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    Serge Berstein, Le libéralisme durant les guerres + Histoire du gaullisme

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 10 Fév - 17:03



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 22 Juin - 12:53

    « La référence à la pensée et à l’action du général de Gaulle n’implique l’adhésion à aucune doctrine, sauf peut-être l’évocation de cette « certaine idée de la France » par laquelle s’ouvrent les Mémoires de guerre […] De son vivant, le Général s’est bien gardé de théoriser ses vues et ses attitudes politiques sont marquées de la conviction que l’histoire est le lieu de la contingence, face à laquelle la seule attitude raisonnable et efficace est le pragmatisme. Dès lors, peut-on considérer le gaullisme comme un corpus d’idées cohérentes fournissant un guide pour l’action dont pourraient s’inspirer ceux qui se déclarent les héritiers du Général ? Le gaullisme peut-il figurer, aux côtés du traditionalisme, du socialisme, du libéralisme parmi les grandes cultures politiques de la France contemporaine ? Rien n’est moins sûr, ne serait-ce que parce que, dans ce cas, il serait la seule des grandes idéologies à être désignées par le nom d’un homme et non par la référence à une vision du monde et un type d’organisation de la société. » (p.7)
    « Le gaullisme se confond avec l’action de ceux qui l’ont tour à tour incarné. » (p.Cool
    « Qu’un parti charismatique, fondé par un homme pour soutenir son action, survive à son fondateur, est sans exemple dans l’histoire des pays de démocratie libérale. » (p.Cool
    « La fonction historique [du gaullisme] a été d’acclimater dans une France majoritairement attachée aux principes républicains tels que les a établis la IIIe République les conceptions d’un nationalisme jugé « antirépublicain » par les défenseurs du régime fondé à la fin du XIXe siècle. » (p.Cool
    « Henri de Gaulle est un fervent catholique (il cessera d’ailleurs de lire L’Action française après la condamnation de Maurras par la papauté en 1927 et la mise à l’index de ses œuvres). » (p.10)
    « Dans son carnet personnel de 1927 les impressions que lui laisse la lecture de L’Invasion de l’ancien Président de la République Raymond Poincaré, auquel il veut bien reconnaître de la clarté, de l’habileté, du savoir-faire, mais chez lequel il cherche en vain « la grandeur, la hauteur, ce sommet de courage auquel atteignit plusieurs fois Clemenceau ». » (p.16)
    « Son nationalisme est exclusiviste. » (p.17)
    « [On ne trouve dans les écrits de De Gaulle] nulle mention d’un rejet de l’étranger, non plus d’ailleurs que de reflet des obsessions de Maurras contre les francs-maçons. » (p.18)
    « Imprégnés du mythe du Surhomme, [les généraux allemands] ont négligé de considérer que la guerre est œuvre collective, supposant cette coordination générale, cet équilibre de la nation en armes qu’il appartient au gouvernement d’instaurer. » (p.24)
    « « Nous sommes la France », déclara-t-il tout de go le 30 juin 1940 au professeur René Cassin qui vient de le rejoindre à Londres. Objectif patriotique à l’évidence, mais dont la mise en œuvre suppose cette entrée sur le terrain du politique que les premiers fidèles du Général paraissent largement réprouver. » (p.41)
    « Une opposition interne au gaullisme naissant se constitue dans la colonie française de Londres. De Gaulle suscite ainsi la méfiance de notables fort influents, l’ambassadeur de France démissionnaire Charles Corbin, l’ancien secrétaire général du Quai d’Orsay, Alexis Léger, le chef de la mission commerciale française Jean Monnet, l’écrivain André Maurois, le député Henri de Kérillis. Il ne parvient pas davantage à rallier les intellectuels Henri Bonnet, Henri Laugier, Henri Longchambon, ni les journalistes Genevièvre Tabouis, Emile Buré, André Géraud. Enfin, il devra compter avec le scepticisme nuancé d’hostilité du socialiste Georges Gombault, de l’ex-chef du service de presse du quai d’Orsay, Pierre Comert, puis de Raymond Aron. Le quotidien France, dirigé par Comert et Gombault, marque ses distances envers un général politique en qui Gombault voit un nouveau Boulanger. La prestigieuse revue intellectuelle La France libre, fondée en novembre 1940 par André Labarthe et Raymond Aron, se maintient elle aussi dans une neutralité qui masque à peine les réserves de ses rédacteurs. Le cercle Jean-Jaurès qui rassemble les socialistes de Londres est franchement hostile au Général et à la France libre et le demeurera en dépit des objurgations de Léon Blum.
    La méfiance que suscite chez les républicains un général engagé en politique se nourrit en effet d’éléments plus concrets que les procès d’intention. Si quelques personnalités de gauche comme René Cassin, Pierre-Olivier Lapie ou Georges Boris ont rejoint la France libre, le centre de gravité du mouvement se situe à droite, et parfois à l’extrême droite. Le gros des gaullistes première manière sont des militaires de carrière, rapatriés de Narvick ou de Dunkerque, évadés de France pour continuer à se battre, mais dont la formation, comme celle de De Gaulle lui-même, ne fait pas des zélateurs du modèle républicain. S’y sont joints des jeunes gens souvent issus des courants nationalistes d’extrême-droite, à l’image du jeune Daniel Cordier (le futur secrétaire de Jean Moulin), lequel rejoint Londres avec seize de ses camarades qui ont entre dix-sept et dix-neuf ans et qui sont, comme lui, des adhérents de l’Action française. Il faut encore prendre en compte de nombreux coloniaux, venus des diverses régions de l’Empire et chez lesquels les idées conservatrices sont prééminentes. […]
    De part et d’autre de la Manche, l’antiparlementarisme règne, le Front populaire est mis en accusation, l’antisémitisme affleure. Lorsque Pierre Cot, ancien ministre de l’Air du Front populaire se présente à Londres pour se mettre au service du Général, celui-ci lui oppose une fin de non-recevoir au motif que sa présence ferait fuir les aviateurs de la France libre. Georges Boris, à la fois juif et proche de Blum, se voit, dans une premier temps, refuser par le chef d’état-major du Général, Pierre Tissier, toute audience auprès du chef de la France libre. […] L’existence de ces courants révèle un état d’esprit plus proche du nationalisme intégral que de la démocratie parlementaire. » (pp.42-43)
    « Dès l’été 1940, tout change pour de Gaulle et sa France libre. Le ralliement du chad, du Cameroun, du Congo, de l’Oubangui-Chari place entre leurs mains l’essentiel de l’Afrique Équatoriale Française. L’adjonction à cet ensemble de Tahiti, des Etablissements français de l’Inde et de la Nouvelle-Calédonie en septembre, donne à la souveraineté que de Gaulle prétend incarner une base territoriale, à quoi s’ajoute l’émetteur de Radio-Brazzaville qui lui permet (jusqu’à un certain point) de se libérer du contrôle britannique sur les émissions de la France libre à la BBC. Arguant du fait qu’il lui faut désormais administrer des territoires, il peut envisager la création d’un véritable organe gouvernemental. Le 27 octobre 1940, de Brazzaville, en terre française, le général de Gaulle annonce par une ordonnance prise « Au nom du Peuple et de l’Empire français… » la création du Conseil de Défense de l’Empire qui, loin d’être un simple organe administratif, se présente comme un véritable gouvernement.
    Dans la lettre qu’il adresse au consul des Etats-Unis à Léopold-ville, à destination du président des Etats-Unis et du Département d’Etat, après avoir fait connaître la composition du Conseil, de Gaulle ajoute : « La raison d’être du Conseil de Défense de l’Empire français consiste dans le fait que le gouvernement de Vichy n’est ni constitutionnel ni libre. Ce conseil exercera donc tous les pouvoirs qui appartenaient au dernier gouvernement français constitutionnel et libre dans les territoires français qui refusent de se soumettre à l’armistice, pouvoirs que ses membres y détiennent déjà en fait. » […]
    A partir de là, débute la partie la plus difficile que joue de Gaulle durant la guerre. Gérant de la souveraineté française, il entend la défendre pied à pied, non seulement contre l’occupant, mais aussi contre les empiétements des Alliés. Tâche difficile que d’affirmer la grandeur d’un pays vaincu et occupé, de refuser toute concession, si mince soit-elle, à des protecteurs dont dépend l’existence de la France libre, de protester avec vivacité contre les entorses aux droits d’un Etat largement virtuel, au point de donner parfois l’impression de combattre plus vigoureusement les Alliés que l’ennemi. Mais tâche à laquelle le chef de la France libre, garant de la grandeur historique de la France, ne faillira pas, en dépit des critiques de ses plus proches collaborateurs, un Dejean, un Muselier, un Catroux. […]
    A partir du printemps 1941, une série d’incidents opposent, après l’opération anglo-française au Levant, Britanniques et Français, les seconds s’exaspérant du contrôle que prétendent exercer les premiers sur le mandat français, en quoi ils voient une forme de protectorat insupportable et la preuve des ambitions anglaises sur l’empire colonial français. Sur cette question du Levant, de Gaulle rompt avec le général Spears, son allié des origines de la France libre, et se heurte avec une grande violence à Churchill. En décembre 1941, contre la volonté expresse des Américains, l’occupation de Saint-Pierre-et-Miquelon par les forces navales franaçaises libres de l’amiral Muselier donne lieu à un vif conflit verbal entre la France libre et le Secrétaire d’Etat, Cordell Hull. L’épisode compromet pour longtemps les relations entre de Gaulle et le président Roosevelt. C’est encore, après le débarquement britannique à Diégo-Suarez en mai 1942, l’exigence du général de Gaulle de voir remettre sans délai l’administration de Madagascar en considérant comme des arguties destinées à gagner du temps les arguments britanniques sur la nécessité d’une administration militaire de l’île. Faut-il encore évoquer, à peu près au même moment, le conflit qui oppose en Nouvelle-Calédonie l’amiral d’Argenlieu, haut-commissaire de la France libre, au général américain Patch, où la réigidité du premier, qui entre en opposition avec le gouverneur Sautot, et les maladresses du second mettent pratiquement l’île, ralliée à la France libre, en état d’insurrection, conduisant Thierry d’Argenlieu et de Gaulle à dénoncer l’impérialisme américain ! » (pp.46-47)
    « Les conditions même du vote du 10 juillet 1940 sont mises en cause. La révision de la Constitution s’est opérée dans un climat de panique qui lui ôte toute valeur ; les formes juridiques n’ont pas été respectées, le président Lebrun ayant perdu ses pouvoirs sans avoir démissionné, des membres de l’Assemblée nationale n’ont pu assister à la session, la délibération a eu lieu globalement et non article par article, enfin l’Assemblée nationale n’était pas fondée à se dessaissir du pouvoir constituant. De surcroît, Pétain s’est servi des pouvoirs qui lui ont été illégalement octroyés pour supprimer la République et instaurer sa propre dictature, violant ainsi la loi de 1884 selon laquelle « la forme républicaine du gouvernement ne peut faire l’objet d’une révision ».
    La conclusion s’impose d’elle-même : le gouvernement de Vichy n’a ni le droit, ni les moyens d’exercer les attributs de la souveraineté française et il existe donc un vide au niveau de l’Etat. » (p.49)
    « [Les Britanniques] ne reconnaissent nullement l’auto-proclamation de la Déclaration organique du 16 novembre 1940. A preuve, la demande du Foreign Office que cette Déclaration ne soit pas publiée en Grande-Bretagne, à quoi la France libre, au nom des pouvoirs étatiques et de l’indépendance dont elle se réclame, répondra en la publiant dans le premier numéro du Journal officiel de la France libre (20 janvier 1941), apanage d’un Etat souverain. » (p.50)
    « A l’automne 1941, le préfet Jean Moulin, qui a rencontré des dirigeants des mouvements de zone sud, a gagné Londres et informé de Gaulle de leur existence. Mais il faut attendre le printemps 1942 pour que commencent à venir en reconnaissance à Londres quelques-uns des chefs de la résistance intérieure. » (p.52)
    « Il témoigne dans la déclaration d’avril 1942 du souci social qui l’anime et qui ne peut que rencontrer l’approbation de la gauche résistante :
    « Il faudra que soient réalisées, contre la tyrannie du perpétuel abus, les garanties pratiques qui assureront à chacun la liberté et la dignité dans son travail et dans son existence. La sécurité nationale et la sécurité sociale sont, pour nous, des buts impératifs et conjugés […] Et nous voulons en même temps […] que chacun ait, au départ de son activité sociale, des chances égales à celles de tous les autres, que chacun soit respecté par tous et aidé s’il en a besoin. »
    Ainsi, en ce printemps 1942, la France libre a évolué. Pour rallier cette France de l’intérieur qui combat, comme lui, les Allemands et Vichy, mais où l’attachement aux grands principes républicains est incomparablement plus répandu que chez les premiers Français libres, de Gaulle a dû abandonner « l’apolitisme » des origines. Non sans devoir vaincre les réticences d’un Rémy, d’un Leclerc, d’un Larminat pour qui les affirmations du texte rompent l’unité d’un mouvement dont on a vu que l’idée même de démocratie était suspecte à nombre de ses membres. » (p.56)
    « D’où sa réponse à Blum [en prison], le 10 février 1943 […]
    Il lui annonce la constitution du prochain Conseil national de la Résistance, représentatif à la fois des forces politiques traditionnelles et des mouvements de Résistance, cette nouvelle élite portée par la révolution et annoncée l’année précédente :
    « C’est pourquoi nous souhaitons la formation à l’intérieur du pays d’un organisme concret, groupant sous le signe unique de la lutte pour la patrie et pour la démocratie les représentants des partis, du moment que ces partis sont, en tant que tels, en action de combat. Les représentants s’y trouveraient aux côtés des chefs des organisations de Résistance actuellement existantes. Le tout serait lié au Comité national et constituerait bien la France combattante. »
    Et de Gaulle d’expliquer à Blum le sens de cette création : faire en sorte « qu’à la première minute où cela serait possible », il apparaisse sur le sol français une autorité représentative capable de faire pièce aux entreprises de « certaines équipes alliées et de leurs clients français ». » (p.61)
    « Le 27 mai 1943, se réunit à Paris pour sa séance inaugurale le Conseil fraîchement constitué avec cinq dirigeants des mouvements de zone Nord, trois représentants des mouvements de zone Sud, deux délégués des syndicats CGT et CFTC et six membres désignés par les partis politiques. Choix aisé pour les partis communiste et socialiste, plus acrobatique pour les radicaux et le parti démocrate-populaire représentés respectivement par les incontestables résistants que sont l’ancien ministre Marc Rucart et le journaliste Georges Bidault, franchement difficile pour les forces politiques de droite. Pour que l’Alliance démocratique figure dans le CNR, il a fallu se résigner à faire appel à l’ancien député Joseph Laniel qui avait voté les pleins pouvoirs à Pétain le 10 juillet 1940. Faute de pouvoir faire siéger le vieux nationaliste Louis Marin, président de la Fédération républicaine, trop surveillé par la police, c’est Jacques Debû-Bridel, à dire vrai fort peu représentatif, qui est le délégué de ce parti. Il n’importe. Dans sa quête de représentativité nationale et internationale, le gaullisme franchit une nouvelle étape dans la voie de l’acceptation des principes démocratiques en redonnant vie aux partis politiques. » (p.63)
    « La parution le 10 juin 1943 à Alger du numéro 1 du Journal officiel de la République française atteste de cette volonté d’assumer les pouvoirs de la République. » (p.64)
    « La gauche est en position majoritaire dans toutes les institutions de la Résistance, en France occupée comme à Alger. De ce point de vue, l’évolution du conflit, l’élargissement de l’aire d’influence du gaullisme depuis 1940 se sont conjugués pour déplacer la droite nationaliste vers la gauche le centre de gravité du gaullisme de guerre. » (p.67)
    « On sait que, débarquant en France le 12 juin, sur les talons des troupes qui ont libéré les premières localités françaises, Bayeux, Isigny et Grandcamp, il y installe le premier Commissaire de la République, François Coulet, révoque le sous-préfet de Bayeux nommé par Vichy et impose par conséquent aux Alliés le scénario prévu du rétablissement de l’autorité de la République, incarnée par le Gouvernement provisoire. » (p.71)
    « Dans son discours du 12 juillet 1945, alors qu’il s’apprête à mettre en route le processus de rétablissement d’une vie politique constitutionnelle, il revient sur l’histoire de la IIIe République […] Tout en reconnaissant l’importance de l’œuvre accomplie par celle-ci dans tous les domaines et après avoir estimé que « ce régime ne méritait pas d’être sommairement et entièrement condamné », il considère que, conçu en 1875, il ne correspond plus « aux conditions de notre rude époque ». Il prononce donc l’obsolescence, pour cause de paralysie, d’un système politique inadapté.
    Pour le remplacer par quoi ? Par « une démocratie réelle, où ni jeux de professionnels, ni marécages d’intriguants, ne troublent le fonctionnement de la représentation nationale, où, en même temps, le pouvoir qui aura reçu du peuple la charge de gouverner dispose organiquement d’assez de force et de durée pour s’acquitter de ses devoirs d’une manière digne de la France ». En d’autres termes, un système représentatif uniquement préoccupé des intérêts nationaux et un pouvoir exécutif fort constituent les deux pôles des vues gaullistes en matière institutionnelle. […] Il évoquait au Forum d’Alger le 14 juillet 1943, une Ive République qui « voudra que ses gouvernants gouvernent, que ses fonctionnaires ne rusent pas avec leurs fonctions, que ses soldats s’occupent seulement de sa défense, que ses magistrats rendent une réelle justice, que sa diplomatie ne redoute rien tant que de mal soutenir ses intérêts ». » (p.75)
    « Devant les délégués des syndicats à Alger le 1er mai 1944 :
    « … Sur la terre telle que la font l’industrie, l’invention et la vitesse, il ne peut y avoir demain pour nous de prospérité, ni même d’indépendance, si l’économie française n’est pas fortement dirigée, en vue de faire rendre à nos ressources, non point ce qui peut intéresser tels ou tels groupes particuliers, mais bien ce qui profitera le plus à la communauté nationale. » [Plus loin : « Que le niveau relatif de vie, la sécurité et la dignité de ceux et de celles qui portent parmi leurs concitoyens l’honneur et la charge du travail cessent d’être simplement des sujets de discussion entre travailleurs et employeurs, pour devenir des questions d’ordre public à l’heureuse solution desquelles la nation tout entière est intéressée. »]
    Discours dirigiste qui, encore une fois, rejoint les vues de la gauche, d’autant que les modalités de mise en œuvre de l’économie dirigée supposent la prise en main par l’Etat des ressources nationales indispensables au redressement et, par conséquent, des nationalisations qui ôteraient au secteur privé la maîtrise d’une importante partie de l’appareil productif du pays :
    [Discours du 2 mars 1945 à l’Assemblée consultative] « … Nous déclarons que l’Etat doit tenir les leviers de commande. Oui, désormais c’est le rôle de l’Etat d’assurer lui-même la mise en valeur des grandes sources de l’énergie : charbon, électricité, pétrole, ainsi que des principaux moyens de transport : ferrés, maritimes, aériens et des moyens de transmissions dont tout le reste dépend. C’est son rôle d’amener lui-même la principale production métallurgique au niveau indispensable. C’est son rôle de disposer du crédit, afin de diriger l’épargne nationale vers les vastes investissements qu’exigent de pareils développements et d’empêcher que des groupements d’intérêts particuliers puissent contrarier l’intérêt général ». » (p.77)
    « En décembre 1944, les Houillières du Nord et du Pas-de-Calais sont nationalisées. Suivent les usines Renault et Gnome et Rhône, la marine marchande, les compagnies aériennes, la Banque de France et les quatre grandes banque de dépôt en décembre 1945… Le reste des nationalisations de la Libération s’opérera en 1946 après le départ du pouvoir du général de Gaulle, mais dans la ligne des principes communs édictés par celui-ci avec l’appui de la majorité des hommes de la Résistance et des partis de gauche. » (pp.77-78)
    « On voit donc clairement s’esquisser, entre 1943 et 1945, les grands traits d’un gaullisme politique, clairement distinct du gaullisme unanimiste et patriotique qui avait permis à Charles de Gaulle de réaliser son programme de 1940. […] Cette conception d’un Etat fort qui ne peut que hérisser les vieux républicains, s’accompagne en revanche d’un programme économique dirigiste qui répond à la fois aux nécessités de remise en route de l’économie nationale et aux conceptions de la gauche, et d’une sensibilité sociale qui se trouve à l’unisson des idées socialisantes issues de la Résistance. » (p.78)
    « [21] octobre 1945 […] référendum et […] élection des députés à la première Constituante. » (p.81)
    « La première question consiste à décider (ou non) que l’Assemblée, élue le même jour, sera constituante. Dans l’affirmative, l’arrêt de mort de la IIIe République est prononé et il appartiendra à l’Assemblée de préparer la constitution de la Ive République. En fait, une seule formation politique préconisera le « non » à cette question, le parti radical, dont l’histoire s’identifie avec celle du régime fondé en 1875 et qui entend lui rester fidèle. En revanche, les autres formations politiques sont sans sympathie pour une République que communistes et socialistes tiennent pour bourgeoise et à laquelle le MRP ne pardonne guère son anticléricalisme, cependant que les modérés ont souvent milité pour une réforme de l’Etat. Sur ce point, l’avis du Général est largement partagé : la IIIe République subit ainsi le poids du discrédit quasi général qui la frappe depuis 1940.
    La seconde question du référendum pose des problèmes d’une tout autre portée. Elle demande en effet aux Français d’approuver le projet de loi gouvernemental fixant le fonctionnement des pouvoirs publics jusqu’à la mise en vigueur de la nouvelle Constitution. Or ce projet de loi limite étroitement les pouvoirs de l’Assemblée : sa durée est réduite à sept mois ; elle vote les lois et le budget, ratifie les traités, mais ne possède pas l’initiative en matière de dépenses. Elle élit le président du Gouvernement provisoire, mais c’est lui qui choisit ses ministres et l’Assemblée ne peut renverser le gouvernement qui reste en fonctions aussi longtemps qu’elle. Enfin, le projet de Constitution qu’elle aura dérigé devra être approuvé par le peuple au cours d’un référendum. Or cette limitation des pouvoirs d’une assemblée élue au suffrage universel et représentant le peuple souverain est inacceptable pour les républicains qui y voient une insupportable entorse aux principes fondamentaux de la démocratie parlementaire. La tradition républicaine postule en effet que rien ni personne ne peut dicter sa loi aux élus de la nation. A cette conception, de Gaulle en oppose une autre, non moins démocratique dans son principe, mais qui réclame de la démocratie directe et marque bien ce qui sépare la pensée constitutionnelle du général de Gaulle de celle des délégués à la Consultative :
    « On parle beaucoup de Constituante souverain. Mais c’est un terme mal choisi. Il n’y a qu’un souverain : le peuple. Une Assemblée souverain, dans quelle mesure l’est-elle ? Dans la mesure où le peuple lui en a donné les pouvoirs. Un point, c’est tout. Oui, le peuple seul est souverain ». [Intervention à l’Assemblée consultative provisoire le 28 juillet 1945] ». » (pp.82-83)
    « Au soir du 21 octobre 1945, 96% des Français, en répondant « oui » à la première question du référendum, mettent fin à la IIIe République et donnent un caractère constituant à l’assemblée qu’ils élisent ce même jour. En dépit de l’opposition du parti communiste, 66% d’entre eux approuvent la seconde question, donnant ainsi raison au général de Gaulle quant à l’organisation des pouvoirs qu’il préconisait et qui aboutissait à limiter les pouvoirs de la Constitution.
    Le général de Gaulle a gagné la première manche de son combat constitutionnel. Mais les élections qui ont lieu le même jour dressent, face à lui, les grands partis politiques, désormais pourvus par le suffrage universel de la légitimité qui leur faisait défaut précédemment. » (p.85-86)
    « Autant le général de Gaulle s’est soucié du référendum, autant il a manifesté une grande indifférence quant à l’élection des députés. » (p.86)
    « Les élections du 21 octobre 1945 bouleversent […] le paysage politique français. Alors qu’avant la guerre, on comptait une douzaine de groupes parlementaires représentant une quinzaine de partis politiques, le scrutin attribue près des trois quarts des voix (73.5%) et des sièges à trois grandes formations politiques issues de la Résistance ou profondément renouvelées par elle. Trois faits majeurs méritent d’être notés. En premier lieu la forte poussée de la gauche marxiste, socialiste et communiste, qui frôle la majorité absolue des suffrages (49.6%) alors qu’aux élections de 1936 qui lui avaient été cependant favorables, elle ne dépassait pas 35% des voix. En termes de sièges, elle obtient d’ailleurs cette majorité absolue avec 302 élus sur 583. A l’intérieur de cette gauche marxiste, le parti communiste est désormais en position de force avec 160 élus contre 142 à la SFIO. Le deuxième enseignement des élections est l’effondrement du centre gauche et de sa principale composante, le parti radical qui voit ainsi confirmée sa marginalisation dans la nouvelle configuration politique. Enfin, troisième leçon de la consultation, la droite est vaincue, mais sa défaite est ambiguë. Sans doute les modérés qui rassemblaient en 1936 42.5% des suffrages exprimés tombent-ils à 15.6% et ne font-ils élire qu’une soixantaine de députés. Mais il s’agit plus de la défaite d’appareils politiques, au demeurant peu structurés et divisés entre eux, que de la disparition d’une culture politique fortement ancrée. Il est peu douteux que le succès du MRP résulte pour une assez large part du report sur ses candidats des voix d’un électorat de droite en déshérence, même si ce parti se réclame d’une gauche humaniste non marxiste. » (pp.87-88)
    « Les intérêts des trois grandes forces politiques dégagées par les élections de 1945 sont aux antipodes des vues du général de Gaulle et c’est dans cet écart que gît l’explication du grand malentendu qui, un an durant, va les opposer à l’ancien chef de la France libre. » (p.88)
    « [De Gaulle] a accepté d’admnistier Maurice Thorez de l’accusation de désertion portée contre lui, moyennant l’appui du secrétaire général du parti communiste à la politique gouvernementale. » (p.89)
    « Le 6 novembre, jour de la réunion de l’Assemblée constituante, de Gaulle, comme il s’y était engagé, remet la démission du Gouvernement provisoire qu’il préside entre les mains du radical Paul Cuttoli, doyen d’âge de l’Assemblée, s’engageant, selon la plus pure tradition parlementaire, à expédier les affaires courantes, jusqu’à ce qu’un nouveau gouvernement ait été désigné. […] Le 13 novembre 1945, les députés votent une motion proclamant que « Charles de Gaulle a bien mérité de la patrie » et l’élisent à l’unanimité des 555 votants président du Gouvernement provisoire. » (p.92-93)
    « Le 15 novembre, Maurice Thorez, reçu par le président du Gouvernement provisoire, exige pour son parti un des trois ministères clés : l’Intérieur, la Défense, les Affaires étrangères. […] refus très net du général. » (p.93)
    « Le 19 novembre, l’Assemblée constituante réélit Charles de Gaulle à la présidence du gouvernement, les communistes s’abstenant. Le 21 novembre, le gouvernement est formé, Maurice Thorez devenant ministre d’Etat sans portefeuille. Trois autres communistes gèrent des ministères « économiques », François Billoux à l’Economie nationale, Marcel Paul à la Production industrielle et Ambroise Croizat au Travail. Pour éviter au parti communiste de perdre la face, Charles Tillon est chargé d’un ministère de l’Armement. » (p.94)
    « Le président du Gouvernement provisoire parvient […] à faire adopter durant le mois de décembre 1945 un certain nombre de textes fondamentaux concernant les nationalisations ou la création de l’Ecole nationale d’administration. » (p.94)
    « Ce texte [les Mémoires de guerre], écrit plus d’une décennie après les événements, est à tous égard une reconstruction. Si de Gaulle s’attendait à une pression de l’opinion pour exiger son retour aux affaires, il doit constater que rien de tel ne se produit. Dès lors, il évoque dans son livre de 1959 la tristesse des Français qui auraient continué à voir en lui une sorte de souverain en exil, « un recours choisi d’avance » […] La réalité est éloignée de cette image de légende qui donne une signification téléologique à la suite des événements. Selon les sondages de l’IFOP étudiés par Jean Charlot, si les Français éprouvent un pincement au cœur sentimental à voir de Gaulle [le 19 novembre 1946] quitter le pouvoir (40% sont mécontents de ce départ contre 32% de satisfaits), seulement 27% d’entre eux souhaitent le voir revenir au pouvoir contre 52% qui sont d’un avis contraire. » (p.96)
    « Guerre, qu’il juge inéluctable, entre les Soviétiques et les Anglo-Saxons. » (p.98)
    « Le 5 mai 1946, 80% des inscrits participent au référendum. Le projet de la première Constituante est nettement rejeté par 53% des votants contre 47%. Ce résultat, s’il peut être clairement porté à l’actif du MRP, ne doit rien à Charles de Gaulle […] Les motivations des électeurs telles que les révèlent les sondages témoignent du fait que la plupart de ceux qui ont rejeté le projet l’ont fait par hostilité au communisme (33%) ou par crainte d’une menace pour la liberté et non parce qu’ils jugeaient mauvais l’équilibre des pouvoirs (22%). C’est dire qu’une analyse du vote du 5 mai en termes d’adhésion de l’opinion aux thèses constitutionnelles du Général serait totalement erronée. […]
    Le MRP, artisan principal du rejet du projet de Constitution, progresse notablement (de 23.9 à 28.2% des suffrages) cependant que les communistes connaissent un tassement (de 26.2 à 25.9%) et les socialistes, victimes de leurs hésitations, un net recul (de 23.4% à 21.1%). Les partis marxistes perdent donc la majorité absolue et la pratique parlementaire conduit le 23 juin à placer à la présidence du Gouvernement provisoire le dirigeant MRP Georges Bidault […] S’estimant porté par les événements, de Gaulle sort de son silence pour passer à l’offensive et faire publiquement connaître ses choix constitutionnels. » (pp.99-100)
    « C’est ce silence qu’il rompt le 16 juin 1946 à l’occasion de sa visite à Bayeux pour y commémorer sa venue deux ans plus tôt dans la ville récemment libérée. Et son discours devient l’acte fondateur d’un gaullisme politique, fort différent pour l’observateur du gaullisme patriotique et unanimiste de la France libre. Pour l’observateur, mais non pour le Général. Car le discours de Bayeux, modèle de ceux que le Général prononce dans les années qui suivent, tend précisément à montrer qu’entre l’inspiration du 18 juin 1940 et celle de l’action politique dont il prend l’initiative, la continuité est totale. Le discours débute en effet par ce qui va constituer une formulle rituelle des textes de Charles de Gaulle, le rappel de l’épopée patriotique de la France libre […] Or cette légitimité, mise en œuvre par une nouvelle élite de patriotes, appuyée par « l’immense masse française » (on retrouve ici le mythe, effetivement inventé à Bayeux en 1944, du « peuple résistant ») se substituait à celle des institutions de la IIIe République […] et à Vichy […] « Les pouvoirs publics ne savent que s’ils s’accordent avec l’intérêt supérieur du pays, s’ils reposent sur l’adhésion confiante des citoyens » […] Pragmatisme que le Général réaffirmera à la fin du discours en se plaçant sous l’inspiration du législateur de la Grèce antique : « Des Grecs, jadis, demandaient au sage Solon : « Quelle est la meilleure Constitution ? » Il répondait : « Dites-moi, d’abord, pour quel peuple et à quelle époque ? » Aujourd’hui, c’est du peuple français et des peuples de l’Union française qu’il s’agit et à une époque bien dure et bien dangereuse ! Prenons-nous tels que nous sommes. Prenons le siècle comme il est ». » (p.100-101)
    « Mais de Gaulle, comme le MRP dans la première Constituante, se méfie de la dictature d’une Assemblée unique dont il considère que son premier mouvement « ne comporte pas nécessairement une clairvoyance et une sérénité entières ». D’où le très long développement qu’il consacre à l’institution d’une seconde assemblée qui pourrait servir de contre-poids à la première, qui serait désignée par les conseils généraux et municipaux à quoi s’ajouteraient des représentants des organisations économiques, familiales, intellectuelles et qui aurait pour fonction d’amender les décisions de l’Assemblée élue au suffrage universel direct et de formuler des propositions dont elle prendrait l’initiative. Enfin cette seconde Chambre constituerait le noyau d’une Assemblée de l’Union française dans laquelle siégeraient en outre les élus des assemblées locales des territoires d’outre-mer. […]
    C’est de ce Président de la République qui n’émane pas du Parlement, qui n’est pas responsable devant lui, que devrait, aux yeux du général, procéder le gouvernement. » (p.103)
    « Si la personnalité de De Gaulle est, pour la plupart, au-dessus de tout soupçon dictatorial, son discours prête cependant le flanc aux accusations de collusion avec ceux qui ont été les adversaires déterminés de la République, c’est-à-dire, dans l’ambiance de l’après-Libération, des fourriers du vichysme, voire du fascisme. » (p.104)
    « L’opinion publique prête peu d’attention à l’intervention publique du Général en qui elle voit désormais l’homme de la période révolue de la guerre […] 40% des Français le considèrent comme un homme de droite, alors que celle-ci a mauvaise presse en raison de sa collusion avec Vichy. » (p.105)
    « Dans deux articles parus dans Le Populaire les 18 et 21 juin, [Léon Blum] dégage avec lucidité la logique des propos de Charles de Gaulle, considérant par exemple la souveraineté émanant nécessairement du peuple, le chef de l’exécutif ne saurait se contenter d’une désignation par un collège élargi et qu’il lui faudrait recourir à la source même de la souveraineté, c’est-à-dire à une élection au suffrage universel. » (p.106)
    « Pour autant, Léon Blum ne prête au général de Gaulle aucun mobile « intéressé ou médiocre ». L’explication tient à ses yeux à la vision très pessimiste que de Gaulle se fait de la situation internationale, et, par conséquent, de l’extrême péril dans lequel, à ses yeux, la France pourrait se trouver. En cette occurrence, il juge nécessaire la concentration de l’autorité dans une main forte. Mais, ajoute Léon Blum, ce sont là les justifications de toutes les dictatures. » (p.108-109)
    « Le 13 octobre, son dernier espoir s’envole. Le corps électoral accepte par 53% des votants le second projet constitutionnel. Sans doute le Général pourra-t-il arguer qu’en raison d’une forte abstention (32.31%), le texte n’a été adopté que par 35% des électeurs inscrits et qu’il s’agit d’un vote de résignation d’une opinion décidée à sortir du provisoire. Il n’en reste pas moins qu’en bonne règle démocratique, les institutions fustiguées par Charles de Gaulle ont adoptées et peuvent entrer en vigueur. L’échec de Charles de Gaulle est complet. » (p.111)
    « Passé la phase de découragement qui a suivi le désaveu que lui ont infligé les Français en acceptant la nouvelle Constitution, de Gaulle brûle en fait de revenir au pouvoir et d’y imposer ses idées. » (p.112)
    « Fondée [par René Capitant] au lendemain du discours de Bayeux par René Capitant, l’Union gaulliste pour la IVe République est la première tentative d’organisation partisane du gaullisme politique, dont l’originalité tient à ce qu’elle a été mise en œuvre sans de Gaulle. » (p.113)
    « La tentative électorale de l’Union gaulliste échoue piteusement. En premier lieu parce que l’hostilité déclarée aux partis a évidemment rendu difficile la constitution de listes d’union que les grands partis n’ont aucune raison d’accepter. Au total, 38 listes ont le soutien de l’Union gaulliste dont vingt apparaissent comme des listes clairement liées à cette formation et 18 autres conduites essentiellement par des radicalisants, membres du RGR (parti radical et UDSR) et quelques-unes par des modérés. Encore que la réalité des résultats soit difficile à estimer avec précision, on retiendra l’évaluation de Bernard Lachaise, situant l’audience de l’Union gaulliste entre 1.8 et 3.1% des suffrages exprimés et les élus entre 6 et 14. L’échec est sans appel. » (pp.115-116)
    « C’est durant l’hivers 1946-1947 que, par des confidences distillés à des fidèles, Jacques Soustelle, le colonel Rémy, Jacques Baumel, le général de Gaulle décide de franchir le pas et de créer un « rassemblement au-dessus des partis », auquel pourraient adhérer les élus de diverses formations politiques, à l’exception des communistes. […] L’objectif essentiel est d’obtenir, par la voie électorale, la constitution d’une majorité capable d’obtenir la dissolution de l’Assemblée nationale puis la modification de la Constitution […] Sa mise en œuvre concrète débute durant les premières semaines de 1947 et fait l’objet d’un lancement public durant le mois d’avril. » (p.117)
    « C’est la semaine suivante à Strasbourg où il est venu pour inaugurer un monument à la mémoire des soldats américains tombés en Alsace que de Gaulle franchit le pas et annonce la création du Rassemblement du peuple français. » (p.117)
    « Ce n’est pas dans une gauche, fortement constituée, organisée, disciplinée qu’il peut espérer recruter. Tout au plus attire-t-il des individus isolés, par fidélité personnelle. Il n’est d’autre espace libre qu’à droite ou, à la rigueur, au centre, si le MRP se prête à des projets politiques directement conduits par le Général. » (p.118)
    « L’UDSR (L’Union démocratique et socialiste de la Résistance), pour sa part, est le dernier avatar du grand parti de la Résistance espéré par certains gaullistes de Londres et il compte parmi ses membres des partisans déterminés du Général, de René Pleven à Jacques Soustelle en passant par Jacques Baumel. Ancien député UDSR, René Capitant considère que le destin naturel de ce parti est de se fondre dans le RPF.
    Or, l’attitude des deux partis clés du RGR est presque à l’inverse de ce qu’on pouvait en attendre. Durement étrillés lors des consultations électorales de 1945-1946, les radicaux, à commencer par Edouard Herriot, considèrent qu’une alliance avec le gaullisme est susceptible de redorer leur blason électoral, si bien que, contre toute attente, ils accepteront la double appartenance, ce qui permettra à certains jeunes gaullistes, tels Jacques Chaban-Delmas et Michel Debré ; d’adhérer tout à la fois au RPF et au parti radical. La « bigamie », lourde d’arrières-pensées, durera jusqu’en 1951 où la proximité des élections législatives conduira les radicaux à mettre fin à une alliance paradoxale, puisque, entre-temps, le parti radical, revenu au pouvoir, combat au premier rang des adversaires du RPF.
    Pour l’USDR, les choses sont assurément plus complexes. Parti gaulliste avant la lettre, ayant offert au général de Gaulle de prendre sa direction, il réagit de manière contradictoire à la création du RPF, certains se félicitant de voir le Général entrer enfin dans l’arène politique et se montrant prêts à le rejoindre, tels Jacques Baumel, tandis que d’autres, à l’image de René Pleven et d’Eugène Claudius-Petit, tout en témoignant leur respect envers de Gaulle, décident de se préserver dans une attitude de prudence expectative afin de maintenir l’unité d’un parti situé dans l’aire d’attraction du gaullisme. Tout en acceptant, sans enthousiasme, la double appartenance, les dirigeants de l’UDSR veillent à éviter une désintégration de leur parti […] L’ambiguïté de la double appartenance condamne la tentative de rassemblement et dès l’automne 1948 se dessine une scission qui aboutira au départ des gaullistes, contraints de choisir entre l’appartenance à une formation qui n’entend pas se laisser absorber par le RPF et leur fidélité au Général. » (p.123-124)
    « Reste enfin la droite modérée représentée essentiellement au moment de la création du RPF par le Parti Républicain de la Liberté (le PRL), qui, comme le parti radical, est en perte de vitesse depuis la Libération. […] Le PRL l’accepte en 1948 et le Centre national des Indépendants et Paysans qui l’absorbe suivra son exemple lors de sa fondation en 1949. Toutefois, dans ce secteur de l’opinion, la dispersion est la règle et l’acceptation de la double appartenance revêt une assez faible portée politique. » (p.125)
    « La plupart des députés MRP s’inclin[ent] devant la décision de leurs instances dirigeantes prise en novembre 1947 d’interdire toute appartenance à un autre groupe parlementaire que celui du parti. Quant à ceux qui entendent envers et contre tout rester fidèles au Général, ils sont exclus, comme Edmond Michelet ou Gaston Palewski, ou démissionnent, à l’image de Louis Terrenoire qui entraîne dans sa dissidence environ 6 députés. Au total, l’Intergroupe gaulliste ne rassemblera qu’une trentaine ou une quarantaine de députés, marginalisés par leur formation d’origine. » (p.126)
    « Le 24 août 1947, par une déclaration publique, de Gaulle annonce que le RPF présentera des candidats aux élections municipales. » (p.127)
    « Près de 36 000 des 38 000 communes françaises ont moins de 25 000 habitants et rassemblent près de 17 millions et demi d’habitants contre 25 millions dans les villes de plus de 2500 habitants. » (p.129)
    « La percée du RPF est impressionnante et lourde de menaces pour la Ive République. Si l’on peut considérer que le chiffre de près de 40% (exactement 38.7%) des suffrages obtenus par les listes patronnées par le RPF inclut les voix de ses alliées des listes de coalition dont le ralliement au gaullisme relève plus de l’opportunisme que de la conviction, en revanche les 28.1% rassemblés par les listes gaullistes homogènes représentent la base minimale de l’audience gaulliste dans le pays. […] Il est peu contestable que le RPF ait réussi, peut-être au-delà de ses espérances, son épreuve électorale, d’autant que les sondages révèlent que les motivations des électeurs ont été quasi-unanimement nationales et non locales (5% seulement des sondés se réclament de ces dernières). […] Sur les 25 plus grandes villes françaises, 13 auront un maire RPF, dont Paris (où Pierre de Gaulle, frère du Général, est élu président du conseil municipal), Marseille, Bordeaux (où Jacques Chaban-Delmas commence un règne de près d’un demi-siècle), Lille, Strasbourg, Alger. […] La grande victime de la poussée gaulliste est, sans surprise, le MRP. » (p.129-130)
    « Si le Général a su créer une dynamique, seul un tiers des Français sont prêts à le suivre jusqu’au bout de celle-ci, cependant qu’un petit quart est farouchement hostile à ses projets. » (p.131)
    « Le RPF est bien le parti de De Gaulle, créé et dirigé par lui pour atteindre les objectifs qu’il est seul à fixer et non un parti classique dont le président est désigné par la démocratie des adhérents.
    De même les organes dirigeants, chargés de l’assister dans sa tâche, ne sont en rien l’émanation de la base. […] Aux membres fondateurs s’ajoutent des hommes comme Jacques Baumel, Pierre Guillain de Bénouville, Louis Vallon, André Diethelm ou Christian Fouchet […] En juin 1949, le comité exécutif est […] remplacé par un conseil de direction, dont les membres sont également nommés par de Gaulle, mais qui est ouvert cette fois aux parlementaires. » (p.136)
    « Le véritable auxiliaire du Général dans la direction du RPF est le secrétariat général, dirigé par Jacques Soustelle. Chargé d’administrer le Rassemblement, avec l’aide des services dont il dispose (administratif, financier, propagande, action professionnelle et sociale, action, etc.), il doit en outre faire préparer par des commissions d’études des dossiers techniques sur les grandes questions politiques et mettre en place l’organisation du Rassemblement sur le territoire national, nommant des délégués départementaux et des chargés de mission délégués régionaux (au nombre de quatorze). L’importance de ces pouvoirs fait de Jacques Soustelle le numéro deux du RPF. » (p.137)
    « En dépit des objurgations de Soustelle, [De Gaulle refuse] de s’investir totalement dans la RPF. Son cabinet, dirigé par Georges Pompidou, est clairement distinct de l’appareil du parti comme le sont ses aides de camp, le capitaine Guy et le commandant de Bonneval, comme l’est son secrétariat particulier dirigé par Claude Mauriac, puis Xavier de Beaulaincourt. S’ajoute enfin à cet organigramme complexe un comité national d’études créé à l’initiative de Gaston Palewski et qui comprend quelques personnalités chargées de proposer au Général des thèmes politiques susceptibles de constituer le programme d’un gouvernement futur : Georges Pompidou, Michel Debré, André Diethelm, Louis Vallon, Raymond Aron. » (p.137)
    « 400 000 [adhérents] en 1948, au sommet de la vague d’adhésions. […] [Ce chiffre] place le RPF derrière le parti communiste qui aurait plus de 600 000 inscrits, mais loin devant la SFIO qui en annonce officiellement 300 000 (chiffre manifestement surévalué), pour ne pas parler du MRP qui ne dépasserait pas les 50 000. » (p.141)
    « Étudiant de manière exhaustive les cadres du RPF dans le Sud-Ouest aquitain, Bernard Lachiase évalue à 43.5% la proportion de résistants. […] La majorité de ceux qui ont eu un engagement antérieur à 1939 vient de la droite d’origine ligueuse, Action française, Jeunesses Patriotes, PSF, phénomène que l’on retrouve par exemple en Meurthe-et-Moselle. Mais la droite modérée ou le radicalisme fournissent également leur lot de cadres au gaullisme. » (p.142-143)
    « Quelle solution le RPF propose-t-il pour porter remède à cette situation ? La potion magique des économistes orthodoxes, la « stabilisation », mesure clé du redressement : « La stabilisation de la monnaie et, du même coup, des prix, des salaires, des traitements, stabilisation qui est la condition impérative de toute espèce de redressement, stabilisation sans laquelle personne ne peut bâtir sa vie et celle de ses enfants sur quelque chose de solide, si modeste que ce soit. »
    Comment y parvenir alors que les gouvernements successifs échouent à tenter d’enrayer la course inflationniste des prix et des salaires ? Par des moyens très « rudes » dont la simple tentative de mise en œuvre serait de nature à provoquer la contestation violente des Français qui sortent d’années de privations, et que de Gaulle lui-même a renoncé à mettre en œuvre lors de son passage au pouvoir, mais la position confortable d’opposant permet de les détailler à loisir : compression massive des dépenses publiques, par la suppression de services entiers et la réduction des autres ; économies sur les dépenses des entreprises nationalisées (qui sont à la base de l’investissement) et les « assurances sociales » (qui assurent aux Français les plus fragiles une protection sociale qui a changé leur condition) ; réforme du système fiscal « pour faire payer ceux qui échappent à l’impôt » ; retour à l’initiative privée de l’essentiel des activités économiques, sauf la répartition de quelques denrées de base encore trop rares et indispensables à la vie des Français ; réduction de certaines consommations trop coûteuses en devises, comme celle de l’essence ; rétablissement de la discipline, de l’économie, du sens des responsabilités dans les services publics. La « stabilisation » est un programme qui range sans discussion le RPF dans le camp de la droite classique dont les recettes sont adoptées sans discussion par le nouveau mouvement : réduction du nombre des fonctionnaires « budgétivores », appui sur l’initiative privée, appel à l’austérité, refus des dépenses sociales et méfiance envers les services publics. […]
    Mais [l’] effort de productivité exige la coopération active de l’ensemble des producteurs. Or on voit mal comment obtenir l’adhésion volontaire de ceux-ci à l’effort au service de la collectivité nationale dès lors que le parti communiste n’entend pas jouer le jeu national, que le capitalisme calcule au plus juste salaire et que le système politique paraît bien incapable de produire la mobilisation nécessaire. Aussi, passant du plan économique au plan social, le Général, dans le droit fil du christianisme social dont il ne se réclame d’ailleurs pas explicitement, propose-t-il de répudier les oppositions de classe qui aboutissent à entraver l’effort national :
    « Assez de ce système absurde où, pour un salaire calculé au minimum, on fournit un effort minimum, ce qui produit collectivement le résultat minimum. Assez de cette opposition entre les divers groupes de producteurs qui empoisonne et paralyse l’activité française. »
    Et le Général de révéler la solution miracle qui, à ses yeux, doit résoudre le problème ainsi posé : l’Association, seule susceptible de permettre tout à la fois la rénovation économique du pays et de mettre en œuvre la promotion ouvrière. Le grand mot est lâché qui va alimenter débats et controverses durant toute l’histoire du gaullisme gaullien, véritable serpent de mer, qui trouve ses théoriciens convaincus dans la petite escouade du gaullisme de gauche avec des hommes comme René Capitant, Lucien Rachet, Manuel Bridier ou Louis Vallon et un instrument d’action avec l’Action ouvrière dont les groupes d’entreprise ont pour mission de concurrencer sur le terrain les sections communistes. Comment définir l’Association ? Dans son discours de Saint-Etienne [4 janvier 1948], de Gaulle lui donne la forme d’une structure corporative, ce qui renvoie une nouvelle fois aux conceptions du catholicisme social, mais il va plus loin en envisageant un intéressant des salariés aux résultats de l’entreprise :
    « L’Association, qu’est-ce à dire ? D’abord, ceci que, dans un groupe d’entreprises, tous ceux qui en font partie, les chefs, les cadres, les ouvriers, fixeraient ensemble, entre égaux, avec arbitrage organisé, les conditions de leur travail, notamment les rémunérations. Et ils les fixeraient de telle sorte que tous, depuis le patron ou le directeur inclus, jusqu’au manœuvre inclus, recevraient, de par la loi et suivant l’échelle hiérarchique, une rémunération proportionnée au rendement global de l’entreprise. »
    Ce n’est donc rien de moins qu’un nouveau projet de société à substituer à l’exploitation capitaliste et à la lutte des classes que propose d’instituer le Général. » (pp.145-147)

    -Serge Berstein, Histoire du gaullisme, Perrin, coll. Tempus, 2002 (2001 pour la première édition), 574 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Serge Berstein, Le libéralisme durant les guerres + Histoire du gaullisme Empty Re: Serge Berstein, Le libéralisme durant les guerres + Histoire du gaullisme

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 22 Juin - 12:56

    « De Gaulle précise la position de son mouvement sur l’Union française par son discours de Bordeaux du 15 mai 1947. […]
    « La France tyrannique ? La France routinière ? La France coupable ? Allons donc ! En vérité, quand les événements terribles de la guerre récente vinrent nous pousser au bord de l’abîme, la France généreuse, tutélaire et libérale, était en train de faire avancer à grands pas vers la lumière plus de soixante millions d’hommes. […] Pour nous, dans le monde tel qu’il est et tel qu’il va, perdre l’Union française, ce serait un abaissement qui pourrait nous coûter jusqu’à notre indépendance. La garder et la faire vivre, c’est rester grands et, par conséquent, rester libre ». » (p.151-152)
    « Les élections de juin 1951 le placent [le RPF] dans la pire situation possible. Le reflux de ses positions, déjà perceptible, se lit dans un résultat qui ne lui accorde que 21.6% des suffrages exprimés, nettement derrière les communistes qui en rassemblent 26.9%. » (p.160)
    « La période qui suit les décevantes élections de 1951 reflète l’affrontement de deux stratégies, celle du gaullisme, s’efforçant, avec moins de moyens qu’il ne l’espérait, de rendre le système politique ingouvernable pour provoquer la révision, celle des défenseurs de la République parlementaire qui tentent d’intégrer le gaullisme au jeu parlementaire pour sauver le régime. Or, des deux stratégies, c’est la seconde qui va l’emporter. » (p.161)
    « Groupe important de près de 120 députés, dirigé de l’extérieur du Parlement par un chef absolu qui méprise les parlementaires, et invité à rester le spectateur passif de débats auxquels il lui est interdit de participer, sauf pour remettre en cause le régime qui gouverne la France, le RPF est ainsi condamné à l’impuissance. » (p.162)
    « 26 parlementaires quittent le Rassemblement pour fonder, le 12 juillet, le groupe parlementaire de l’Action République et Sociale (ARS) présidé par Edmond Barrachin. Mais l’hémorragie ne s’arrête pas là et, au total, 45 députés (plus du tiers du groupe) quittent celui-ci durant l’année 1952. » (p.166)
    « Le 7 janvier 1953, René Mayer est investi grâce au vote de 81 députés RPF qui lui assurent une large majorité (389 voix alors que la majorité absolue est fixée à 314 voix). Cette fois, le RPF est bien entré dans le système qu’il avait pour vocation de renverser. » (p.171)
    « Après la décision du général de Gaulle du 6 mai 1953 de dissoudre l’expression parlementaire du gaullisme politique […] le Général, débarrassé du fardeau qu’il n’a jamais vraiment accepté, la direction d’un parti politique, commence ce que l’histoire a retenu sous le nom de « traversée du désert ». » (p.175)
    « Dans ses conversations avec ses interlocuteurs, il évoque comme une perspective inéluctable son retour au pouvoir et affirme qu’il se réserve d’être le recours du pays en cas de catastrophe provoquée par l’incapacité du système. » (p.176)
    « Comme aux temps héroïques de la France libre, de Gaulle trouve dans les territoires d’outre-mer la base nécessaire d’une reconquête de la France. Sans doute les comptes rendus de ces voyages ne sont-ils pas des événements majeurs de la scène politique nationale, mais l’écho en parvient à l’opinion, les hebdomadaires publient reportages et photos. De Gaulle reste ainsi présent dans l’horizon des Français, même si c’est à l’arrière-plan. » (p.178)
    « Il témoignera cependant de l’estime qu’il porte à Pierre Mendès France en acceptant de le recevoir à deux reprises, alors même qu’il siège au gouvernement, en octobre 1954 (il est alors président du Conseil), puis à nouveau en mars 1956 (il est ministre d’Etat du gouvernement Guy Mollet et en net désaccord avec la politique algérienne de celui-ci). » (p.180)
    « Tirant les conséquences d’une guerre où la France s’est épuisée en vain huit ans durant, [Mendès-France] la désengage du guêpier indochinois […]
    Globalement, l’opinion publique se montre reconnaissante à Pierre Mendès France d’avoir sorti le pays d’une guerre interminable et impopulaire. Seuls le MRP et une partie de la droite l’accusent d’avoir « bradé l’Empire ». Mais tel n’est pas le cas des gaullistes. » (p.191)
    « Guy Mollet […] comme chef du principal parti de la majorité, devient président du Conseil en janvier 1956. Son intention est de gagner la population par des réformes et de négocier secrètement une solution avec le FLN. Le préalable est le remplacement du gouverneur général Soustelle, désormais gagné à l’idée d’une solution militaire en Algérie. A sa place, Guy Mollet décide de nommer un ministre-résidant en Algérie et choisit pour cette fonction un autre gaulliste, le général Catroux, bon connaisseur de l’Afrique du Nord et qui possède une réputation de libéral en matière coloniale. Le 6 février 1956, il se rend lui-même à Alger pour installer le nouveau ministre-résidant. Accueilli par des manifestations hostiles, conspué par la foule, cible de jets de tomates, il découvre la profonde hostilité de la population européenne d’Algérie à la solution libérale qu’il envisage.
    En fonction de cette donnée, il va de reculade en reculade, remplaçant Catroux par le socialiste Robert Lacoste et définissant une nouvelle politique fondée sur le triptyque « Cessez-le-feu, élections, négociations » qui fait de la victoire militaire sur le FLN le préalable à toute solution de la question algérienne. A son tour, il entre dans un processus de guerre à outrance, approuvé par l’Assemblée nationale (communistes compris) qui lui vote en mars 1956 des pouvoirs spéciaux pour mettre en œuvre sa politique. » (p.196)
    « L’échec algérien est lourd de conséquences pour la IVe République, hypothéquant tous les aspects de la modernisation politique tentée par le gouvernement du Front républicain. L’accroissement de la demande due aux commandes militairs, la raréfaction de la main-d’œuvre provoquée par le maintien sous les drapeaux de nombreux jeunes, l’augmentation des coûts de production provoquent une relance de l’inflation. Le poids des charges militaires, des dépenses sociales et des subventions destinées à peser sur l’indice des prix entraîne une détérioration des finances publiques conduisant le gouvernement à renoncer à l’audacieuse politique sociale lancée en janvier 1956 avec l’octroi d’une troisième semaine de congés payés. La crise financière due à la guerre d’Algérie a pour résulter de freiner l’expansion et l’accroissement du niveau, d’aggraver les déséquilibres économiques et, finalement, de provoquer une nouvelle érosion de la monnaie française, le gouvernement décidant en août 1957 une dévaluation déguisée de 20% du franc. » (p.197)
    « En janvier 1958, [le pourcentage de Français qui souhaitent le retour de De Gaulle au pouvoir] ne dépasse pas 13%. » (p.206)
    « Le 9 mai, les généraux qui commandent en Algérie font parvenir par l’intermédiaire du général Ely, chef d’état-major général, un message menaçant au Président de la République pour l’avertir que l’armée pourrait se livrer à une « réaction de désespoir » au cas où le pouvoir songerait à abandonner le « patrimoine national » que constitue l’Algérie. » (p.208)
    « C’est le 15 mai que se produit l’événement qu’ils [les gaullistes] attendent ardemment des dirigeants d’Alger. Le général Salan, seule autorité légale en Algérie, envoie un télégramme au président du Conseil pour réclamer un gouvernement de Salut public sous la direction du général de Gaulle. » (p.209)
    « [Il laisse ouverte] les deux solutions possibles : la prise du pouvoir par la force selon le modèle franquiste ou la prise de pouvoir par la crainte du coup de force selon le modèle de la marche sur Rome. C’est le second qui l’emportera. […]
    Même si De Gaulle paraît sceptique au matin du 29 mai, un processus irréversible de dévolution légale du pouvoir s’est engagé de la part des dirigeants de la IVème République dont la crainte majeure est celle d’une guerre civile à haut risque. Or si le Général ne l’exclut pas, une solution pacifique rendrait plus crédible le rôle d’arbitre et de sauveur qu’il entend assumer. » (p.214)
    « Le 1er juin [1958], sa déclaration d’investiture [comme président du Conseil] devant l’Assemblée nationale est sans surprise. Rappelant la situation catastrophique de la France, il se fixe comme mission d’assurer le salut du pays, de l’Etat et de la République et demande les moyens de la mener à bien par l’octroi des pleins pouvoirs et la réforme de la procédure de révision constitutionnelle, afin de permettre au gouvernement d’élaborer les nouvelles institutions et de les soumettre à la nation par référendum. Il renouvelle les engagements pris envers Guy Mollet, le chef de l’Etat et les chefs des partis, puis quitte l’Assemblée. Dans la discussion qui suit, Pierre Mendès France et François Mitterrand, qui font figure de chefs de l’opposition au nouveau gouvernement, refusent de voter l’investiture, jugeant que le retour au pouvoir du Général est le fait d’un coup de force militaire. Mais il s’agit d’un combat d’arrière-garde, tant il est évident que la représentation nationale est décidée à s’incliner. De fait, l’Assemblée nationale investit le nouveau gouvernement par 329 voix contre 224 (communistes, radicaux mendésistes, une partie des socialistes). » (p.217)
    « Il s’en est fallu de fort peu que la Ve République naisse d’un coup de force militaire. » (p.220)
    « Les républicains ont vivement combattu et ruiné l’avenir politique de ceux qui tentaient de leur imposer un renforcement du pouvoir exécutif, du général Boulanger à André Tardieu en passant par le président Alexandre Millerand, contraint de démissionner de ses fonctions pour cette raison en 1924. Tel est le défi que doit affronter Charles de Gaulle. » (p.221)
    « On ne trouve dans ce gouvernement aucun des ultras de l’Algérie française qui ont porté le général de Gaulle au pouvoir, à l’exception du garde des Sceaux, Michel Debré. Mais il siège dans le gouvernement comme fidèle du Général et comme spécialiste du droit constitutionnel avec comme mission principale de préparer la rédaction de la Constitution. C’est également leur fidélité au Général qui rend compte de la présence dans ce ministère de deux autres gaullistes issus de l’ex-RPF, l’écrivain André Malraux, ministre de l’Information, et Edmond Michelet, ministre des Anciens combattants, aucune de ces deux personnalités ne soulevant la moindre inquiétude dans l’opinion et le monde politique. Il n’en va pas de même de Jacques Soustelle, désormais lié aux ultras d’Algérie et dont l’absence du gouvernement est fort remarquée et déplorée par les activistes de l’Algérie française. Le Général ne l’introduira au gouvernement que le 7 juillet, comme ministre de l’Information (poste que lui cède André Malraux) et il équilibrera cette nomination par celle du socialiste André Boulloche comme ministre délégué à la présidence du Conseil. […]
    Pour la diplomatie, l’armée, l’Intérieur, la France d’outre-mer, de Gaulle a choisi des techniciens sans passé politique chargés de gérer sous son autorité directe ces secteurs ministériels fondamentaux. C’est le diplomate Maurice Couve de Murville qui devient ministre des Affaires étrangères, le préfet de la Seine Pelletier qui prend en mains l’Intérieur, le polytechnicien Guillaumat qui accède au ministère des Armées, de Gaulle se réservant le ministère de la Défense nationale, cependant que le haut fonctionnaire Bernard Cornut-Gentille reçoit le portefeuille de la France d’outre-mer. » (pp.222-223)
    « La seule force politique d’envergure du camp des « non » est le parti communiste qui se présente en défenseur de la tradition républicaine. » (p.235)
    « Au soir du 28 septembre [1958] : 80% des électeurs approuvent la nouvelle Constitution et délivrent un blanc-seing au général de Gaulle qui est massivement plébiscité par les Français, d’autant que 85% des Français se sont rendus aux urnes. » (p.236)
    « Le Général feint d’ignorer les conciliabules qui réunissent dans les bureaux de l’Hôtel Matignon, siège de la présidence du Conseil, ses proches collaborateurs, Olivier Guichard, Pierre Lefranc, Jacques Foccart, Jacques Richard avec les dirigeants du gaullisme politique de la IVe République, les Jacques Chaban-Delmas, Roger Frey ou Jacques Soustelle. […] De ces multiples démarches naît le 1er octobre 1958 l’Union pour la Nouvelle République (UNR). » (p.237)
    « Interdits de se proclamer ouvertement gaullistes, les candidats UNR doivent affronter des concurrents qui se réclament eux aussi du Général, les dissidents du groupe « Renouveau et fidélité » et quelques candidatures de gaullistes de gauche qui se présentent sous l’étiquette du Centre de la réforme républicaine. » (p.240)
    « Le 23 octobre [1958] […] l’échec de l’antigaullisme est patent, le parti communiste perdant 1 600 000 voix et se situant avec 19.2% des suffrages bien en deçà de ses résultats de l’époque de la IVe République où il draînait au moins le quart de l’électorat. Quant à l’Union des forces démocratiques, elle dépasse à peine 1% des suffrages et apparaît quasi inexistante au plan électoral. La troisième leçon des élections qui dément les attentes du Général est la forte poussée à droite du corps électoral. Avec respectivement 22% et 20% des suffrages exprimés, le Centre national des Indépendants et l’UNR (à peine créée) apparaissent comme les grands vainqueurs des élections, alors que les partis de la IVe République connaissent la stagnation (15.7% des voix pour la SFIO, 11.1% pour le MRP) ou l’effondrement (les radicaux tombent à 7.3%). » (p.241)
    « Contre toute attente, l’UNR sort victorieuse des élections en rassemblant 198 députés. Avec les 133 élus du Centre national des Indépendants, elle constitue une forte majorité de droite. » (p.241)
    « Le parti communiste est taillé en pièces, ne conservant que 10 de ses 156 députés de 1956. » (p.241-242)
    « Première réunion de la nouvelle Assemblée nationale le 9 décembre 1959. Le général de Gaulle souhaite en réserver la présidence à Paul Reynaud qui a soutenu ses conceptions stratégiques dans les années trente et lui a jadis permis d’entrer dans le gouvernement de juin 1940. Mais il se heurte aux ambitions du gaulliste Jacques Chaban-Delmas qui sait pouvoir compter sur les voix des députés UNR, peu désireux de partager avec un modéré, de surcroît illustration des IIIe et IVe Républiques, les fruits de leur succès. De Gaulle charge Jacques Soustelle et Michel Debré de convaincre Chaban-Delmas de retirer sa candidature devant celle de Paul Reynaud. En vain. Passant outre les objurgations des émissaires de Matignon, Jacques Chaban-Delmas devance Paul Reynaud au premier tour (259 voix contre 158) et est élu au second après le retrait de son adversaire. » (p.242)
    « Dès le 2 décembre [1958], prenant acte de la décision du président Coty de ne pas se représenter, le chef du gouvernement fait, pour la première fois dans sa carrière politique, acte de candidature. Le 21 décembre, le Général est élu Président de la République par 78.5% des suffrages du collège électoral de 76 000 notables. » (p.242)
    « Le rôle joué par Michel Debré, autre ultra de l’Algérie française, comme principal collaborateur du général de Gaulle depuis mai 1958, puis sa nomination comme Premier ministre apparaissent comme autant de gages donnés aux Européens d’Algérie. Enfin les discours du général de Gaulle en Algérie, du fameux « Je vous ai compris » adressé à la foule algérienne le 4 juin 1958 au « plan de Constantine » du 3 octobre 1958 visant à une rénovation économique et sociale de l’Algérie paraissent bien se situer dans le cadre d’une volonté de maintien de la souveraineté française outre-Méditerranée […]
    Il est vrai que ceux de ses partisans favorables à l’indépendance algérienne, un Edmond Michelet, un Maurice Clavel, un Louis Terrenoire affirment eux aussi leur certitude que le Général était résolu, dès son retour au pouvoir, à donner l’indépendance à l’Algérie. C’est la thèse que de Gaulle lui-même s’efforce d’accréditer dans ses Mémoires d’espoir […] On se gardera bien d’adhérer à cette reconstruction a posteriori. » (p.244)
    « Devant la résistance acharnée du FLN, le basculement de la population musulmane dans le camp de celui-ci, par conviction ou par crainte, le désaveu de l’opinion internationale, le coût d’une guerre interminable qui hypothèque la marge d’action du pays dans le monde, il se convainc peu à peu que la poursuite du conflit est plus préjudiciable que profitable aux intérêts nationaux. » (p.245)
    « C’est pratiquement aux conditions du FLN que sont signés le 18 mars 1962 les Accords d’Evian. » (p.246)
    « Dès le discours de septembre 1959 sur l’autodétermination s’opère la rupture entre le général de Gaulle et les activistes de l’Algérie française qui rêvent d’un nouveau 13 mai, opéré cette fois contre l’homme qu’ils estiment avoir fait roi. Trois épisodes, d’une gravité croissante, marquent l’opposition des ultras d’Algérie au pouvoir métropolitain. Le premier est la semaine des barricades de janvier 1960 qui fait suite au rappel du général Massu après des déclarations de celui-ci à un hebdomadaire allemand, épousant les thèses de l’Algérie française. Des barricades sont érigées au centre d’Alger et dans le quartier des Facultés que l’armée isole, sans les réduire. Un discours très ferme du général de Gaulle qui refuse de céder à la pression le 29 janvier met fin à l’épisode.
    Beaucoup plus grave est, en avril 1961, le « putsch des généraux ». » (p.246-247)
    « Dès [septembre] 1959 […] C’est le début d’une crise profonde au sein du CNIP et entre celui-ci et le général de Gaulle. Si une partie des députés, suivant Valéry Giscard d’Estaing, jeune secrétaire d’Etat au Budget, approuve les orientations du nouveau pouvoir et ses vues institutionnelles, ce n’est pas le cas du secrétaire général du mouvement, Roger Duchet, un des ultras de l’Algérie française qui anime une tendance, majoritaire chez les élus Indépendants, très hostile à la politique algérienne du Général. » (p.249)
    « Éludée jusqu’au début de 1960, la crise éclate au grand jour avec la semaine des barricades d’Alger, Jacques Soustelle faisant publiquement état au Conseil des ministres de sa compréhension envers les émeutiers […]
    Le 5 février, leGénéral convoque Jacques Soustelle pour lui faire savoir qu’il le démet de ses fonctions ministérielles à la suite de son désaccord sur la politique algérienne qu’il poursuit. […] Ne pouvant parvenir à réduire Soustelle au silence, afin qu’il taise l’expression de ses divergences avec la politique gouvernementale sur l’Algérie, les instances de l’UNR finissent par l’exclure du mouvement le 25 avril 1960. Il est suivi par quatre députés proches de ses positions, Pierre Picard, René Moatti, Charles Béraudier, Jean Mirot […]
    Les effets de la crise algérienne sur l’UNR sont relativement limités. S’ils aboutissent à la dissidence d’une personnalité majeure du mouvement, ils n’entraînent guère de départs massifs, ni au niveau des élus, ni au niveau des militants. » (p.251)
    « La certitude de l’ouverture des hostilités est telle que le Premier ministre Michel Debré propose au chef de l’Etat de prendre l’initiative de modifier lui-même l’esprit du régime. Il suggère de procéder à une dissolution de l’Assemblée national, permettant des élections qui ne pourraient manquer d’être favorable aux gaullistes, dans le sillage du référendum triomphal d’avril 1962. Appuyé sur une solide majorité, il pourrait alors faire fonctionner le régime en redonnant au parlementarisme rationalisé dont le Premier ministre est le théoricien un rôle essentiel. Or telle n’est pas l’analyse de Charles de Gaulle. Il refuse des élections qui se feraient dans la confusion, presque toutes les forces politiques ayant approuvé les Accords d’Evian. Et surtout, il n’entend nullement accroître le rôle du Parlement, à la différence de son Premier ministre, l’esprit du régime résidant à ses yeux dans le pouvoir présidentiel tel qu’il l’exerce depuis 1959. […] Entre avril et octobre 1962, il lance un triple défi à ses adversaires politiques.
    Disposant depuis 1959 d’une nette majorité parlementaire, Michel Debré peut considérer qu’il remplit les conditions constitutionnelles lui permettant de rester Premier ministre. Or, le 14 avril 1962, le Général « accepte » la démission de Michel Debré, dont il ne fait de doute pour personne qu’elle a été exigée par le chef de l’Etat, et présentée par fidélité par l’intéressé qui en est meurtri. L’explication donnée, selon laquelle le Premier ministre a achevé sa mission une fois instaurée la paix en Algérie et que la nouvelle phase politique exige un homme neuf, est de celles qui ne peuvent que heurter les parlementaires en soulignant que le Premier ministre est bien l’homme du Président et que sa tâche consiste à mettre en œuvre la politique définie par ce dernier. En d’autres termes, la confiance que le Parlement accorde au Premier ministre n’est qu’un attribut accessoire au regard de celle du président, la seule qui compte vraiment.
    Enfonçant le clou, le chef de l’Etat nomme un Premier ministre dont la personne même constitue une véritable injure à la société politique parlementaire. Inconnu du grand public, Georges Pompidou n’est ni un homme politique (il n’appartient à aucun parti), ni un élu. Son principal titre à exercer les fonctions éminentes qui vont être les siennes est d’avoir été un collaborateur personnel du général de Gaulle, membre de son cabinet en 1944, chef de son cabinet lors de la « traversée du désert » jusqu’en 1954, puis, après une carrière à la banque Rothschild, directeur du cabinet du président du Conseil de mai à décembre 1958. Nommé en 1959 membre du Conseil constitutionnel, ses qualités personnelles ne sauraient dissimuler le fait que son absence de surface politique implique que le général de Gaulle entend conduire lui-même les affaires du pays, par l’intermédiaire d’un Premier ministre rompu aux fonctions d’exécution d’un directeur de cabinet. Au demeurant, aux yeux du général, il est le parfait « second » capable de mettre en œuvre les desseins du « commandant » […]
    Si 259 députés votent la confiance, 119 s’abstiennent et 128 la refusent. Les trois quarts des Indépendants, la moitié du MRP se sont joints aux opposants de gauche et de droite pour refuser d’approuver la formation du gouvernement Pompidou. La majorité parlementaire ne tient plus qu’à un fil. Le Général va délibérément le rompre. […]
    De Gaulle choisit de défier les convictions européénnes de l’opposition socialiste et radicale, mais aussi des Indépendants et surtout du MRP qui font encore partie de sa majorité. Dans une conférence de presse du 15 mai 1962, il proclame son choix d’une Europe des Etats qui maintiendrait la souveraineté nationale, brocardant cruellement les champions de la supranationalité qui jugent possible de s’exprimer en « quelque espéranto ou volapük intégré ». Ulcérés par cette méprisante saillie contre leurs convictions les plus profondes, les cinq ministres MRP (Pierre Pflimlin, Maurice Schumann, Robert Buron, Joseph Fontanet, Paul Bacon) donnent leur démission dans la nuit et le groupe parlementaire Indépendant exerce une forte mais vaine pression pour que les ministres issus de ses rangs, Louis Jacquinot, Valéry Giscard d’Estaing et Jean de Broglie, les imitent. Devant leur refus, ils sont exclus par leurs amis politiques, de même que Raymond Marcellin qui a accepté de remplacer Joseph Fontanet au ministère de la Santé publique. Ces Indépendants gaullistes jettent alors les bases d’une nouvelle structure parlementaire, celle des Républicains indépendants. Le gaullisme agit donc comme un ferment de dissolution du système politique français, du moins dans son aile droite.
    Mais le défi fondamental, l’expérience cruciale destinée à contraindre les Français à choisir entre les partis et le gaullisme […] vient avec la proposition d’élire le Président de la République au suffrage universel. […] Le seul précédent historique connu, celui de l’élection de Louis Bonaparte en décembre 1848, qui devait déboucher sur le coup d’Etat du 2 décembre 1851, n’était pas de nature à rassurer sur la nature républicaine du régime. […] Le Général ne se fait guère d’illusions sur la volonté des partis d’en revenir à une lecture plus parlementaire des institutions. Si lui-même se sent de taille à le leur, interdire, qu’en serait-il d’un successeur éventuel qui n’aurait ni son passé, ni son autorité ? […]
    Dès l’allocution télévisée qu’il prononce le 9 juin 1962, le général de Gaulle lâche quelques phrases sibyllines qui laissent prévoir la réforme et qui donnent lieu à d’innombrables exégèses. Mais c’est l’attentat manqué du Petit-Clamart, qui vise à l’éliminer physiquement, qui le décide à franchir le pas et à « en découdre » avec ses adversaires. Le Conseil des ministres du 12 septembre 1962 décide, en vertu de l’article 11 de la Constitution, de soumettre au peuple par référendum une réforme constitutionnelle […]
    Le tollé est général, sur le fond comme sur la forme. »  (p.258-261)
    « Les communistes décident sans surprise de faire voter « non » au référendum. […] Socialistes, radicaus, MRP, Indépendants décident de constituer un « Cartel des non » dont le porte-parole est le vieux parlementaire Paul Reynaud, qui siège comme député depuis la IIIème République. » (p.262)
    « Le 5 octobre, l’Assemblé nationale adopte la motion de censure qui renverse le gouvernement Pompidou par 280 voix (alors que la majorité absolue est à 241). Le général de Gaulle réplique aussitôt avec ses armes constitutionnelles en décidant de conserver le gouvernement, mais en dissolvant l’Assemblée nationale et en convoquant les électeurs pour un scrutin législatif les 18 et 25 novembre 1962. Entre les partis politiques et le gaullisme, la guerre est déclarée et la République gaulliste y joue sa survie. » (p.263)
    « Le 28 octobre, 77.24% des Français s’étant rendus aux urns, le « oui » l’emporte par 61.75% des suffrages exprimés contre 38.25% de « non ». » (p.264)
    « Pour la première fois depuis 1947, le parti socialiste SFIO, par la voix de Guy Mollet, annonce […] qu’en cas de second tour entre un communiste et un gaulliste, il préconiserait de choisir le premier. » (p.265)
    « A l’occasion du scrutin, la petite cohorte de gaullistes de gauche qui avait constitué l’Union Démocratique du Travail (UDT) fusionne avec l’UNR. » (p.265)
    « On peut parler au soir du 18 novembre d’un « raz de marée » gaulliste qui bouleverse les équilibres politiques traditionnels. Avec 32% des suffrages exprimés, l’UNR établit un record historique, aucun parti politique n’ayant jamais dépassé le seuil des 30% dans l’histoire politique de la France. Au soir du premier tour, elle compte déjà 61 élus. A l’exception du parti communiste qui enregistre une légère progression par rapport à 1958, passant de 19 à 21.7% des suffrages, les partis du « Cartel des non » sont écrasés. […]
    Le second tour, le 25 novembre, ne fait qu’accentuer les résultats du premier en termes de sièges et en raison du système majoritaire. L’UNR frôle de peu la majorité absolue de 242 voix en faisant élire 233 députés. Elle la dépasse nettement grâce au soutien des 36 députés Républicains indépendants élus autour de Valéry Giscard d’Estaing. […]
    Le 25 novembre 1962, la victoire du gaullisme est donc totale. » (p.266)
    « Quelques mois après le départ du pouvoir du général de Gaulle en novembre 1969, à la question de savoir s’ils ont été satisfaits ou mécontents de son action comme Président de la République, 53% se déclarent satisfait ou très satisfait contre 38% mécontents ou très mécontents. La même question posée en avril 1970, un an après son départ du pouvoir, donne respectivement des résultats de 57 et 34%. » (p.268-269)
    « Après 1962, les priorités changent, une fois résolue la question algérienne, et les sondages révèlent que, désormais, les Français se préoccupent majoritairement des problèmes de niveau de vie (stabilité des prix, salaires), de l’avenir de la jeunesse (écoles, éducation, manifestation de mai-juin 1968), mais aussi des questions de politique extérieure (la paix mondiale, les relations est-ouest, l’Europe, etc.). Or si le gaullisme a des réponses à apporter sur ce dernier point, il n’a aucune solution toute faite à proposer pour les problèmes de vie quotidienne. » (p.269)
    « L’essentiel de l’insatisfaction provient de l’approche sociale du gaullisme. » (p.270)
    « [En décembre 1965] De Gaulle n’est pas confirmé à l’Elysée par le raz de marée national qu’il s’estimait en droit d’attendre, mais mis en ballotage au premier tour avec le score (excellent, mais qu’il considère comme décevant) de 43.7% des suffrages exprimés et contraint de courtiser les électeurs pour l’emporter au second tour avec 54.5% des suffrages contre le candidat unique de la gauche, François Mitterrand. » (p.273)
    « Après celle de 1962, aucune motion de censure ne sera plus jamais votée. » (p.274)
    « Instruments privilégiés de la décisions politique, les Conseils restreints qui se multiplient après 1962 témoignent de la présidentialisation du régime. » (p.276)
    « Rien dans la Constitution ne prévoit que le président dispose d’un pouvoir de révocation de son Premier ministre. » (p.276)
    « De Gaulle a donc fondé un Etat dans lequel le processus de décision s’apparente à la chaîne de commandement militaire et en revêt l’efficacité. » (p.277-278)
    « Le gaullisme des années 1962-1969 comporte trois composantes, même si l’UNR en est le centre de gravité.
    Autour de René Capitant, Louis Vallon, Gilbert Grandval, il existe une petite cohorte de gaullistes de gauche, réunis dans l’Union Démocratique du Travail (UDT). Plus riches en cadres qu’en militants actifs, éditant un journal, Notre République, ce groupuscule pour qui le général de Gaulle éprouve une réelle sympathie conjuguerait volontiers le gaullisme avec une certaine sensibilité sociale. A la veille des élections de 1962, le général de Gaulle a imposé la fusion de l’UNR et de l’UDT au sein d’une même formation, Louis Terrenoire, secrétaire général de l’UNR étant invité à céder aux gaullistes de gauche une trentaine de circonscriptions où ils feront élire quelques députés. D’assez mauvais gré, les instances dirigeantes du mouvement acceptent de faire une place (réduite) aux nouveaux venus. En dépit de la présence dans la majorité gaulliste d’hommes qui, sans appartenir à l’UDT, viennent du centre-gauche tels que Louis Joxe, Edgar Faure ou Edgar Pisani, le centre de gravité de l’UNR-UDT, comme celui du gaullisme entendu au sens large, demeure fortement ancré à droite. […]
    La création en 1965 par Michel Poniatowski, proche collaborateur de Valéry Giscard d’Estaing, des clubs « Perspectives et Réalités » lui fournit un laboratoire d’idées qui va lui permettre de se distinguer du gaullisme de l’UNR en se définissant comme « libéral, centriste et européen », manière de se démarquer d’une formation gaulliste, implicitement désignée comme autoritaire, droitière et nationaliste.
    Un pas décisif est franchi dans cette prise de distance en 1966 lorsque Georges Pompidou, irrité par l’indépendance de Valéry Giscard d’Estaing qui conduit sa propre politique en jouant l’Elysée contre Matignon, l’écarte du ministère des Finances. Le 3 juin 1966, l’ancien ministre fonde un nouveau parti politique, la Fédération nationale des Républicains indépendants qui, tout en demeurant membre de la majorité présidentielle, s’efforce de se distinguer fortement du gaullisme. » (p.285-286)
    « Pour Jean Charlot, l’UNR, comme tous les partis gaullistes, n’est ni un parti de masse, ni un parti de cadres, pour reprendre la terminologie des politigues, mais un parti d’électeurs. Aussi dispose-t-elle de troupes relativement peu nombreuses. Aux dires de ses dirigeants qui, comme toujours, surévaluent leurs effectifs, elle rassemblerait 25 000 adhérents en 1959 et 86 000 en 1962. » (p.287)
    « Sans doute existe-t-il quelques brillantes personnalités issues de la gauche qui soutiennent le gaullisme, tels Emmanuel d’Astier de la Vigerie, issu du mouvement progressiste philocommuniste ou Pierre Le Brun, secrétaire de la communisante CGT, mais aucun ne songerait à adhérer à la droitière UNR. » (p.288)
    « Demeurent alors des conservateurs comme Roger Frey. » (p.288)
    « Le parti gaulliste, issu des Assises de Lille des 24-26 novembre 1967, diffère assez sensiblement de l’UNR. D’abord par son nom : il est devenu l’Union des Démocrates pour la Ve République (UD Ve) avant de prendre au moment des élections de 1968 le nom d’Union pour la Défense de la République, avec le sigle UDR, puis, en conservant le même sigle, celui d’Union des Démorates pour la République. » (p.291)
    « Conception de la Realpolitik qui fait du gaullisme l’héritier naturel du nationalisme français. » (p.295)
    « [Pour De Gaulle] ces guerres [coloniales] coûtent cher sur le plan humain, sur le plan financier, sur le plan matétiel et compromettent l’image internationale de la France. Elles vont très exactement contre l’objectif poursuivi par la politique de la grandeur. » (p.296)
    « En novembre 1961 et décembre 1962, 54% [des Français] estiment que la décolonisation de l’Afrique noire a été une réussite contre respectivement 12% et 13% qui pensent le contraire. » (p.297)
    « En février 1966, le général de Gaulle annonce le retrait de toutes les unités françaises du commandement intégré et exige l’évacuation de toutes les bases étrangères situées sur le territoire national ou leur contrôle par les autorités françaises. » (p.299)
    « Le refus opposé en 1963 par les Etats-Unis à la demande française d’achat d’un ordinateur nécessaire à la mise en œuvre du programme nucléaire français met en évidence la sujétion qui en résulte. » (p.300)
    « C’est au Premier ministre Georges Pompidou qui revient le soin de dire la doctrine française en matière d’investissements étrangers : ceux-ci ne sont admis que s’ils contribuent au développement de secteurs de l’économie nationale, mais à la condition expresse qu’ils ne créent pas une situation dominante qui placerait entre des mains étrangères un segment de la production française. En janvier 1967 est crée l’instrument du contrôle des investissements étrangers en France, sous la forme d’une déclaration obligatoire de ceux-ci auprès du ministère de l’Economie et des Finances, qui dispose de deux mois pour interdire éventuellement l’opération envisagée. » (p.301)
    « Le général de Gaulle souhaite ramener le système monétaire européen à la seule réalité qui vaille à ses yeux (et à ceux de son conseiller Jacques Rueff), celle de l’étalon-or. Aussi décide-t-il d’exiger la conversion en or des dollars figurant dans les réserves de la Banque de France. » (p.302)
    « De Gaulle pousse les recherches entreprises sous la IVe République, en les infléchissant dans un sens militaire, qui, sans être exclu par le régime précédent, ne constituait pas pour lui une priorité. La nomination en 1958 comme ministre des Armées du polytechnicien Pierre Guillaumat, jusqu’alors commissaire à l’Energie atomique est, à cet égard, éclairante, de même que l’accession au sommet de la hiérarchie militaire de spécialistes de la stratégie nucléaire, comme le général Ailleret. Les résultats ne se font pas attendre : en février 1960, la première bombe atomique française explose à Reggane au Sahara et, en août 1968, la France expérimente à Mururoa, dans le Pacifique, sa première bombe à hydrogène. » (p.303)
    « Un décret du 14 janvier 1964 fait du Président de la République le responsable de la mise en œuvre du feu nucléaire. » (p.304)
    « Si le Chancelier Adenauer accueille avec sympathie les gestes d’amitié du président français et se montre ferme partisan de la réconciliation franco-allemande, les réalités géopolitiques qui exposent directement la République fédérale à une éventuelle agression du bloc soviétique le conduisent à montrer un attachement sans faille à l’alliance américaine et à l’appartenance à l’OTAN. Enfin, le personnel politique allemand est exaspéré par la personne du général de Gaulle et reproche au Chancelier, en ce domaine comme en d’autres, de mener une politique personnelle. Aussi les députés au Bundestag n’hésitent-ils pas à infliger un camouflet aux deux hommes d’Etat en assortissant la ratification du traité de l’Elysée d’un préambule qui le vide de sa substance en subordonnant ses dispositions à la coopération avec les Etats-Unis, à la fidélité à l’OTAN et à la poursuite de la voie supranationale de la construction européenne. Enfin, le plan Fouchet échoue en avril 1962 devant l’opposition déterminée des Belges et des Néerlandais à tout abandon des perspectives supranationales, et ce malgré l’attitude plus souple des Allemands et des Italiens qui souhaitaient amender le projet. De Gaulle réagit avec brutalité à ces déceptions accumulés qui le privent de l’instrument qu’il espérait utiliser. Dans sa conférence de presse du 15 mai 1962, il brocarde durement, on l’a vu, les partisans de l’Europe supranationale, dénonçant dans leur attitude l’acception de la sujétion aux volontés américaines :
    « Il est vrai que dans cette Europe « intégrée », comme on dit, il n’y aurait peut-être pas de politique du tout. » […]
    De juin 1965 à janvier 1966 […] décision française de plus participer aux organismes européens, bloquant ainsi le fonctionnement de la Communauté. » (p.308-309)
    « Le nationalisme modéré des gaullistes. » (p.310)
    « [De Gaulle] se rend en 1967 en Pologne pour critiquer, en dépit des réserves du Premier secrétaire du Parti ouvrier polonais Gomulka, la sujétion des Etats européens face aux grandes puissances et citer en exemple l’indépendance française qu’il invite les Polonais à imiter. » (p.310)
    « Dès 1966, la France prend ouvertement parti, à l’indignation des Américains, pour l’indépendance et l’autodétermination des peuples d’Indochine, assorties d’une neutralisation de la péninsule et le général de Gaulle expose ses vues de manière retentissante […] à Phnom Penh en septembre 1966 lors d’une visite officielle au Cambodge. » (p.311)
    « Le voyage du général de Gaulle en Union soviétique du 20 au 30 juin 1966 aboutit à la signature de multiples accords commerciaux, économiques, techniques, scientifiques, à l’institution d’une commission mixte permanente franco-soviétique et à l’installation d’une ligne téléphonique directe entre le Kremlin et l’Elysée, un « téléphone rouge » analogue à celui qui existe déjà entre Moscou et Washington et qui témoigne que la France jouit désormais d’un statut diplomatique de grande puissance qui ne doit rien à l’influence américaine. » (p.312)
    « La France décide [en 1964] de reconnaître diplomatiquement la Chine communiste. […]
    La volonté du général de Gaulle de réorienter la politique française dans un sens plus favorable aux Arabes le conduit à condamner unilatéralement l’offensive d’Israël lors de la guerre des Six Jours en juin 1967. » (p.313)
    « On peut considérer que l’été 1967, marqué par l’affaire du Québec et la condamnation d’Israël, constitue une rupture dans l’accord entre le gaullisme et l’opinion sur la politique de grandeur. » (p.314)
    « Avec quelques nuances, les revenus de toutes les catégories socio-professionnelles font plus que tripler entre 1959 et 1970, cependant que les structures de la société sont radicalement transformées par la diminution drastique du pourcentage des agriculteurs ou des patrons de l’industrie et du commerce dans la population active et l’augmentation concomitante de celui des cadres et des salariés. » (p.314)
    « Il lui faut gérer l’inflation permanente léguée par la IVe République, aggravée par la guerre d’Algérie et le déficit chronique de la balance commerciale, qui a provoqué six dévaluations depuis la Libération. Pour y faire face, le Président de la République approuve les mesures d’assainissement préconisées par son conseiller, le très orthodoxe Jacques Rueff, et imposées en décembre 1958 au ministre en charge de l’Economie et des Finances, Antoine Pinay. Pour bloquer l’inflation, les dépenses de l’Etat sont comprimées par la limitation des salaires des fonctionnaires et des salariés du secteur public, la réduction des subventions accordées au secteur nationalisé et à la Sécurité sociale, cependant que les ressources sont accrues par une nouvelle augmentation de l’impôt sur les sociétés et les hauts revenus et l’augmentation de diverses taxes et des tarifs publics. Pour garantir la valeur de la monnaie, après une nouvelle dévaluation de 17.5%, toutes les indexations salariales, sauf celle du SMIG, sont supprimées. Le « nouveau franc » est créé, qui vaut cent anciens francs et met la monnaie nationale à parité avec les devises fortes que sont le franc suisse et le deutsche Mark allemand. Enfin, afin de soumettre l’économie française à la concurrence internationale, les échanges sont libérés à 90% à partir du 1er janvier 1959 avec les pays de la Communauté économique européenne et à 50% avec ceux de la zone dollar. Rigueur, orthodoxie, libéralisme, c’est aux recettes les plus classiques que l’Etat gaulliste emprunte ses vues économiques.
    Et le Général va se faire le gardien sourcilleux de cette politique qui doit donner à l’Etat les moyens de « la puissance, de l’influence, de la grandeur ». Lorsqu’en 1963, il apparaît que, sous l’effet des augmentations de salaires, de l’accroissements des charges publiques et de la poussée de la consommation, l’inflation relève la tête, le chef de l’Etat invite le Premier ministre Pompidou et son ministre de l’Economie et des Finances, Valéry Giscard d’Estaing, à prendre des mesures énergiques pour mettre fin aux tensions inflationnistes et rétablir l’équilibre budgétaire. […]
    La valeur de la monnaie constitue donc aux yeux du Général une priorité absolue en matière économique et financière. Ce monétarisme apparaît désuet aux yeux de la plupart des spécialistes de l’économie, pénétrés des leçons du keynésianisme, qui considèrent la monnaie comme un simple instrument au service de l’expansion économique. Ce point de vue est aux antipodes des conceptions gaulliennes : « La monnaie, critère de la santé économique et condition du crédit, dont la solidité garantit et attire l’épargne, encourage l’esprit d’entreprise, contribue à la paix sociale, procure l’influence internationale, mais dont l’affaiblissement déchaîne l’inflation et le gaspillage, étouffe l’essor, suscite le trouble, compromet l’indépendance : je donnerai à la France un franc modèle, dont la parité ne changera pas aussi longtemps que je serai là… » » (pp.315-316)
    « Les investissements provenant des administrations ne cessent de décroître de 1958 à 1969. Ce tournant libéral est perceptible dans la mouture initiale du plan de stabilisation. Il est encore plus net dans les objectifs des Ve et Vie Plans devant couvrir les années 1965-1970 et 1971-1975. On voit ainsi l’aide de l’Etat aux entreprises publiques diminuer sensiblement, de manière à les mettre en concurrence avec le privé. Au fond, peu importe au Général que l’économie se développe dans un cadre étatique ou dans un contexte libéral dès lors qu’elle fournit à l’Etat les moyens de l’influence et de la politique de grandeur. » (p.317)
    « Louis Vallon fait adopter en 1965 par l’Assemblée nationale un amendement prévoyant le dépôt par le gouvernement d’un projet de loi « définissant les modalités selon lesquelles seront reconnus et garantis les droits des travailleurs sur l’accroissement des valeurs d’actif des entreprises dû à l’autofinancement ».
    Le texte voté se heurte au scepticisme du Premier ministre Georges Pompidou et de Michel Debré, devenu en 1966 ministre de l’Economie et des Finances, qui ne jugent guère concevable de mettre au point une loi définissant les modalités concrètes d’un principe qui leur paraît flou et utopique. Toutefois, pour le général de Gaulle, fixant les « grandes orientations », il s’agit là d’un vaste projet destiné à modifier radicalement la condition sociale des salariés. Si le Premier ministre juge l’intuition fondée, il estime (et ses collaborateurs avec lui) que « la matière est mal définie, ses contours incertains, son contenu, au stade où en étaient les réflexions concrètes, faible ». Les efforts des gaullistes de gauche pour préciser le contenu de la réforme et la campagne organisée pour la populariser par l’organe des gaullistes de gauche, Notre République, sous la plume de Louis Vallon, René Capitant et surtout du polytechnicien Marcel Loichot, apôtre du « pancapitalisme », provoquent une véritable levée de boucliers des spécialistes de l’économie et des milieux d’affaires, aimablement qualifiés par Louis Vallon du sobriquet d’« oies du capital ». » (p.319)
    « Interrogés mensuellement par l’IFOP, une large majorité relative des Français (de 40 à 59%) se déclare mécontente de la politique économique du gouvernement entre 1965 et 1970. Contre toute réalité, des majorités encore plus fortes, atteignant en 1964 64% contre 9% jugent, de 1958 à 1969, que leur pouvoir d’achat est inférieur (ou au mieux égal) à ce qu’il était l’année précédente. La politique sociale du gouvernement ne trouve pas davantage grâce à leurs yeux. Entre 40 et 60% des Français interrogés entre 1963 et 1970 sont mécontents de celle-ci, alors qu’un maximum de 36% (mais 21% seulement fin 1967) se déclarent satisfaits. » (p.320)
    « Le second tour [des législatives de 1967] n’apporte pas à l’UDR et ses alliés l’écrasante victoire qu’ils étaient en droit d’attendre, puisque sur les 470 sièges de métropole, les gaullistes ne s’en assurent que 233. Il faudra les votes de l’outre-mer pour qu’ils conservent la majorité, avec une marge étroite de 247 sièges sur 487. » (p.323)
    « La réponse du peuple, le 23 juin 1968, est sans équivoque : les Français se prononcent pour le retour à l’ordre en plébiscitant la majorité présidenielle qui rassemblent 46% des suffrages. Le gauchisme, représenté par le PSU, peut prendre conscience de son impact limité dans l’opinion en considérant les 3.9% de suffrages rassemblé par ce parti. Quant aux autres forces politiques, elles enregistrent toutes un sensible recul. Et cette fois, à la différence de ce qui s’était passé en 1967, le second tour accentue, en faveur du gaullisme, les tendances du premier. Pour la première fois dans l’histoire électorale de la France, un parti, l’UDR, conquiert à lui seul la majorité absolue des sièges avec 293 députés sur 487. Avec ses alliés Républicains indépendants qui ont 61 élus et quelques non-inscrits, la majorité atteint les trois quarts des sièges. L’opposition, à nouveau vaincue, a perdu dans l’aventure une centaine de députés et elle pèse d’autant moins qu’une partie des centristes, appartenant au groupe Progrès et Démocratie Moderne (PDM), subit désormais l’attraction de la majorité. » (p.326-327)
    « Le second volet [du référendum de 1969] a bien davantage une signification politique : il prévoit le remplacement de la Chambre du Parlement et du Conseil économique et social […] L’opinion y verra, comme nombre de sénateurs, la volonté du chef de l’Etat de régler ses comptes avec une assemblée qui, depuis 1958, a souvent été le refuge de l’opposition et qui a mené une guérilla permanente contre le régime. » (p.331-332)
    « Georges Pompidou, qui a tout fait pour convaincre de Gaulle de renoncer au référendum, a beau mener une campagne énergique et convaincue en faveur du « oui » au référedum, sa candidature potentielle prive le général de Gaulle d’un de ses principaux arguments qui avait prouvé dans le paassé son efficacité, la peur du vide. » (p.334)
    « Un communiqué laconique, préparé dès le 26 avril, annonce aux Français sa démission le 28 avril. » (p.335)
    « Passé le délai de décence du 28 avril, jour où le Général cesse d’exercer ses fonctions, Georges Pompidou annonce dès le 29 avril à 9h 30 qu’il a choisi de se présenter aux suffrages des Français. » (p.339)
    « Dans la constitution de sa nouvelle majorité, Georges Pompidou a inclus des hommes qui ont fait échouer le Général en avril, les giscardiens et les centristes. » (p.341)
    « [Au premier tour], Georges Pompidou rassemble 43.9% des suffrages exprimés, devançant Alain Poher (23.4%) et le communiste Jacques Duclos (21.5%). […]
    Au soir du 15 juin, Georges Pompidou est élu Président de la République par 57.5% des voix, faisant mieux que le général de Gaulle en 1965. » (p.346)
    « Le 20 juin 1969, Georges Pompidou nomme Premier ministre Jacques Chaban-Delmas. » (p.351)
    « Homme de gauche, [Chaban-Delmas] témoigne d’une sensibilité sociale et s’entoure de hauts fonctionnaires mendésistes comme François Bloch-Laîné ou Simon Nora, ou d’un syndicaliste chrétien socialiste, Jacques Delors. Par rapport aux Premiers ministres du Général, le changement se manifeste ici par un infléchissement vers la gauche de l’image de gaullisme, même si Jacques Chaban-Delmas partage la conception gaulliste de la prééminence absolue du président de l’exécutif. […]
    A l’image du couple exécutif, le gouvernement paraît conjuguer continuité et changement. Côté continuité, la présence aux ministères clés de la Défense et des Affaires étrangères des deux gaullistes historiques que sont Michel Debré et Maurice Schumann et la présence de vingt-sept ministres venus de l’UDR et représentant toutes les nuances du gaullisme, à l’exception cependant des gaullistes de gauche. Côté changement, outre le retour des Républicains indépendants avec Valéry Giscard d’Estaing (aux Finances), Raymond Marcellin (à l’Intérieur), Raymond Mondon et André Bettencourt, la grande nouveauté réside dans la nomination de trois ministres issus du centrisme, René Pleven (Justice), Jacques Dubamel (Agriculture), Joseph Fontanet (Travail, Emploi, Population).
    Enfin, ce subtil dosage de changement et de continuité se retrouve dans la formation de l’équipe élyséenne. Secrétaire de l’Elysée, Michel Jobert vient du mendésisme et l’équipe qu’il met en place, issue pour l’essentiel des cabinets de Georges Pompidou à Matignon, est décidée à jouer la carte de l’aggiornamento du gaullisme que représente la nomination de Jacques Chaban-Delmas. Mais tel n’est pas le cas de deux conseillers conservateurs du président, Pierre Juillet et Marie-France Garaud dont l’influence ira croissante, qui détestent cordialement le Premier ministre auquel ils reprochent un comportement trop parlementaire à leurs yeux et qui n’auront de cesse de creuser le fossé entre lui-même et le président. » (pp.352-353)
    « Politique pro-arabe lancée par Charles de Gaulle depuis 1967 et poursuivie par Georges Pompidou, sous l’influence d’un lobby conduit par l’ex-gaulliste de gauche Philippe de Saint-Robert et l’ancien collaborateur vichyssois Jacques Benoist-Méchin. » (p.353)
    « Comme son prédécesseur, Georges Pompidou est hostile à toute construction supranationale et rêve d’une Europe des Etats souverains qui constituerait une entité indépendante des deux super-Grands. » (p.355)
    « Médiocres résultats de la politiques étrangères de Georges Pompidou. » (p.356)
    « Pour tenter d’éviter les excès d’une industrialisation destructrice de la nature est créé en janvier 1971 un ministère de l’Environnement confié à Robert Poujade, jusque-là secrétaire général de l’UDR qui prend un certain nombre de mesures de lutte contre les pollutions industrielles. » (p.359)
    « Comme à l’automne 1968, le fossé est en effet évident entre le programme du gouvernement et la majorité très conservatrice du groupe UDR élu en juin 1968. Celle-ci ne trouve aucune satisfaction dans les mesures proposées par le Premier ministre dans lesquelles elle voit la preuve de l’attachement de celui-ci à ses origines de gauche et à son passé radical. Certains, comme René Tomasini, s’indignent du relâchement du contrôle du pouvoir sur l’ORTF […] D’autres le soupçonnent de méditer une ouverture en direction de la gauche non communiste […] Or, une telle ouverture déplacerait vers le centre gauche l’axe de la majorité et aboutirait à rejeter à droite la plus grande partie des élus UDR de 1968, aboutissant à un gauchissement du gaullisme. D’emblée, le thème de la « Nouvelle société » introduit une fracture entre le gouvernement et la majorité du parti gaulliste. » (pp.361-362)
    « Loi du 11 janvier 1970, remplaçant l’ancien salaire minimum vital, le SMIG (Salaire Minimum Interprofessionnel Garanti) par le SMIC (Salaire Minimum Interprofessionel de Croissance) indexé sur la hausse de la production et du salaire moyen, ce qui, dans le contexte de l’époque, garantit aux intéressés une augmentation régulière de leurs revenus. » (p.364)
    « [Chaban-Delmas] fait voter par le Parlement en juin 1970 la loi « anticasseurs », instituant le délit de participation à une manifestation interdite et établissant la responsabilité collective des organisateurs de celle-ci. En dépit du soutien qu’ils trouvent dans les milieux intellectuels, en particulier autour de Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir et Jean-Edern Hallier, les gauchistes voient certaines de leurs organisations dissoutes, comme la Gauche prolétarienne, et plusieurs de leurs dirigeants arrêtés. » (p.367)
    « Apogée que représentent pour [le gaullisme] les années 1969-1971. » (p.369)
    « Le soupçon ou la crainte de voir le nouveau chef de l’Etat prendre ses distances par rapport au Général conduit les fidèles de celui-ci à se constituer en véritables comités de vigilane. Au lendemain du départ du Général, Pierre Messmer, Michel Debré et Louis Joxe fondent ainsi l’association Présence du gaullisme. Après l’élection de Georges Pompidou, trois députés, Jacques Vendroux, beau-frère du général de Gaulle, Hubert Germain et Michel de Grailly fondent l’amicale parlementaire Présence et Action du gaullisme qui, après l’été, rassemble une quarantaine d’élus. La fusion des deux groupes s’opère peu après, sous la présidence d’Hubert Germain.
    On ne saurait parler d’une dissidence à l’intérieur de l’UDR, mais de la manifestation d’une méfiance, de la constitution d’un courant gaulliste intégriste dont le véritable inspirateur est Pierre Messmer, qui se trouve représenté au gouvernement par Michel Debré et relayé dans le pays par l’Association nationale pour la fidélité au général de Gaulle qu’anime Pierre Lefranc. » (p.371)
    « [C’est] Louis Vallon qui va le plus loin en publiant en octobre 1969 un pamphlet incisif L’Anti-de Gaulle dans lequel il accuse Georges Pompidou d’avoir provoqué la chute du Général par ambition et hostilité à la participation, le définissant comme un usurpateur. […] Louis Vallon est exclu de l’amicale, du groupe parlementaire UDR, puis de l’UDR elle-même. Les gaullistes de gauche qui approuvent la démarche de Louis Vallon se regroupent alors dans une Union Démocratique du Travail (UDT) reconstituée qui prend ses distances avec l’UDR. Ces opposants forment en 1971 sous la présidence de Gilbert Grandval une Union travailliste qui ne dissimule pas son hostilité à Georges Pompidou comme à son Premier ministre, cependant que les gaullistes de gauche ralliés au pouvoir constituent sous la direction de Philippe Decharte, Leo Hamon et Yvon Morandat le Mouvement pour le socialisme par la participation. » (p.372)
    « Février 1971, l’entrée au sein du cabinet, comme ministre des DOM-TOM, de Pierre Messmer, inspirateur des gaullistes orthodoxes et pourfendeur de la politique d’ouverture du Premier ministre. » (p.374)
    « Le départ de Jacques Chaban-Delmas constitue pour l’opinion une surprise, en même temps qu’un évident désaveu pour la majorité qui venait de voter massivement la confiance au gouvernement. » (p.381)
    « Promotion d’hommes du président comme Jacques Chirac, nommé ministre de l’Agriculture. » (p.383)
    « Le 11 mars 1973 au soir, la majorité l’emporte nettement dans son affrontement avec les partis du Programme commun à quoi s’est résumé le second tour. Le ralliement des réformateurs a permis à la majorité de progresser à hauteur de 47% des suffrages exprimés […] Mais, en termes de siège, la majorité avec 268 sièges sur 490 devance de près d’une centaine de voix les partis de gauche qui ont 175 élus (73 communistes et 102 socialistes). […] Au sein de celle-ci, l’UDR demeure en position dominante avec 183 élus (loin cependant des 293 députés de 1968). » (pp.386-387)
    « Georges Pompidou ne cache pas son soutien à l’Egypte et approuve l’offensive égyptienne, position paradoxale si l’on souvient de la condamnation d’Israël par le Général au motif qu’en 1967 il était l’agresseur. » (p.394)

    -Serge Berstein, Histoire du gaullisme, Perrin, coll. Tempus, 2002 (2001 pour la première édition), 574 pages.


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    Johnathan R. Razorback
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    Serge Berstein, Le libéralisme durant les guerres + Histoire du gaullisme Empty Re: Serge Berstein, Le libéralisme durant les guerres + Histoire du gaullisme

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 22 Juin - 12:57

    « Journal gaulliste La Nation. » (p.394)
    « Dès le début de 1974 s’affirme le retournement de la conjoncture économique ; la longue période de forte croissance des « Trente Glorieuses » se brise net, l’inflation grimpe vers des scores à deux chiffres oubliés depuis vingt ans. La monnaie est menacée et la France doit prendre en janvier 1974 la décision de laisser flotter le franc, contraignant la devise française à quitter le « serpent monétaire européen » institué en 1972 pour limiter les fluctuations monétaires à l’intérieur du Marché commun. » (p.394)
    « On ne sait si la loi Royer, limitant les possibilités de création des grandes surfaces commerciales, sert uniquement à rassurer une clientèle électorale menacée ou bien si elle marque l’abandon de la logique de concentration économique. » (p.395)
    « Entre 1974 et 1976, [le gaullisme] est contraint d’abandonner les positions de pouvoirs qui paraissaient devoir légitimement lui revenir, l’Elysée en 1974, Matignon en 1976, son rôle de force dominante de la majorité de droite en 1981, inaugurant une longue période de traversée du désert dont il ne sortira qu’en 1986, mais profondément transformé. » (p.398)
    « Si François Mitterrand, candidat unique de la gauche, arrive en tête avec 43.2% des voix, dans la majorité Valéry Giscard d’Estaing (32.6%) écrase Jacques Chaban-Delmas. […] Valéry Giscard d’Estaing y bénéficie de l’appui du Premier ministre Pierre Messmer qui s’efforce de rassembler la majorité derrière lui et du soutien du ministre de l’Intérieur Jacques Chirac qui mobilise les préfets en sa faveur. Atouts qui lui permettront de l’emporter d’une courte tête sur le candidat unique de la gauche le 12 mai par 50.8% des suffrages contre 49.2% » (pp.402-403)
    « C’est sur ce champ de ruines que Jacques Chirac, dont on a vu le rôle qu’il a joué dans le processus qui a conduit à ce résultat, va construire sa carrière politique. » (p.403)
    « Le choix du nouveau président se porte sur Jacques Chirac à qui il doit à l’évidence son élection. […] Le 27 mai, Jacques Chirac devient à quarante et un ans le Premier ministre de Valéry Giscard d’Estaing. » (p.404)
    « Jacques Chirac est le prototype du haut fonctionnaire sorti de l’ENA, qui effectue une carrière politique par le sas des cabinets ministériels. Auditeur, puis conseiller référendaire à la Cour des comptes, il entre en 1962 au cabinet du Premier ministre Georges Pompidou qui remarque son efficacité et sa boulimie d’action et le prend sous sa protection. Ce haut fonctionnaire apolitique sert avec zèle le Premier ministre, tant dans ses fonctions administratives que dans ses ambitions politiques. […] Elu conseiller municipal de la petite commune de Sainte-Féréole en Corrèze en 1965, il devient député de la Corrèze sous le label « Ve République » deux ans plus tard, dans la circonscription d’Ussel qui était celle du docteur Queille, personnage emblématique de la IVème République, et en manifestant des qualités d’ « arrondissementier », assez inattendues de la part d’un haut fonctionnaire. Il vient d’entamer le cursus type de la carrière gaulliste en passant du statut administratif à celui d’homme politique.
    Il complète son implantation locale en Corrèze en devenant conseiller général de ce département en 1968 avant de prendre la présidence du conseil général en 1970. Mais dès son élection comme député, Georges Pompidou lui fait quitter le Palais-Bourbon pour entamer une ascension ministérielle. Secrétaire d’Etat aux Affaires sociales chargé des problèmes de l’empoi dans le ministère Pompidou d’avril 1967, secrétaire d’Etat à l’Economie et aux Finances lors du remaniement du 1er juin 1968, il conserve ce poste après la démission de Georges Pompidou dans le gouvernement de Couve de Murville formé en juillet […] Georges Pompidou n’etend pas cantonner celui que tous considèrent comme son poulain dans les demi-maroquins. Jacques Chirac accède dès 1971 aux portefeuilles à part entière dans des fonctions de plus en plus politiques. Le voici ministre des Relations avec le Parlement (où il n’a jamais siégé), poste pour lequel il ne manifestera guère de goût, ni d’ailleurs d’aptitudes. Il réussira en revanche très bien au ministère de l’Agriculture et du Développement rural auquel il accède en 1972 avant d’être nommé au poste politique par excellence qu’est l’Intérieur en mars 1974, un mois avant la mort du président Pompidou. On a vu comment il avait su se servir de cette position stratégique pour ruiner la candidature Chaban-Delmas, faire élire Valéry Giscard d’Estaing et se hisser à Matignon. » (pp.404-406)
    « Pour tous, sa nomination à Matignon est le prix de sa trahison, les trente deniers du Judas du gaullisme. » (p.406)
    « Avec l’appui de Pierre Messmer, [Chirac] maintient sa candidature. […] Le vote se déroule au milieu des cris hostiles et des huées. […]
    En ce mois de décembre 1974, la prise à la hussarde de l’UDR par Jacques Chirac a la signification d’une relève de génération. » (p.408)
    « Le 16 juillet [1975], Valéry Giscard d’Estaing fait entrer […] au gouvernement une autre antigaulliste viscérale en la personne de Françoise Giroud qui devient secrétaire d’Etat à la Condition féminine. » (p.411)
    « [Chirac] n’éprouve aucune réserve devant l’abaissement du droit de vote à dix-huit ans, la libéralisation de la contraception, la légalisation de l’avortement, ou la réforme des collectivités locales. Face à la crise économique qui frappe de plein fouet le pays, il approuve la voie keynésienne proposée par le chef de l’Etat et qui prend la forme d’une redistribution des revenus en faveur des catégories les plus démunies de la population. Financée par l’augmentation des prélèvements obligatoires, c’est une forme d’accentuation de l’Etat providence qui se met en place avec la généralisation et l’extension aux non-salariés de la Sécurité sociale en 1974-1975, la création de l’autorisation administrative de licenciement délivrée par l’Inspection du Travail en janvir 1975 pour rendre plus difficile le licenciement des salariés, l’accord d’octobre 1974 sur « l’allocation supplémentaire d’attente » permettant aux travailleurs privés d’emploi de conserver un an durant 90% de leur salaire brut antérieur, les mesures prises en faveur des handicapés pour faciliter leur insertion dans la société, le relèvement du minimum vieillesse et des prestations familiales, etc.
    Jacques Chirac se présente ainsi comme un réformateur social, prompt à dénoncer les privilèges et les inégalités, héraut d’une société plus juste et plus humaine, attaché au contrôle de l’Etat sur la société. […] Il le montre bien lorsque, sur la suggestion de Denis Baudouin, délégué à l’Information, le président songe à privatiser la troisième chaîne de télévision. Refusant de laisser entamer le monopole de l’Etat, le Premier ministre s’y oppose avec la dernière énrgie et saura obtenir gain de cause. » (p.413)
    « Il ne peut ignorer que, derrière les « barons » [de l’UDR], il existe une forte opposition à sa personne et à son comportement politique. C’est d’ailleurs sur celle-ci que jouent Valéry Giscard d’Estaing et ses conseillers en constituant le gouvernement Barre après la démission de Jacques Chirac. » (p.418)
    « En novembre, il se fait réélire député d’Ussel et va siéger pour la première fois au Parlement depuis sa première élection en 1967. […]
    C’est le 5 décembre 1976 au Parc des expositions de la Porte de Versailles à Paris que naît le Rassemblement pour la République (RPR). […] Devant cinquante mille militants […] Jacques Chirac est plébiscité par 96% des suffrages exprimés comme président du RPR. » (p.419)
    « Les estimations les plus vraisemblables font état de 160 000 adhérents [en 1979]. […] Les salariés (et en particulier les ouvriers) sont […] sous-représenté. » (p.420)
    « Le président du RPR admet que le libéralisme classique a montré son impuissance à juguler la crise et que le chômage qu’il a laissé se développer constitue un échec évident du système. » (p.422)
    « Paris, ville traditionnellement de droite. » (p.425)
    « Paris est devenu le bastion d’un RPR que le chef de l’Etat s’efforce vainement de faire rentrer dans le rang. » (pp.427)
    « Le congrès extraordinaire du RPR sur l’Europe réuni en novembre 1978 donne la mesure des sentiments des cadres du mouvement. Il fait un triomphe à Alexandre Sanguinetti qui déclare « passer à l’opposition » et à Michel Debré qui met violemment en cause la politique européenne du gouvernement, tandis qu’il accueille par des huées le discours mesuré et conciliant d’Olivier Guichard. A la suite de quoi le congrès exige du chef de l’Etat qu’il obtienne des partenaires de la France des garanties sur la non-extension des pouvoirs de la future Assemblée européenne. Valéry Giscard d’Estaing, ayant considéré qu’il était inopportun de demander de nouveaux engagements aux membres de la Communauté, Jacques Chirac réagit avec une extrême violence. De l’hôpital Cochin, à Paris, où il est hospitalisé à la suite d’un accident d’automobile en décembre 1978, il lance un virulent manifeste, sans doute rédigé par Pierre Juillet qui sera bientôt baptisé « Appel de Cochin ». Celui-ci oppose un triple non « à la politique de supra-nationalité, à l’asservissement économique et à l’effacement international de la France », accusant implicitement le chef de l’Etat de soumettre la France à l’influence américaine. Et, pour mieux stigmatiser sa politique, il évoque à son propos « le parti de l’étranger avec sa voix paisible et rassurante ».
    La violence du propos qui semble annoncer le passage à l’opposition, provoque une vive émotion dans les rangs du RPR. Pour y couper court, le président du mouvement exige l’approbation écrite de son texte par les parlementaires. Le garde des Sceaux Alain Peyrefitte s’efforçant de susciter une réaction hostile des élus à cette initiative, Jacques Chirac lui intime l’ordre de démissionner du RPR, et, sur son refus, le fait suspendre par les instances de son département, la Seine-et-Marne. On conçoit que, dans ces conditions, il ne saurait être question pour le président du RPR d’accepter la liste unique de la majorité souhaitée par le chef de l’Etat. S’apuyant sur les sentiments de méfiance envers la construction européenne d’une grande partie du mouvement gaulliste, en particulier de Michel Debré qui fonde un Comité pour l’indépendance et l’unité de la France, il décide de conduire une liste séparée aux élections européennes qui s’opposera à la liste giscardienne menée par Mme Simone Veil. Or, le résultat n’est à la hauteur ni des espérances de Jacques Chirac, ni de la mobilisation qu’il s’est efforcé de provoquer. Avec 16.2% des suffrages, la liste RPR arrive loin derrière celle de Mme Veil (27.6% des voix), mais est également devancée par les listes socialistes (23.5%) et communiste (20.5%). Le résultat est amer : non seulement l’antieuropéanisme s’avère électoralement peu payant mais le néo-gaullisme chiraquien voit son audience s’effriter et encourt le risque de la marginalisation par rapport à une droite giscardienne en faveur de laquelle joue la légitimité présidentielle. » (p.432-433)
    « [Chirac] va se servir de sa position de clé de voûte de la majorité parlementaire pour embarrasser systématiquement le gouvernement. […] [Il va] s’opposer au renouvellement de la loi Veil sur l’interruption volontaire de grossesse. » (p.433)
    « L’ « Appel de Cochin » provoque la gêne des élus et des cadres et la démission d’Alexandre Sanguinetti qui accuse le RPR de « national-poujadisme ». » (p.434)
    « Départ de Marie-France Garaud et de Pierre Juillet et l’éloignement tout relatif de Charles Pasqua, chargé de préparer la campagne présidentielle de Jacques Chirac. Au secrétariat général du RPR, Alain Devaquet est remplacé en 1979 par le parlementaire chevronné qu’est Bernard Pons. Par ailleurs, Edouard Balladur, ancien secrétaire général de l’Elysée sous Georges Pompidou, fait son entrée dans le groupe des conseillers de Jacques Chirac. Mais si l’entourage du président du RPR est désormais constitué d’un groupe d’hommes politiques plus pondérés et plus sereins, la réalité objective n’a en rien changé. En décembre 1979, Bernand Pons déclare que « pour changer de politique, il faut changer de président ». Or, en dépit des déchirements de la majorité, de l’impopularité record du Premier ministre Raymond Barre (fin 1980, 25% des Français se déclarent satisfaits de son action et 60% mécontents), des « affaires » politico-financières ou de droit commun qui touchent le pouvoir de plus ou moins près, le président conserve jusqu’à la fin de 1980 un indice de popularité oscillant autour de 50% et sa réélection ne paraît faire aucun doute. […] La survie du parti chiraquien passe par la défaite de Valéry Giscard d’Estaing. » (p.434-435)
    « Bilan [de VGE] largement hypothéqué par la dégradation économique enregistrée depuis 1979. » (p.436)
    « [Aux législatives de juin 1981] Les chiraquiens n’ont plus que 83 élus et l’UDF 61. […] Devant la victoire sans partage du Parti socialiste, la droite n’est plus qu’un champ de ruines. » (p.437)
    « Les statistiques du mouvement font […] état, pour 1984-85, de plus de 850 000 adhérents, que des estimations plus pondérées ramènent à 330 000. […] Aux « barons » du gaullisme, aux anciens ministres du Général, se substituent des hommes nouveaux, chiraquiens plus que gaullistes : Alain Juppé, Jacques Toubon, Michel Noir, Philippe Séguin, Michel Aurillac… » (p.439)
    « Le RPR se convertit à la construction européenne comme il vient de se convertir au libéralisme. » (p.442)
    « En mars 1983, les élections municipales font plus que confirmer cette tendance. Au premier tour, la droite rassemble 56.3% des suffrages et prouve qu’elle est virtuellement majoritaire dans le pays. Au second, elle conquiert sur la gauche trente villes de plus de trente mille habitants dont Grenoble, Brest, Chalon-sur-Saône, Chambéry, Nantes, Roubaix, Tourcoing, Nîmes ou Sète. » (p.442)
    « Au moment où, en 1986, le néo-gaullisme chiraquien s’apprête à se lancer à la reconquête du pouvoir d’Etat, le RPR, est devenu un parti de droite qui se différencie assez peu des autres. » (p.445)
    « S’assignant comme objectif de « moderniser la France et de rassembler les Français », [Laurent Fabius] oriente l’expérience de gauche dans des voies originales. Son ministre de l’Education nationale Jean-Pierre Chevènement met fin à la crise née de la volontée du précédent gouvernement de créer le « grand service public laïque et unifié de l’Education nationale » en revenant aux principes de la loi Debré de 1959 et en donnant des garanties de financement aux établissements privés. » (p.447)
    « Tout se passe comme si le gouvernement Fabius entendait couper l’herbe sous le pied de l’opposition en pratiquant d’avance la politique qu’elle préconise. Et l’image moderniste, dynamique et libéral du Premier ministre paraît séduire l’opinion, les sondages montrant en 1984 que la cote de confiance du Premier ministre s’établit à 60% de satisfaits. Du même coup, « l’état de grâce » de Laurent Fabius semble donner la possibilité au parti socialiste d’échapper à la défaite certaine qui lui paraissait promise depuis 1982. » (p.448)
    « Pour se prémunir contre le risque d’une forte concurrence d’une UDF gagnée au barrisme, autrement dit d’un nouveau Giscard barrant la route au RPR, celui-ci doit tout à la fois marginaliser Raymond Barre et se concilier l’UDF. Le premier objectif passe par une alliance avec les jeunes dirigeants libéraux de l’UDF, le secrétaire général du parti républicain, François Léotard et ses deux lieutenants venus de l’extrême droite, Alain Madelin et Gérard Longuet, qui assurent à Jacques Chirac fin 1985 l’appui de l’UDF contre l’attribution de portefeuilles ministériels. » (p.448)
    « Pour le Front national, comme pour ses ancêtres spirituels, il y a bien une « Anti-France ». On a vu que le gaullisme s’inspirait davantage d’un nationalisme patriotique fondé sur le rassemblement, la démocratie (directe) et le culte d’une « grandeur » qui ne trouvait pas d’adversaire chez les Français. » (p.450)

    -Serge Berstein, Histoire du gaullisme, Perrin, coll. Tempus, 2002 (2001 pour la première édition), 574 pages.


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.


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