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    C. B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Date d'inscription : 12/08/2013
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    C. B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif Empty C. B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif

    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 22 Sep - 16:34

    "La doctrine démocratique et libérale de l'Etat attend encore des fondements théoriques solides." (p.15)

    "[Le XVIIème siècle anglais] est en effet l'époque où, à travers une lutte prolongée au Parlement, une guerre civile, une série d'expériences républicaines, une restauration de la monarchie et, enfin, une révolution constitutionnelle, se sont élaborés tous les principes qui, plus tard, allaient servir de fondements à la démocratie libérale. Qu'ils aient connu, au XVIIème siècle, des fortunes diverses, ne saurait dissimuler l'importance de la croyance nouvelle à la valeur et aux droits de l'individu, qui a tout à la fois nourri la lutte pratique et inspiré ses justifications théoriques.
    L'individualisme du XVIIème a sapé la tradition chrétienne de la loi naturelle. On peut le déplorer ou se féliciter de voir, grâce à lui, s'ouvrir de nouvelles perspectives de liberté et de progrès, mais on ne peut en contester l'importance. De même, il est indéniable que l'individualisme a profondément marqué toute la tradition libérale ultérieure. En tant que principe fondamental, il date au moins de Hobbes
    ." (p.15-16)

    "Difficulté essentielle qui apparaît aux origines mêmes de l'individualisme du XVIIe siècle: celui-ci est en effet l'affirmation d'une propriété, il est essentiellement possessif. Nous désignons ainsi la tendance à considérer que l'individu n'est nullement redevable à la société de sa propre personne ou de ses capacités, dont il est au contraire, par essence, le propriétaire exclusif." (p.18)

    "Ce que nous entendons ici par interprétation historique n'a rien à voir avec les intentions d'un auteur. Interpréter historiquement une œuvre, c'est étudier historiquement le contenu probable des présupposés non énoncés ou confusément formulés qu'une théorie recèle ou implique nécessairement. Nous ne voyons pas pourquoi ce type de recherche n'aurait pas droit de cité en philosophie." (p.35)

    "L'état de nature chez Hobbes est une hypothèse logique et non historique: on l'admet généralement. C'est "une déduction faite à partir des passions" ; il évoque "le genre de vie là où n'existe aucune puissance commune à craindre". Hobbes ne prétend pas que l'Etat imparfaitement souverain qui existe résulte d'un accord conclu jadis entre des hommes placés dans l'état de nature. Bien au contraire. Il pense que cet état de nature n'a jamais existé d'une façon générale dans le monde entier (bien qu'il croie en voir quelque chose d'approchant chez "les sauvages de nombreux endroits de l'Amérique") ; et il affirme clairement que la plupart des Etats souverains existants n'ont pas pour origine un contrat mais la conquête: "les Etats sont rares, dont les commencements peuvent, en conséquence, être justifiés". Il ne prétend pas non plus qu'un Etat parfait, totalement souverain, ne puisse être institué que par un accord conclu dans l'état de nature. Cela n'aurait pas eu grand sens: il écrit en effet pour convaincre des hommes qui vivent dans des Etats partiellement souverains (c'est-à-dire, par définition, tout le contraire de l'état de nature), qu'ils peuvent et doivent reconnaître une totale obligation envers leur souverain et passer, de la sorte, dans un Etat pleinement souverain." (p.44)

    "On a souvent considéré, semble-t-il, que, puisque l'état de nature n'est pas une hypothèse historique, il doit s'agir d'une hypothèse logique que Hobbes n'a pu énoncer qu'en faisant abstraction de la nature sociale de l'homme, acquise historiquement. Puisqu'il est admis qu'il n'est pas question chez Hobbes de l'homme primitif, c'est donc de l'homme naturel qu'il parle par opposition à l'homme civilisé. Mais cette conclusion ne résiste pas à l'analyse. L'état de nature est pour Hobbes une condition logique préalable à l'établissement d'une société civile parfaite, c'est-à-dire pleinement souveraine ; la conclusion qu'il tire de l'état de nature, c'est la nécessité pour tous les hommes de renoncer à l'Etat imparfait qu'ils connaissent à l'époque, et d'admettre à sa place un Etat pleinement souverain. C'est même ce qui lui permet de mettre à profit ce qu'il sait de la nature historiquement déterminée de l'homme dans les sociétés civiles existantes pour en déduire l'état de nature. Sa "déduction faite à partir des passions" peut dès lors être tirée de l'examen des passions des hommes tels qu'ils existent réellement, tels qu'ils ont été façonnés par un mode de vie civilisé. L'état de nature définit la conduite virtuelle que les hommes, tels qu'ils sont aujourd'hui, avec leurs désirs d'hommes civilisés, adopteraient si l'on n'assurait plus (même imparfaitement comme dans la société du XVIIème) le respect de la loi et des contrats. Pour y arriver, Hobbes a fait abstraction de la loi, mais nullement de la conduite et des désirs acquis par les hommes vivant en société." (p.46-47)

    "L'état de nature chez Hobbes, c'est l'état social actuel moins son souverain imparfait." (p.49)

    "Les hommes menacés de sombrer dans l'état de guerre en l'absence d'un pouvoir commun sont des êtres civilisés, qui ont le désir civilisé d'une vie confortable, et des goûts civilisés qui leur permettent d'éprouver le sentiment de leur supériorité: du même coup, il sera impossible de considérer l'état de nature chez Hobbes comme une évocation de l'homme primitif ou de l'homme abstrait." (p.58)

    "[Hobbes] emprunte à Galilée sa méthode analytico-synthétique qu'il admire tant: or, cette méthode consiste à décomposer la société existante en ses éléments premiers et à en opérer ensuite la synthèse logique." (p.60)

    "On risque moins de trahir ses intentions si l'on considère le désir d'accroître son pouvoir et d'assurer sa préséance, qui lui paraît caractériser tous les hommes vivant en société (et dans l'état de nature également), comme un désir inné chez certains, comme un comportement acquis chez d'autres." (p.83)

    "Dans l'état de nature règne une lutte permanente de tous contre tous. Pour démontrer, comme Hobbes essaie de le faire dans son analyse de l'estimation et de l'honneur, que la même chose se produit dans la société, il faut s'appuyer sur un autre présupposé, d'ordre social celui-là. Il faut postuler, au minimum, un modèle de société qui permette à chacun de violer les pouvoirs naturels de tous, et dans laquelle chacun puisse constamment chercher à s'approprier une partie des pouvoirs d'autrui.
    Aucune société ne saurait tolérer que cela se fasse par la violence individuelle, car si une telle violence régnait constamment entre tous les individus qui la composent, il n'y aurait pas de société, en tout cas pas de société civilisée. Or Hobbes découvre que l'effort constant pour accroître son pouvoir sur autrui constitue le comportement réel des hommes qui vivent dans des sociétés civilisées. Sa description du marché du pouvoir, son analyse de l'estimation et de l'honneur, qu'il rattache au pouvoir, s'appliquent aux sociétés de son temps. Les multiples façons de priser ou de mépriser qui permettent à l'homme de manifester, de confirmer ou d'acquérir valeur et pouvoir, Hobbes les analyse dans le contexte de la société civile, même s'il en attribue aussi certaines à l'état de nature: les unes sont, dit-il "naturelles, et elles le sont aussi bien dans le cadre de l'Etat qu'en l'absence d'Etat", les autres ne se rencontrent (et ne sont concevables) que dans les Etats constitués. Puisque ce comportement nécessaire est, pour Hobbes, le comportement d'hommes vivant en société, il faut de toute évidence qu'il présuppose un type de société offrant aux hommes des moyens pacifiques, non violents, d'accroître constamment, et sans détruire la société, leur pouvoir sur autrui
    ." (p.84-85)

    "Par "société de marché généralisé", nous entendons une société où, contrairement à ce qui se passe dans celles qui se fondent sur la coutume ou le statut, il n'existe pas de répartition autoritaire du travail et des récompenses, et où, à l'opposé de ce qui se produit dans une société de producteurs indépendants n'échangeant sur le marché que leurs produits, il existe, à côté du marché des produits, un marché du travail. S'il fallait donner un critère unique de la société de marché généralisé, nous dirions que le travail y est une marchandise: l'énergie d'un individu et ses aptitudes lui appartiennent en propre, mais au lieu d'être considérées comme parties intégrantes de sa personne, elles sont tenues pour des biens qu'il possède et dont, par conséquent, il est libre de disposer à sa guise, notamment en les cédant à autrui contre paiement. C'est pour souligner ce trait distinctif que nous avons employé, pour désigner ce modèle, l'expression "société de marché généralisé"." (p.88)

    "La notion de société de marché généralisé n'est ni nouvelle ni arbitraire. Elle est, de toute évidence, analogue aux concepts de société bourgeoise ou de société capitaliste, qu'à la suite de Marx, de Weber, de Sombart et de bien d'autres, ont utilisés tous ceux qui ont vu dans l'existence d'un marché du travail le critère essentiel du capitalisme." (p.89)

    "En l'absence de toute répartition et de toute détermination autoritaires du travail et des rétributions, le marché, répondant à un nombre infini de décisions individuelles, fixe le prix de toute chose et conditionne par là même les décisions individuelles. Le marché constitue donc le mécanisme grâce auquel les prix sont déterminés par les décisions que prennent les individus concernant l'utilisation des énergies et le choix des utilités, décisions qui sont à leur tour déterminées par ces prix." (p.99)

    "En passant de la société de marché simple (où chacun possède des moyens de production, qu'il s'agisse de la terre ou de matières premières) à celle de marché généralisée, ce que certains perdent, c'est le libre accès aux moyens permettant de transformer leur force de travail en travail productif. Cette perte les contraint à vendre sans cesse ce qui leur reste de pouvoir à ceux qui possèdent terres et capitaux, et à accepter en retour un salaire qui permet aux propriétaires de la terre et du capital de s'approprier une partie du produit de leur travail." (p.102)

    "[Pour Hobbes] le seul critère de la valeur d'une chose est son prix sur le marché." (p.112)

    "Parmi toutes les raisons qu'il avance, dans Behemoth, pour expliquer l'abandon du roi et le début de la Guerre civile, on trouve celle-ci: le "peuple en général" (par quoi il entend les gens qui possèdent au moins quelque chose, car "parmi les gens du commun, bien peu se souciaient des parties en présence: l'appât du gain ou de la rapine eût suffi à les faire presque tous passer dans n'importe quel camp") s'est mis à croire que tout individu "était tellement maître de ce qu'il pouvait posséder, qu'on n'avait pas le droit de l'en déposséder sans son consentement, même sous prétexte de sécurité publique". Hobbes saisit très bien que cette croyance est totalement étrangère à la conception féodale de la propriété qui prévalait naguère ; s'il la rend responsable de la Guerre civile, c'est qu'elle s'est tellement répandue qu'on peut légitimement lui attribuer une influence décisive dans les troubles de l'époque. Il fait aussi remarquer que, pour ces hommes attachés à cette nouveauté que constitue la notion d'un droit inconditionnel de propriété individuelle, les ordres anciens ne sont que des moyens qu'ils utilisent pour favoriser leurs nouveaux desseins: "Le titre de Roi, pensaient-ils, n'était que l'honneur le plus élevé, et ceux de gentilhomme, chevalier, baron, comte et duc, qu'autant de degrés permettant de s'y élever avec l'aide de la richesse".
    Hobbes attribue la Guerre civile à la force nouvelle que manifestent la morale du marché et la richesse née du marché. Cette guerre lui paraît être une tentative pour détruire l'ancienne constitution et la remplacer par une nouvelle qui soit plus favorable aux nouveaux intérêts qui s'affrontent sur le marché. Les ennemis du roi, dit-il, "qui prétendaient réclamer l'allègement des impôts pour le peuple, et tant d'autres mesures spécieuses, tenaient les cordons de la bourse de la cité de Londres, et la plupart des autres cités et municipalités d'Angleterre, et, en outre, celle de maints particuliers".
    Le peuple, quant à lui, est entraîné dans le mouvement sous l'effet des nouvelles doctrines religieuses (dont l'une des plus importantes, la presbytérienne, fut bien accueillie pour la raison, entre autres, qu'elle "ne fulminait pas contre les vices lucratifs des commerçants et des artisans […] au grand soulagement de l'ensemble des citoyens et des habitants des bougs") et de sa croyance nouvelle au droit inconditionnel de propriété. Que le peuple ait été séduit de la sorte, que les marchands aient disposé de l'argent nécessaire à l'entretien d'une armée, ce sont là, pour Hobbes, deux considérations qui suffisent à expliquer la Guerre civile.
    " (p.114-116)

    "Hobbes ne voit pas pourquoi […] un principe d'obligation transcendant l'intérêt personnel serait plus solide, et plus largement accepté, que celui qui se fonde sur lui." (p.127)

    "Hobbes postule une double égalité entre les hommes: l'égalité des capacités et un espoir égal pour tous de satisfaire leurs besoins. D'où une égalité des droits redoublée. La première égalité, Hobbes considère que l'expérience et l'observation suffisent à la prouver. Certes, les aptitudes respectives des hommes ne sont pas tout à fait égales, mais elles le sont en ce sens que l'homme le plus faible peut aisément tuer l'homme le plus fort, ce qui implique l'égalité morale de tous les hommes." (p.129)

    "Hobbes ouvre à la philosophie une voie radicalement nouvelle. Le droit n'a plus à être importé: il n'est pas transcendant au fait, il lui est immanent." (p.133)

    "Hobbes est le premier penseur qui ait été capable de se passer de postulats théologiques ou téléologiques." (p.152)

    "S'il a aussi bien saisi que nous le prétendons les rapports essentiels qui caractérisent la société de son temps, et s'il en a tiré toutes les conséquences logiques, comment se fait-il que ses conclusions n'aient pas même été acceptées par les hommes de la classe ascendante au milieu du XVIIe siècle et, plus tard, par tous ceux qui se sont réjouis de la généralisation, dans la société anglaise, des rapports fondés sur le marché ? Le fait qu'au XVIIe siècle ni les royalistes, ni les parlementaires, ni les tenants de la tradition, ni les républicains radicaux, ni les Whigs ni les Tories n'ont réussi à diriger ses théories. Parmi ses critiques les plus acharnés, nombreux sont ceux qui rejettent tout à la fois ses prémisses et ses conclusions. Mais même ceux qui, à peu de chose près, souscrivent à son analyse de la nature humaine et tiennent, comme lui, la société pour un marché -au nombre desquels il faut ranger Harrington et même Locke- repoussent ses conclusions en ce qu'elles ont d'extrême." (p.157)

    "Négligeant la division en classes et la cohésion de classe, Hobbes ne fait pas sa place à un souverain lié à une classe. Or c'est là le type de gouvernement qui s'accorde le mieux avec le modèle qu'il élabore. Ceux qui possèdent des biens substantiels ont besoin d'un Etat souverain pour sanctionner le droit de propriété. Ils doivent donc autoriser un corps souverain à faire tout ce qui est nécessaire au maintien de ce droit, et ce corps souverain doit avoir le droit de décider des mesures qui s'imposent. Mais il n'est nullement indispensable qu'ils renoncent à leur droit, ou à leur pouvoir, de choisir les personnes qui seront membres de ce corps souverain. Et puisqu'il n'est nullement indispensable qu'ils le fassent, en tant qu'êtres doués de raison ils ne peuvent pas le faire. Ils n'ont pas besoin de le faire parce que, propriétaires de biens substantiels, ils sont capables d'assez de cohésion pour qu'on puisse leur laisser le choix périodique des membres du souverain sans que cela implique à chaque fois que toute l'autorité politique se fragmente en un nombre incalculable de volontés antagonistes." (p.162)

    "Pendant toute la période qui va des premières précisions données, au cours des débats de Putney, sur la portée du suffrage envisagée, au dernier manifeste du mouvement animé par les Niveleurs, ceux-ci n'ont cessé d'exclure systématiquement de leurs propositions de suffrage deux catégories importantes de citoyens: les serviteurs et les indigents." (p.183-184)

    "Dans le fameux débat de Putney du 29 octobre 1647, portant sur la clause de la première version de l'Accord du Peuple qui a trait au droit de vote, l'un des porte-parole des Niveleurs, Petty, en réponse à une question de Cromwell, explique "la raison pour laquelle nous exclurions apprentis, serviteurs et indigents"." (p.184)

    "Ne pas signaler ces restrictions, c'est donner à penser que les Niveleurs réclamaient le suffrage universel masculin. Or cela est faux. Mentionner quelques cas où ils excluent du suffrage serviteurs et indigents, sans poser le problème de la cohérence de leurs revendications, c'est laisser entendre à ceux de nos contemporains qu'une telle restriction ne saurait laisser indifférents, que les classes exclues étaient numériquement insignifiantes. Or, ici encore, la réalité est bien différente." (p.187)

    "Les discussions qui ont eu lieu entre les Niveleurs et leurs adversaires du Parlement ou de l'armée ont porté, apparemment ou en fait, sur quatre type de suffrages, qui peuvent se caractériser de la manière suivante:
    A. Le suffrage limité aux francs-tenanciers jouissant d'un revenu annuel d'au moins 40 shillings et aux bourgeois des corporations urbaines. C'est le suffrage dont Cromwell et Ireton se sont constamment faits les avocats, et que les Niveleurs n'ont cessé d'attaquer. Nous le nommons
    suffrage des propriétaires (freeholder franchise). A l'époque, il écarte du droit de vote les fermiers censiers (copyholders) et les affermataires (leaseholders), tous les artisans, commerçants et négociants qui ne sont ni propriétaires fonciers ni bourgeois d'une corporation, et, enfin, tous les domestiques et tous les indigents.
    C'est le suffrage qu'a établi Henri VI en 1430 (par le statut 8 Henri VI, c. 7) et qui est encore en vigueur au XVIIe siècle
    ." (p.190-191)

    "Dans les années 1640, ce suffrage concerne environ 212 000 citoyens." (p.193)

    "B. Le suffrage limité à tous les propriétaires ou locataires immobiliers du sexe masculin normalement assujettis à la taxe des pauvres. Il exclut du droit de vote indigent et serviteurs. […] C'est le suffrage que propose la deuxième version de l'Accord du Peuple. Il se retrouve tel quel dans l'Accord des Officiers du 20 janvier 1649. Nous l'appellerons suffrage des contribuables (ratepayer franchise). Il concerne environ 375 000 citoyens.
    C. Le suffrage pour tous les hommes, à l'exception des serviteurs et des indigents. C'est le suffrage que les Niveleurs réclament à Putney et qu'ils reprennent, avec de légères modifications, dans toutes leurs propositions suivantes (le deuxième
    Accord excepté). C'est celui que nous nommons suffrage des non-salariés (non-servant franchise). Il concerne environ 417 000 citoyens." (p.194)

    "D. Le suffrage pour tous les hommes, ou plutôt pour tous ceux qui ne sont coupables ni de délits ni de crimes. C'est celui qu'on peut, à proprement parler, qualifier de suffrage universel masculin (manhood franchise). Il arrive aux Niveleurs de le réclamer, en apparence tout au moins, avant et pendant les débats de Putney. Ce suffrage concerne environ 1 170 000 citoyens, avant déduction des criminels et des délinquants dont le nombre est difficile à calculer." (p.196)

    "Les Niveleurs veulent créer un corps électoral deux fois plus important que celui auquel songent leurs adversaires." (p.199)

    "La préoccupation constante des Niveleurs, c'est de faire triompher deux principes qui sont pour eux essentiels: la souveraineté du peuple qui ne fait que déléguer ses pouvoirs au Parlement à titre judiciaire, et la limitation des pouvoirs du Parlement, qui ne sauraient jamais servir à restreindre les libertés individuelles, qu'elles soient d'ordre civil, économique ou religieux." (p.203)

    "La ligne de démarcation, que les Niveleurs tracent entre les hommes libres et ceux qui ne le sont pas, n'est pas celle qui sépare la richesse de la pauvreté, mais celle qui permet de distinguer entre dépendance et indépendance." (p.225)

    "En affirmant que le droit de propriété individuel constitue un droit naturel, antérieur à l'établissement d'un gouvernement, les Niveleurs n'ont pas recours à un argument de circonstance […] [Il leur sert] à revendiquer les libertés civiles et religieuses, et à exiger que l'exercice du pouvoir soit fondé sur le consentement des gouvernés. Leur postulat fondamental est le suivant: tout homme est naturellement propriétaire de sa propre personne.
    C'est dans certains tracts d'Overton que ce postulat se trouve énoncé de la manière la plus frappante. Dans son pamphlet du 12 octobre 1646,
    Une flèche visant tous les tyrants (An Arrow against all Tyrants), où il développe une thèse énoncée par Lilburne quelques mois auparavant, et à nouveau dans son Appel de juillet 1647, Overton expose une théorie du droit naturel qui aura, plus tard, un prodigieux retentissement. Il considère que les droits civils et politiques découlent du droit naturel, qui découle lui-même de ce que tout homme est naturellement propriétaire de sa propre personne, cette propriété de soi-même découlant de la nature instinctive de l'homme telle que Dieu l'a créée." (pp.233-234)

    "De Locke, voici [déjà chez Overton] la thèse centrale: la seule autorité politique légitime est celle qui provient d'une délégation de pouvoir consentie par les individus ; personne n'ayant le droit de se faire du mal, personne ne peut non plus transmettre ce droit à autrui." (p.237)

    "Les droits économiques que les Niveleurs réclament se déduisent des mêmes postulats. Dans ce domaine, l'essentiel c'est, bien entendu, le droit pour tout individu de posséder des biens et des terres, par quoi il faut entendre aussi le droit, pour lui, de les acquérir par le libre exercice de ses forces et de ses facultés. La liberté d'acheter, de vendre, de produire, de commercer, sans licence, sans monopole et sans règlements ou fiscalité arbitraires, qu'exigent les Niveleurs n'est que le corollaire évident de ce principe." (p.240)

    "Sans fonds de roulement, pas d'indépendance, pas de liberté. Les Niveleurs le savent fort bien, puisqu'ils en font l'expérience quotidienne. Pourtant, ils ne le disent jamais explicitement. Pourquoi ? Parce qu'ils ont beaucoup plus à cœur de proclamer les droits de l'homme que le droit de propriété, plus précisément encore, parce qu'ils s'efforcent de fonder les droits de l'homme moins sur le droit que les hommes peuvent avoir sur les choses, que sur celui qu'ils possèdent sur eux-mêmes. Tout à la tâche de revendiquer la plénitude des droits pour tous ceux qui n'ont pas aliéné leur force de travail, comment pourraient-ils admettre publiquement, sans donner des armes à leurs adversaires, que la propriété exclusive de leur force de travail n'assure l'indépendance qu'à ceux qui possèdent, en outre, des biens matériels ? Rares sont les textes où les Niveleurs admettent clairement que propriété du travail et propriété des choses sont liées dans leur esprit. […] Mais qu'ils le reconnaissent explicitement ou pas, le fait demeure: le critère de liberté que les Niveleurs utilisent impliquent nécessairement que l'homme libre est celui qui, outre sa force de travail, possède quelques biens matériels. […]
    Leur idée de la liberté est le produit de la généralisation qu'ils opèrent à partir des données de leur propre expérience, c'est-à-dire à partir du phénomène complexe qu'est la liberté telle qu'ils la connaissent, celle du petit producteur indépendant qui ne l'est que dans la mesure où il dispose librement de ses facultés personnelles et d'un fonds de roulement. Qu'ils aient mis l'accent sur le premier de ces deux termes n'a rien de surprenant. Qu'ils aient appelé "propriété" cette liberté de disposer de ses propres facultés n'est pas un hasard.
    " (p.250-252)

    "Les Niveleurs ne partagent pas la vision utopique de Winstanley, pour qui la liberté réside dans le libre accès de tous à la terre. Celui-ci voit dans le communisme agraire la seule garantie possible contre l'exploitation de l'homme par l'homme. En fait de droits naturels, il ne reconnaît aux hommes que celui de travailler en commun, de vivre en commun, et de se gouverner conformément à la loi naturelle qui prescrit la conservation de la société." (p.263)

    "Jadis ce droit [de propriété] s'accompagnait de devoirs envers la société: la tradition voulait que le propriétaire fût comme le gérant des biens de la communauté. En ignorant ces devoirs, les Niveleurs peuvent revendiquer l'honneur d'avoir été les premiers théoriciens politiques à affirmer que l'individu ne doit rien à la société en échange des biens qu'il possède et qu'il les tient en vertu de son seul droit naturel. Du même coup, et sans le vouloir, ils ont ouvert la voie à Locke et à la tradition libérale qu'incarnent les Whigs." (p.264-265)
    -Crawford B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif, Gallimard, coll. Folio essais, 2004 (1962 pour la première édition anglaise), 606 pages.



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 17 Déc - 18:26

    "Dès l'époque d'Élisabeth, la répartition de la propriété se fait aux dépens de la noblesse et au profit du peuple. Harrington ne mentionne qu'une classe ayant profité de ce changement: celle des francs-tenanciers. Mais en soulignant que la Chambre des communes en a été, sur le plan des institutions, la bénéficiaire, il indique clairement qu'il inclut aussi la gentry dans la notion de peuple." (p.275)

    "Si la gentry monte, c'est donc bien parce qu'elle remplit le vide politique créé par le déclin de la noblesse." (pp.288-289)

    "Harrington ne se borne pas à prendre conscience des motivations et des rapports qui existent dans une économie de marché: il va bien plus loin, puisqu'il les accepte. Voyez la manière dont il défend l'usure. […]
    Il suffit de comparer ses déclarations et le point de vue traditionnel que certains de ses contemporains expriment encore, pour voir à quel point il a fait siennes les valeurs morales de la bourgeoisie.
    Lorsqu'il en vient à parler spécifiquement de la société anglaise, c'est pour en reconnaître la fluidité
    ." (pp.292-293)

    "Voyez ce qu'il dit de l'Irlande. Les Anglais l'ont colonisée ? Très bien. Son seul regret, c'est qu'elle ne fournisse pas à l'Angleterre le revenu que celle-ci pourrait en espérer. Il propose donc un plan de repeuplement de l'Irlande, l'implantation dans ce pays d'un peuple plus industrieux, plus entreprenant que les autochtones. En l'occurrence, les Juifs lui semblent tout à fait propres à en améliorer l'agriculture et le commerce. Son plan doit permettre à l'Irlande de produire chaque année quatre millions de livres sterling de "rentes sèches", c'est-à-dire de bénéfices nets, déductions faites des salaires payés par les entreprises et des profits réalisés par elles. De ces bénéfices (à quoi il ajoute des droits de douane destinés à l'entretien d'une armée locale), il propose généreusement que l'Angleterre touche la moitié comme tribut. L'originalité de son plan réside en ce qu'il implique la concession des terres conquises à un tiers en échange d'un tribut annuel. Harrington justifie cette curieuse mesure par une théorie du climat irlandais: celui-ci produirait une langueur particulière qui rendrait les Irlandais irrémédiablement paresseux, mais amollirait également les Anglais établis en Irlande. A maux exceptionnels, remèdes exceptionnels: c'est la seule mesure qui permette à l'Angleterre d'espérer tirer de l'Irlande des ressources raisonnables." (pp.299-301)

    "Présupposés implicites que sa pensée charrie et qui sont imputables à l'intelligence qu'a eue Locke de la société de son temps." (p.323)

    "Locke n'est rien moins qu'un démocrate." (p.325)

    "L'extraordinaire exploit de Locke consiste en ce qu'il fonde le droit de propriété sur le droit naturel tout en libérant ce droit de propriété des limites que le droit naturel lui assignait traditionnellement." (p.330)

    "Profitant de la révision à laquelle il soumet le texte de la troisième édition des deux Traités, il introduit, à la suite de la première phase de la section 37, un nouvel argument en faveur de l'abrogation de cette restriction:

    A cela j'ajouterai que, quiconque s'approprie des terres par son travail ne diminue pas les ressources communes de l'humanité, mais les accroît. En effet, les provisions qui servent à l'entretien de la vie humaine et que produit un acre de terre enclose et cultivée atteignent dix fois à peu de chose près la quantité produite par un acre d'une terre aussi riche, mais commune et laissée en friche. Quand quelqu'un enclot des terres et tire de dix acres une plus grande abondance de commodités de la vie qu'il ne ferait de cent acres laissés à la nature, on peut dire de lui qu'il donne réellement quatre-vingt-dix acres à l'humanité. Désormais, grâce à son travail, dix acres lui donnent autant de fruits que cent acres de terres communes.

    Ce qui revient à dire qu'on peut certes s'approprier désormais toutes les terres qu'on veut, même si ce qui reste ne suffit aux autres ni en quantité ni en qualité, mais surtout que l'accroissement de la productivité des terres appropriées compense, et même au-delà, le manque de terres dont souffrent les autres. Pour pouvoir le dire, il faut bien entendu postuler que l'accroissement du produit total est réparti au bénéfice de ceux qui manquent de terre, ou, à tout le moins, que cette répartition est faite de manière à ne pas leur porter préjudice. Or, c'est précisément ce que fait Locke: pour lui, même le journalier qui ne possède rien obtient le minimum, et ce minimum vital, dans un pays où toutes les terres sont appropriées et pleinement exploitées, entraîne un niveau de vie plus élevé que celui de n'importe quel membre d'une société dans laquelle cette appropriation et cette exploitation ne se sont pas produites ; et Locke de préciser que chez "diverses nations américaines", "le roi d'un territoire vaste et productif se nourrit, se loge et s'habille plus mal qu'un travailleur à la journée en Angleterre". Ainsi, l'appropriation privée a pour effet réel d'accroître le montant total de ce qui reste pour les autres. […] Or, la notion fondamentale qui a d'abord permis à Locke de déduire le droit qu'ont les hommes de s'approprier la terre, c'est précisément le droit de tout être humain à jouir des moyens d'existence. C'est peu de dire qu'après l'appropriation de toutes les terres les moyens d'existence laissés aux autres sont aussi bons qu'avant ; en fait, c'est grâce à cette appropriation elle-même qu'ils peuvent jouir d'un niveau de vie supérieur. Tant et si bien qu'à la juger au nom des fins fondamentales (fournir à autrui les moyens d'existence) plutôt qu'au nom des moyens (laisser aux autres assez de terre pour qu'ils puissent en tirer leur subsistance), on finit par découvrir que, loin d'être un mal auquel on devrait se résigner, l'appropriation illimitée est un bien qu'on doit rechercher." (pp.350-352)

    "La tradition voyait dans la propriété et le travail des fonctions sociales, et estimait que le fait d'être propriétaire entraînait des obligations envers la société: c'est cette théorie que Locke sape à la base. […]
    La tradition expliquait que la terre et tous ses fruits ont été donnés en commun à l'humanité pour qu'elle en jouisse. Locke part de cette hypothèse traditionnelle, mais il retourne tous les arguments dont elle est riche contre ceux qui en déduisaient des théories limitant l'appropriation capitaliste
    ." (p.366)

    "Il estime qu'il faut encourager les directeurs d'asiles de pauvres ("maisons de correction") à transformer les établissements dont ils ont la charge en manufactures destinées à l'exploitation intensive de la main-d'œuvre, et inciter les juges de paix à en faire des camps de travail forcé. "Dès qu'ils ont dépassé l'âge de trois ans", précise-t-il, les enfants de chômeurs constituent pour la nation un fardeau inutile: on doit donc les faire travailler, car ils sont en mesure à cet âge de rapporter plus qu'ils ne coûtent. Locke justifie explicitement ces mesures en soulignant que le chômage n'a pas de causes économiques: il est dû à la dépravation de l'homme. En tant que membre du très officiel Bureau du Travail, Locke écrit en 1697 que l'accroissement du nombre des chômeurs "n'a d'autre cause que le relâchement de la discipline et la corruption des mœurs". Dans son esprit, il n'est pas un instant question de traiter les chômeurs comme des membres libres, à part entière, de la communauté politique ; en revanche, il ne fait pas de doute pour lui qu'ils sont totalement soumis à l'autorité de l'Etat." (p.368-369)

    "Il maintient que, sans sanctions surnaturelles, la classe laborieuse est incapable de suivre une éthique rationaliste. Tout ce qu'il demande, c'est qu'on rende ces sanctions plus claires." (p.372)

    "Même aux heures de gloire du puritanisme politique, pendant la Guerre civile et sous le Commonwealth, si certains font une brève campagne en faveur de l'octroi de droits politiques aux pauvres salariés, cette campagne n'est soutenue par personne, même pas les Niveleurs." (p.376)

    "Rien de plus facile pour lui que de convertir certains des attributs de la société et de l'homme de son temps en attributs naturels de la société présociale et de l'homme en soi." (p.379)

    "Quantité d'éléments qu'il emprunte directement à l'atomisme matérialiste du XVIIe siècle." (p.401)

    "Le postulat de l'égalité naturelle des aptitudes est loin d'être indifférent chez Locke: il lui permet en effet d'éviter les affres de la mauvaise conscience et de réconcilier les grandes inégalités qu'il observe dans les sociétés existantes et le principe de l'égalité naturelle des droits. Si, par nature, les hommes sont également capables de se tirer d'affaire tout seuls, ceux qui se sont laissé irrémédiablement distancer dans la course à l'acquisition des biens n'ont, tout compte fait, qu'à s'en prendre à eux-mêmes. Ce même présupposé explique que Locke puisse trouver équitable de les abandonner à eux-mêmes et de les laisser s'affronter les uns les autres sur le marché, en les privant des multiples protections que l'ancienne doctrine du droit naturel édictait. Postuler cette égalité, c'est donc se donner le moyen de réconcilier la justice du marché et les notions traditionnelles de justice commutative et distributive." (p.403-404)

    "En dernière analyse, ce qui est ambigu et contradictoire chez Locke, c'est la manière dont il comprend la société de son temps. Ambiguïtés et contradictions difficilement évitables d'ailleurs: car elles sont le reflet assez fidèle de l'ambivalence d'une société bourgeoise en pleine gestation, qui réclame l'égalité formelle des droits tout en exigeant une inégalité substantielle de ces mêmes droits. Les classes dirigeantes, comme vient de le prouver l'accueil glacial qu'elles ont unaniment réservé à la doctrine de Hobbes, ne tiennent absolument pas à abandonner la tradition de la loi morale au profit d'une théorie purement matérialiste et utilitaire. A tort ou à raison, elles considèrent qu'accepter cette dernière risquerait d'ébranler les structures mêmes de la société. Elles refusent ce risque, mais du même coup elles sont prises dans le dilemme d'une double nécessité: professer l'égalité naturelle de tous les hommes et la fonder sur la loi naturelle d'une part, mais, de l'autre, trouver une justification naturelle à l'inégalité. A la satisfaction de ses lecteurs, Locke réconcilie ces deux exigences opposées." (p.406-407)

    "Les goûts changent, et lorsque Hume et Bentham démoliront, au XVIIIe siècle, la noble addition de Locke, ils n'ébranleront pas les robustes fondements utilitaires qu'elle recouvrait. On peut donc dire que c'est Hobbes, revu et corrigé par Locke sur un point capital -le souverain qui se perpétue lui-même- qui a jeté les bases du libéralisme anglais." (p.446)
    -Crawford B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif, Gallimard, coll. Folio essais, 2004 (1962 pour la première édition anglaise), 606 pages.

    "Célèbre étude que Charles Beard -le fondateur de la New School of Social Research- donna, en 1913 (quatre ans avant la révolution d'Octobre !), de la Constitution américaine. Il contesta la légitimité de l'analyse axée sur le point de vue politique des conventionnels, pour expliquer le texte par référence aux seuls intérêts économiques de ceux-ci. Cet acte fondateur a eu le mérite -ainsi que le reconnaît, dans la préface à l'ouvrage en question, Forrest McDonald (que l'on ne pourra soupçonner de partialité à son égard) -de rendre possible le débat constitutionnel et historiographique en mettant un terme à la révérence stérile que, selon lui, l'on se contentait alors de manifester à l'égard de la Constitution. On aurait quelque peine à surestimer les effets de cette  analyse économique de la Constitution américaine. En effet, comme par ricochet, c'est, à travers la question inévitable des origines idéologiques de la pensée politique américaine, toute la théorie politique du XVIIe siècle qui allait se trouver engagée. Si les "Pères fondateurs" de la République américaine étaient porteurs d'intérêts de classe, il fallait bien que les penseurs ayant mis à leur disposition les ressources intellectuelles de leur révolution ne le fussent pas moins. Pendant près de quarante ans, cette interprétation ne sera pas décisivement contestée. Elle le sera en revanche dans les années 1950, notamment par Louis Hartz, Clinton Rossiter et Richard Hofstadter. Le contexte politique était alors bien différent: c'est une époque marquée par la guerre froide et les luttes de libération nationale." (p.546-547)

    "Les nouvelles élaborations méthodologiques engagées par des auteurs tels que John Dunn, Reinhart Koselleck, Quentin Skinner et John Pocock, et le développement d'une historiographie républicaine face à la tradition libérale, donnèrent l'occasion d'engager de nouveaux travaux d'interprétation des œuvres essentielles de cette période de l'histoire intellectuelle. Dans une telle perspective, les choix épistémologiques de l'école "progressiste" allaient être mis à rude épreuve.
    Si l'on en croit John Pocock, le renouveau méthodologique, qui prit pour cibles les historiographies straussienne, libérale et marxiste, s'appuie en partie sur les principes de l'analyse linguistique que prisaient les philosophes dans les années 1950
    ." (p.558)

    "Nozick exprime lui-même cette idée, lorsqu'il choisit de fonder ce second argument sur l'idée moderne de propriété de soi." (p.576)

    "Interprétations diamétralement opposées de la pensée de Harrington que proposent John Pocok et C. B. Macpherson." (p.583)
    -Patrick Savidan, postface à Crawford B. Macpherson, La théorie politique de l'individualisme possessif, Gallimard, coll. Folio essais, 2004 (1962 pour la première édition anglaise), 606 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).


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