signifiant commencement ou principe]. C’est-à-dire qu’on ne remonte pas à l’infini dans la chaîne des causes, en amont : on se fixe une origine qui est le lieu mythique de fondation de la Cité, de la naissance de la Civilisation, de la naissance de l’Ere chrétienne, de l’Hégire musulmane, bref le point d’origine, le point zéro. Point qui permet la répétition dans le rituel, c’est-à-dire la ritualisation de la mémoire, la célébration la commémoration, en un mot, la conduite magique qui permet de vaincre l’irréversibilité du temps.

    Et deuxièmement, le geste instaurateur de toute société humaine, c’est la délimitation dans l’espace d’une enceinte. Et c’est en quoi on retrouve le sacré, qui est le Temple. Qu’est-ce que le Temple étymologiquement. C’est ce que le devin, ou le prêtre antique faisait avec son bâton dans le ciel, c’était la trace qu’il dessinait, qui délimitait un espace sacré, à l’intérieur duquel la divination pouvait opérer. Ce geste fondamental tu le trouves au départ de toute société, en tout cas dans sa mythologie ; mais la présence mythologique est tout de même un indice de quelque chose, la fondation de Rome par exemple. Je parle de Rome parce que c’est très important, puisque c’est peut-être l’universalisme romain, à travers le judéo-christiannisme, qui a contaminé le marxisme d’une certaine conception de l’universalité. En tous cas, je te rappelle comment Rome se fonde : Romulus tue son frère et trace avec sa charrue un sillon – le sillon primordial n’est-ce pas ? – c’est-à-dire, il délimite une frontière sacrée à l’intérieur de laquelle sera assigné le corps même de la ville. C’est ce qu’on appelle le Pomérium. Ceci est la façon dont s’érige un système, c’est-à-dire dont une collectivité s’organise en un système clos. C’est la démarcation, geste fondamental.

    A tel point que Rousseau, je te rappelle, a écrit dans le Discours sur l’inégalité : « le premier homme qui ayant enclos un terrain, s’avisa de dire « ceci est à moi », celui-là fut le fondateur de la société civile ». C’est très intéressant, ça : il dit « de la société civile » et non de l’Etat. Il a compris que c’est l’idée d’enceinte qui était le geste fondateur. Et je te rappelle qu’on peut comparer ceci avec l’importance de l’enceinte dans la thermo-dynamique, c’est-à-dire dans la notion de système en général. Le remontée du fleuve entropique, la remontée du fleuve qui t’amène de l’ordre au désordre, s’instaure par l’enceinte : tu boucles ton entropie et tu vas essayer de retenir le désordre. Autrement dit : c’est contre l’idée d’un chaos fondamental – au sens étymologique, d’éparpillement, sans loi ni organisation – qu’une société humaine advient.

    La nation est située en amont, dans les condition d’existence du système humain en tant que système. Alors il est évident que la nation est ce qui vient après une suite historiquement déterminée de modes d’existence collectifs, qui commence d’abord avec les groupements primaires, clan, lignage, tribu, etc., qui dérive ensuite dans les formations secondaires culturelles, ethnies, peuple et nation. Mais de toute façon, il faut bien voir que dire que la nation est une catégorie historique transitoire est à la fois vrai et faux. En tant que Nation-Etat c’est vrai, mais celle-ci est la modalité d’un invariant primaire qui appartient à la nature humaine – des mots qui ont mauvaise presse. Un invariant aussi primaire que la triade familiale de base.

    Evidemment la famille aussi n’est pas une substance éternelle, intemporelle, etc., d’accord ! Seulement, il se trouve que le Papa, la Maman et le fils c’est un invariant de base. C’est biologique comme on dit. Tu peux passer de la famille patriarcale à la « gens », etc., tu auras toutes les gammes historiques possibles, sur un invariant de base. La nation, c’est un invariant de base. C’est l’invariant de la nécessité d’une formation qui est fermeture, d’un bouclage, qui fait qu’une collectivité devienne organique, organisme, avec des parois, des enceintes. C’est-à-dire, une délimitation entre un dedans et un dehors. La façon dont l’enceinte se trace c’est effectivement quelque chose que les historiens peuvent analyser, mais qui ne doit jamais faire oublier que toute identité est différence, toute identification est différenciation ; et qu’il n’y aura jamais d’identité culturelle pour les individus sociaux que par distinction et opposition à un voisinage, par tracé d’une démarcation
    ."

    "Ma position à l’égard des devises, emblèmes et mentalités nationales est tout à fait contraire aux normes soi-disant révolutionnaires, car pour moi la révolution ne pourra triompher en France que lorsqu’elle reprendra à son compte l’héritage national. C’est seulement en s’inscrivant dans le droit fil de cette histoire nationale singulière qu’on peut rompre le fil. C’est l’éternelle dialectique entre la continuité et la rupture : il n’y a de rupture possible que lorsqu’on assume la continuité. Je constate d’ailleurs, à ma surprise, que tous les révolutionnaires que j’ai connus étaient des patriotes fougueux, que leur internationalisme était généralement un messianisme national, et que à Cuba et au Vietnam, être révolutionnaire – et pas seulement maintenant, puisque l’Etat ouvrier existe, mais aussi avant – c’est être nationaliste.

    Quand on fait partie d’une nation dominante comme nous, est-ce qu’on doit liquider tout l’héritage national ou doit-on liquider seulement ce qu’il y a de dominateur et d’impérialiste dans cet héritage ? Je pense qu’il faut liquider le négatif et prendre en charge le positif, qui est pour nous, en France, extraordinairement fécond, puisque nous avons eu la chance d’avoir une révolution qu’on méprise sous le nom de national-démocrate, mais fait tout le sel de ce pays et de son histoire. Quand on a la chance d’avoir derrière soi Valmy, Saint-Just, la Commune de Paris et la Résistance, vraiment on est en position de force. Quand on a la chance d’avoir une classe dominante qui par nature préfère Hitler au front populaire, qui par nature est alliée à l’étranger, eh bien, on en profite !

    Et on en profite non par cynisme ou par opportunisme, on en profite parce que les intérêts de la nation coïncident avec les intérêts de la révolution. Après tout, merde, la Marseillaise est un chant révolutionnaire et je l’ai entendue chanter en Bolivie par des ouvriers ; et l’Internationale est un chant français, qu a été écrit par Eugène Pottier, et je suis très content en tant que Français que sur la Place Rouge de Moscou et la Place Tien-An-Men de Pékin des millions de voix reprennent ce qui a été l’invention d’un artisan français en 1871 ; Pour moi, c’est avec allergie et une incompréhension stupéfaite que je reste devant ce que nos révolutionnaires appellent l’internationalisme, qui consiste généralement à prendre en compte le nationalisme des autres, c’est-à-dire soit le nationalisme chinois, déguisé sous le nom de maoïsme, soit le nationalisme des pays coloniaux, algérien, cubain, vietnamien et de ne pas prendre en compte la racine nationale et populaire dont nous sommes le produit.

    Autrement dit, il n’y a aucune contradiction de principe et de fait entre drapeau rouge et drapeau tricolore ; je m’inscris dans le droit fil du national-communisme. Je constate d’ailleurs que partout où le communisme veut dire quelque chose, il est national-communisme, que ce soit en Yougoslavie en Chine ou à Cuba. C’est en revendiquant l’héritage de Sun Yat-sen, lequel revendiquait l’héritage des Taïpings, que Mao Tsé-toung s’est imposé face aux Japonais, c’est en revendiquant l’héritage de Marti que Fidel est devenu ce qu’il est. Je ne sais pas ce que c’est qu’être révolutionnaire en France aujourd’hui, mais s’il émerge un jour une grande figure de révolutionnaire, cette figure assumera et revendiquera l’héritage de tous les grands héros nationaux français. C’est une banalité triviale, qu’il faut dire parce qu’il y a un dépérissement évident du sentiment national en France, qui est très apparent, mais il ne faut pas se laisser prendre à cette apparence. Et je pense que ce n’est pas seulement l’opposition entre nation dominante et dominée qui doit nous guider à ce sujet ; dans l’héritage national d’une nation dominante, il y a des éléments dominés, il y a des traces des dominés antérieurs qu’il s’agit de reprendre. Il est évident que Pétain, cela ne nous concerne pas, mais Jean Moulin nous concerne.
    "
    -Régis Debray, Entretien avec Carlos Rossi, Critique Communiste [revue théorique de la LCR], 1976.

    "Plus l’activité politique s’est délestée de ses vieux accents messianiques et même de tout grand dessein, plus la promesse religieuse a retrouvé ses vieux appétits politiques."
    -Régis Debray, L’année … vue par la philosophie, Les Nouveaux chemins de la connaissance, France Culture, le 5 février 2016.

    "L'homme est un être de transmission, c'est-à-dire qu'aucune génération ne peut prétendre à elle seule être toute l'humanité, contrairement à l'animal ; une abeille au temps de Virgile et une abeille au temps de Chirac, elle est la même, l'homme n'est pas le même. Donc, il se transmet. Il thésaurise, il cumule et il transmet. En ce sens, l'homme est l'animal qui a une histoire."

    "Quant on parle contre les Lumières, je me braque, mais quand on les exalte, je me méfis, parce qu'elles me semblent très incomplètes et j'aimerais que les Lumières ne laissent pas dans l'ombre, disons, toutes les choses souterraines qui travaillent les hommes."
    -Régis Debray, Entretien avec Alain Finkielkraut, Émission "Répliques", France-Culture, 1er avril 2006.

    "La nostalgie est le sentiment le plus révolutionnaire qui soit. Toutes les révolutions ont été faite au nom d'un passé à retrouver, à restaurer ; c'est une constante."
    -Régis Debray, "Nous sommes tous devenus Américains !", Entretien avec Natacha Polony, 31 mai 2017.


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 28 Sep - 19:34

    https://fr.wikipedia.org/wiki/R%C3%A9gis_Debray

    "Notre République ne se proclamerait pas « une et indivisible » si elle ne gardait une vague hantise des empiétements et morcellements passés."

    "Vingt-sept mille kilomètres de frontières nouvelles ont été tracés depuis 1991, spécialement en Europe et en Eurasie. Dix mille autres de murs, barrières et clôtures sophistiquées sont programmés pour les prochaines années. Entre 2009 et 2010, le géopoliticien Michel Foucher a pu dénombrer vingt-six cas de conflits frontaliers graves entre États. Le réel, c’est ce qui nous résiste et nargue nos plans sur la comète."

    "Comment faire souche ? Comment mettre de l’ordre dans le chaos ? Configurer un site à partir d’un terrain vague ? En traçant une ligne. En séparant un dedans d’un dehors. L’autorisé de l’interdit. La sorcellerie de la frontière est sans âge parce qu’il n’y a pas trente-six façons de transmuer un tas en tout. Et nos légendes fondatrices, Ancien Testament, Iliade ou Énéide, l’énoncent tout de go, ce geste inaugural et déplaisant de démarcation. Politiquement incorrect, moralement antipathique, mais inévitable pour échapper au pur hasard. C’est ainsi que l’Être suprême, scellé dans un tétragramme imprononçable, a mis fin au tohu-bohu : « Dieu sépara la lumière de la ténèbre : premier jour. Et il sépara les eaux d’avec les eaux : deuxième jour. Que les eaux inférieures au ciel s’amassent en un seul lieu. Dieu appela “terre” le continent ; il appela “mer” l’amas des eaux. Dieu vit que cela était bon » (Gn, I). Pour extraire un cosmos de la soupe primitive, d’un coup de foudre ou de bistouri, le bon Dieu disjoint le conjoint — en vrai petit diable (le diviseur, en grec)."

    "Ainsi de Rome, la Ville des villes. Premier acte : Romulus prend un soc de charrue et trace le pomerium, délimitation sacrale et inviolable du Palatin. Son frère Remus le payera de sa vie, puisqu’il sera tué en sautant par-dessus. Ainsi de nos racines. « Sacré », en français, vient du latin sancire : délimiter, entourer, interdire. Sanctuaire également. Le latin templum (l’espace circonscrit dans les airs par le bâton de l’augure) renvoie au grec temnein, qui veut dire découper. Ce qui se tient devant l’enceinte réservée au culte est le pro-fanum, le profane — stigmate spatial, qui en annonçait d’autres. C’est par la frontière, on le voit, que le politique rejoint le religieux, et l’actuel, l’immémorial."

    "On profane une tombe quand on l’ouvre, un sanctuaire quand on le force. L’idée de séparation, qui sert de point commun aux étymologies —  la racine q en hébreu (qadosh) ou h en arabe (haram) —, s’atteste dans notre architecture, civile et religieuse, où le sacro-saint est toujours à couvert, à part ou au plus secret."

    "La plupart des peuples —  je parle de ceux qui gardent leur âme, ou leur mordant, c’est la même chose — entretiennent avec leurs limites un rapport émotionnel et quasiment sacré. Enlevons à ce dernier mot sa trouble nébulosité. Donnons congé à l’ineffable et à l’insondable. Chaussons nos lunettes. Le sacré, c’est du tangible et du solide. C’est fait en dur parce que fait pour durer. Visible à l’œil nu, sensible au pied comme à la main. Cela, laïc ou religieux — panthéon, cathédrale ou mausolée —, se marque dès l’abord par le degré, la palissade, la balustrade, l’emmarchement, le péristyle, le porche, la courette, le garde-corps. Dans l’entassement urbain, le lieu sacré — dont votre palais impérial, au centre de Tokyo, avec ses douves et ses murailles, est le parfait exemple —  déjoue la promiscuité du profane par un parvis, une esplanade ou un portail, un vide intermédiaire et protecteur. Aménagement de l’espace et développement durable ne font qu’un. Double rôle de ce manchon : isoler, comme le jour férié fait le départ entre le banal et l’extraordinaire, et concentrer, sur un lieu exhaussé, les regards et les rêves. Façon de contrer l’usure du temps, afin que notre nous n’aille pas à vau-l’eau."

    "Une sacralisation en appelle à la vie. C’est l’acte réflexe d’un instinct de conservation face au risque d’impermanence. Ce qui le rend intraitable et paradoxalement meurtrier dès qu’il prend possession d’une lutte politique. N’étant pas de l’ordre du quantitatif, et donc du négociable, le sacré suscite la montée aux extrêmes. Quand une communauté se bat pour sauver sa peau — mur, mosquée ou tombeau de l’ancêtre —, elle ne lésine pas sur les moyens : la lutte est à mort, car l’enjeu n’est plus ce qu’elle a mais ce qu’elle est. Sacraliser, quel intérêt aujourd’hui quand tout semble désacralisé, la religion y compris ? Mettre un stock de mémoire à l’abri. Sauvegarder l’exception d’un lieu et, à travers lui, la singularité d’un peuple. Enfoncer un coin d’inéchangeable dans la société de l’interchangeable, une forme intemporelle dans un temps volatil, du sans-prix dans le tout-marchandise. La sacralité accordée au corps humain l’empêche de devenir une chose, un produit comme un autre."

    "Le pourtour ampute, certes, mais pour mieux incruster, et ce qu’un moi (ou un nous) perd en superficie, il le gagne en durée. Aussi est-il normal de protéger le circonscrit qui nous protège — et nous prolonge. La perpétuation d’une personne, collective ou individuelle, se paye d’une sage humiliation : celle de ne pas être partout chez elle."

    "Le mur interdit le passage ; la frontière le régule. Dire d’une frontière qu’elle est une passoire, c’est lui rendre son dû : elle est là pour filtrer."

    "Pas de communauté qui n’affiche ses insignes d’appartenance comme autant de porte-bonheur quand le pronostic vital est engagé, quand un colon ou un envahisseur veut la défigurer ou la dissoudre."

    "Qu’il soit utile de mettre le monde en réseau ne signifie pas que l’on puisse habiter ce réseau comme un monde."

    "Le « ludion désancré » ne voulait plus de démarcation ; il a la ségrégation. Entre allogènes et autochtones. Entre gated communities et bidonvilles. Entre États-Uniens et Mexicains. Entre Espagnols et Maghrébins. Entre les gens de Neuilly et ceux d’Aubervilliers. [...] Nos prévisionnistes n’avaient pas prévu que le déclin des patries et des guerres à l’ancienne relancerait autrement le besoin de fierté et de fusion collectives. Nombreuses sont les hystéries de conversion. Le sport de compétition est la plus signalée. L’équipe nationale de foot est un honorable substitut à l’armée d’antan. Elle sert de garde-frontière aux républiques ballonnières, héroïsée ou accusée selon qu’elle se laisse enfoncer, ou non. Il y a aussi, là où la sève n’a pas séché, la religion."

    "Quand on ne sait plus qui l’on est, on est mal avec tout le monde — et d’abord avec soi-même."

    "Rien ne montre qu’une rupture se soit produite qui ait transformé radicalement les forces profondes auxquelles obéit le regroupement humain."

    "L’impossibilité qu’a un agrégat quelconque de s’ériger en une communauté définie sans recourir à un extra convoque à son bord la sainte et le héros : opération par laquelle une population se mue en un peuple. L’économiste, le sociologue, le démographe traitent de la première, scientifiquement, et c’est heureux. Un peuple, en revanche, c’est une affaire à la fois plus sulfureuse et plus fantasque : une question de mythes et de formes. Sont demandées une légende et une carte. Des ancêtres et des ennemis. Un peuple, c’est une population, plus des contours et des conteurs."

    "La frontière a mauvaise presse : elle défend les contrepouvoirs. N’attendons pas des pouvoirs établis, et en position de force, qu’ils fassent sa promo. Ni que ces passe-muraille que sont évadés fiscaux, membres de la jet-set, stars du ballon rond, trafiquants de main-d’œuvre, conférenciers à 50 000  dollars, multinationales adeptes des prix de transfert déclarent leur amour à ce qui leur fait barrage. Dans la monotonie du monnayable (l’argent, c’est le plus ou le moins du même), grandit l’aspiration à de l’incommensurable. À de l’incomparable. Du réfractaire. Pour qu’on puisse à nouveau distinguer entre le vrai et le toc. Là est d’ailleurs le bouclier des humbles, contre l’ultra-rapide, l’insaisissable et l’omniprésent. Ce sont les dépossédés qui ont intérêt à la démarcation franche et nette. Leur seul actif est leur territoire, et la frontière, leur principale source de revenus (plus pauvre un pays, plus dépendant est-il de ses taxes douanières). La frontière rend égales (tant soit peu) des puissances inégales."

    "Le « devoir d’ingérence » est devenu l’eau de rose dont se parfume un empire d’Occident vieillissant. Il ne s’estime plus tenu de déclarer la guerre pour la faire et se moque du droit des gens en tant que de besoin, puisque son droit à lui vaut pour tous, la loi internationale ne valant pas pour lui. Tout allogène est un acolyte — ou un client — en puissance. Et l’outrecuidant de s’emmêler les pinceaux urbi et orbi, dans un méli-mélo entre soldats et mercenaires, guerre préventive et guerre de légitime défense, ingérence unilatérale et assistance collectivement délibérée, entre une alliance et une hégémonie. Budapest, Prague, Kaboul ; Viêtnam, Irak, Afghanistan encore : hier comme aujourd’hui, le malheur des impériaux, qui les mène à leur perte, est de tenir les frontières pour qualité négligeable.
    Il en faut de bonnes, c’est vrai, pour faire de bons voisins.
    "

    "Aimé Césaire estimait qu’on pouvait se perdre « par ségrégation murée dans le particulier et par dilution dans l’universel ». De ces deux suicides, le second est aujourd’hui le plus tentant, et le mieux rémunéré. Tout est fait pour nous convaincre de nous rendre au mainstream, de rentrer dans le rang, d’imiter le successful. Ce n’est pourtant pas en étant moins japonais que vous avez gagné plus de parts de marché. Nous, Européens, aurions tout avantage à nous souvenir d’Héraclite, qui enseigne comment lancer sa flèche : en appliquant à la corde et à l’arc des forces de sens contraire. Quand tout pousse au global, tirer vers le local, cela fait équilibre."
    -Régis Debray, Éloge des frontières, Paris, Gallimard, 2010, 90 pages.




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    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.


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