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    Paul Claval, Épistémologie de la Géographie

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Paul Claval, Épistémologie de la Géographie Empty Paul Claval, Épistémologie de la Géographie

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 27 Jan - 12:39

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Claval

    "Le réel ne s'impose pas à l'observateur selon des catégories qui feraient partie de l'ordre naturel: les divisions qu'il utilise ont été construites par les hommes ; elles mettent de l'ordre dans la confusion des impressions premières." (p.5)

    "Pour ceux qui conçoivent l'épistémologie comme un corps de principes qui s'appliquent universellement, la séquence des opérations à mener à bien lorsqu'on entreprend un travail est simple: le chercheur pose des questions (il définit une problématique), fixe les limites dans lesquelles il essaiera d'y répondre (il travaille sur un corpus précis) et indique les démarches retenus pour arriver au résultat (il détermine une méthodologie). Cette formulation, si claire, ne devrait-elle pas entraîner l'adhésion ? Non, parce qu'elle n'est pas fidèle à la réalité du travail. Les enjeux ne s'imposent définitivement qu'une fois la recherche déjà avancée. La question, ou les questions, posée(s) ou à poser, ne trouve(nt) souvent leurs formulation qu'à la fin du processus. Pour progresser, il a fallu partir d'inquiétudes, d'incertitudes, d'interrogations, mais le sens donné aux questions ainsi formulées change au fur et à mesure que l'on connaît mieux ce qui a déjà été écrit sur le thème, que l'on pénètre plus loin dans le réel en faisant du travail de terrain, des enquêtes ou des mesures de laboratoire, et que surgissent des rapprochements inattendus." (p.6)

    "Ce qu'offre la géographie:
    1 - Dans la vie de tous les jours, elle regroupe des savoir-faire de bon sens pour se diriger, se retrouver et tirer parti des lieux. Cela veut dire que les connaissances géographiques ne sont pas toutes scientifiques: personne ne peut vivre sur Terre sans apprendre à se repérer, à se reconnaître ; un groupe ne peut subsister sans disposer de techniques de mise en valeur du milieu et d'aménagement de l'habitat.
    2 - la réflexion scientifique fait découvrir, derrière le paysage et la distribution des hommes et des activités, la génèse des milieux naturels, leur équilibre souvent fragile et la prise en main des lieux par des groupes qui les modèlent, les exploitent et les font vivre, les aménagent ou les ruinent, s'y sentent en exil ou s'y épanouissent. Le géographe fait appel, pour déchiffrer ce que le paysage lui révèle, à des connaissances qu'il emprunte aux géologues […] aux botanistes […] aux écologistes […] et aux pédologues. L'humanisation des paysages implique un regard sur l'histoire […] Elle repose sur la mise en œuvre de savoirs agronomiques, qui précisent quelles cultures ou quels élevages sont possibles, et quelles façons ils réclament. Dans le domaine artisanal et industriel, c'est vers d'autres savoirs technologiques qu'il convient de se tourner. […]
    Le travail du géographe […] naît de la confrontation permanente de deux exigences. La première met l'accent sur l'espace, les relations qui prennent place au sein de chaque milieu et le rôle de la distance dans la vie collective. La seconde met systématiquement en œuvre, dans un contexte spatial, les instruments et les catégories imaginées par les autres disciplines pour explorer leur champ propre.
    Comment souligner le rôle de la proximité, de l'éloignement et l'incidence de la distance sur le déroulement des processus naturels ou sociaux ? En reportant toutes les observations sur un document spécifique: la carte. Il permet de lire les distributions et d'y mettre en évidence des relations qui n'apparaissent pas directement à l'observateur qui se trouve face au paysage. La représentation cartographique invite aux changements d'échelle et apprend à expliquer ce qui se passe localement par des forces qui opèrent ailleurs, ou affectent des ensembles si vastes qu'on ne penserait pas à les invoquer.
    La carte est un instrument si puissant que les spécialistes des sciences naturelles et des sciences sociales l'utilisent volontiers.
    " (p.Cool

    "Les géographes ont défini un certain nombre de schémas d'explication ou d'interprétation:
    1 - l'idée de milieu est ancienne, mais elle a été longue à préciser ; on peut, en ce domaine, distinguer une longue préhistoire, qui va de l'Antiquité au milieu du XIXe siècle, et une phase contemporaine d'approfondissement rapide ;
    2 - les géographes se sont intéressés au rôle de la position et ont été ainsi produits à proposer une physique naturelle du monde: les distributions qu'ils notent s'expliquent en fonction de la latitude, de l'altitude, de la continentalité ou de la maritimité, etc. La géographie de la fin du XIXe siècle et du début du XXe marie analyse de position et prise en compte du milieu lorsqu'elle met l'accent sur l'étude du site et de la situation. Elle reste ainsi une discipline voisine des sciences naturelles, même lorsqu'elle aborde l'étude des phénomènes sociaux […]
    4 - la perspective change progressivement dans le courant du XXe siècle, au fur et à mesure que les géographes se rapprochent des sciences sociales ; cela les conduit, à partir des années 1950, à élaborer une interprétation des distributions en termes de relations entre les individus ou les groupes, une physique sociale si l'on veut.
    5 - le triomphe, à partir de la fin du XVIIIe siècle, des conceptions positivistes de la science avait détourné les géographes de prendre en compte le vécu des populations qu'ils étudiaient, leur expérience propre des lieux, les fondements symboliques de leur organisation. Le souci de pratiquer une science exacte leur avait interdit d'explorer les points de vue normatifs sur l'espace qu'impliquent les actions d'aménagement. C'est ce champ qu'ils essaient d'explorer depuis une trentaine d'années.
    " (p.9)

    "Les formes et les contenus des géographies préscientifiques, que l'on qualifie volontiers d'ethnogéographies, varient d'une culture à l'autre. On peut schématiquement opposer les géographies vernaculaires transmises par la parole et les tableaux descriptifs rédigés par des spécialistes pour satisfaire les curiosités de publics cultivés ou répondre aux besoins des administrations. Les premières sont caractéristiques des sociétés primitives ou des fractions populaires des grandes sociétés historiques. Les seconds apparaissent dans les Etats déjà structurés du monde traditionnel." (p.11)

    "[Chez les chasseurs Inuitnait] Les itinéraires sont mémorisés grâce à l'observation continue des traits de la topographie proche et lointaine, à la mémorisation de la couleur de la végétation en été et des nuances de la couverture neigeuse et de la glace en hiver, au repérage de l'incidence du vent sur les congères, etc. Aucun toponyme n'est évidemment nécessaire pour engranger ces notations. Ce qui compte, c'est de retenir les séquences du milieu et le temps pris par la traversée de chacune d'entre elles.
    De tels savoir-faire se transmettent davantage par l'imitation que par la parole. Les jeunes Inuit les acquéraient en participant très jeunes aux déplacements de leurs pères. […] Les réflexes et les connaissances nécessaires à l'orientation et à la localisation étaient enregistrés dans le corps et dans la mémoire visuelle de ceux qui avaient ainsi fait, à la dure, l'apprentissage du voyage.
    " (pp.12-13)

    "L'habitude quasi universelle est cependant de se repérer sur les astres: dans l'hémisphère nord, le ciel paraît tourner autour de l'étoile polaire, qui marque une direction fixe, celle du nord ; la direction du passage du soleil au zénith (le haut point de sa trajectoire quotidienne), à midi, est exactement à l'opposé: c'est celle du sud. Une perpendiculaire à cet axe passant par l'observateur donne l'est et l'ouest. Le soleil et les autres astres se lèvent dans la moitié orientale de l'horizon et se couchent dans sa partie occidentale." (p.15)

    "Beaucoup de ces noms désignent des points ou des aires si petites qu'on peut les assimiler à des points: fermes isolées, hameaux, villages. D'autres sont des parcelles de terrains. [...]
    D'autres noms sont attachés à des lignes: cours d'eau, chemins ou routes. Certains désignent des objets étendus de dimension souvent importante: lacs, zones montagneuses, grands massifs forestiers. Ce sont des ensembles que l'on perçoit comme un tout: il est normal de leur attacher un nom. On parle alors de régionymes (les Alpes, la Savoie, le Dauphiné, la région lyonnaise) ou de chrononymes (le Hurepoix).
    " (p.16-17)

    "Le recours à des administrateurs venus d'ailleurs assure une plus grande neutralité vis-à-vis de chaque province et diminue le risque de voir les échelons locaux développer des politiques contraires aux intérêts de l'Etat.
    Claude Nicolet raconte admirablement les problèmes qui se posent à Auguste lorsqu'il est parvenu à ses fins en éliminant ses rivaux politiques [...] il lui reste à consolider l'immense empire que Rome a conquis au cours des trois siècles précédents. La solution jusque-là retenue était de déléguer le pouvoir à des proconsuls qui gouvernaient les provinces au nom de Rome. La solution était défectueuse: les gouverneurs profitaient de leur situation pour s'enrichir en exploitant sans merci des populations qu'on leur avait confiées [...] et pour constituer une base économique et militaire susceptible de leur permettre un jour de s'imposer à Rome. Auguste s'attaque donc à un système politique qui faisait la part belle aux formes vernaculaires de connaissance. [...]
    L'empereur a d'abord besoin de connaître les populations sur lesquelles s'étend son autorité. C'est d'elles que dépendent ses ressources, grâce aux taxes qu'il prélève. Il ordonne donc, sur une période d'une quinzaine d'années, une série de recensements qui lui permettent de connaître directement le poids de ses différentes possessions.
    Auguste désire ensuite disposer d'une image de l'empire. Elle jouera plusieurs rôles: elle l'aidera à mieux comprendre celui-ci et à concevoir plus efficacement des stratégies pour l'administrer, le défendre et accroître les moyens dont dispose le pouvoir politique ; elle donnera au peuple de Rome une idée directe de la puissance de l'empire qu'il domine. Auguste demande donc à Agrippa de réaliser une grande carte de l'ensemble de l'empire. [...]
    Son ambition [à Strabon, géographe grec] est de décrire le monde [...] pour aider ceux qui en assument la direction, l'Empereur Auguste tout le premier. [...]
    On voit donc comment, depuis plus de deux mille ans, se construisent les tableaux géographiques dont se dotent, à des fins politiques, les Etats centralisés.
    1. - Ils reposent sur un inventaire aussi complet que possible des lieux qui composent l'espace que contrôle le pouvoir: dans le cas de Rome, deux niveaux sont retenus, la province et, en son sein, la cité. Il faudrait disposer de circonscriptions plus fines pour une appréhension plus complète: cela ne devient possible en Occident qu'à partir du VIIIe siècle, lorsque l'Église crée un réseau de paroisses qui couvrent la totalité de l'espace et sont moulées sur les communautés locales. [...]
    2. - La grille des localisations est enrichie d'informations indispensables à la bonne gestion du territoire: effectifs de la population locale -c'est déjà une préoccupation d'Auguste-, base imposable (terres, productions, échanges), valeur stratégique
    ." (p.28-29)

    "Le travail [géographique] repose sur la confection de grilles de localisation, socialisées sous formes de grilles toponymiques. Leur enrichissement par des données relatives à chaque lieu est rendu possible par la mise en oeuvre de grilles d'observation. La combinaison des deux démarches donne naissance à des systèmes d'information géographique." (p.31)

    "La géographie scientifique diffère des géographies vernaculaires et de celles que l'on voit en œuvre dans les grandes sociétés du passé par la mise en œuvre d'un système de coordonnées universellement valable.
    L'originalité de la pensée grecque, dont toute la géographie scientifique est issue, c'est d'avoir imaginé une procédure d'orientation et de localisation fondée sur les repères astronomiques. Que l'idée ne soit pas évidente, rien ne le montre mieux que la longue histoire de son élaboration: sa génèse prend trois siècles ; sa mise en œuvre complète en demande vingt. L'idée de base, c'est que l'on peut tirer de l'observation du ciel beaucoup plus qu'un système de directions fixes: une grille de repérage avec laquelle reporter toutes les localisations que l'on désire préciser à la surface de la Terre
    ." (p.33)

    "Pour passer de la surface en gros sphérique du géoïde terrestre au plan de la carte, il convient d'utiliser un système de projection: à chaque système correspond une image dont les propriétés sont différentes: il est possible d'assurer la conservation des longueurs et des angles, celle des surfaces et des angles, celle des longueurs et des surfaces, mais pas des trois à la fois." (p.37)

    "La géographie est une science d'observation." (p.40)

    p.56
    -Paul Claval, Épistémologie de la Géographie, Paris, Armand Colin, Collection U. Géographie, 2ème édition, 2007, 303 pages.



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.


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