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    Robert Castel, La fin du travail, un mythe démobilisateur + Les métamorphoses de la question sociale

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Robert Castel, La fin du travail, un mythe démobilisateur + Les métamorphoses de la question sociale Empty Robert Castel, La fin du travail, un mythe démobilisateur + Les métamorphoses de la question sociale

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 20 Jan - 23:55

    https://www.monde-diplomatique.fr/1998/09/CASTEL/4014

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Robert_Castel_(sociologue)

    "Se rappelle-t-on, par exemple, que le principal parti de gouvernement de la IIIe République, le Parti radical, inscrit encore à son programme lors de son congrès de Marseille, en 1922, "l'abolition du salariat, survivance de l'esclavage"." (p.14)

    "Au moment de l'instauration de la société libérale, l'impératif de redéfinir l'ensemble des relations de travail dans un cadre contractuel a représenté une rupture aussi profonde que le changement de régime politique survenu simultanément. Mais, si fondamentale qu'elle ait été, cette transformation ne s'est pas imposée d'une manière hégémonique et homogène. Au moment où le salariat libre devient la forme juridiquement consacrée des relations de travail, la situation salariale demeure encore, et pour longtemps, connotée de précarité et de malheur." (p.22)

    "Même fondamentaux, les bouleversements ne représentent pas des innovations absolues s'ils s'inscrivent dans le cadre d'une même problématisation. Par problématisation, j'entends l'existence d'un faisceau unifié de questions (dont il faut définir les caractéristiques communes), qui ont émergé à un moment donné (qu'il faut dater), qui se sont plusieurs fois reformulées à travers des crises et en intégrant des données nouvelles (et il faut périodiciser ces transformations), et qui sont encore vivantes aujourd'hui. C'est parce que ce questionnement est vivant qu'il impose le retour sur sa propre histoire afin de constituer l'histoire du présent. S'il est en effet proscrit de faire un usage du passé qui contredirait aux exigences de la méthodologie historique, il me paraît légitime de poser au matériel historique des questions que les historiens ne lui ont pas nécessairement posées, et de le réagencer à partir d'autres catégories, en l’occurrence ici de catégories sociologiques." (p.23-24)

    "La "question sociale" est une aporie fondamentale sur laquelle une société expérimente l'énigme de sa cohésion et tente de conjurer le risque de sa fracture. Elle est un défi qui interroge, remet en question la capacité d'une société (ce qu'en termes politiques on appelle une nation) à exister comme un ensemble lié par des relations d'interdépendance.
    Cette question s'est nommée la première fois explicitement comme telle dans les années 1830. Elle se posa alors à partir de la prise de conscience des conditions d'existence des populations qui sont à la fois les agents et les victimes de la révolution industrielle. C'est la question du paupérisme. Moment essentiel que celui-là, lorsque le divorce est apparu quasi total entre un ordre juridico-politique fondé sur la reconnaissance des droits des citoyens et un ordre économique qui entraîne une misère et une démoralisation de masse. La conviction se répand alors qu'il y a bien là "une menace à l'ordre politique et moral", ou, plus énergiquement encore: "Il faut ou trouver un remède efficace à la plaie du paupérisme, ou se préparer au bouleversement du monde." Entendons par là que la société libérale risque d'éclater du fait des nouvelles tensions sociales qui sont l'effet d'une industrialisation sauvage
    ." (p.25)

    "Les "surnuméraires" ne sont même pas exploités, car, pour l'être, il faut posséder des compétences convertibles en valeurs sociales. Ils sont superfétatoires. On voit mal aussi comment ils pourraient représenter une force de pression, un potentiel de lutte, s'ils ne sont en prise sur aucun secteur névralgique de la vie sociale." (p.29)

    "Les populations qui relèvent d'interventions sociales diffèrent fondamentalement selon qu'elles sont ou non capables de travailler, et elles sont traitées d'une manière toute différente en fonction de ce critère.
    Un premier profil de populations renvoie à ce que l'on pourrait appeler une handicapologie, au sens large du terme. Vieillards indigents, enfants sans parents, estropiés de toutes sortes, aveugles, paralytiques, scrofuleux, idiots -l'ensemble est hétéroclite comme un tableau de Jérôme Bosch, mais tous ces types ont en commun de ne pas subvenir par eux-mêmes à leurs besoins de base parce qu'ils ne peuvent pas œuvrer pour le faire. Ils sont de ce fait dédouanés de l'obligation du travail. La question peut se poser -et elle se pose à chaque instant- de savoir où passe exactement la ligne de partage entre capacité et incapacité de travailler. [...]
    Ces populations exonérées de l'obligation de travailler sont les clients potentiels du social-assistantiel. Une telle prise en charge peut poser des problèmes financiers, institutionnels et techniques difficiles. Elle ne pose pas de problème de principe. A condition que l'indigent arrive à faire reconnaître cette incapacité, il peut être secouru, même si dans les faits ce traitement se révèle souvent insuffisant, inadéquat, condescendant et même humiliant. Mais si l'existence de ce type de population est toujours source d'embarras, elle ne met pas fondamentalement en cause l'organisation sociale. Il en sera principalement fait état (chapitre I) pour dissocier son sort de celui d'un autre profil d'indigents, qui lui pose la "question sociale" sous sa forme aiguë. Cette distinction d'une problématique des secours et d'une problématique du travail représente un des points sur lesquels mon "récit" s'écarte quelque peu de celui de la plupart des historiens de l'assistance, mais j'espère montrer qu'il n'est pas contradictoire avec eux.
    Toute différente de la condition des assistés est en effet la situation de ceux qui, capables de travailler, ne travaillent pas. Ils apparaissent d'abord sous la figure de l'indigent valide. Celui-ci, démuni et, de ce fait, lui aussi dépendant d'un secours, ne peut pour autant bénéficier directement des dispositifs concernant ceux qui sont exonérés de l'obligation de s'autosuffire. En défaut par rapport à l'impératif du travail, il est aussi le plus souvent repoussé au-dehors de la zone de l'assistance. Aussi va-t-il être placé, et pour longtemps, dans une situation contradictoire. S'il est de surcroît un étranger, un "forain" sans attaches, il ne peut bénéficier des réseaux de protection rapprochée qui assurent tant bien que mal aux autochtones une prise en charge minimale de leurs besoins élémentaires. Sa situation sera alors littéralement invivable. C'est celle du vagabond, le désaffilié par excellence.
    Il était envisageable, et ce fut mon intention première, d'analyser l'essentiel des questions posées par ce rapport aporétique au travail dans la société préindustrielle à partir du traitement réservé à cette frange la plus stigmatisée. Car c'est ainsi que le problème est alors posé sous sa forme la plus manifeste, et les efforts acharnés déployés pour éradiquer le vagabondage montrent bien l'importance décisive de cette question pendant plusieurs siècles.
    Cependant, la question se complique si l'on restitue la réalité sociologique que recouvre le label de vagabond. Le plus souvent, il condamne l'errance d'un travailleur précaire en quête d'une occupation qui se dérobe. Ce type de personnage révèle un accroc irréparable dans la forme dominante de l'organisation du travail. C'est l'incapacité de cette organisation à faire sa place à la mobilité qui alimente et dramatise la question du vagabondage. Celle-ci n'est alors que la forme paroxystique du conflit qui traverse de larges secteurs de l'organisation sociale. C'est en fait la question du salariat qui est ainsi posée, c'est-à-dire à la fois la nécessité croissante de recourir à la salarisation, et l'impossibilité de réguler une condition salariale du fait de la persistance de tutelles traditionnelles qui corsètent le travail dans des réseaux rigides d'obligations sociales, et non point économiques
    ." (p.39-42)

    "Nouvelle formulation de la question sociale: la question du libre accès au travail, qui s'impose au XVIIIe siècle et a un impact alors proprement révolutionnaire. L'institution du libre accès au travail est une révolution juridique aussi importante sans doute que la révolution industrielle, dont elle est d'ailleurs la contrepartie. […] Elle casse les formes séculaires d'organisation des métiers et fait du travail forcé une survivance barbare." (p.43)

    "Il existe des sociétés sans social. Le social, en effet, ne doit pas être entendu ici comme l'ensemble des relations caractérisant l'humanité en tant qu'espèce dont le propre est de vivre en société." (p.48)

    "On a ainsi pu parler, métaphoriquement du moins, de "famille-providence". Au-delà de la famille, la communauté territoriale peut, même en l'absence d'institutions spécialisées, assurer certaines régulations collectives, comme ce fut le cas au Moyen Age pour l'utilisation des communaux, la répartition des corvées et de certaines sujétions féodales. Elle peut aussi veiller à ce que les membres les plus démunis de la communauté bénéficient d'une prise en charge minimale, dans la mesure où leur abandon total entamerait la cohésion du groupe." (p.52-53)

    "En l'absence d'une administration structurée et de services spécialisés, la solidification de la relation personnelle dans le serment d'allégeance vassalique représente un premier type de couverture efficace contre les risques sociaux." (p.56-57)

    "Une telle stabilité permet de comprendre que la pauvreté puisse dans ces sociétés être immense et générale sans poser une "question sociale"." (p.57)

    "Soit que les liens de la sociabilité primaire se relâchent, soit que la structure de la société se complexifie au point de rendre impossible ce type de réponse globale et peu différenciée, la prise en charge des démunis fait l'objet de pratiques spécialisées. Ainsi, l'hôpital, l'orphelinat, la distribution organisée d'aumônes sont des institutions "sociales". Elle procèdent au traitement particulier (spécial et spécialisé) de problèmes qui dans des sociétés moins différenciées étaient pris en charge sans médiation par la communauté. Sous les configurations historiques concrètes à travers lesquelles il s'est déployé, ce social-assistantiel présente un certain nombre de caractéristiques formelles.
    Premièrement, c'est une construction d'ensemble de pratiques à fonction protectrice ou intégrative (et, plus tard, préventive). J'entends par là que le social-assistantiel résulte d'une intervention de la société sur elle-même, à la différence des institutions qui existent de par la tradition et de par la coutume. On pourrait parler à ce propos, au moins analogiquement, de sociabilité secondaire, puisqu'il s'agit de systèmes relationnels décalés par rapport aux groupes d'appartenance familiaux, de voisinage, de travail. A partir de ce décrochage, des montages de plus en plus complexes vont se déployer, donnant naissance à des structures de prise en charge assistantielle de plus en plus sophistiquées.
    Deuxièmement, ces pratiques présentent toujours au moins des ébauches de spécialisation, noyaux d'une professionnalisation future. Ce n'est pas n'importe qui, n'importe comment, n'importe où, qui a la charge de ce type de problèmes, mais des individus ou des groupes au moins partiellement mandatés pour ce faire, et repérés comme tels. Par exemple, le curé, le marguillier, un officier municipal… sont déjà à leur manière des "fonctionnaires" du social dans la mesure où leur mandat est, au moins pour une part, d'assurer ce type d'activité spéciale. La délimitation d'une sphère d'intervention sociale suscite ainsi l'émergence d'un personnel spécifique pour l'instrumentaliser. C'est l'ébauche de la professionnalisation du secteur social.
    Troisièmement et corrélativement, s'ébauche aussi une technicisation minimale. Même en l'absence d'une spécialisation exclusive, et a fortiori d'une formation professionnelle spécifique, le mandaté est contraint d'évaluer les situations sur lesquelles il doit intervenir ou non, de sélectionner ceux qui méritent des secours, de construire des catégories, fussent-elles grossières, pour guider son action. Sa pratique ne doit pas être confondue avec celle d'un membre ordinaire (non mandaté) de la communauté, même si certains de ceux-ci exercent une activité du même type, par exemple un particulier qui fait l'aumône à titre "privé". La pratique de l'intervenant mandaté doit être ritualisée et se fonder sur un minimum de savoirs, d'expertise et de technicité propre. Il n'y a pas de pratique sociale sans un noyau, fût-il minime, de connaissances sur les populations concernées et sur les manières de les prendre en charge, ou au contraire de les exclure de la prise en charge. […]
    Cinquièmement […] il ne suffit pas d'être démuni de tout pour relever de l'assistance. Au sein des populations sans ressources, certaines seront rejetées et d'autres seront prises en charge. Deux critères se dessinent. Celui de l'appartenance communautaires: l'assistance s'attache de préférences aux membres du groupe et rejette les étrangers (il faudra évidemment élaborer ce que signifie "être membre du groupe" et "être étranger") ; celui de l'inaptitude au travail: l'assistance accueille préférentiellement ceux qui sont démunis parce que, comme l'orphelin isolé ou le vieillard impotent, ils sont incapables de subvenir à leurs besoins en travaillant (mais, là aussi, ce critère est à préciser à travers l'analyse des pratiques et des réglementations qui le définissent). Cette distinction, qui sera travaillée dans les chapitres suivants, circonscrit le champ du social-assistantiel dans sa différence avec les autres formes d'intervention sociale en direction des populations capables de travailler.
    " (pp.60-63)

    "La très aristocratique Christine de Pisan dit des pauvres: "Puisqu'ils ne sont rien, c'est tout ordure - Povreté est celle nommée - Qui de nulle gent n'est aimée." Et elle conclut éloquemment: "De tel gent, ce n'est que merdaille" (le Livre de la musacion de Fortune, cité in P. Sassier, Du bon usage des pauvres, Paris, Fayard, 1990, p.90)." (p.68)
    -Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Folio-Gallimard, Paris, 2000 (1995 pour la première édition), 813 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.


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