L'Académie nouvelle

Forum d'archivage politique et scientifique


    Bruno Parmentier, Nourrir l'humanité. Les grands problèmes de l'agriculture mondiale au XXIe siècle

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
    Admin

    Messages : 5783
    Date d'inscription : 12/08/2013
    Localisation : France

    Bruno Parmentier, Nourrir l'humanité. Les grands problèmes de l'agriculture mondiale au XXIe siècle Empty Bruno Parmentier, Nourrir l'humanité. Les grands problèmes de l'agriculture mondiale au XXIe siècle

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 24 Fév - 10:05

    "Il faut prendre conscience tout d'abord qu'une peur ancestrale a bel et bien disparu, celle de ne pas avoir à manger. Bien peu auraient l'idée maintenant, comme le faisaient leurs grands-parents, de stocker de la farine, des nouilles, du riz, de l'huile et du sucre à chaque crise internationale. Qui pourrait imaginer que le pain vienne à manquer dans la boulangerie d'à côté ou le lait dans le supermarché ? On ne se rend même plus compte à quel point cette abondance est un événement nouveau pour l'humanité ; se nourrir a toujours constitué pour cette dernière un souci majeur, quotidien, permanent, et le travail lié à la satisfaction de ce besoin l'activité principale de la majorité de la population. La France, qui affiche aujourd'hui une agriculture largement exportatrice, a quand même connu onze disettes au XVIIe siècle, seize au XVIIIe siècle, et dix encore au XIXe siècle. Même au XXe siècle, les deux guerres mondiales ont provoqué pénuries et rationnements: la génération de l'entre-deux-guerres, qui a connu les privations de la Seconde Guerre mondiale, en a été durablement traumatisée.
    Vers 1950, la France comptait encore 8 millions d'agriculteurs, lesquels n'arrivaient toujours pas à nourrir correctement 40 millions d'habitants (soit à peine cinq bouches par agriculteur). Et puis, merveille de l'ingéniosité humaine, l'agriculture et l'élevage se sont professionnalisés, leur productivité a décuplé, et les Français, ainsi que leurs voisins d'Europe de l'Ouest et quelques rares autres peuples, ont fini par connaître l'abondance à la fin du XXe siècle. En cinquante ans, le nombre de paysans français s'est divisé par dix, et aujourd'hui chacun d'entre eux nourrit près de cent personnes. La population hexagonale atteint 60 millions d'habitants, les agro-industriels exportent tous azimuts et personne ne sait que faire des surplus. Le secteur agroalimentaire constitue la principale source de devises du pays ; en ce domaine, la France est le deuxième exportateur mondial, et le premier par habitant. Une réussite tout à fait exemplaire que lui envient de nombreux pays
    ." (p.12)

    "On mange bien, d'abord, du point de vue de la sécurité sanitaire de base. [...]
    Également en terme de dégustation. Le monde entier continue de goûter et louer la gastronomie hexagonale. [...]
    Malgré toutes les critiques (dont beaucoup sont légitimes), malgré tous les énervements et motifs d'insatisfaction, malgré les nombreuses imperfections subsistant, malgré la "malbouffe", malgré les dégâts induits par le progrès, malgré la véritable "épidémie" mondiale d'obésité et la multiplication des cancers, on mange mieux [en France] que l'on n'a jamais mangé
    ." (p.14)

    "Ce secteur est l'un des gardiens de la sauvegarde de la planète: il doit nourrir ses habitants mais aussi, bientôt, faire rouler des voitures, approvisionner des usines et conserver les paysages." (p.16)

    "Y a-t-il vraiment un point commun entre les 28 millions d'agriculteurs de la planète qui sont équipés de tracteurs (et de tout ce qui va généralement avec: surfaces importantes, semences sélectionnées, eau, engrais, pesticides, conseils techniques), les 250 millions qui utilisent boeufs, chevaux, mulets, zébus, buffles ou autres animaux (avec un accès limité aux techniques modernes) et enfin le milliard de paysans qui ne peuvent compter que sur la force de leurs bras munis d'une houe (bien souvent, sans aucun accès aux techniques modernes) ?
    En Asie ou en Afrique, un paysan produit en moyenne 2 tonnes de céréales à l'hectare, cultive 0.8 hectare, et produit au total 1.6 tonne par an. En France, ce même paysan produit 8t/ha sur 100 ha, soit 800 t/an. Cet écart de productivité brute du travail peut être de 1 à 500. Il était de 1 à 10 vers 1900 et a donc été multiplié par cinquante au cours du XXe siècle
    ." (p.20)

    "Les Français vivent dans l'un des principaux pays agricoles de la planète. [...] Elle se situe au premier rang européen pour le blé, les oléagineux, les bœufs, la volaille, la betterave, le vin ; au deuxième pour le lait et au troisième pour les porcs. Et pourtant, ce pays a un véritable talon d'Achille: il n'arrive pas à produire les protéines dont il a besoin pour l'alimentation animale. Les agriculteurs français importent les trois quarts de celles-ci, principalement du soja en provenance des États-Unis, du Brésil et d'Argentine." (p.20)

    "Actuellement la planète compte plus de 6 milliards d'habitants, dont 1.1 milliard de très pauvres, qui vivent avec moins de 1$ par jour. En 2050, il y aura selon toute vraisemblance 8 à 9 milliards d'habitants à nourrir, la croissance provenant principalement des pays les plus en difficultés." (p.21)

    "Alors que l'Afrique est déjà passée entre 1975 et 2005 de 335 à 751 millions d'habitants, ce continent comptera probablement environ 1.9 milliards de personnes en 2050, si la croissance démographique est maîtrisée. Dans le cas contraire, on pourrait tout aussi bien avancer le chiffre de 3 milliards, soit plus que les populations de la Chine et de l'Inde réunies." (p.25)

    "70 % de la population des pays en développement vit dans des zones rurales. Dans les campagnes chinoises, qui présentent à la fois des poches de pauvreté absolue et des régions de production hyperintensive -celle-ci fondée sur l'abondance de la main-d’œuvre plutôt que sur l'usage de machines-, si l'on introduit une mécanisation agricole "à l'occidentale", les emplois disparaîtront et l'exode rural, déjà considérable, s'accélérera. Les autorités prévoient d'ailleurs d'inverser l'équilibre de peuplement entre zones rurales et zones urbaines (actuellement, 800 millions de personnes vivent dans les campagnes et 500 millions dans les villes), en l'espace de vingt ans. Cela implique une "mécanisation contrôlée" de l'agriculture, liée à la création d'activités artisanales ou semi-industrielles dans les zones rurales, ainsi que le déplacement annuel de 15 millions de ruraux. Cette migration massive et planifiée des paysans, dont beaucoup se reconvertissent en ouvriers sitôt arrivés en ville, permet d'attirer jusqu'aux toutes dernières usines délocalisées de la planète." (p.30)

    "La FAO estimait qu'en 2004 25% des espèces de poissons de mer étaient pêchées à l'excès ou étaient déjà en voie de disparition ; par exemple le thon rouge d'Atlantique et de Méditerranée, dont la pêche ne devrait pas excéder 26 000 tonnes par an pour que soit assuré un renouvellement adéquat, et pour lequel les quotas sont pourtant de 32 000 tonnes, a très probablement été pêché à hauteur de 60 000 tonnes en 2005 (45 déclarées et probablement 15 "piratées"), et l'on craint désormais une extinction pure et simple de l'espèce." (note 10 p.35)

    "Heureusement, une technique se développe à l'aube du XXIe siècle, la pisciculture [...] est en passe de révolutionner la production, et donc la consommation mondiale de poisson, et plus généralement de protéines animales." (p.35)

    "L'une des plus grandes réussites de l'humanité à la fin du XXe siècle est passée quasiment inaperçue en Europe: les Chinois mangent pratiquement tous à leur faim. Actuellement 1.2 milliard de Chinois sur 1.3 ne connaissent plus la famine, dans un pays où les superficies de terres cultivables sont très limitées et où les problèmes liés à l'eau représentent un véritable défi: la moitié Nord du pays subit la sécheresse et la moitié Sud des inondations. [...]
    Le taux d’analphabétisme est ainsi passé de 80% en 1949 à 20% en 1982 et moins de 5% en 2005 et l'espérance atteint aujourd'hui 71 ans.
    " (p.40)

    "Si l'on retire les déserts (glacés ou chauds), les montagnes, les villes, les routes, les forêts, etc., on ne cultive en moyenne et de façon permanente que 12% de la superficie des terres émergées de la planète (soit 1.5 milliard d'hectares sur 13.1) [...] Ajoutons à cela 26% de pâturages, forêts et autres surfaces dédiées partiellement à l'agriculture et à l'élevage, pour aboutir, au total, à seulement 38% de la surface émergée. Compte tenu de l'augmentation très rapide de la population, la superficie de terre cultivable par habitant de la planète ne cesse de diminuer.
    Notons au passage que la France jouit, elle, de conditions favorables lui permettant de mettre en culture 36% de son territoire (19.6 millions ha sur 55), soit trois fois plus que la moyenne
    ." (p.44)

    "L'urbanisation massive, avec son cortège de parkings et autres zones industrielles, commerciales, sportives ou récréatives, pèsera énormément sur la disponibilité en terres agricoles au XXIe siècle. La plupart des centres urbains sont justement implantés sur des terres agricoles fertiles, à l'exemple de Paris, situés au centre même du Bassin parisien qui compte les meilleures terres agricoles françaises ; il y a bien longtemps que les Champs-Élysées ne produisent plus de blé, ni, plus récemment, les 3 200 ha de l'aéroport de Roissy ou les 1 943 ha du parc de loisirs Euro Disney. La France "gèle" 60 000 ha par an pour son urbanisation, soit l'équivalent des terres agricoles d'un département tous les dix ans. Elle a ainsi accru de 17% ses terres urbanisées entre 1995 et 2005, alors que sa population n'augmenterait que de 4%. Elle consacre déjà 3% de son territoire total au seul transport routier (routes et parkings)." (p.48)

    "Au total, l'eau réellement disponible dans les nappes souterraines, les mers intérieures, les lacs et les rivières et qui n'est "ni salée ni gelée" ne représente même pas 1% des réserves de la planète. Pour l'agriculture, cette eau douce, que l'on croyait à tort très abondante, commence à devenir une denrée de plus en plus rare, en regard des phénomènes de réchauffement de la planète et de croissance de la population mondiale. [...]
    Une dizaine de pays concentrent près de 60% des réserves (à commencer par le Brésil et la Russie, mais aussi les Etats-Unis, le Canada, la Chine, l'Indonésie, l'Inde, la Colombie et le Pérou), tandis que quatre-vingts autres pays, principalement situés en Afrique et au Proche-Orient (40% de la population mondiale), souffrent de graves pénuries.
    " (p.50)

    "Un milliard de personnes boivent de l'eau impropre à la consommation." (p.53)

    "Les dépenses militaires annuelles mondiales s'élèvent à 900 milliards $." (p.53)

    "L'accès à l'eau a toujours été conflictuel, aussi loin que l'on remonte dans l'histoire de l'humanité. Sous toutes les latitudes, les communautés humaines ont choisi de s'installer dans des endroits faciles à protéger et à proximité des points d'eau. Une bonne partie des grandes villes se sont développées à la confluence de fleuves. [...]
    En 1503, Léonard de Vinci conspirait avec Machiavel pour détourner le cours de la rivière Arno en l'éloignant de Pise, qui était alors en guerre avec Florence
    ." (p.57)
    -Bruno Parmentier, Nourrir l'humanité. Les grands problèmes de l'agriculture mondiale au XXIe siècle, La Découverte / Poche, 2009 (2007 pour la première édition), 293 pages.



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


      La date/heure actuelle est Sam 24 Aoû - 5:08