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    Frédéric Rouvillois, Olivier Dard, Christophe Boutin, Le dictionnaire du conservatisme

    Johnathan R. Razorback
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    Frédéric Rouvillois, Olivier Dard, Christophe Boutin, Le dictionnaire du conservatisme Empty Frédéric Rouvillois, Olivier Dard, Christophe Boutin, Le dictionnaire du conservatisme

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 24 Déc - 17:45

    https://books.google.fr/books?id=Z_qBDwAAQBAJ&printsec=frontcover&dq=Dictionnaire+du+conservatisme&hl=fr&sa=X&ved=0ahUKEwjTiJajj9XhAhWF1uAKHcSMAcgQ6AEIKTAA#v=onepage&q=Dictionnaire%20du%20conservatisme&f=false

    "Au lendemain des élections de 1885, le parti [conservateur] est d'abord ébranlé par le projet, défendu par l'un de ses principaux dirigeants, Albert de Mun, d'organiser un grand parti catholique sur le modèle allemand, visant à dépasser les conservateurs en mettant de côté la dimension patriotique, et notamment la question du régime. Quelques mois plus tard, en novembre 1886, c'est un député de l'Union conservatrice, Raoul Duval, qui se rallie à la république et exhorte ses amis [à] le suivre. En 1889, le catholique social Jacques Piou lance de son côté l'idée d'une droite républicaine ayant un but "essentiellement conservateur au point de vue social religieux". Enfin, le ralliement à la république, explicitement prôné par le pape Léon XIII dans son encyclique Au milieu des sollicitudes (1892) se soldera sur ce plan par un désastre sans appel: loin de renforcer le conservatisme en l'institutionnalisant, le ralliement contribuera à l'explosion du camp conservateur."
    -Frédéric Rouvillois, Olivier Dard & Christophe Boutin (dir.), Le dictionnaire du conservatisme, Les Éditions du Cerf, 2017.

    "Abstraction

    L'abstraction est une effraction qui, pour ne pas rester comme telle une mauvaise action, appelle une ré-incarnation ou une re-concrétisation soit, une restitution -ce que Gustave Thibon nomme un "retour au réel" -dès lors, bien entendu, que l'on ne souhaite pas laisser le dernier mot à la violence initiale de l'opération. Abstrahere: tirer, traîner loin de, séparer de, détacher de, éloigner de. L'abstraction est une extraction dont l'une des conséquences négatives possibles est la mutilation, d'où l'intérêt de ne pas l'abandonner à des savants fous qui en feraient, en quelque sorte, une maïeutique au noir. Si, dans l'ordre de l'esprit, l'homme occidental crut bon voire vital d'abstraire pour apaiser son angoisse particulière face à l'énigme de l'être et que sa pensée puisse ordonner le monde en définissant des catégories "universelles", l'application politique de ce processus est sans doute problématique. L'homme occidental se rend donc maître et possesseur de la nature, assure la domination planétaire de l'étant -l'arraisonnement du monde-, réduit la pensée au calcul, la vérité à l'exactitude et, avec son modèle théorique techniquement performant, contribue au déchaînement titanique de la démesure sur la terre. L'oubli de l'Etre s'approfondit lorsque la raison socratique puis cartésienne, devenues sûres de leur empire, s'atrophient et dégénèrent en raison utilitariste et pragmatique à des fins commerciales (le calcul, toujours): tel est le programme libéral et cosmopolite des Lumières, au cœur duquel nous sommes encore.
    La nouvelle anthropologie requise, qui se pense elle-même comme "philanthropique", suppose une série de négations pour parvenir à l'affirmation du plus petit commun dénominateur des Etats Unis de l'Humanité: la raison elle-même -c'est dire à quel point les Lumières sont cérébrales... On rationalise donc à tour de bras en écrivant des codes volumineux -on appelle cela l'Etat de droit- et en standardisant la production de tout, y compris et surtout de cette nouvelle créature, l'Homme, détaché de ses appartenances jugées aliénantes mais à qui sont avantageusement attachés de nouveaux droits naturels -un Homme, d'ailleurs, sans doute encore trop archaïque et en voie d'être dépassé par le surhomme postmoderne transhumaniste, libéré des affres de la reproduction sexuée et, pourquoi pas, de la mort. Fi des "résidus", comme disait Pareto, des vieilleries instinctuelles, pulsionnelles et passionnelles ; fi des superstitions et des préjugés ancestraux y compris, au final, celui de la raison: place à la machine. Face à cet avenir radieux, les "pauvres terriers" du pauvre Péguy et le combat perdu de la France de Bernanos "contre les robots" relèvent du paléolithique inférieur ; la querelle des universaux, quant à elle, est impuissante à décrire le processus en cours, le triomphe des idéalistes n'ayant eu qu'un temps avant celui des ingénieurs. [...]
    L'esprit analytique, c'est bien, mais à condition de laisser Ezra Pound -et non le Dr Frankenstein- rassembler les membres dispersés d'Osiris. Burke, dans cette somme fondatrice de la pensée conservatrice que furent les
    Réflexions sur la Révolution en France, a sous doute été le premier chasseur dudit fanthomme (sic) à l'existence duquel d'aucuns continuent de croire bien que ni Diogène, avec sa lampe allumée en plein jour, ni Joseph de Maistre, qui croisa des Français, des Italiens, des Russes mais d'Homme, point, ne l'aient jamais rencontré. C'est ainsi que le philosophe anglais oppose aux droits de l'homme et à ce que Rivarol appelait leur "métaphysique vague" les "droits des Anglais", lesquels "n'entendaient pas fonder leurs libertés sur des principes abstraits [...] mais bien sur les droits qu'ils possédaient de père en fils en tant qu'Anglais". Ainsi oppose-t-il plus précisément au "droit vague et spéculatif" la "sagesse pratique", prudente et empirique, issue de l'histoire [...]
    Burke laisse donc les sophistes qui peuplent le "philosophoir" des bien nommées
    Nuées d'Aristophane "ergoter sur de la fumée". Les droits du fanthomme, conséquemment, couronnent le principe de l'universalisme abstrait, lequel repose sur cette abyssale tautologie: un homem est un homme est un homme est un homme... (ad libitum), ce qui est peut-être vrai dans une perspective métaphysique ou théologique mais qui ne l'est pas dans l'ordre politique car cela à nier "la race, le milieu et le moment" (Taine), c'est-à-dire l'inévitable inscription humaine dans une histoire familiale et collective (tribu, cité, empire, royaume, nation, civilisation), les potentialités et les déterminismes, les conditions historiques concrètes d'existence, bref, le caractère naturellement politique de l'homme.
    L'arithmétique individualiste et égalitariste de la banque centrale comptabilise certes la particule élémentaire monadique ainsi abstraite, l'unité numérique atomique, l'électeur ou l'objet de statistiques, dispositifs clé du "règne de la quantité" (Guénon) et de la "terreur sociométrique" (Péguy), mais qui reste-il de son humanité concrète ? Rien. La superposition du fanthomme légal ou de l' "homme théorique" (Nietzsche) aux hommes réels consacre in fine l'angélisme, péché capital ou, si l'on préfère, erreur anthropologique de cet universalisme-là -et qui veut faire l'ange fait l'animal-machine, nous ne le savons que trop, dès lors que les hommes, jusqu'à preuve du contraire, ne sont pas de purs esprits. Le fanthomme illustre rien moins que le refus, parfois la haine, de la chair et de l'incarnation qui nourrit le puritanisme glacé de nos comptables gnostiques, adeptes de la vertu révolutionnaire. A cela s'ajoute le marché de dupes contracté par l'Homme consistant à troquer des libertés réelles ("Charbonnier est maître chez soi") contre une liberté formelle ou une hypothétique souveraineté générale [...]
    Seule réponse politique par nature concrète à l'abstraction, le
    nomos ne fonde rien moins que l'être d'un peuple sur une terre et sa façon de l'habiter, n'en déplaise aux citoyens du monde -pour user d'un oxymore impolitique. L'anomie, en quelque sorte, désigne a contrario l'état de santé du fanthomme... anémié -pour user d'un pléonasme. "Chasser le naturel et il revient au galop": le fantasme étant incapable de contenir le réel, le refoulé fait toujours retour sous la forme d'hommes concrets, sûrs de leurs identités charnelles et spirituelles, qui n'ont nulle envie de s'en faire déposséder mais qui peuvent être tentés de les imposer, ne serait-ce que pour remplir le vide laissé par les anges qui n'en sont pas. Le refus ou l'interdiction de nommer le réel, autre nom de la politique de l'autruche, ne change rien au conflit dont l'une des parties -celle qui a les mains pures mais pas de mains- est désarmée. Inversement, l'ennemi que son humanité conceptuelle déréalise n'a possiblement plus rien... d'humain: démon à exorciser ou sous-homme à éradiquer, la voie est ouverte à la guerre totale contre lui. Or, "ce n'est pas l'abolition mais la limitation de la guerre qui forme le problème central de tout ordre juridique" (Schmitt). Que reste-il des rêveries de paix universelle lorsqu'une mauvaise politique naît d'un mauvais ordre juridique ? Le chaos. Violence initiale et... terminale de l'abstraction. [...] Pierre Boutang soulignait dans le même esprit de proximité de l' "esprit d'abstraction" et de l' "esprit de cruauté": Liberté, Égalité, Fraternité... ou la mort, omet-on souvent de préciser. Ce sera donc la mort, à moins de souscrire à l'un de ces préjugés dont Burke disait qu'il les chérissait tendrement: prendre le parti des choses et des êtres tels qu'en eux-mêmes enfin l'éternité les change."
    -Rémi Soulié, Article "Abstraction", in Frédéric Rouvillois, Olivier Dard & Christophe Boutin (dir.), Le dictionnaire du conservatisme, Les Éditions du Cerf, 2017.

    "Les conservateurs ont de leur côté la vérité et la vie, il leur manque le chemin."
    -Olivier Rey, article "Accélération / changement", in Frédéric Rouvillois, Olivier Dard & Christophe Boutin (dir.), Le dictionnaire du conservatisme, Les Éditions du Cerf, 2017.

    "Pessimisme inhérent à la pensée conservatrice. Les différents types de conservatisme, note à ce propos Anthony Quinton dans son étude sur la tradition conservatrice anglaise, reposent tous sur la croyance en l'imperfection, tant morale qu'intellectuelle, de la nature humaine: la conséquence inéluctable étant que les hommes -sauf à être sagement encadrés par les institutions, les usages et les coutumes -agissent habituellement mal."
    -Frédéric Rouvillois, article "Action", in Frédéric Rouvillois, Olivier Dard & Christophe Boutin (dir.), Le dictionnaire du conservatisme, Les Éditions du Cerf, 2017.

    "C'est la définition même du conservatisme politique, que de subordonner l'efficacité politique à un bien commun, à une "décence commune" dirait Orwell, que l'on ne peut pas démontrer rationnellement ni non plus calculer."
    -Guillaume de Tanoüarn, article "Aristote", in Frédéric Rouvillois, Olivier Dard & Christophe Boutin (dir.), Le dictionnaire du conservatisme, Les Éditions du Cerf, 2017.

    "Raymond Aron fut constamment libéral, réformiste, progressiste. [...] Dans l'essai De la droite, le conservatisme dans les sociétés industrielles, publié en 1957, Aron ne reprend d'ailleurs à son compte aucun élément du conservatisme."

    "Venu de la gauche, Aron a souvent dit qu'il ne s'en était éloigné que parce que les intellectuels de gauche, en choisissant d'admirer une idéologie et un régime tyranniques, en avaient trahi les principes."
    -Joël Mouric, article "Aron, Raymond -1905-1983", in Frédéric Rouvillois, Olivier Dard & Christophe Boutin (dir.), Le dictionnaire du conservatisme, Les Éditions du Cerf, 2017.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


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