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    Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme Empty Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 10 Mar - 14:03

    "L'anticapitalisme est […] aussi ancien que le capitalisme." (p.85)

    "La formulation d'une critique suppose au préalable une expérience désagréable suscitant la plainte, qu'elle soit vécue personnellement par le critique ou qu'il s'émeuve du sort d'autrui […] C'est ce que nous appellerons ici la source de l'indignation. Sans ce premier mouvement émotif, presque sentimental, aucune critique ne peut prendre son envol. En revanche, il y a loin du spectacle de la souffrance à la critique articulée ; le critique a besoin d'un appui théorique et d'une rhétorique argumentative pour donner de la voix et traduire la souffrance individuelle en des termes faisant référence au bien commun." (p.85)

    "Depuis sa formation, si le capitalisme a changé, sa "nature" (Heilbroner, 1986) ne s'est pas radicalement transformée si bien que les sources d'indignation qui ont continûment alimenté sa critique sont restées à peu près les mêmes au cours des deux derniers siècles. Elles sont essentiellement de quatre ordres:
    a) le capitalisme source de
    désenchantement et d'inauthenticité des objets, des personnes, des sentiments et, plus généralement, du genre de vie qui lui est associé ;
    b) le capitalisme source
    d'oppression, en tant qu'il s'oppose à la liberté, à l'autonomie et à la créativité des êtres humains soumis, sous son empire, d'une part à la domination du marché come force impersonnelle qui fixe les prix, désigne les hommes et les produits-services désirables et rejette les autres, d'autre part aux formes de subordination de la condition salariale (discipline d'entreprise, surveillance rapprochée des chefs et encadrement par des règlements et des procédures) ;
    c) le capitalisme source de
    misère chez les travailleurs et d'inégalités d'une ampleur inconnue dans le passé ;
    d) le capitalisme, source d'
    opportunisme et d'égoïsme qui, en favorisant les seuls intérêts particuliers, se révèle destructeur des liens sociaux et des solidarités communautaires, particulièrement des solidarités minimales entre riches et pauvres.
    L'une des difficultés du travail critique est qu'il est presque impossible de tenir ensemble ces différents motifs d'indignation et de les intégrer dans un cadre cohérent, si bien que la plupart des théories critiques privilégient un axe au détriment des autres en fonction duquel elles déploient leur argumentation. Ainsi, l'accent est mis tantôt sur les dimensions industrielles du capitalisme (critique de la standardisation des biens, de la technique, de la destruction de la nature et des modes de vie authentiques, de la discipline d'usine, et de bureaucratie), en sorte que les mêmes critiques peuvent être prolongées dans une dénonciation du socialisme réel, tantôt sur ses dimensions marchandes (critique de la domination impersonnelle du marché, de la toute-puissance de l'argent qui met tout en équivalence et fait des êtres les plus sacrés, œuvres d'art et surtout êtres humains, une marchandise, qui soumet au processus de marchandisation la politique, objet de marketing et de publicité comme n'importe quel autre produit). De même, les références normatives qui sont mobilisées pour rendre compte de l'indignation, sont différentes, voire difficilement compatibles.
    " (pp.86-85)

    "On peut ainsi distinguer une critique artiste d'une critique sociale.
    La première, qui s'enracine dans l'invention d'un mode de vie bohème (Siegel, 1986), puise surtout aux deux premières sources d'indignation dont nous avons donné plus haut le rapide signalement: d'une part le désenchantement et l'inauthenticité, d'autre part, l'oppression, qui caractérisent le monde bourgeois associé à la montée du capitalisme. Cette critique met en avant la perte de sens et, particulièrement, la perte du sens et du grand, qui découle de la standardisation et de la marchandisation généralisée, touchant non seulement les objets quotidiens mais aussi les œuvres d'art (le mercantilisme culturel de la bourgeoisie) et les êtres humains. Elle insiste sur la volonté objective du capitalisme et de la société bourgeoise d'enrégimenter, de dominer, de soumettre les hommes à un travail prescrit, dans le but du profit mais en invoquant hypocritement la morale, à laquelle elle oppose la liberté de l'artiste, son refus d'une contamination de l'esthétique par l'éthique, son refus de tout forme d'assujetissement dans le temps et dans l'espace et, dans ses expressions extrêmes, de toute espèce de travail.
    La critique artiste repose sur une opposition, dont on trouve la mise en forme exemplaire chez Baudelaire, entre l'attachement et le détachement, la stabilité et la mobilité. D'un côté, les bourgeois, possédant des terres, des usines, des femmes, enracinés dans l'avoir, obnubilés par la conservation de leurs biens, perpétuellement soucieux de leur reproduction, de leur exploitation, de leur augmentation et condamnés par là à une prévoyance méticuleuse, à une gestion rationnelle de l'espace et du temps et à une recherche quasi obsessionnelle de la production pour la production ; de l'autre, des intellectuels et des artistes libres de toute attache, et dont le modèle -celui du
    dandy- constitué au milieu du XIXe siècle, faisait de l'absence de production, si ce n'est la production de soi, et de la culture de l'incertitude des idéaux indépassables […]
    La seconde critique, inspirée des socialistes et, plus tard, des marxistes, puise plutôt aux deux dernières sources d'indignation que nous avons identifiées: l'égoïsme des intérêts particuliers dans la société bourgeoise et la misère croissante des classes populaires dans une société aux richesses sans précédent, mystère qui trouvera son explication dans les théories de l'exploitation. Prenant appui sur la morale et, souvent, sur une thématique d'inspiration chrétienne, la critique sociale rejette, parfois avec violence, l'immoralisme ou le neutralisme moral, l'individualisme voire l'égoïsme ou l'égocentrisme, des artistes.
    " (pp.88-89)

    "Les tendances suicidaires augmentant régulièrement avec le vieillissement. […] La fermeture du champ des possibles, la déception des aspirations et le délitement des liens sociaux à mesure que l'on avance en âge […] seraient responsables de l'intensification des tendances suicidaires." (p.562)

    "La consommation de psychotropes, dont la solitude constitue l'un des facteurs […] est trois fois plus élevée chez les chômeurs que chez les actifs occupés." (p.563)

    "La libération par rapport au statut tout d'abord, qu'est censé apporter l'engagement dans le processus capitaliste, se traduit bien plutôt par un déracinement qui, en détachant les personnes de leurs univers concrets d'existence et des normes mais aussi des protections qui leur étaient liées, les livre sans possibilités de résistance à la discipline d'usine et au pouvoir du marché du travail. Loin de constituer un facteur de libération, la séparation dans laquelle les jette le déracinement introduit une concurrence de tous avec tous pour la vente de la force de travail qui en abaisse le prix jusqu'au point où les travailleurs sont condamnés à une condition dans laquelle la durée du travail, l'asservissement à la discipline de la fabrique et la faiblesse de la rémunération ne permettent plus l'accomplissement d'une vie proprement humaine définie, précisément, par l'autodétermination et par la pluralisation des pratiques. A la libération promise se substitue, en fait, une nouvelle forme d'esclavage. C'est la raison pour laquelle les premières revendications du mouvement ouvrier concernant la diminution de la durée du travail sans abaissement du salaire et l'organisation de la journée et de la semaine de travail de façon que la vie puisse à nouveau se déployer dans des activités qui ne relèvent pas du travail salarié: vie de famille et éducation des enfants, lecture et accès à une culture et à une éducation ouvrière, etc. […]
    Le caractère fallacieux de la libération promise par le capitalisme grâce au marché des biens peut aussi être dénoncé. On trouve, notamment chez Marx, un argument critique qui sera l'un des fondements jusqu'à nos jours de la dénonciation de ce qu'on appelle depuis les années 60 la "société de consommation", à laquelle le développement du marketing et de la publicité donnera une vigueur nouvelle. Il est le suivant: le consommateur, apparemment libre, est, en fait, entièrement soumis à l'empire de la production. Ce qu'il croit être ses désirs propres, émanent de sa volonté autonome en tant qu'individu singulier, sont, sans qu'il s'en rende compte, le produit d'une manipulation, par laquelle les offreurs de biens asservissent son imagination. Il désire ce qu'on veut lui faire désirer. L'effet d'offre subjugue et détermine la demande ou, comme dit Marx […] "la production ne produit donc pas seulement un objet pour le sujet, mais aussi un sujet pour l'objet".
    " (pp.568-569)

    "Les demandes d'autonomie et d'autoréalisation prennent ici la forme que lui ont donnée les artistes parisiens de la seconde moitié du XIXe siècle, qui ont fait de l'incertitude un style de vie et une valeur […] Dans cette optique, la libération se conçoit avant tout comme la délivrance du désir opprimé d'être quelqu'un d'autre ; de ne pas être celui dont d'autres parents, maîtres, etc.) ont conçu le projet ; d'être celui que l'on désire être, au moment où on le désire, ce qui laisse ouverte la possibilité d'une pluralité d'identifications adoptées à la façon dont on adopte un style (un look) et, par conséquent, d'échapper aux appartenances identitaires de la nation, de la région, de l'ethnie et surtout, au moins du milieu du XIXe siècle jusqu'au milieu du XXe siècle, de la famille, entendue, le plus souvent, comme "bourgeoise" ou "petite-bourgeoise". Le rejet de l'héritage social comme condition d'accès à la vie d'artiste (Bourdieu, 1992) et, particulièrement, le rejet de l'appartenance à la bourgeoisie de province, au monde trivial de la notabilité et du négoce, et l'adoption d'une pluralité d'identités sur le mode du libre choix ou même du jeu, constituent des expériences rémanentes de la littérature de la fin du XIXe siècle et de la première moitié de ce siècle, monnayées dans une multitude de figures: celle du départ, de l'arrachement, du voyage, de l'errance, de la dérive dans l'anonymat des grandes villes, de la conversion, de la trahison, de l'affirmation d'une origine usurpée, du théâtre, lieu par excellence de la multiplication des identités, de la mystification, de la conspiration, de l'escroquerie, des bas-fonds, où peuvent être menées des existences parallèles." (pp.579-580)

    "Pour cette critique, la perte d'authenticité désigne […] essentiellement une uniformisation ou, si l'on veut, une déperdition de différence entre les êtres -objets ou êtres humains.
    Elle dérive d'abord de la condamnation du machinisme et de son corollaire, la production de masse. […] Objets techniques ou produits de la technique, chacun d'eux possède bien une existence distincte et fait l'objet d'une appropriation personnelle. Mais, sous un autre rapport, chacun d'eux est parfaitement identique à tous les autres de la même série. Non seulement il n'existe entre eux aucune différence, mais chacun d'eux réclame, pour fonctionner, d'être utilisé exactement de la même façon.
    La dénonciation de la production de masse ne va donc pas sans une dénonciation corrélative de la massification des êtres humains. La standardisation des objets et des fonctions entraîne en effet une standardisation similaire des usages et, par voie de conséquence, des usagers, dont la pratique se trouve par là, sans que nécessairement ils le veuillent ni même qu'ils s'en rendent compte, massifiée. Cette massification des êtres humains, en tant qu'usagers, par le truchement de la consommation, s'étend, avec le développement, à la fin de l'entre-deux-guerres et surtout après la Seconde Guerre mondiale, du marketing et de la publicité à l'une des dimensions des personnes qui semble pourtant parmi les plus singulières, les plus intimes, ancrée dans leur intériorité: le désir lui-même dont la massification est à son tour dénoncée. […]
    De même, dans la production et, particulièrement, dans les formes d'organisation du travail de type taylorien, se perd la différence entre les hommes: les travailleurs à la chaîne perdent toute singularité puisque, à un même poste, n'importe quel travailleur est substituable à n'importe quel autre
    ." (pp.587-588)

    "Les différentes mises en cause de la thématique de l'authenticité, dont nous venons de rappeler les grandes lignes [Bourdieu, Derrida, Deleuze], eurent pour effet de déblayer la voie, ouverte par l'École de Francfort ou encore par le Barthes des Mythologies, depuis une critique marxiste des idéologies, conduisant à donner pour tâche principale à la critique sociale et d'ailleurs aussi à la critique littéraire le déchiffrement, le dévoilement des opérations de codification qui soutiennent clandestinement […] la prétention de toute être à une présence authentique. Cette affirmation de la primauté absolue du code et le dévoilement de l'illusion de la présence en tant que telle peuvent bien servir de support à une critique de l'inauthenticité du monde, mais ne permettent plus d'opposer une expression authentique à une représentation illusoire.
    C'est d'ailleurs sans doute parce qu'elle ne parvient pas à se libérer de cette déconstruction de la notion d'authenticité, accomplie à la charnière des années 60 et des années 70, que la nouvelle critique de l'inauthenticité du monde livré à l'empire de la marchandise comme simulacre généralisé sombre facilement dans l'aporie consistant à dénoncer avec la plus grande radicalité la perte de toute réalité "authentique", tout en sapant la position normative et même cognitive depuis laquelle une telle dénonciation peut être posée. Si tout, sans exception, n'est plus que construction, code, spectacle, ou simulacre, depuis quelle position d'extériorité le critique peut-il dénoncer une illusion qui fait corps avec la totalité de l'existant ? L'ancienne critique de la standardisation et de la massification trouvait au moins un point d'appui normatif dans l'idéal de l'individu authentique, singulier, assumant sa responsabilité, sourd aux bavardages du "on-dit". Or, dans le cas de la critique du monde comme spectacle, aucune position n'est plus préservée d'où pourrait être revendiquée une relation authentique aux choses, aux personnes, à soi-même. […] Désormais, toute référence à un monde extérieur et par conséquent à une définition classique de la vérité se trouve abolie ("L"illusion n'est plus possible, parce que le réel n'est plus possible", Baudrillard, 1981, p.36).
    " (pp.612-613)

    "On demande [...] aux individus d'être "loyaux, sincères, enthousiastes", mais en leur faisant subir des pressions telles qu'en fait "ils ressentent de la peur, de la méfiance de la haine" dans des contextes où "mise en valeur des ressources humaines signifie purement et simplement art de mieux presser le citron" (Orgogozo, 1991). [...]
    Les situations de travail en entreprise aujourd'hui sont de fait particulièrement susceptibles de faire l'objet d'accusation de manipulation. En effet, si le management consiste toujours à faire faire quelque chose à quelqu'un, la manipulation et le soupçon de manipulation se développent quand il devient difficile de recourir aux formes classiques de commandement, consistant à donner des ordres, qui supposent la reconnaissance d'une subordination et la légitimité du pouvoir hiérarchique. Or, les vingt dernières années ont plutôt été marquées par l'affaiblissement des ordres conventionnels et des relations hiérarchiques, qu'elles relèvent d'un monde industriel ou d'un monde domestique, dénoncées comme autoritaires, et par la multiplication des revendications touchant à l'autonomie. Dans un tel contexte, on est amené à substituer au commandement hiérarchique dans le plus grand nombre de cas possible des pratiques visant à amener les gens à faire d'eux-mêmes, et comme sous l'effet d'une décision volontaire et autonome, ce qu'on désire leur voir faire. C'est ainsi, comme on l'a vu au Chapitre I, que les "cadres" doivent se transformer en "donneurs de souffle", en "coachs" ou encore en "leaders" dont la marque est de formuler des "visions" enthousiasmantes qui font se lever les hommes d'eux-mêmes puisqu'il n'est plus légitime de les y commander.
    Le développement de techniques propres à entraîner des personnes à faire de façon apparemment volontaire ce qu'on souhaite leur voir faire a donc été particulièrement stimulé. Que l'on pense, par exemple, au développement des techniques de la communication (interne et externe), au courant du développement organisationnel (OD) qui vise notamment à amener les personnes à "prendre conscience" de l'existence de "problèmes", tels qu'ils ont été au préalable identifiés par la direction, pour qu'un changement du mode d'organisation soit ensuite plus facile à mener, ou encore au management participatif qui repose sur la volonté du supérieur hiérarchique de prendre des décisions en s'appuyant sur les avis de ses collaborateurs permettant à ceux-ci d'adhérer ensuite à la décision.
    Or ces dispositifs, qui reposent sur le consentement et l'adhésion, ne peuvent atteindre leur but qu'en se coulant dans des formes empruntant les figures typiques d'une grammaire de l'authenticité: celle des relations spontanées et amicales, de la confiance, de la demande d'aide ou de conseils, de l'attention au malaise ou à la souffrance, de la sympathie, voire de l'amour. Ceux qui se trouvent pris dans ces dispositifs ne peuvent ni refuser catégoriquement de participer à ces échanges, ce qui les conduirait tout droit à la mise à l'écart et au renvoi, ni ignorer, même dans les moments où ils s'y engagent avec le moins d'arrière-pensées ou même avec plaisir, que es relations plus "authentiques" sont adossées à des techniques de "mobilisation" (comme disent Crozier et Sérieyx (1994) pour bien les distinguer des anciennes formes "infantilisantes" de "motivation" qui n'ont plus "aucune prise sur des gens hautement scolarisés"). Mais ils ne peuvent pas non plus, sans risquer de mettre en péril leur estime de soi et leur confiance dans le monde, participer, au moins durablement, de façon parfaitement cynique, sur le mode du faire-semblant, parce que ces nouvelles techniques, dans la mesure même où elles reposent moins sur des procédures ou sur des dispositifs d'objets (comme c'était le cas pour la chaîne) que sur des personnes et sur l'usage que ces personnes font de ressources dépendant de leur présence corporelle, de leurs émotions, de leurs mimiques, de leur voix, etc., font corps avec ceux qui les mettent en œuvre dont les qualités inhérentes, en tant qu'êtres singuliers, viennent parasiter l'usage stratégique qu'ils font d'eux-mêmes et risquent sans arrêter de le déborder, en quelque sorte à leur insu, comme lorsqu'on passe, sans solution de continuité, d'une émotion d'abord obligée et que l'on croyait feinte, à une émotion réelle qui vous prend et vous submerge au-delà de toute attente." (p.618-621)

    "La grande bourgeoisie du XIXe siècle, malgré son adhésion de façade au "credo libéral", comme dit K. Polanyi (1983), n'est vraiment favorable au laisser faire que sur le marché du travail. Pour le reste, dans la lutte qui les oppose, les capitalistes utilisent tous les moyens qui sont à leur disposition et, notamment, le contrôle politique de l'Etat, pour limiter la concurrence, pour entraver le libre échange quand il leur est défavorable, pour occuper des situations de monopoles et les conserver, pour bénéficier des déséquilibres géographiques et politiques de façon à drainer vers le centre le maximum de profits." (note 3 p.747)

    "Selon les chiffres cités par Vindt (1996), le salariat représentait en France 30% de la population active en 1881, 40% en 1906, 50% en 1931, plus de 80% aujourd'hui." (note 8 p.748)

    "Karl Polanyi, dans les pages qu'il consacre à la loi de Speen-hamland de 1795 […] [montre que] Cette loi, qui visait à assurer un revenu minimum de subsistance pour tous, combinée à un certain état de la société et de la législation (lois contre les coalitions, notamment). […] L'abrogation de cette loi en 1834 s'accompagna de souffrances importantes avec l'abandon des secours à domicile et permit la création devenue inexorable du marché du travail. La condition populaire, mesurée par les revenus en argent, y trouva paradoxalement à s'améliorer. Les effets désastreux résultant du fonctionnement du marché du travail devaient apparaît ensuite et conduite à de nouvelles mesures de protection, notamment l'autorisation des syndicats en 1870." (note 56 p.762)

    "Le mouvement de protestation dans les entreprises à la fin des années 60 et au début des années 70 touche la plupart des pays d'Europe occidentale. On peut se reporter aux comparaisons établies par Pierre Dubois entre la France, la Belgique, l'Italie, le Royaume-Uni et l'Allemagne de l'Ouest. Dans ces cinq pays, le nombre de grèves et de grévistes et le nombre de jours chômés augmentent dans des proportions considérables dans la période 1968-1973. Ces grèves ont beaucoup plus souvent que par le passé un caractère spontané, initié par la base même dans les pays comme l'Allemagne de l'Ouest ou la Grande-Bretagne où les grèves non officielles sont illégales. En outre, dans ces différents pays on assiste durant la période à une radicalisation des formes d'action telles qu'occupations, expulsions de la direction, séquestrations, grèves bouchons, sabotages, ventes illégales de la production par les salariés en grève, prise de contrôle accrue par les ouvriers de l'apprentissage, de la sécurité (en Grande-Bretagne), des horaires, de l'organisation du travail (en Italie), etc., (Dubois, 1978). Le durcissement des luttes affecte également et même peut-être plus durement encore et plus précocement les Etats-Unis où se développent des formes de luttes ouvertes (grèves sauvages, sabotages, rejets par la base des accords négociés par les syndicats...) et larvés (absentéisme, turn-over) (Margirier, 1984)." (note 8 p.777-778)
    -Luc Boltanski et Ève Chiapello, Le Nouvel esprit du capitalisme, Paris Gallimard, coll. Tel, 2011 (1999 pour la première édition), 971 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.


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