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    Hans-Johann Glock, Qu'est-ce que la philosophie analytique ?

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Hans-Johann Glock, Qu'est-ce que la philosophie analytique ? Empty Hans-Johann Glock, Qu'est-ce que la philosophie analytique ?

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 15 Juin - 13:25

    "Je ne connais pas de meilleure raison, pour un philosophe, de prendre du papier et un crayon que le besoin de combattre des vues fausses, sans tenir compte de qui les défend." (p.25)

    "Il y a certes un danger à trop prendre les taxinomies et les doxographies philosophiques, et, dans le même temps, les classifications sont indispensables à la pensée humaine. Pour rendre compte du sens des choses, qu'elles soient des phénomènes de la matière ou des productions de l'esprit, nous avons besoin de les distinguer en fonction de traits dominants. Et c'est ce que nous faisons en leur attribuant des labels qui sont fonction de certains principes. Les investigations de type historique, exégétiques ou métaphilosophiques ne font pas exception à la règle. Les contrastes tels que philosophie orientale vs occidentale, ancienne vs médiévale vs moderne, empirisme vs rationalisme, philosophie analytique vs continentale, ou des labels tels que "thomisme", "néo-kantisme", ou "post-modernisme", sont peut-être simplistes, potentiellement trompeurs et vraiment brutaux. Contrastes et labels sont toutefois essentiels, si nous voulons prendre la mesure des ressemblances et des différences importantes entre les divers penseurs et les diverses positions, et si nous voulons être en mesure de construire un récit cohérent du déploiement de notre sujet." (p.32-33)

    "Je mènerai aussi une investigation sur la façon dont des mouvements politiques comme la montée du nazisme et des mouvements philosophiques comme la réhabilitation de la métaphysique dans les années soixante ont transformé le contraste désormais injustement négligé entre la philosophie analytique et la philosophie traditionnelle en une division entre analytique vs continental telle qu'à présent nous y avons affaire. Qui plus est, la conception anglo-centrée de la philosophie analytique est indéfendable, et il en va de même de sa cousine, bien plus sophistiquée, la conception anglo-autrichienne. A présent la philosophie analytique est florissante dans bien des recoins du continent, au moment même où la philosophie continentale est très populaire en Amérique du Nord. La philosophie analytique n'est ni une catégorie géographique ni une catégorie linguistique. En fin de compte, l'étiquette "philosophie analytique" ne permet pas de faire une distinction entre les mouvements d'avant-garde du XXème, qui trouvent leur inspiration chez Nietzsche et Heidegger, et la philosophie traditionnelle ou traditionnaliste qui domine de fait la philosophie universitaire sur le continent européen." (p.48)

    "Le rejet de la métaphysique n'a jamais été universel parmi les philosophes analytiques et a presque complètement cessé. Dummett définit la philosophie analytique comme fondée sur une conception centrale: on ne peut et l'on ne doit donner une analyse de la pensée qu'en fonction d'une analyse du langage. Mais une conception linguistique de la pensée et son analyse n'est ni nécessaire ni suffisante pour faire un philosophe analytique." (p.49)

    "Le terme "analyse" vient du grec analysis, qui signifie "séparation" ou "dissolution". Deux notions de l'analyse ont joué un rôle central dans la philosophie et cela presque depuis le début [...]. La première vient de la recherche socratique de la définition de terme comme "vertu" et "connaissance" et devient apparente chez Platon, qui en parle comme d'une "division". Une telle analyse, par décomposition, ou "progressive", s'applique à ce que nous appelons maintenant des concepts. C'est la dissection ou la résolution d'un concept donné en ses concepts constitutifs, constituants que l'on peut à leur tour utiliser pour définir le concept complexe. Ainsi, le concept d'un être humain -l'analysandum- est analysé en ceux d'animal et e rationalité, fournissant par là même la définition d'un homme comme animal rationnel -l'analysans. Parce que la classe des êtres humains est contenue dans la classe des animaux comme un sous-ensemble propre, le concept d'un être humain contient le concept d'un animal, en ceci que ce dernier est une partie du précédent.
    La seconde notion de l'analyse, qui dérive la géométrie grecque, prédomine chez Aristote ; on peut l'appeler analyse régressive ; elle s'applique en premier lieu aux propositions. On confond parfois la philosophie analytique avec une entreprise déductive qui dérive des théorèmes à partir des axiomes et définitions, au moyen de preuves formelles. Depuis Kant cependant, cette procédure typiquement mathématique, qui consiste à déduire les conséquences à partir des premiers principes et des axiomes, est connue sous le nom de méthode synthétique. La méthode analytique, en revanche, part d'une proposition qu'il faut encore prouver et remonte vers les premiers principes, à partir desquels on pourra en faire la dérivation comme d'un théorème. L'idée de partir de quelque chose de donné fait l'unité des deux méthodes, progressive et régressive. La première analyse un concept qu'il faut définir ou une proposition qu'il faut démontrer et la seconde identifie quelque chose de plus élémentaire -les composants de l'analysandum ou des axiomes à partir desquels déduire les théorèmes-, quelque chose à partir duquel il est possible de le dériver (de le définir ou de le prouver).
    " (p.55-57)

    "A la différence des idées innés que postulent les rationalistes et qu'ont écartées les empiristes, les jugements a priori sont indépendants de l'expérience, non en ce qui concerne leur origine, mais en ce qui concerne leur validité." (p.59)

    "La métaphysique aspire à être à la fois a priori -à la différence des sciences empiriques, y compris "la physiologie de l'esprit humain" de Locke- et synthétique -à la différence de la logique formelle, puisqu'elle fait montre de prétentions substantielles au sujet de la réalité." (p.59)

    "Kant est persuadé que les jugements de l'arithmétique et de la géométrie fournissent des exemples évidents de connaissance synthétique a priori. [...] En même temps, Kant prend conscience de ce que l'idée de connaissance synthétique a priori est paradoxale prima facie. Comme l'expérience est notre unique moyen d'entrer en contact avec la réalité, comment un jugement peut-il être à la fois synthétique, c'est-à-dire nous enseigner quelque chose au sujet de la réalité, et cependant a priori, c'est-à-dire être connu indépendamment de l'expérience ?
    Kant résout cette énigme grâce à sa "révolution copernicienne": "nous ne pouvons connaître a priori au sujet des choses que ce que nous y avons mis nous-mêmes". Il y a une différence entre nos expériences et leurs objets, et le contenu de l'expérience est a posteriori. Mais la forme ou la structure de l'expérience est a priori, puisqu'elle n'est pas déterminée par l'information contingence apportée par les objets, mais par l'appareil cognitif du sujet. Nous faisons l'expérience des objets en tant que situés dans l'espace et dans le temps, comme des centres de changements qualitatifs tombant sous des lois causales. D'après Kant, celles-ci ne sont pas des faits contingents de la nature ou de la réalité humaine, mais des préconditions "transcendantales" de la possibilité de l'expérience, caractéristiques auxquelles tout objet de l'expérience doit se conformer. Des jugements métaphysiques comme "tout événement a une cause" sont vrais des objets de l'expérience (id est sont synthétiques) indépendamment de l'expérience (id est sont a priori), parce qu'ils expriment des préconditions de toute expérience des objets, préconditions qui, en même temps, déterminent ce que c'est qu'être un objet de l'expérience.
    Les dichotomies qui furent introduites par Kant et la thèse qu'il a défendue selon laquelle il y a une connaissance synthétique a priori ont fixé l'ordre du jour de tout débat au sujet de la nature de la logique, des mathématiques et de la métaphysique, débat qui continue d'être central dans la philosophie analytique. Kant altéra l'image de soi de la philosophie et de son organisation institutionnelle à une encore plus grande échelle. Avant Kant, on considérait la philosophie comme "la Reine des Sciences". Tel était le cadre dans lequel se déployaient les sciences spéciales, ce qui explique que la physique ait été nommée "philosophie naturelle". Aux XVIIème et XVIIIème siècles, cependant, un contraste frappant se fit jour: alors que la métaphysique demeurait un "champ de bataille" de controverses futiles [...], les sciences naturelles, elles, progressèrent par une combinaison de recherche empirique et de recours à des outils mathématiques. Cela lança un défi crucial: la philosophie peut-elle conserver un rôle distinct, en tant que discipline académique indépendante ? Ou bien doit-elle faire face à un choix douloureux: devenir une partie des sciences naturelles, ou se transformer en une branche des belles lettres, délivrée du contrôle des normes de vérité et de rationalité ?
    Selon Kant, la philosophie est certes une discipline cognitive, qui se distingue des sciences empiriques parce que, comme la logique et les mathématiques, elle aspire à une connaissance a priori, mais il rejeta l'explication en usage de ce statut d'exception. Selon les platoniciens, la métaphysique examine des entités abstraites par-delà l'espace et le temps ; d'après les aristotéliciens, elle examine "l'être qua être", les aspects les plus généraux de la réalité auxquels nous parvenons par abstraction des aspects spécifiques des objets particuliers. Kant introduisit une réorientation fondamentale car il insista sur ce trait de la métaphysique transcendantale : elle est "occupée non tant par les objets que par le mode de notre connaissance des objets" [...]. La science et le sens commun décrivent ou expliquent la réalité matérielle sur la base de l'expérience. La philosophie, quant à elle, est a priori, non parce qu'elle décrit des objets d'un type particulier, qu'il s'agisse de formes platoniciennes ou d'essences aristotéliciennes, mais parce qu'elle réfléchit sur les préconditions non empiriques de notre connaissance empirique des objets matériels ordinaires.
    Kant ne réhabilita qu'une métaphysique "transcendantale" de l'expérience, et non la métaphysique "transcendante" des rationalistes, qui cherchent la connaissance des objets qui sont au-delà de toute expérience possible, tels Dieu ou l'âme. Il abolit les prétentions de la métaphysique traditionnelle, sans renoncer au projet de la philosophie comme discipline sui generis et distincte des sciences spéciales. Hélas, il fallut payer cette combinaison, par ailleurs séduisante, au prix d'une forme d'idéalisme. Kant, d'une part, ne nie pas l'existence d'objets indépendants de l'esprit et, d'autre part, n'affirme pas que l'esprit crée la nature, nonobstant les caricatures de quelques commentateurs analytiques. Il maintient cependant que l'esprit impose ses lois structurales à la réalité. Dans une perspective philosophique, l'espace, le temps et la causalité sont "idéaux" plutôt que "réels". Ils s'appliquent seulement aux "apparences", c'est-à-dire aux choses dont nous pouvons faire l'expérience ; ils ne se rapportent pas aux "choses telles qu'elles sont en elles-mêmes" dont, par ailleurs, nous n'aurions aucun genre de connaissance.
    Cet "idéalisme transcendantal" suscita de multiples tensions. Par exemple, alors que la causalité est censée s'appliquer seulement aux apparences, ces dernières résultent de choses-en-soi, qui affectent causalement l'appareil cognitif du sujet. Les idéalistes allemands essayèrent de surmonter ces tensions en poussant l'idéalisme à ses extrémités. Le sujet ne fournirait pas seulement la forme de la cognition, mais aussi son contenu. La réalité serait la manifestation d'un principe spirituel, tel que l' "esprit" de Hegel, qui transcende les esprits individuels. Comme la réalité est elle-même entièrement mentale, l'esprit peut se saisir entièrement d'elle. La philosophie, une fois de plus, se transforme en une science supérieure qui contient toutes les autres disciplines. Toute connaissance authentique est a priori puisque la raison peut dériver même des faits apparemment contingents grâce à la méthode de la "dialectique", réhabilité en dépit des fortes réserves de Kant.
    Ces prétentions grandioses se sont révélées incompatibles avec les avancées rapides des sciences naturelles et culturelles du XIXème siècle. Le résultat fut "l'effondrement de l'idéalisme", peu de temps après la mort de Hegel en 1831. Qui causa principalement deux réactions. L'une fut le naturalisme. Les naturalistes étaient entraînés à la physiologie: ils traitèrent l'échec de l'idéalisme allemand comme le signe de la banqueroute de toute spéculation métaphysique et de tout raisonnement a priori. Ils soutinrent que toute connaissance était a posteriori: la raison en est que les prétendues disciplines a priori peuvent ou bien être réduites à des disciplines empiriques, comme la psychologie ou la physiologie -c'est la ligne que, en partie inspirés par l'empirisme radical de John Stuart Mill, ils voulaient défendre en ce qui concerne la logique et les mathématiques-, ou bien être rejetées comme illusoires -tel est le sort qu'ils réservent à la philosophie. L'autre réaction fut le néo-kantisme, mouvement qui domina la philosophie académique allemande de 1865 à la Première Guerre mondiale. Si la philosophie souhaitait préserver son statut de discipline respectable et sui generis, elle devait abandonner cette compétition sans espoir avec les sciences spéciales. Sous le cri de ralliement: "retour à Kant", les néokantiens revinrent à l'idée que la philosophie est une discipline au second degré. Elle ne recherche pas une réalité hypothétique, au-delà de ce qui est accessible à la science, ni n'entre en compétition avec la science en expliquant la réalité empirique. Au lieu de cela, elle éclaire les préconditions logiques, conceptuelles et méthodologiques de la connaissance empirique tout autant que, de manière plus générale, les préconditions des modes de pensée non philosophiques
    ." (p.60-64)

    "L'émotivisme prend le risque de réduire les affirmations morales à "Bouh" et "Hourra!" et d'ignorer le rôle que la raison joue dans un argument moral. Il s'agit là de la critique qu'en fait Hare, le philosophe moral le plus influent parmi les analystes conceptuels d'Oxford. Selon son "prescriptivisme universel", les affirmations morales sont plus près en effet des impératifs que de l'aveu d'une émotion: elles ont but de guider l'action. Mais à la différence des impératifs, elles sont universalisables: si un agent moral condamne moralement un mensonge, cela l'engage à condamner tous les mensonges dans des circonstances similaires. Savoir si une personne qui porte un jugement moral peut de manière consistance désirer cette sorte d'universalisation ouvre le champ à des arguments rationnels, même s'il n'y a pas de faits moraux.
    En raison de ce dernier point, en dépit de son origine kantienne, le prescriptivisme universel en vint à se confondre avec l'émotivisme sous la bannière du "non-cognitivisme". L'œuvre de Hare planta le décor du débat qui s'ensuivit. Dans la droite ligne du tournant linguistique, il restreignit d'emblée la philosophie morale à la "méta-éthique", une discipline de second degré qui ne revendique aucune affirmation morale directe, mais qui à la place examine le statut des jugements moraux, et fournit la structure de tout argument moral. "L'éthique, comme je la comprend, est l'étude logique du langage de la morale" (1952).
    " (p.122-123)

    "Les origines de [la] conception anglocentrique de la philosophie analytique sont étroitement liées à celles de l'étiquette "philosophie continentale", qui a émergé dans trois contextes différents. Le premier, sur lequel nous reviendrons plus loin, est celui de la discussion par Stuart Mill des influences germaniques s'exerçant sur Coleridge. Mill parle en effet de "philosophes continentaux" et de "philosophie continentale" (1840) aussi bien que de doctrine "germano-coleridgienne" et de "philosophie française".
    L'étiquette a émergé à nouveau après la Seconde Guerre mondiale. [...] Les philosophes britanniques introduisirent le terme de "philosophie continentale" en premier lieu pour désigner la phénoménologie et son rameau existentialiste
    ." (p.128-129)

    "Personne ne regarderait la philosophie analytique comme un phénomène spécifiquement anglophone, si les nazis n'avaient pas chassé une large partie de son avant-garde de l'Europe centrale." (p.136)

    « Frege fut de loin le pionnier le plus important de la philosophie analytique de langue allemande. » (p.154-155)

    "Le tournant linguistique du positivisme logique est ouvertement dirigé contre la suggestion kantienne selon laquelle les propositions philosophiques sont synthétiques a priori. [...] Le [/i]Tractatus, qui est peut-être le texte le plus important pour la constitution de la philosophie analytique, assigne à la philosophie la tâche kantienne de dessiner "la limite de la pensée", d'identifier des formes légitimes et illégitimes de discours, plutôt que d'ajouter à notre connaissance scientifique du monde. [...] En fait, il n'y a qu'un pas à faire de l'affirmation de l'école de Marburg, selon laquelle la philosophie est la métathéorie des sciences, à celle de Carnap, selon laquelle la philosophie est la "logique de la science" (1937) ; ce pas est le tournant linguistique réalisé par le Tractatus, selon lequel les limites logiques de la pensée doivent être définies dans le langage." (p.159)

    "La dichotomie analytique/continental souffre au moins de quatre faiblesses non historiques. Elle est indifférente aux variations géographiques, à l'intérieur de l'Europe continentale, à la prédominance actuelle de la philosophie analytique dans ces contrées, à l'importance des manières non analytiques de philosopher dans les pays anglophones, et au fait que la philosophie continentale n'est ni la seule alternative à la philosophie analytique, ni sous bien des aspects la principale." (p.161)

    "Le développement de la philosophie analytique en France représente lui, un processus plus lent et plus pénible." (p.163)

    "Ce fut la philosophie traditionnelle qui constitua le point de départ, aussi bien que le repoussoir, revendiqué comme tel de la philosophie analytique. [...] La philosophie analytique aspirait pour le moins à une rupture avec la philosophia perennis, la tradition vénérable et donc universellement respectée de la philosophie occidentale, qui va des Présocratiques à Kant." (p.169)

    "Dans le cas de Nietzsche, cette condamnation [de Kant] ne s'accompagnait pas d'une grande connaissance de ces textes." (p.172)

    "Dans la philosophie, quelqu'un, à un certain moment, doit avoir possédé une idée originale." (p.193)

    "La philosophie analytique regroupe des auteurs, des écoles, des mouvements et des doctrines différents, qui sont parfois en conflit entre eux." (p.225)

    "Alors même que Russell accueillit favorablement les aspirations des positivistes à faire une philosophie scientifique grâce à la mise en œuvre de l'analyse logique, il résista à leurs attaques contre la métaphysique." (p.230)

    "Bien que la philosophie analytique continue bon an mal an à employer des méthodes linguistiques, le tournant linguistique n'en est pas pour autant une doctrine à laquelle souscrivent tous les philosophes analytiques et seulement eux." (p.255)

    "Quine est emblématique d'une manière particulière de faire de la philosophie analytique. La majorité de ceux qui se considèrent eux-mêmes comme des philosophes analytiques, y compris ceux qui, nombreux, ne souscrivent pas à sa philosophie, le considèrent comme le philosophe analytique le plus éminent après Wittgenstein." (p.260)

    "L'impression générale qui se dégage, selon laquelle la philosophie analytique contemporaine est au minimum liée au naturalisme métaphilosophique, relève donc malheureusement plutôt du boniment intellectuel." (p.271)

    "Le naturalisme ontologique ruine au moins trois vénérables doctrines: le théisme, le platonisme, le dualisme corps/esprit. Dans le royaume spatio-temporelle n'ont été naturalisés ni Dieu, créateur transcendant, ni des entités abstraites au-delà de l'espace et du temps, ni des âmes, des ego ou des moi cartésiens." (p.274)

    "Pour le meilleur ou pour le pire, ce n'est ni un intérêt pour la science ni une illumination par l'esprit scientifique qui définit la philosophie analytique." (p.310)

    "Malheureusement, le discours de beaucoup de philosophes analytiques contemporains est aussi simple qu'une église baroque, et incompréhensible." (p.324)

    "Il y a ainsi une profonde ironie à considérer l'œuvre de Wittgenstein: il voua sa philosophie à la poursuite de la clarté, mais il tendit vers ce but d'une manière qui verse parfois dans l'extrême obscurité." (p.325)

    "A l'époque où le label "philosophie analytique" est devenu monnaie courante, dans les années 1950, la plupart des figures de proue de la philosophie analytique ont ignoré l'éthique au profit de la logique, de l'épistémologie, de la philosophie du langage et de la philosophie de l'esprit: des figures telles que Ryle, Austin, Strawson, Carnap, Reichenbach, Hempel, Quine et Goodman nous ont à peine fait part de leurs positions. Mais à ce stade, au moins, aucun d'entre eux n'a prêté beaucoup d'attention au côté non théorique du sujet.
    Au regard des précurseurs et des pionniers de la philosophie analytique, les choses ne sont pas si simples. Bolzano (1834) tout comme Brentano (1889) ont élaboré une théorie éthique, le premier pour défendre une forme d'utilitarisme hédoniste, le second, une théorie de la valeur intrinsèque. Mais alors même que chacun de ces penseurs, et en particulier Bolzano, avait clairement des affinités avec la philosophie analytique, ils n'ont pas eu d'influence sur ses développements ultérieurs, jusqu'à une époque très récente ; même à présent le courant dominant analytique ignore leur philosophie morale.
    Russell fournit un contre-exemple de plus de poids à cette idée que la philosophie analytique tend à ignorer l'éthique. Il ne s'est pas plus empêché d'écrire à propos de l'égoïsme, de l'amour universel, de l'éducation, du pacifisme et du socialisme associatif qu'il ne s'est empêché d'écrire sur les classes, les descriptions définies, les formes logiques, les universaux et la connaissance. En outre, les positivistes logiques se sont bien plus intéressés aux questions éthiques et politiques qu'on ne le pense généralement. Neurath a beaucoup écrit sur les questions économiques, politiques et sociales. Schlick et Ayer, pour leur part, se sont beaucoup intéressés à l'éthique. Reste à savoir cependant si ces auteurs considéraient que leurs écrits éthiques et leurs interventions politiques étaient ou non connectés à leur travail strictement philosophiques.
    Mais au moins un pionnier de la philosophie analytique nous délivre de ces scrupules. Les considérations éthiques occupent une large place dans la révolte de Moore contre l'idéalisme [...]. En outre,
    les Principia Ethica se sont révélés jouer un rôle central dans le développement de la philosophie morale de langue anglaise. La dénonciation du sophisme naturaliste et l'idée selon laquelle les propriétés morales sont des propriétés non naturelles et inanalysables, dont nous pouvons avoir l'intuition, restent centrales encore maintenant. Enfin, l'ouvrage est un document fondateur de la philosophie analytique, en particulier par l'importance qu'il attache à la clarification des questions, la diffusion de l'analyse et le rôle qu'il a joué en prévenant les générations à venir du paradoxe de l'analyse." (p.341-343)

    "Le préjugé qui veut que la philosophie analytique serait apolitique et par conséquent à droite remonte aux premiers défenseurs de la théorie critique. Horkheimer, le fondateur de l'École de Francfort, alla même jusqu'à associer le positivisme logique au fascisme. Il soutenait que le "positivisme radical" [i.e. logique] -non moins que la "métaphysique néoromantique" (Lebensphilosophie et Heidegger) qu'il attaquait -est lié à "l'existence d'Etats totalitaires". Car il enfonce également ses racines dans la crainte du chaos social qui rend la bourgeoisie réceptive à la tyrannie fasciste (1937: 140). Selon Marcuse, la philosophie analytique fait partie d'une forme nouvelle et particulièrement insidieuse de répression. En dépit de son "approche rigidement neutre [...], le caractère intrinsèquement idéologique de l'analyse linguistique" se révèle dans sa déférence à l'égard de l'usage ordinaire -un cas de "sado-masochisme académique"- et dans son zèle à ériger des barrières devant la pensée et le discours. La très mal nommée "controverse sur le positivisme" (Positivismusstreit) qui a fait rage dans les années 60 entre l'École de Francfort (Adorno, Habermas) et les rationalistes critiques (Popper, Albert), qui étaient soucieux de se distinguer du positivisme logique, contribua grandement à associer vaguement, bien que de manière suggestive, la philosophie analytique à la droite politique. Bien que très largement artificielle et forcée, cette polémique met en compétition durablement l'idée d'une "théorie critique", qui enquêterait sur la réalité sociale ab initio, avec l'idée de la changer, avec la conception orthodoxe des sciences sociales, qui voudrait qu'elle demeure neutre au regard des questions morales et politiques.
    Néanmoins, l'idée de la philosophie analytique comme apolitique et conservatrice, sinon réactionnaire et antidémocratique, est au moins prima facie sidérante. Notez d'abord que les figures de proue du mouvement analytique furent actives politiquement, et qu'elles eurent tendance à prendre partie pour des causes progressistes, plutôt que conservatrices ou réactionnaires.
    Aucun philosophe, de quelque époque que ce soit, n'a jamais mis en cause l'engagement politique de Russell aux côtés des affligés et des opprimés. Ses activités incluaient l'activité théorique -notamment son interprétation de la social-démocratie allemande et sa critique du capitalisme, aussi bien que celle du bolchevisme. Mais il mit également ses mains dans le cambouis des activités politiques au jour le jour ; il se porta candidat au Parlement, s'opposa vaille que vaille à la Première Guerre mondiale, joua un rôle dans la campagne pour le désarmement nucléaire et contre la guerre du Vietnam [...].
    Les remarques odieuses de Horkheimer mises à part, le Cercle de Vienne fut le groupe philosophique le plus politisé dont on puisse faire mention au XXème siècle. Il surpassa certainement les théoriciens critiques de l'École de Francfort, pourtant plus connue, qui se tinrent à l'écart des combats politiques concrets qui avaient cours autour d'eux. Sur ce que l'on appelle "l'aile gauche" du Cercle de Vienne, on trouve un marxiste crédule même s'il dérogeait à l'orthodoxie, Neurath, un activiste socialiste, Hahn, et un socialiste inclinant par ses positions théoriques à l'humanisme, Carnap. A l'opposé, Schlick et Waismann constituaient l' "aile droite" ou apolitique. Schlick ne se contenta pas de s'opposer à la tentative d'instrumentaliser le positivisme logique au profit de buts politiques particuliers. Il alla jusqu'à essayer de se concilier les bonnes grâces des fascistes cléricaux de Dollfuss, ne fût-ce que pour sauver la Verein Ernst Mach. Ce fut un gambit qui les mit en difficulté et qui échoua, sous la condamnation sans appel de Carnap et Neurath [...]. Et pourtant, Schlick s'opposa explicitement au nazisme, en tant qu'humaniste libéral, pacifiste et défenseur du cosmopolitisme
    ." (p.347-349)

    "Il y a eu d'éminents philosophes analytiques qui se sont opposés au libéralisme, à la démocratie et à la non-violence. Lorsque j'avance cette thèse, je dois laisser de côté le comportement individuel des grands philosophes analytiques. Il n'y a aucune raison d'accepter que leur incapacité à vivre selon des idéaux éthiques (qu'il s'agisse des nôtres ou des leurs) ait été plus marquée que celle des autres mortels. Mais quand on en vient à poser la question de l'existence d'un lien intrinsèque entre la philosophie analytique et une supposée rectitude morale et politique, il faut bien prendre en compte les conceptions morales et politiques de ses défenseurs et leurs activités politiques.
    De ce point de vue, des anomalies abondent, que ce soit à droite ou à gauche. Frege s'opposa ainsi à la démocratie et au libéralisme ; il fut violemment nationaliste et antisémite. Il usa mal de son intelligence supérieure dont il se servit pour méditer des plans d'expulsion des Juifs hors de l'Allemagne et d'élimination des sociaux-démocrates et des catholiques. Assurément ce ne serait pas commettre une injustice que de le considérer comme un protonazi au regard de sa sympathie pour la manière dont Hitler et Ludendorff ont défendu leur putsch raté de 1923. Il est clair que l'habileté analytique et l'acuité logique n'offrent aucune protection contre les errements politiques même les plus haineux ; cela nous a été démontré par Gentzen, un prodigue de la logique, qui ne se contenta pas d'être un proto-nazi, mais qui fut un nazi tout court [...].
    Par comparaison, les ruminations de Wittgenstein sur des questions morales, culturelles et politiques peuvent être considérées comme une approbation, bien qu'en demi-teinte. Elles portent la marque de positions culturelles conservatrices à propos du scientisme du XXème siècle et de l'obsession du progrès qui, bien que contestables, méritent d'être examinées en détail. Mais elles portent aussi la marque d'idées plus déplaisantes, et je pense en particulier à ses doutes sur le pouvoir créateur des Juifs [...].
    Soyons juste: nombre de ces propos furent tenus à l'occasion de conversations et, exactement comme dans le cas de Frege, il n'avait pas l'intention de les publier. Néanmoins, ils suggèrent qu'en matière de culture et de politique, Wittgenstein était un électron libre. Il haïssait le pacifisme et le socialisme humaniste de Russell, ce qui ne l'empêchait pas de sympathiser au même moment avec l'extrême gauche des années 1930 et 1940, et même d'envisager d'émigrer en Union soviétique. Pour autant qu'on puisse repérer un principe unificateur dans ses conceptions politiques, il s'agissait d'un idéal tolstoïen de vie simple, consacrée aux travaux manuels, idéal accompagné d'une prédilection tendre pour les idéologies autoritaires -bolchevisme, catholicisme- qui dévalorisent la liberté et le bien-être individuels au profit de buts plus élevés.
    [...] De quoi que ce soit que Russell eu l'air dans le domaine glissant de l'éthique sociale et de la politique, dans l'ensemble il se comporta bien. Par contraste avec un nombre incalculable d'intellectuels, Wittgenstein y compris, il eut raison de s'opposer à la Première Guerre mondiale et de détester ce que devint la Russie soviétique à partir des années 1920. Il n'en demeure pas moins que ses ruminations politiques ne sont pas toutes à la hauteur des critères élevés qu'il défendait dans ses écrits théoriques. Ainsi durant la Première Guerre mondiale, il soutint que les Slaves sont racialement inférieurs aux Allemands. En outre, il est de notoriété publique qu'il s'est fait le défenseur nucléaire préventive contre l'Union soviétique entre 1945 et 1948. Qu'il l'ait ou non dit de cette manière fait l'objet de polémiques considérables. Mais personne ne conteste qu'il ait considéré qu'une telle guerre préventive était préférable à l'acquisition par l'Union soviétique de l'arme nucléaire, et même à l'apaisement. Il est également clair qu'avait ses faveurs une stratégie agressive d'isolement, politique dont il pensait, non sans raison, qu'elle serait mieux servie par une attaque préventive. Inversement, mais de manière tout aussi irresponsable, Russell tira la conclusion que c'étaient les États-Unis bien plutôt que l'Union soviétique qui étaient l'incarnation du mal. Cela le conduisit à inciter cette dernière à intervenir militairement du côté du Nord-Vietnam, même s'il avait bien dû réaliser que cela précipiterait l'explosion de la Troisième Guerre mondiale
    ." (362-365)

    "La philosophie analytique n'est pas intrinsèquement incompatible avec des extrémismes politiques de tous bords." (p.366)

    "[Russell] conclut son interview de 1957 à la BBC par un conseil aux générations futures, celui de toujours distinguer strictement entre ce dont on voudrait que ce soit vrai et ce dont on peut montrer que c'est vrai." (p.381)

    "La réponse a la question contenue dans le titre est donc que la philosophie analytique est une tradition qui tient à la fois par des liens d'influence mutuelle et par des airs de familles. [...] La philosophie analytique a émergé peu à peu à partir du moment où la révolution frégéenne dans la logique formelle s'est articulé au débat à propos de la nature des propositions, débat qu'ont rendu nécessaire la révolte de Moore et Russell contre l'idéalisme, ainsi que le tournant linguistique du Tractatus." (p.387)

    "De mon point de vue, il est envisageable de considérer une école comme un tissu serré formé de contacts relativement intimes et un échange direct de certaines doctrines ou méthodes. C'est en ce sens que nous parlons d'école en histoire de l'art, comme par exemple à propos de Raphaël ou de Rubens. De telles écoles sont constituées de disciplines qui ont appris leur métier de leur maître et qui imitent son style. C'est aussi en ce sens que nous parlons d'écoles en philosophie: des groupes liés également par des contacts personnels et des engagements théoriques. A l'inverse de la plupart des écoles artistiques, néanmoins, les écoles philosophiques peuvent se perpétuer bien longtemps après la disparition de leur père fondateur ; elles se renouvellent tout au long d'une suite de disciples qui deviennent des maîtres à leur tour. Le cas le plus frappant de telles écoles philosophiques est constitué par les écoles antiques: l'Académie de Platon, l'école péripatéticienne d'Aristote, l'école Mégarique, etc. Il y eut aussi de telles écoles dans la philosophie médiévale, comme l'école de Chartres (bien que, lorsque Descartes brocarde les scholastiques, sa cible soit plus large, l'aristotélisme). Et il y eut des écoles conformes à cette conception lors du XXème, je pense ici au Cercle de Vienne ou à l'École de Francfort.
    Ainsi que je l'ai souligné au début du chapitre V, la philosophie analytique peut englober de telles écoles, mais en elle-même elle est un phénomène plus diffus, un
    mouvement philosophique. [...] De ce point de vue, la philosophie analytique ressemble moins à l'école péripatéticienne qu'à l'aristotélisme, au Cercle de Vienne qu'au positivisme logique. Assurément, il est évident qu'elle est plus générale que ces derniers, plus proche de mouvements intellectuels plus larges comme le rationalisme du XVIIème ou l'empirisme britannique." (p.415)

    "Les philosophes ne sont pas des saints, et certains d'entre eux dissimulent délibérément certaines influences qui s'exercent sur leur pensée." (p.418)

    "Les naturalistes à la Quine, les antinaturalistes kantiens ou wittgensteiniens, et même les partisans de la métaphysique essentialiste à la Kripke rejettent l'idée ultrarationaliste de Hegel selon laquelle la philosophie peut se prononcer a priori sur la nature du monde, indépendamment des sciences spéciales." (p.421)

    "Là où les optimistes croient percevoir une aube nouvelle, je crains, en ce qui me concerne, que l'âge héroïque de la philosophie analytique ne soit passé, et que la prétendue myopie logique des empiristes et des analystes conceptuels, sans mentionner Wittgenstein et Quine, ne lui ait apporté une contribution beaucoup plus significative que ne le sera jamais celle de ses adeptes actuels moyens." (p.461)

    "A cause des stéréotypes culturels, un philosophe européen continental [Derrida] a beaucoup plus de chances d'être pris au sérieux s'il produit quelque chose qui frappe les universitaires et les intellectuels anglo-américains, quelque chose d' "indigène" à la philosophie continentale. La route la plus facile vers une portion de gloire n'est pas le raisonnement analytique, quand bien même il serait subtil ou savant, voire érudit, mais quelque chose de bizarre ou de merveilleux, avec un soupçon de "saveur locale"." (p.474)

    "Pour justifier un chèque à la fin du mois, il faut mettre ses activités au service de résolution des difficultés conceptuelles dans tous les secteurs de la vie, et construire des arguments en réponse à des problèmes pertinents. Et si, contrairement à mes attentes, ce sont les ontologistes plutôt que les physicistes qui peuvent se prononcer sur la structure ultime de la réalité, je serais le dernier à leur refuser une grosse prime." (p.485)
    -Hans-Johann Glock, Qu'est-ce que la philosophie analytique ?, Gallimard, Folio essais, 2011, 545 pages.


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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).


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