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    Roland Huntford, Le Nouveau Totalitarisme. Le "paradis suédois"

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 24 Fév - 22:35

    "Ils nous donnent le premier exemple d'un système accomplissant la prophétie de Huxley. Le hasard de l'histoire et le tempérament national ont poussé la Suède sur la route menant au Meilleur des Mondes. Eh, bien qu'il s'agisse d'un pays isolé et incomplètement européen, son évolution actuelle ne peut être négligée sous le prétexte qu'il s'agit d'une curiosité qui nous est étrangère, voire sans signification pour nous. Seule nous sépare de la Suède la coquille protectrice de l'héritage culturel occidental ; mais elle est fragile, et attaquée du dehors et du dedans. Observer les Suédois d'aujourd'hui, c'est peut-être voir ce que nous serons demain." (p.9)

    "La Suède de 1973 ressemble aussi peu à celle de 1930 que l'Union Soviétique ne ressemble à la Russie tsariste. La métamorphose de la Suède a pris place au cours des quarante, et surtout des vingt dernières années.
    Le père de cette métamorphose est le parti social-démocrate, qui détient le pouvoir sans interruption depuis 1932. Ses méthodes se sont révélées incomparables pour appliquer la technologie à la société
    ." (p.10)

    "Les Suédois ont démontré le pouvoir de cette forme de manipulation sémantique qu'Orwell appelle le newspeak: faire dire aux mots autre chose que ce qu'ils ont toujours voulu dire." (p.11)

    "Il ne faut pas croire, d'ailleurs, que les Suédois sont particulièrement évolués ou émancipés. Les Anglais ne sont pas moins sexuellement libérés qu'eux. La différence, c'est qu'en Suède la moralité est devenue affaire de gouvernement, alors qu'ailleurs il s'agit de transformations plus ou moins spontanées au sein du corps social." (p.12)

    "La Suède est une relique du Moyen Age, un pays de corporations et de communes, et les Suédois sont des hommes et des femmes médiévaux qui n'existent qu'en tant que membres d'un groupe." (p.12)

    "Les dirigeants de la Suède ont aboli l'histoire, ce qui a pour effet de couper les gens du passé, de les désorienter dans le temps, et par suite de les rendre plus faciles à manipuler." (p.12)

    "Les Suédois ont été exclus de la plupart des expériences formatrices de l'Europe occidentale. Ils n'ont jamais été occupés par les Romains. Ils n'ont pas connu les convulsions qui suivirent la chute de Rome, pas plus que les luttes médiévales pour le pouvoir. Les aventures militaires continentales des temps modernes ont à peine touché leur isolement fondamental ; ils n'ont pratiquement pas été influencés par les grands courants intellectuels européens. Pendant de longs siècles, la Suède a vécu une vie recluse à la lisière de l'Occident. [...]
    Détail remarquable, la Suède n'a pas connu les luttes religieuses, issues d'un désir de conserver la foi ancienne. La réforme triompha facilement, et sans verser de sang. En ce siècle de passion religieuse, les Suédois changèrent de religion avec, semble-il, un certain empressement. L'unité politique, les convenances personnelles, paraissaient plus importantes que la foi.
    " (p.14)

    "La Suède est un pays où des institutions modernes ont été greffés sur un état d'esprit médiéval.
    Cet état de choses est directement lié au fait que la Suède ne connut pas la Renaissance. Pour certains, la Renaissance est un mouvement artistique, pour d'autres, elle signifie la renaissance des lettres classiques, la montée de l'humanisme, le progrès de la connaissance ou, encore, le début de l'ère des explorations. La somme de tous ces éléments est la force qui a créé l'homme occidental moderne, et en son coeur se trouve la découverte de l'individu.
    Et c'est là la véritable distinction entre le Moyen Age et la Renaissance. L'homme médiéval, avec son sens du collectif, n'existait qu'au sein d'un groupe. L'homme de la Renaissance découvrit qu'il était un individu, avec une identité bien à lui. Dans ce sens, la Renaissance fut un phénomène limité à l'Europe occidentale. Elle ne toucha pas davantage la Suède que la Russie.
    " (p.16)

    "La forme de gouvernement de la Suède moderne fut forgée en 1792, lorsque l'assassinat de Gustave III déclencha un processus qui aboutit à la nouvelle Constitution de 1809, à laquelle fut, certes, incorporé le précepte de Montesquieu sur la séparation des fonctions exécutive et législative, mais de façon à entraver la Diète et à raffermir le pouvoir de la bureaucratie. [...]
    Les Etats généraux durèrent jusqu'en 1865, date d'établissement de la première législature moderne de l'histoire de la Suède. Il s'agissait d'un modèle à deux chambres s'inspirant, comme la Constitution elle-même, des modèles américain et français. [...]
    Tous les premiers ministres furent des nobles jusqu'à la nomination à ce poste de Robert Themptander en 1884.
    Le premier vrai parti politique suédois, dans le sens où il professait certaines idées et avait un programme défini, fut le parti social-démocrate, qui apparut au cours de la dernière décennie du XIXe siècle.
    " (p.17)

    "Le suffrage universel des hommes fut introduit en 1909, et celui des femmes, en 1921." (p.18)

    "Si, en dépit de son haut niveau matériel et technologique, la Suède resta jusqu'aux années 50 une nation principalement paysanne, ce fut à cause d'une forme d'organisation industrielle que l'on ne retrouve nulle part ailleurs. Il s'agit du bruk, terme qui désigne une entreprise industrielle installée loin des villes, en pleine campagne. Il y en avait des centaines dans tout le centre et le sud de la Suède. Ces petites colonies isolées donnèrent naissance à un très fort sens du collectif. Le bruk fut le berceau de la plupart des institutions de la Suède moderne ; il fut à l'origine de l'Etat social suédois.
    Contrairement au village, le bruk appartenait à un seul homme, y compris les maisons, dont l'occupation était liée à l'emploi. Jusque bien avant dans le XIXe siècle, le travailleur d'un bruk ne pouvait changer d'employeur sans autorisation, et était légalement contraint de rester s'il était endetté vis-à-vis de son maître. [...]
    S'il avait travaillé de façon satisfaisante, il avait droit pour ses vieux jours à un toit et à une petite pension. Le propriétaire du bruk fournissait également à titre gratuit soins médicaux et éducation pour les enfants
    ." (p.19)

    "La révolution industrielle ne débuta qu'après 1880, bien plus tard qu'en Angleterre et un peu plus tard que dans le reste de l'Europe occidentale. [...]
    En 1897 fut crée le L.O., la confédération syndicale suédoise ; ses membres ne tardèrent pas à lui déléguer des pouvoirs substantiels, en faisant rapidement une organisation monolithique et fortement disciplinée. En 1902, les employeurs ripostèrent en fondant leur propre fédération nationale, la S.A.F. Dès 1908, les négociations sur les salaires se trouvèrent centralisées
    ." (p.20)

    "Aujourd'hui, la Suède est devenue un des pays les plus riches et les plus technologiquement avancés du monde. C'est une réussite remarquable, si l'on considère combien elle était en retard il n'y a guère plus de cent ans, où elle comptait parmi les pays les plus pauvres d'Europe, comparable seulement à la Russie et aux Balkans." (p.21)

    "Ceux qui ont des convictions politiques "occidentales", respectant le Parlement et mettant l'individu au-dessus de la collectivité, forment une minorité risible qui a adopté des concepts étrangers ; ils sont considérés comme des excentriques un peu bizarres. La doctrine des sociaux-démocrates prévaut même dans le camp de leurs adversaires. Le parti du centre, qui ressemble beaucoup au parti social-démocrate par ses racines collectivistes, est le plus important groupe de l'opposition. Dans un sens, on peut d'ailleurs dire qu'il ne fait pas réellement partie de l'opposition ; simplement, il n'est pas au pouvoir." (p.23)

    "Depuis les années 30, le plein emploi a été le but de la politique suédoise. Le chômage a régulièrement diminué jusqu'à tomber, en 1950, 2 pour 100, niveau auquel (quelques interruptions déplorables mises à part) il s'est maintenu depuis." (p.27)

    "En 1937, le gouvernement social-démocrate introduisit également l'allocation maternité et les allocations familiales. Il ne s'agissait d'ailleurs pas à proprement parler de mesures sociales: le but avoué de ces allocations était de lutter contre la baisse du taux de natalité. L'Allemagne nazie mise à part, la Suède était le premier pays à subventionner la fécondité." (p.30)

    "La tradition du pays est fortement dirigiste ; lors de leur arrivée au pouvoir, les sociaux-démocrates n'eurent pas besoin d'imposer de nouvelles idées, il leur suffit de plier celles qui existaient à leurs buts. L'Etat avait toujours plus ou moins contrôlé l'industrie, et les hommes d'affaires qui dirigèrent la révolution industrielle, et les hommes d'affaires qui dirigèrent la révolution industrielle à la fin du siècle dernier n'étaient pas des partisans du laisser-faire ; ils pensaient bien plutôt que le gouvernement avait le devoir sacré d'encourager, de protéger et, au besoin, de financer leurs activités." (p.35)

    "Ce pays de 8 000 000 d'habitants possède deux marques de voitures -Volvo et Saab- de réputation internationale. La Suède a également une industrie aéronautique prospère, fabriquant notamment des appareils à réaction militaires qui peuvent se comparer à ceux des grandes puissances." (p.36)
    -Roland Huntford, Le Nouveau Totalitarisme. Le "paradis suédois", Fayard, 1975 (1972 pour la première édition américaine), 251 pages.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


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