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    Paul Henri Dietrich, baron d'Holbach, Système de la nature ou des loix du monde physique et du monde moral & autres

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 24 Sep - 16:58

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Paul_Henri_Thiry_d%27Holbach
    http://classiques.uqac.ca/classiques/holbach_baron_d/holbach_baron_d.html

    http://classiques.uqac.ca/classiques/holbach_baron_d/systeme_de_la_nature/systeme_de_la_nature.html

    "La redéfinition du citoyen qu'opère le libéralisme politique de d'Holbach, les fondements philosophiques qu'il lui fournit aura eu, en effet, partie liée avec le renouvellement des rapports que l'homme comme être sensible et raisonnable, mû par le désir de bonheur et épris de liberté, devait engager avec les forces arbitraires pour leur substituer l'autorité de la raison, le pouvoir de la vérité, la suprématie de la loi, la souveraineté du peuple. Et la Déclaration [de 1789] intégrant au discours constitutionnel ces valeurs auxquelles aspire le nouveau citoyen aussi bien que les principes qui guident son action, s'apprête à transformer en pratiques sociales les droits civiques et politiques qu'elle proclame." -Josiane Boulad-Ayoub "Les idées politiques de d’Holbach et la Déclaration des Droits de 1789." Philosophiques 182 (1991):123–137.

    "L’homme est l’ouvrage de la nature, il existe dans la nature, il est soumis à ses lois, il ne peut s’en affranchir, il ne peut même par la pensée en sortir ; c’est en vain que son esprit veut s’élancer au delà des bornes du monde visible, il est toujours forcé d’y rentrer. Pour un être formé par la nature et circonscrit par elle, il n’existe rien au-delà du grand tout dont il fait partie, et dont il éprouve les influences ; les êtres que l’on suppose au dessus de la nature ou  distingués d’elle-même seront toujours des chimères." (p.5)

    "Que l’homme cesse donc de chercher hors du monde qu’il habite des êtres qui lui procurent un bonheur que la nature lui refuse: qu’il étudie cette nature, qu’il apprenne ses lois, qu’il contemple son énergie et la façon immuable dont elle agit ; qu’il applique ses découvertes à sa propre félicité, et qu’il se soumette en silence à des lois auxquelles rien ne peut le soustraire." (p.5)

    "L’homme est un être purement physique ; l’homme moral n’est que cet être physique considéré sous un certain point de vue." (p.6)

    "Tout ce que l’esprit humain a successivement inventé pour changer ou perfectionner sa façon d’être et pour la rendre plus heureuse, ne fut jamais qu’une conséquence nécessaire de l’essence propre de l’homme et de celle des êtres qui agissent sur lui. Toutes nos institutions, nos réflexions, nos connaissances n’ont pour objet que de nous procurer un bonheur vers lequel notre propre nature nous force de tendre sans cesse. Tout ce que nous faisons ou pensons, tout ce que nous sommes et ce que nous serons n’est jamais qu’une suite de ce que la nature universelle nous a faits." (p.6)

    "L’homme policé est celui que l’expérience et la vie sociale mettent à portée de tirer parti de la nature pour son propre bonheur. L’homme de bien éclairé est l’homme dans sa maturité ou dans sa perfection. L’homme heureux est celui qui sait jouir des bienfaits de la nature." (p.7-8 )

    "Toutes les erreurs des hommes sont des erreurs de physique ; ils ne se trompent jamais que lorsqu’ils négligent de remonter à la nature, de consulter ses règles, d’appeler l’expérience à leur secours. C’est ainsi que faute d’expérience ils se sont formés des idées imparfaites de la matière, de ses propriétés, de ses combinaisons, de ses forces, de sa façon d’agir ou de l’énergie qui résulte de son essence ; dès lors tout l’univers n’est devenu pour eux qu’une scène d’illusions. Ils ont ignoré la nature, ils ont méconnu ses lois, ils n’ont point vu les routes nécessaires qu’elle trace à tout ce qu’elle renferme. Que dis-je ! Ils se sont méconnus eux-mêmes ; tous leurs systèmes, leurs conjectures, leurs raisonnements, dont l’expérience fut bannie ne furent qu’un long tissu d’erreurs et d’absurdités.

    Toute erreur est nuisible ; c’est pour s’être trompé que le genre humain s’est rendu malheureux. Faute de connaître la nature, il se forma des dieux, qui sont devenus les seuls objets de ses espérances et de ses craintes
    ." (p.8 )

    "C’est faute de connaître sa propre nature, sa propre tendance, ses besoins et ses droits que l’homme en société est tombé de la liberté dans l’esclavage. Il méconnut ou se crut forcé d’étouffer les désirs de son cœur, et de sacrifier son bien-être aux caprices de ses chefs ; il ignora le but de l’association et du gouvernement ; il se soumit sans réserve à des hommes comme lui, que ses préjugés lui firent regarder comme des êtres d’un ordre supérieur, comme des dieux sur la terre ; ceux-ci profitèrent de son erreur pour l’asservir, le corrompre, le rendre vicieux et misérable. Ainsi c’est pour avoir ignoré sa propre nature que le genre humain tomba dans la servitude, et fut mal gouverné.

    C’est pour s’être méconnu lui-même et pour avoir ignoré les rapports nécessaires qui subsistent entre lui et les êtres de son espèce, que l’homme a méconnu ses devoirs envers les autres. Il ne sentit point qu’ils étaient nécessaires à sa propre félicité. Il ne vit pas plus ce qu’il se devait à lui-même, les excès qu’il devait éviter pour se rendre solidement heureux, les passions auxquelles il devait résister ou se livrer pour son propre bonheur ; en un mot il ne  connut point ses véritables intérêts. De là tous ses dérèglements, son intempérance, ses voluptés honteuses, et tous les vices auxquels il se livra aux dépens de sa conservation propre et de son bien-être durable. Ainsi c’est l’ignorance de la nature humaine qui empêcha l’homme de s’éclairer sur la morale. D’ailleurs les gouvernements dépravés auxquels il fut soumis l’empêchèrent toujours de la pratiquer quand même il l’aurait connue
    ." (p.9-10)

    "En un mot, les hommes, soit par paresse, soit par crainte, ayant renoncé au témoignage de leurs sens, n’ont plus été guidés dans toutes leurs actions et leurs entreprises que par l’imagination, l’enthousiasme, l’habitude, le préjugé et surtout par l’autorité, qui sut profiter de leur ignorance pour les tromper. Des systèmes imaginaires prirent la place de l’expérience, de la réflexion, de la raison: des âmes ébranlées par la terreur, et enivrées du merveilleux, ou engourdies par la paresse et guidées par la crédulité, que produit l’inexpérience, se créèrent des opinions ridicules ou adoptèrent sans examen toutes les chimères dont on voulut les repaître." (p.10)

    "L’univers, ce vaste assemblage de tout ce qui existe, ne nous offre partout que de la matière et du mouvement: son ensemble ne nous montre qu’une chaîne immense et non interrompue de causes et d’effets." (p.11)

    "La nature, dans sa signification la plus étendue, est le grand tout qui résulte de l’assemblage des différentes matières, de leurs différentes combinaisons, et des différents mouvements que nous voyons dans l’univers. La nature, dans un sens moins étendu, ou considérée dans chaque être, est le tout qui résulte de l’essence, c’est-à-dire, des propriétés, des combinaisons, des mouvements ou façons d’agir qui le distinguent des autres êtres. C’est ainsi que l’homme est un tout, résultant des combinaisons de certaines matières, douées de propriétés particulières, dont l’arrangement se nomme organisation, et dont l’essence est de sentir, de penser, d’agir, en un mot de se mouvoir d’une façon qui le distingue des autres êtres avec lesquels il se compare: d’après  cette comparaison l’homme se range dans un ordre, un système, une classe à part, qui diffère de celle des animaux dans lesquels il ne voit pas les mêmes  propriétés qui sont en lui." (p.12)

    "Il est de l’essence d’un être qui sent, qui pense, qui veut, qui agit, de travailler à son bonheur. [...]
    Par
    essence, j’entends ce qui constitue un être ce qu’il est, la somme de ses propriétés ou des qualités d’après lesquelles il existe et agit comme il fait. Quand on dit qu’il est de l’essence de la pierre de tomber, c’est comme si l’on disait que sa chute est un effet nécessaire de son poids, de sa densité, de la liaison de ses parties, des éléments dont elle est composée. En un mot l’essence d’un être est sa nature individuelle et particulière." (p.13)

    "Le mouvement est un effort par lequel un corps change, ou tend à changer de place, c’est-à-dire à correspondre successivement à différentes parties de l’espace, ou bien à changer de distance relativement à d’autres corps. C’est le mouvement qui seul établit des rapports entre nos organes et les êtres qui sont au dedans ou hors de nous ; ce n’est que par les mouvements que ces êtres nous impriment, que nous connaissons leur existence, que nous jugeons de leurs propriétés, que nous les distinguons les uns des autres, que nous les distribuons en différentes classes. Les êtres, les substances ou les corps variés dont la nature est l’assemblage, effets eux-mêmes de certaines combinaisons ou causes, deviennent des causes à leur tour. Une cause, est un être qui en met un autre en mouvement, ou qui produit quelque changement en lui. L’effet est le changement qu’un corps produit dans un autre à l’aide du mouvement." (p.14)

    "De l’action et de la réaction continuelle de tous les êtres que la nature renferme, il résulte une suite de causes et d’effets ou de mouvements, guidés par des lois constantes et invariables, propres à chaque être, nécessaires ou inhérentes à sa nature particulière qui font toujours qu’il agit ou qu’il se meut d’une façon déterminée." (p.15)

    "Il n’y a point de mouvements spontanés dans les différents corps de la nature, vu qu’ils agissent continuellement les uns sur les autres, et que tous leurs changements sont dus à des causes soit visibles soit cachées qui les remuent. La volonté de l’homme est remuée ou déterminée secrètement par des causes extérieures qui produisent un changement en lui ; nous croyons qu’elle se meut d’elle-même, parce que nous ne voyons ni la cause qui la détermine, ni la façon dont elle agit, ni l’organe qu’elle met en action." (p.16)

    "Chaque être a donc des lois du mouvement qui lui sont propres, et agit constamment suivant ces lois, à moins qu’une cause plus forte n’interrompe son action. C’est ainsi que le feu cesse de brûler des matières combustibles dès qu’on se sert de l’eau pour arrêter ses progrès. C’est ainsi que l’être sensible cesse de chercher le plaisir dès qu’il craint qu’il n’en résulte un mal pour lui." (p.17)

    "Tout est en mouvement dans l’univers. L’essence de la nature est d’agir; et si nous considérons attentivement ses parties, nous verrons qu’il n’en est pas une seule qui jouisse d’un repos absolu; celles qui nous paraissent privées de mouvement ne sont dans le fait que dans un repos relatif ou apparent; elles éprouvent un mouvement si imperceptible et si peu marqué que nous ne pouvons apercevoir leurs changements. Tout ce qui nous semble en repos ne reste pourtant pas un instant au même état: tous les êtres ne font continuellement que naître, s’accroître, décroître et se dissiper avec plus ou moins de lenteur ou de rapidité." (p.18)

    "Mais, nous dira-t-on, d’où cette nature a-t-elle reçu son mouvement ? Nous répondrons que c’est d’elle-même, puisqu’elle est le grand tout, hors duquel  conséquemment rien ne peut exister. Nous dirons que le mouvement est une façon d’être qui découle nécessairement de l’essence de la matière; qu’elle se meut par sa propre énergie; que ses mouvements sont dus aux forces qui lui sont inhérentes." (p.20)

    "Ceux qui admettent une cause extérieure à la matière sont obligés de supposer que cette cause a produit tout le mouvement dans cette matière en lui donnant l’existence; cette supposition est fondée sur une autre, savoir, que la matière a pu commencer d’exister, hypothèse qui jusqu’ici n’a jamais été démontrée par des preuves valables, l’éduction du néant ou la création n’est qu’un mot qui ne peut nous donner une idée de la formation de l’univers; il ne présente aucun sens auquel l’esprit puisse s’arrêter.

    Cette notion devient plus obscure encore quand on attribue la création ou la formation de la matière à un être spirituel, c’est-à-dire, à un être qui n’a aucune analogie, aucun point de contact avec elle, et qui, comme nous le ferons voir bientôt, étant privé d’étendue et de parties ne peut être susceptible du mouvement, celui-ci n’étant que le changement d’un corps relativement à d’autres corps, dans lequel le corps mu présente successivement différentes parties à différents points de l’espace. D’ailleurs tout le monde convient que la matière ne peut point s’anéantir totalement ou  cesser d’exister; or comment comprendra-t-on que ce qui ne peut cesser d’être ait pu jamais commencer ? Ainsi lorsqu’on demandera d’où est venu la matière ? Nous dirons qu’elle a toujours existé
    ." (p.23)

    "L’existence suppose des propriétés dans la chose qui existe; dès qu’elle a des propriétés, ses façons d’agir doivent nécessairement découler de sa façon d’être." (p.24)

    "Pour former l’univers, Descartes ne demandait que de la matière et du mouvement." (p.24)

    "Nous savons que l’homme dans toutes ses actions tend à se rendre heureux; quand nous le voyons travailler à se détruire ou à se nuire à lui-même, nous devons en conclure qu’il est mu par quelque cause qui s’oppose à sa tendance naturelle, qu’il est trompé par quelque préjugé, que faute d’expériences il ne voit point où ses actions peuvent le mener." (p.36-37)

    "Quels que soient la nature et les combinaisons des êtres, leurs mouvements ont toujours une direction ou tendance: sans direction, nous ne pouvons avoir d’idée du mouvement: cette direction est réglée par les propriétés de chaque être; dès qu’il a des propriétés données, il agit nécessairement, c’est-à-dire il suit la loi invariablement déterminée par ces mêmes propriétés, qui constituent l’être ce qu’il est et sa façon d’agir, qui est toujours une suite de sa façon d’exister. Mais qu’elle est la direction ou tendance générale et commune que nous voyons dans tous les êtres ? Quel est le but visible et connu de tous leurs mouvements ? C’est de conserver leur existence actuelle, c’est d’y persévérer, c’est de la fortifier, c’est d’attirer ce qui lui est favorable, c’est de repousser ce qui peut lui nuire, c’est de résister aux impulsions contraires à sa façon d’être et à sa tendance naturelle." (p.39)

    "Toute cause produit un effet; il ne peut y avoir d’effet sans cause." (p.41)

    "Pour peu que nous réfléchissions, nous serons donc forcés de reconnaître que tout ce que nous voyons est nécessaire, ou ne peut être autrement qu’il  n’est; que tous les êtres que nous apercevons, ainsi que ceux qui se dérobent à notre vue agissent par des lois certaines." (p.41)

    "Dans un tourbillon de poussière qu’élève un vent impétueux, quelque confus qu’il paroisse à nos yeux; dans la plus affreuse tempête excitée par des vents opposés qui soulèvent les flots, il n’y a pas une seule molécule de poussière ou d’eau qui soit placée au hasard, qui n’ait sa cause suffisante pour occuper le lieu où elle se trouve, et qui n’agisse rigoureusement de la manière dont elle doit agir. Un géomètre, qui connaîtrait exactement les différentes forces qui agissent dans ces deux cas, et les propriétés des molécules qui sont mues, démontrerait que, d’après des causes données, chaque molécule agit précisément comme elle doit agir, et ne peut agir autrement qu’elle ne fait.

    Dans les convulsions terribles qui agitent quelquefois les sociétés politiques, et qui produisent souvent le renversement d’un empire, il n’y a pas une seule action, une seule parole, une seule pensée, une seule volonté, une seule passion dans les agents qui concourent à la révolution comme destructeurs ou comme victimes, qui ne soit nécessaire, qui n’agisse comme elle doit agir, qui n’opère infailliblement les effets qu’elle doit opérer, suivant la place qu’occupent ces agents dans ce tourbillon moral. Cela paraîtrait évident pour une intelligence qui serait en état de saisir et d’apprécier toutes les actions et réactions des esprits et des corps de ceux qui contribuent à cette révolution
    ." (p.41-42)

    "Il n’y a de merveilles et de miracles dans la nature que pour ceux qui ne l’ont point suffisamment étudiée." (p.49)

    "Le tout ne peut point avoir de but, puisqu’il n’y a hors de lui rien où il puisse tendre; les parties qu’il renferme ont un but." (p.52)

    "C’est faute de connaître les forces de la nature ou les propriétés de la matière que l’on a multiplié les êtres sans nécessité." (p.52)

    "Au défaut de l’expérience c’est à l’hypothèse à fixer une curiosité, qui s’élance toujours au delà des bornes prescrites à notre esprit. Cela posé, le contemplateur de la nature dira qu’il ne voit aucune contradiction à supposer que l’espèce humaine telle qu’elle est aujourd’hui a été produite soit dans le temps soit de toute éternité; il n’en voit pas davantage à supposer que cette espèce soit arrivée par différents passages ou développements successifs à l’état où nous la voyons. La matière est éternelle et nécessaire, mais ses combinaisons et ses formes sont passagères et contingentes, et l’homme est-il autre chose que de la matière combinée, dont la forme varie à chaque instant ?

    Cependant quelques réflexions semblent favoriser ou rendre plus probable l’hypothèse que l’homme est une production faite dans le temps, particulière au globe que nous habitons, qui par conséquent ne peut dater que la formation de ce globe lui-même, et qui est un résultat des lois particulières qui le dirigent.
    " (p.64)

    "Le dernier terme de l’existence de l’homme nous est aussi inconnu et aussi indifférent que le premier." (p.68)

    "Dès que j’aperçois ou que j’éprouve du mouvement, je suis forcé de reconnaître de l’étendue, de la solidité, de la densité, de l’impénétrabilité dans la  substance que je vois se mouvoir ou de laquelle je reçois du mouvement; ainsi dès qu’on attribue de l’action à une cause quelconque, je suis obligé de la   regarder comme matérielle. Je puis ignorer sa nature particulière et sa façon d’agir, mais je ne puis me tromper aux propriétés générales et communes à toute matière; d’ailleurs cette ignorance ne fera que redoubler, lorsque je la supposerai d’une nature, dont je ne puis me former aucune idée et qui de plus la priverait totalement de la faculté de se mouvoir et d’agir. Ainsi une substance spirituelle qui se meut et qui agit, implique contradiction, d’où je conclus qu’elle est totalement impossible." (p.73)

    "Si dégagés de préjugés, nous voulons envisager notre âme, ou le mobile qui agit en nous-mêmes, nous demeurerons convaincus qu’elle fait partie de notre corps, qu’elle ne peut être distinguée de lui que par l’abstraction, qu’elle n’est que le corps lui-même considéré relativement à quelques-unes des fonctions ou facultés dont sa nature et son organisation particulière le rendent susceptible." (p.74)

    "Le sentiment est une façon d’être ou changement marqué produit dans notre cerveau à l’occasion des impulsions que nos organes reçoivent, soit de la part des causes extérieures soit de la part des causes intérieures qui les modifient d’une façon durable ou momentanée." (p.83)

    "Toute sensation n’est [...] qu’une secousse donnée à nos organes; toute perception est cette secousse propagée jusqu’au cerveau; toute idée est l’image de l’objet à qui la sensation et la perception sont dues." (p.84)

    "Ces modifications successives de notre cerveau, sont des effets produits par les objets qui remuent nos sens, deviennent des causes elles-mêmes, et produisent dans l’âme de nouvelles modifications, que l’on nomme pensées, réflexions, mémoire, imagination, jugements, volontés, actions, et qui toutes ont la sensation pour base." (p.86)

    "Non seulement notre organe intérieur aperçoit les modifications qu’il reçoit du dehors, mais encore il a le pouvoir de se modifier lui-même, et de considérer les changements ou les mouvements qui se passent en lui ou ses propres opérations, ce qui lui donne de nouvelles perceptions et de nouvelles idées.
    C’est l’exercice de ce pouvoir de se replier sur lui-même que l’on nomme
    réflexion." (p.87)

    "L’imagination n’est en nous que la faculté que le cerveau a de se modifier ou de se former des perceptions nouvelles, sur le modèle de celles qu’il a reçues par l’action des objets extérieurs sur ses sens. Notre cerveau ne fait alors que combiner des idées qu’il a reçues et qu’il se rappelle, pour en former un ensemble ou un amas de modifications qu’il n’a point vu, quoiqu’il connaisse les idées particulières ou les parties dont il compose cet ensemble idéal qui n’existe qu’en lui-même [...]
    C’est ainsi que les hommes en combinant un grand nombre d’idées empruntées d’eux-mêmes telles que celles de justice, de sagesse, de bonté, d’intelligence, etc, sont à l’aide de l’imagination parvenus à en former un tout idéal qu’ils ont nommé la divinité
    ." (p.88)

    "Vouloir, c’est être disposé à l’action. Les objets extérieurs ou les idées intérieures qui font naître cette disposition dans notre cerveau s’appellent motifs parce que ce sont les ressorts ou mobiles qui le déterminent à l’action, c’est-à-dire, à mettre en jeu les organes du corps." (p.88-89)

    "Si tous les hommes étaient les mêmes pour les forces du corps et pour les talents de l’esprit, ils n’auraient aucun besoin les uns des autres: c’est la diversité de leurs facultés et l’inégalité qu’elles mettent entre eux qui rendent les mortels nécessaires les uns aux autres, sans cela ils vivraient isolés. D’où l’on voit que cette inégalité, dont souvent nous nous plaignons à tort, et l’impossibilité où chacun de nous se trouve de travailler efficacement tout seul à se conserver et à se procurer le bien-être, nous mettent dans l’heureuse nécessité de nous associer, de dépendre de nos semblables, de mériter leurs secours, de les rendre favorables à nos vues, de les attirer à nous pour écarter par des efforts communs ce qui pourrait troubler l’ordre dans notre machine." (p.93)

    "C’est de la nature, c’est de nos parents, c’est des causes qui sans cesse et depuis le premier moment de notre existence nous ont modifiés, que nous avons reçu notre tempérament. C’est dans le sein de sa mère que chacun de nous a puisé les matières qui influeront toute la vie sur ses facultés intellectuelles, sur son énergie, sur ses passions, sur sa conduite. La nourriture que nous prenons, la qualité de l’air que nous respirons, le climat que nous  habitons, l’éducation que nous recevons, les idées qu’on nous présente et les opinions qu’on nous donne, modifient ce tempérament: et comme ces circonstances ne peuvent jamais être rigoureusement les mêmes en tout point pour deux hommes, il n’est pas surprenant qu’il y ait entre eux une si grande diversité, ou qu’il y ait autant de tempéraments différents qu’il y a d’individus de l’espèce humaine." (p.95)

    "Aidés de l’expérience, si nous connaissions les éléments qui font la base du tempérament d’un homme ou du plus grand nombre des individus dont un peuple est composé, nous saurions ce qui leur convient, les lois qui leur sont nécessaires, les institutions qui leur sont utiles. En un mot la morale et la  politique pourraient retirer du matérialisme des avantages que le dogme de la spiritualité ne leur fournira jamais, et auxquels il les empêche même de songer." (p.96)

    "L’esprit juste est celui qui aperçoit les objets et les rapports tels qu’ils sont." (p.97)

    "La vérité est la conformité ou la convenance perpétuelle que nos sens bien constitués nous montrent, à l’aide de l’expérience, entre les objets que nous connaissons et les qualités que nous leur attribuons." (p.100)

    "La mémoire, en nous rappelant les effets que nous avons éprouvés, nous met à portée de juger de ceux que nous pouvons attendre soit des mêmes causes soit des causes qui ont du rapport avec celles qui ont agi sur nous. D’où l’on voit que la prudence, la prévoyance sont des facultés qui sont dues à l’expérience." (p.101)

    "Il n’y a qu’un très petit nombre d’individus de l’espèce humaine qui jouissent réellement de la raison ou qui aient les dispositions et l’expérience qui la constituent." (p.102)

    "La vertu est tout ce qui est vraiment et constamment utile aux êtres de l’espèce humaine vivants en société; le vice est tout ce qui leur est nuisible. Les plus grandes vertus sont celles qui leur procurent les avantages les plus grands et les plus durables; les plus grands vices sont ceux qui troublent plus leur tendance au bonheur et l’ordre nécessaire à la société. L’homme vertueux est celui dont les actions tendent constamment au bien-être de ses semblables; l’homme vicieux est celui dont la conduite tend au malheur de ceux avec qui il vit, d’où son propre malheur doit communément résulter. Tout ce qui nous procure à nous-mêmes un bonheur véritable et permanent est raisonnable; tout ce qui trouble notre propre félicité ou celle des êtres nécessaires à notre bonheur est insensé ou déraisonnable. Un homme qui nuit aux autres est un méchant; un homme qui se nuit à lui-même est un imprudent, qui ne connaît ni la raison, ni ses propres intérêts, ni la vérité." (p.104)

    "L’obligation morale est la nécessité d’employer les moyens propres à rendre heureux les êtres avec qui nous vivons, afin de les déterminer à nous rendre heureux nous-mêmes; nos obligations envers nous-mêmes sont la nécessité de prendre les moyens sans lesquels nous ne pourrions nous conserver ni rendre notre existence solidement heureuse." (p.104)

    "Le bonheur, est une façon d’être dont nous souhaitons la durée ou dans laquelle nous voulons persévérer. [...] Le bonheur le plus grand est celui qui est le plus durable ; le bonheur passager ou de peu de durée s’appelle plaisir; plus il est vif et plus il est fugitif, parce que nos sens ne sont susceptibles que d’une certaine quantité de mouvements; tout plaisir qui l’excède se change dès lors en douleur ou en une façon pénible d’exister, dont nous désirons la cessation: voilà pourquoi le plaisir et la douleur se touchent souvent de si près. Le plaisir immodéré est suivi de regrets, d’ennuis et de dégoûts [...]. D’après ce principe l’on voit que l’homme qui dans chaque instant de sa durée cherche nécessairement le bonheur, doit, quand il est raisonnable, ménager ses plaisirs, se refuser tous ceux qui pourraient se changer en peine, et tâcher de se procurer le bien-être le plus permanent." (p.105)

    "La politique devrait être l’art de régler les passions des hommes et de les diriger vers le bien de la société, mais elle n’est trop souvent que l’art d’armer  les passions des membres de la société pour leur destruction mutuelle. [...] Elle est communément si vicieuse parce qu’elle n’est point fondée sur la nature, sur l’expérience, sur l’utilité générale; mais sur les passions, les caprices, l’utilité particulière de ceux qui gouvernent la société." (p.108)

    "Les hommes en se rapprochant les uns des autres pour vivre en société, ont fait, soit formellement soit tacitement, un pacte, par lequel il se sont engagés à se rendre des services et à ne point se nuire. Mais comme la nature de chaque homme le porte à chercher à tout moment son bien-être dans la satisfaction de ses passions ou de ses caprices passagers, sans aucun égard pour ses semblables, il fallut une force qui le ramenât à son devoir, l’obligeât de s’y conformer, et lui rappelât ses engagements, que souvent la passion pouvait lui faire oublier. Cette force, c’est la loi; elle est la somme des volontés de la société, réunies pour fixer la conduite de ses membres, ou pour diriger leurs actions de manière à concourir au but de l’association.

    Mais comme la société, surtout quand elle est nombreuse, ne pourrait que très difficilement s’assembler, et sans tumulte faire connaître ses intentions, elle est obligée de choisir des citoyens à qui elle accorde sa confiance; elle en fait les interprètes de ses volontés, elle les rend dépositaires du pouvoir nécessaire pour les faire exécuter. Telle est l’origine de tout gouvernement, qui pour être légitime ne peut être fondé que sur le consentement libre de la société, sans lequel il n’est qu’une violence, une usurpation, un brigandage. [...] Le gouvernement n’empruntant son pouvoir que de la société, et n’étant  établi que pour son bien, il est évident qu’elle peut révoquer ce pouvoir quand son intérêt l’exige, changer la forme de son gouvernement, étendre ou limiter le pouvoir qu’elle confie à ses chefs, sur lesquels elle conserve toujours une autorité suprême, par la loi immuable de nature qui veut que la partie soit subornée au tout
    ." (p.108-109)

    "Les lois pour être justes doivent avoir pour but invariable l’intérêt général de la société, c’est-à-dire, assurer au plus grand nombre des citoyens les avantages pour lesquels ils se sont associés. Ces avantages sont la liberté, la propriété, la sûreté. La liberté est la faculté de faire pour son propre bonheur tout ce qui ne nuit pas au bonheur de ses associés, en s’associant chaque individu a renoncé à l’exercice de la portion de sa liberté naturelle qui pourrait préjudicier à celle des autres. L’exercice de la liberté nuisible à la société se nomme licence. La propriété est la faculté de jouir des avantages que le travail et l’industrie ont procurés à chaque membre de la société. La sûreté est la certitude que chaque membre doit avoir de jouir de sa personne, et de ses biens sous la protection des lois tant qu’il observera fidèlement ses engagements avec la société.

    La justice assure à tous les membres de la société la possession des avantages ou droits qui viennent d’être rapportés
    ." (p.110)

    "Il n’est point de patrie sans bien-être; une société sans équité ne renferme que des ennemis, une société opprimée ne contient que des oppresseurs et des esclaves; des esclaves ne peuvent être citoyens; c’est la liberté, la propriété, la sûreté qui rendent la patrie chère, et c’est l’amour de la patrie qui fait le citoyen." (p.111)

    "Si l’homme d’après sa nature, est forcé de désirer son bien-être, il est forcé d’en aimer les moyens; il serait inutile et peut-être injuste de demander à un homme d’être vertueux s’il ne peut l’être sans se rendre malheureux." (p.116)

    "S’il se trouve parmi nous des êtres vertueux, l’on ne doit les chercher que dans le petit nombre de ceux qui, nés avec un tempérament flegmatique et des passions peu fortes, ne désirent point, ou désirent faiblement les objets dont leurs associés sont continuellement enivrés." (p.119)

    "Toutes les variétés de l’homme moral dépendent des idées diverses qui s’arrangent et se combinent diversement dans les cerveaux divers par l’intermède  des sens. Le tempérament est le produit de substances physiques; l’habitude est l’effet de modifications physiques; les opinions bonnes ou mauvaises, vraies ou fausses qui s’arrangent dans l’esprit humain, ne sont jamais que les effets des impulsions physiques qu’il a reçues par ses sens." (p.119-120)

    "Descartes et ses disciples ont assuré que le corps n’entrait absolument pour rien dans les sensations ou idées de notre âme, et qu’elle sentirait, verrait, entendrait, goûterait et toucherait, quand même il n’existerait rien de matériel ou de corporel hors de nous.

    Que dirons-nous d’un Berkekey, qui s’efforce de nous prouver que tout dans ce monde n’est qu’une illusion chimérique; que l’univers entier n’existe que dans nous-mêmes et dans notre imagination, et qui rend l’existence de toutes choses problématique à l’aide de sophismes insolubles pour tous ceux qui soutiennent la spiritualité de l’âme.

    Pour justifier des opinions si monstrueuses on nous dit que les idées sont les seuls objets de la pensée. Mais en dernière analyse ces idées ne peuvent nous venir que des objets extérieurs qui en agissant sur nos sens ont modifié notre cerveau, ou des êtres matériels renfermés dans l’intérieur de notre machine qui font éprouver à quelques parties de notre corps des sensations dont nous nous apercevons, et qui nous fournissent des idées que nous rapportons bien ou mal à la cause qui nous remue. Chaque idée est un effet, mais quelque difficile qu’il puisse être de remonter à sa cause, pouvons-nous supposer qu’il ne soit point dû à une cause ? Si nous ne pouvons avoir d’idées que de substances matérielles, comment pouvons-nous supposer que la cause de nos idées puisse être immatérielle ? Prétendre que l’homme sans le secours des objets extérieurs et des sens peut avoir des idées de l’univers, c’est dire qu’un aveugle né peut avoir l’idée vraie d’un tableau représentant quelque fait dont jamais il n’aurait entendu parler
    ." (p.122)

    "Si, comme Aristote l’a dit il y a plus de deux mille ans, rien n’entre dans notre esprit que par la voie des sens, tout ce qui sort de notre esprit doit trouver quelque objet sensible auquel il puisse rattacher ses idées, soit immédiatement, comme homme, arbre, oiseau, etc. ; soit en dernière analyse ou décomposition comme plaisir, bonheur, vice et vertu, etc." (p.127)

    "Comment le profond Locke qui, au grand regret des théologiens, a mis le principe d’Aristote dans tout son jour; et comment tous ceux qui, comme lui, ont reconnu l’absurdité du système des idées innées, n’en ont-ils point tiré les conséquences immédiates et nécessaires ? Comment n’ont-ils pas eu le courage d’appliquer ce principe si clair à toutes les chimères dont l’esprit humain s’est si longtemps et si vainement occupé ? N’ont-ils pas vu que leur principe sapait les fondements de cette théologie qui n’occupe jamais les hommes que d’objets inaccessibles aux sens, et dont par conséquent il leur était impossible de se faire des idées ? Mais le préjugé, quand il est sacré surtout, empêche de voir les applications les plus simples des principes les plus évidents; en matière de religion les plus grands hommes ne sont souvent que des enfants, incapables de pressentir et de tirer les conséquences de leurs principes !

    M. Locke, et tous ceux qui ont adopté son système si démontré, ou l’axiome d’Aristote, auraient dû en conclure que tous les êtres merveilleux dont la théologie s’occupe sont de pures chimères; que l’esprit ou la substance inétendue et immatérielle, n’est qu’une absence d’idées; enfin ils auraient dû sentir que cette intelligence ineffable que l’on place au gouvernail du monde et dont nos sens ne peuvent constater ni l’existence ni les qualités, est un être de raison. Les moralistes auraient dû, par la même raison, conclure que ce qu’ils nomment sentiment moral, instinct moral, idées innées de la vertu antérieures à toute expérience ou aux effets bons ou mauvais qui en résultent pour nous, sont des notions chimériques, qui, comme bien d’autres, n’ont que la théologie pour garant et pour base. Avant de juger il faut sentir, il faut comparer avant de pouvoir distinguer le bien du mal.
    " (p.128)

    "Jamais ils ne s’entendront en parlant ni d’une âme spirituelle, ni d’un dieu immatériel distingué de la nature; ils cesseront dès lors de parler la même langue, et jamais ils n’attacheront les mêmes idées aux mêmes mots. Quelle sera la mesure commune pour décider quel est celui qui pense avec le plus de justesse, dont l’imagination est la mieux réglée, dont les connaissances sont les plus sûres, lorsqu’il s’agit d’objets que l’expérience ne peut examiner, qui échappent à tous nos sens, qui n’ont point de modèles et qui sont au dessus de la raison ?" (p.140)

    "Si l’on consultait la morale et la droite raison, tout devrait prouver à des êtres qui se disent raisonnables, qu’ils sont faits pour penser diversement, sans cesser pour cela de vivre paisiblement, de s’aimer, de se prêter des secours mutuels, quelques soient leurs opinions sur des êtres impossibles à connaître ou à voir des mêmes yeux. Tout devrait convaincre de la tyrannique déraison, de l’injuste violence, et de l’inutile cruauté de ces hommes de sang, qui persécutent leurs semblables pour les forcer de plier sous leurs opinions; tout devrait ramener les mortels à la douceur, à l’indulgence, à la tolérance; vertus, sans doute, plus évidemment nécessaires à la société, que les spéculations merveilleuses qui la divisent et la portent souvent à égorger les prétendus ennemis de ses opinions révérées." (p.142)

    "On peut parvenir à engager un débauché à changer de conduite; cela signifie, non qu’il est libre, mais que l’on peut trouver des motifs assez puissants pour anéantir l’effet de ceux qui agissaient auparavant sur lui, et pour lors ces nouveaux motifs détermineront sa volonté, aussi nécessairement que les premiers, à la conduite nouvelle qu’il tiendra." (p.148)

    "Quelque parti que nous prenions à la suite de la délibération, ce sera toujours nécessairement celui que nous aurons bien ou mal jugé devoir probablement être le plus avantageux pour nous." (p.149)

    "Le cœur de l’homme n’est un labyrinthe pour nous que parce que nous n’avons que rarement les données nécessaires pour le juger; nous verrions alors que ses inconstances, ses inconséquences, la conduite bizarre ou inopinée que nous lui voyons tenir, ne sont que des effets des motifs qui déterminent successivement ses volontés, dépendent des variations fréquentes que sa machine éprouve, et sont des suites nécessaires des changements qui s’opèrent en lui." (p.151-152)

    "Le choix ne prouve aucunement la liberté de l’homme; il ne délibère que lorsqu’il ne sait encore lequel choisir entre plusieurs objets qui le remuent; il est alors dans un embarras qui ne finit que lorsque sa volonté est décidée par l’idée de l’avantage plus grand qu’il croit trouver dans l’objet qu’il chaisit ou dans l’action qu’il entreprend. D’où l’on voit que son choix est nécessaire, vu qu’il ne se déterminerait point pour un objet ou pour une action s’il ne croyait y trouver quelque avantage pour lui. Pour que l’homme pût agir librement, il faudrait qu’il pût vouloir ou choisir sans motifs ou qu’il pût empêcher les motifs d’agir sur sa volonté. L’action étant toujours un effet de la volonté une fois déterminée, et la volonté ne pouvant être déterminée que par le motif qui n’est point en notre pouvoir, il s’ensuit que nous ne sommes jamais les maîtres des déterminations de notre volonté propre, et que par conséquent jamais nous n’agissons librement. On a cru que nous étions libres, parce que nous avions une volonté et le pouvoir de choisir; mais on n’a point fait attention que notre volonté est mue par des causes indépendantes de nous, inhérentes à notre organisation ou qui tiennent à la nature des êtres qui nous remuent." (p.152)

    "Nous ne voyons tant de crimes sur la terre que parce que tout conspire à rendre les hommes criminels et vicieux; leurs religions, leurs gouvernements, leur éducation, les exemples qu’ils ont sous les yeux les poussent irrésistiblement au mal; pour lors la morale leur prêche vainement la vertu, qui ne serait qu’un sacrifice douloureux du bonheur dans des sociétés où le vice et le crime sont perpétuellement couronnés, estimés, récompensés, et où les désordres les plus affreux ne sont punis que dans ceux qui sont trop faibles pour avoir le droit de les commettre impunément. La société châtie les petits des excès qu’elle respecte dans les grands, et souvent elle a l’injustice de décerner la mort contre ceux que les préjugés publics qu’elle maintient ont rendus criminels." (p.156-157)

    "Les hommes, nous dit-on, agissent souvent contre leur inclination, d’où l’on conclut qu’ils sont libres ; cette conséquence est très fausse; lorsqu’ils semblent agir contre leur inclination, ils y sont déterminés par quelques motifs nécessaires assez forts pour vaincre leurs inclinations. Un malade dans la vue de guérir parvient à vaincre sa répugnance pour les remèdes les plus dégoûtants; la crainte de la douleur ou de la mort devient alors un motif nécessaire; par conséquent ce malade n’agit point librement." (p.160)

    "Si nous avions un sens de plus, comme nos actions ou nos mouvements, augmentés d’un sixième, seraient encore plus variés et plus compliqués, nous nous croirions plus libres encore que nous ne faisons avec cinq sens." (p.161)

    "Par son essence tout homme tend à se conserver et à rendre son existence heureuse; cela posé quelque soient ses actions, nous ne nous tromperons jamais sur leurs motifs, lorsque nous remonterons à ce premier principe, à ce mobile général et nécessaire de toutes nos volontés. L’homme faute d’expérience et de raison se trompe, sans doute, souvent sur les moyens de parvenir à cette fin; ou bien les moyens qu’il emploie nous déplaisent parce qu’ils nous nuisent à nous-mêmes; ou enfin ces moyens dont ils se sert nous semblent insensés, parce qu’ils l’écartent quelque fois du but dont il voudrait s’approcher; mais quelque soient ces moyens, ils ont toujours nécessairement et invariablement pour objet un bonheur existant ou imaginaire, durable ou passager, analogue à sa façon d’être, de sentir et de penser." (p.162)

    "Si l’on considérait les choses sans préjugé, on verrait que dans le moral l’éducation n’est autre chose que l’agriculture de l’esprit, et que, semblable à la terre, en raison de ses dispositions  naturelles, de la culture qu’on lui donne, des fruits que l’on y sème, des saisons plus ou moins favorables qui le conduisent à la maturité, nous sommes assurés que l’âme produira des vices ou des vertus, des fruits moraux utiles ou nuisibles à la société. La morale est la science des rapports qui sont entre les esprits, les volontés et les actions des hommes, de même que la géométrie est la science des rapports qui sont entre les corps." (p.163)

    "Quel est l’objet de la morale si ce n’est de montrer aux hommes que leur intérêt exige qu’ils répriment leurs passions momentanées, en vue d’un bien-être plus durable et plus vrai que celui que leur procurerait la satisfaction passagère de leurs désirs ?" (p.165-166)

    "On nous dit [...] que, si toutes les actions des hommes sont nécessaires, l’on n’est point en droit de punir ceux qui en commettent de mauvaises, ni même de se fâcher contre eux; qu’on ne peut leur rien imputer; que les lois seraient injustes si elles décernaient des peines contre eux; en un mot que l’homme, dans ce cas, ne peut ni mériter ni démériter. Je réponds qu’imputer une action à quelqu’un, c’est la lui attribuer, c’est l’en connaître pour l’auteur; ainsi quand même on supposerait que cette action fût l’effet d’un agent nécessité, l’imputation peut avoir lieu.

    Le mérite ou le démérite que nous attribuons à une action sont des idées fondées sur les effets favorables ou pernicieux qui en résultent pour ceux qui les éprouvent; et quand on supposerait que l’agent était nécessité, il n’en est pas moins certain que son action sera bonne ou mauvaise, estimable ou méprisable pour tous ceux qui en sentiront les influences, enfin propre à exciter leur amour ou leur colère. L’amour ou la colère sont en nous des façons d’être propres à modifier les êtres de notre espèce: lorsque je m’irrite contre quelqu’un, je prétends exciter en lui la crainte, et le détourner de ce qui me déplait, ou même l’en punir. D’ailleurs ma colère est nécessaire, elle est une suite de ma nature et de mon tempérament.  La sensation pénible que produit en moi la pierre qui tombe sur mon bras n’en est pas moins une sensation qui me déplait, quoiqu’elle parte d’une cause privée de volonté et qui agit par la nécessité de sa nature. En regardant les hommes comme agissant nécessairement, nous ne pouvons nous dispenser de distinguer en eux une façon d’être et d’agir qui nous convient, ou que nous sommes forcés d’approuver, d’une façon d’être et d’agir qui nous afflige et nous irrite, que notre nature nous force de blâmer et d’empêcher. D’où l’on voit que le système du fatalisme ne change rien à l’état des choses, et n’est point propre à confondre les idées de vice et de vertu.

    Les lois ne sont faites que pour maintenir la société et pour empêcher les hommes associés de se nuire; elles peuvent donc punir ceux qui la troublent ou qui commettent des actions nuisibles à leurs semblables; soit que ces associés soient des agents nécessités soit qu’ils agissent librement, il leur suffit de savoir que ces agents peuvent être modifiés. Les lois pénales sont des motifs que l’expérience nous montre comme capables de contenir ou d’anéantir les impulsions que les passions donnent aux volontés des hommes; de quelque cause nécessaire que ces passions leur viennent, le législateur se propose d’en arrêter l’effet; et quand il s’y prend d’une façon convenable, il est sûr du succès. En décernant des gibets, des supplices, des châtiments quelconques aux crimes: il ne fait  autre chose que ce que fait celui qui, en bâtissant une maison, y place des gouttières pour empêcher les eaux de la pluie de dégrader les fondements de sa demeure.

    Quelle que soit la cause qui fait agir les hommes, on est en droit d’arrêter les effets de leurs actions, de même que celui dont un fleuve pourrait entraîner le champ, est en droit de contenir ses eaux par une digue, ou même s’il le peut, de détourner son cours. C’est en vertu de ce droit que la société peut effrayer et punir, en vue de sa conservation ceux qui seraient tentés de lui nuire, ou qui commettent des actions qu’elles reconnaît vraiment nuisibles à son repos, à sa sûreté, à son bonheur.

    On nous dira, sans doute, que la société ne punit pas pour l’ordinaire les fautes auxquelles la volonté n’a point de part; c’est cette volonté seule que l’on punit; et c’est elle qui décide du crime et de son atrocité, et si cette volonté n’est point libre on ne doit point la punir. Je réponds que la société est un assemblage d’êtres sensibles, susceptibles de raison, qui désirent le bien-être et qui craignent le mal.

    Ces dispositions font que leurs volontés peuvent être modifiées ou déterminées à tenir la conduite qui les mène à leurs fins. L’éducation, la loi, l’opinion publique, l’exemple, l’habitude, la crainte sont des causes qui doivent modifier les hommes, influer sur leurs volontés, les faire concourir au bien général, régler leurs passions, et contenir celles qui peuvent nuire au but de l’association. Ces causes sont de nature à faire impression sur tous les hommes, que leur organisation et leur essence mettent à portée de contracter les habitudes, les façons de penser et d’agir qu’on leur veut inspirer. Tous les êtres de notre espèce sont susceptibles de crainte, dès lors la crainte d’un châtiment, ou de la privation du bonheur qu’ils désirent, est un motif qui doit nécessairement influer plus ou moins sur leurs volontés et leurs actions. Se trouve-t-il des hommes assez mal constitués pour résister ou pour être insensibles aux motifs qui agissent sur tous les autres, ils ne sont point propres à vivre en société, ils contrarieraient le but de l’association, ils en seraient les ennemis, ils mettraient obstacle à sa tendance, et leurs volontés rebelles et insociables, n’ayant pu être modifiées convenablement aux intérêts de leurs concitoyens, ceux-ci se réunissent contre leurs ennemis, et la loi, qui est l’expression de la volonté générale, inflige des peines à ces êtres, sur qui les motifs qu’on leur avait présentés n’ont point les effets que l’on pouvait en attendre. En conséquence ces hommes insociables sont punis, sont rendus malheureux et suivant la nature de leurs crimes, sont exclus de la société, comme des êtres peu faits pour concourir à ses vues.

    Si la société a le droit de se conserver, elle a droit d’en prendre les moyens; ces moyens sont les lois, qui présentent aux volontés des hommes les motifs les plus propres à les détourner des actions nuisibles: ces motifs ne peuvent-ils rien sur eux ? La société, pour son propre bien, est forcée de leur ôter le pouvoir de lui nuire. De quelque source que partent leurs actions; soit qu’elles soit libres, soit qu’elles soient nécessaires, elle les punit quand, après leur avoir présenté des motifs assez puissants pour agir sur des êtres raisonnables, elle voit que ces motifs n’ont pu vaincre les impulsions de leur nature dépravée. Elle les punit avec justice, quand les actions dont elle les détourne sont vraiment nuisibles à la société; elle a droit de les punir quand elle ne leur commande ou défend que des choses conformes ou contraires à la nature des êtres associés pour leur bien réciproque. Mais d’un autre côté, la loi n’est pas en droit de punir ceux à qui elle n’a point présenté les motifs nécessaires pour influer sur leurs volontés; elle n’a pas droit de punir ceux que la négligence de la société a privés des moyens de subsister, d’exercer leur industrie et leurs talents, de travailler pour elle. Elle est injuste quand elle punit ceux à qui elle n’a donné ni éducation, ni principes honnêtes, à qui elle n’a point fait contracter les habitudes nécessaires au maintien de la société. Elle est injuste quand elle les punit pour des fautes que les besoins de leur nature et que la constitution de la société leur ont rendu nécessaires. Elle est injuste et insensée lorsqu’elle les châtie pour avoir suivi des penchants que la société elle-même, que l’exemple, que l’opinion publique, que les institutions conspirent à leur donner. Enfin la loi est inique, quand elle ne proportionne point la punition au mal réel que l’on fait à la société. Le dernier degré d’injustice et de folie est quand elle est aveuglée au point d’infliger des peines à ceux qui la servent utilement.

    Ainsi les lois pénales, en montrant des objets effrayants à des hommes qu’elles doivent supposer susceptibles de crainte, leur présentent des motifs propres à influer sur leurs volontés. L’idée de la douleur, de la privation de leur liberté, de la mort, sont pour des êtres bien constitués et jouissant de leurs facultés, des obstacles puissants qui s’opposent fortement aux impulsions de leurs désirs déréglés; ceux qui n’en sont point arrêtés, sont des insensés, des frénétiques, des êtres mal organisés, contre lesquels les autres sont en droit de se garantir et de se mettre en sûreté.  

    La folie est, sans doute, un état involontaire et nécessaire, cependant personne ne trouve qu’il soit injuste de priver de la liberté les fous, quoique leurs actions ne puissent être imputées qu’au dérangement de leur cerveau. Les méchants sont des hommes dont le cerveau est, soit continûment soit passagèrement troublé, il faut donc les punir en raison du mal qu’ils font, et les mettre pour toujours dans l’impuissance de nuire, si l’on n’a point d’espoir de jamais les ramener à une conduite plus conforme au but de la société.

    Je n’examine point ici jusqu’où peuvent aller les châtiments que la société inflige à ceux qui l’offensent. La raison semble indiquer que la loi doit montrer aux crimes nécessaires des hommes toute l’indulgence compatible avec la conservation de la société. Le système de la fatalité ne laisse point, comme on a vu, les crimes impunis, mais au moins il est propre à modérer la barbarie avec laquelle un grand nombre de nations punissent les victimes de leur colère. Cette cruauté devient encore plus absurde lorsque l’expérience en montre l’inutilité; l’habitude de voir des supplices atroces familiarise les criminels avec leur idée.

    S’il est bien vrai que la société ait le droit d’ôter la vie à ses membres; s’il est bien vrai que la mort du criminel, inutile désormais pour lui, soit avantageuse à la société, ce qu’il faudrait examiner; l’humanité exigerait du moins que cette mort ne fût point accompagnée des tourments inutiles, dont souvent les lois trop rigoureuses se plaisent à la surcharger. Cette cruauté ne sert qu’à faire souffrir sans fruit pour elle-même la victime que l’on immole à la vindicte publique; elle attendrit le spectateur et l’intéresse en faveur du malheureux qui gémit; elle n’en impose point au méchant, que la vue des cruautés qui lui sont destinées rend souvent plus féroce, plus cruel, plus ennemi de ses associés
    ." (p.173-177)

    "On nous dit encore que ces maximes, en soumettant tout à la nécessité, doivent confondre ou même détruire les notions que nous avons du juste et de l’injuste, du bien et du mal, du mérite et du démérite. Je le nie; quoique l’homme agisse nécessairement dans tout ce qu’il fait, ses actions sont justes, bonnes et méritoires toutes les fois qu’elles tendent à l’utilité réelle de ses semblables et de la société où il  vit; et l’on ne peut s’empêcher de les distinguer de celles qui nuisent réellement au bien-être de ses associés." (p.179)

    "Ce n’est pas des caprices d’une société politique que dépendent les notions vraies du juste et de l’injuste, du bien et du mal moral, du mérite et du démérite réel; c’est de l’utilité, c’est de la nécessité des choses, qui forceront toujours les hommes à sentir qu’il existe une façon d’agir qu’ils sont obligés d’aimer et d’approuver dans leurs semblables ou dans la société, tandis qu’il en est une autre qu’ils sont obligés par leur nature de haïr et de blâmer. C’est sur notre propre essence que sont fondées nos idées du plaisir et de la douleur, du juste et de l’injuste, du vice et de la vertu; la seule différence, c’est que le plaisir et la douleur se font immédiatement et sur le champ sentir à notre cerveau, au lieu que les avantages de la justice et de la vertu ne se  montrent souvent à nous que par une suite de réflexions et d’expériences multipliées et compliquées, que le vice de leur conformation et de leurs circonstances empêchent souvent beaucoup d’hommes de faire, ou du moins de faire exactement." (p.180)

    "Toutes les actions des hommes sont nécessaires; celles qui sont toujours utiles, ou qui contribuent au bonheur réel et durable de notre espèce s’appellent des vertus, et plaisent nécessairement à tous ceux qui les éprouvent, à moins que leurs passions ou leurs opinions fausses, ne les forcent à en juger d’une façon peu conforme à la nature des choses." (p.182)

    "Si la nature m’a donné une âme humaine et tendre, m’est-il possible de ne point m’intéresser vivement à des êtres que je sais nécessaires à mon propre bonheur ? Mes sentiments sont nécessaires, ils dépendent de ma propre nature que l’éducation a cultivée. Mon imagination prompte à s’émouvoir fait que mon cœur se resserre et frissonne à la vue des maux que souffrent mes semblables, du despotisme qui les écrase, de la superstition qui les égare, des passions qui les divisent, des folies qui les mettent perpétuellement en guerre. Quoique je sache que la mort est le terme fatal et nécessaire de tous les êtres, mon âme n’en est pas moins vivement touchée de la perte d’une épouse chérie, d’un enfant propre à consoler ma vieillesse, d’un ami devenu nécessaire à mon cœur. Quoique je n’ignore pas qu’il est de l’essence du feu de brûler, je ne me croirai pas dispensé d’employer tous mes efforts pour arrêter un incendie. Quoique je sois intimement convaincu que les maux dont je suis témoin sont des suites nécessaires des erreurs primitives dont mes concitoyens sont imbus; si la nature m’a donné le courage de le faire, j’oserai leur montrer la vérité; s’ils l’écoutent, elle deviendra peu à peu le remède assuré de leurs peines." (p.184)

    "De tous les avantages que le genre humain pourrait retirer du dogme de la fatalité; s’il l’appliquait à sa conduite, il n’en est point de plus grand que cette indulgence, cette tolérance universelle qui devrait être une suite de l’opinion que tout est nécessaire. En conséquence de ce principe le fataliste, s’il avait l’âme sensible, plaindrait ses semblables, gémirait sur leurs égarements, chercherait à les détromper, sans jamais s’irriter contre eux ni insulter à leur misère. [...]
    Leur ignorance, leurs préjugés, leurs faiblesses, leurs vices, leurs passions, ne sont-ils pas des suites inévitables de leurs mauvaises institutions ? N’en sont-ils pas assez rigoureusement punis par une foule de maux qui les assiègent de toutes parts ? Les despotes qui les accablent sous un sceptre de fer, ne sont-ils pas les victimes continuelles de leurs propres inquiétudes et de leurs défiances ?

    Est-il un méchant qui jouisse d’un bonheur bien pur ? Les nations ne souffrent-elles pas sans cesse de leurs préjugés et de leurs folies ?  L’ignorance des chefs et la haine qu’ils ont pour la raison et la vérité ne sont-elles pas punies par la faiblesse et la ruine des états qu’ils gouvernent ? En un mot, le fataliste gémira de voir la nécessité exercer à tout moment ses jugements sévères sur les mortels qui méconnaissent son pouvoir, ou qui sentent ses coups sans vouloir reconnaître la main, dont ils partent.
    " (p.185)

    "Mon cœur tressaillerait de joie s’il pouvait pressentir qu’un jour les fruits de mes réflexions seront utiles et consolants pour mes semblables." (p.188)

    "Puisons dans la nature elle-même les remèdes qu’elle nous offre pour les maux qu’elle nous fait." (p.189)

    "Ne troublons point notre esprit par des inquiétudes inutiles; jouissons avec mesure, parce que la douleur est la compagne nécessaire de tout excès; suivons le sentier de la vertu, parce que tout nous prouve que, même dans ce monde, forcés d’être pervers, cette vertu est nécessaire pour nous rendre estimables aux yeux des autres et contents de nous-mêmes." (p.194-195)

    "Les hommes sentant en eux-mêmes une force cachée qui dirigeait et produisait d’une façon invisible les mouvements de leurs machines, crurent que la nature entière, dont ils ignoraient l’énergie et la façon d’agir, devait ses mouvements à un agent analogue à leur âme, qui agissait sur la grande machine comme leur âme sur leur corps. L’homme s’étant supposé double, fit aussi la nature double; il la distingua de sa propre énergie, il la sépara de son moteur, que peu à peu il fit spirituel. Cet être distingué de la nature fut regardé comme l’âme du monde, et les âmes des hommes comme des opinions émanées de cette âme universelle.

    Cette opinion sur l’origine de nos âmes est d’une antiquité très reculée. Ce fut celle des égyptiens, des chaldéens, des hébreux, ainsi que de la plupart des sages de l’orient. Ce fut dans leurs écoles que les Phérécydes, les Pythagores, les Platons puisèrent une doctrine flatteuse pour la vanité et pour l’imagination des mortels. L’homme se crut ainsi une portion de la divinité, immortel comme elle dans une partie de lui-même
    ." (p.197-198)

    "La raison exempte des illusions du préjugé, est sans doute blessée de la supposition d’une âme qui sent, qui pense, qui s’afflige ou se réjouit, qui a des idées, sans avoir des organes, c’est-à-dire, destituée des seuls moyens naturels et connus par lesquels il lui soit possible d’avoir des perceptions, des sensations et des idées. Si l’on nous réplique qu’il peut exister d’autres moyens surnaturels ou inconnus, nous répondrons que ces moyens de transmettre des idées à l’âme séparée du corps, ne sont pas plus connus, ni plus à la portée de ceux qui les supposent que de nous. Il est au moins très évident que tous ceux qui rejettent les idées innées, ne peuvent, sans contredire leurs principes, admettre le dogme si peu fondé de l’immortalité de l’âme." (p.200-201)
    -Paul Henri Dietrich, baron d'Holbach, Système de la nature ou des lois du monde physique et du monde moral, 1770, "Les classiques des sciences sociales", 580 pages.


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    Henri - Paul Henri Dietrich, baron d'Holbach, Système de la nature ou des loix du monde physique et du monde moral & autres Empty Re: Paul Henri Dietrich, baron d'Holbach, Système de la nature ou des loix du monde physique et du monde moral & autres

    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 4 Sep - 21:20

    "Les hommes n’ont jamais été plus ambitieux, plus avides, plus fourbes, plus cruels, plus séditieux que quand ils se sont persuadés que la religion leur permettait, ou leur ordonnait de l’être; cette religion ne faisait pour lors que donner une force invincible à leurs passions naturelles, qu’ils purent sous ses auspices sacrés exercer impunément et sans aucun remords." (p.206)

    "L’attente d’une félicité céleste et la crainte des supplices futurs ne servirent qu’à empêcher les hommes de songer à se rendre heureux ici bas." (p.213)

    "Celui qui est parvenu à se persuader qu’il ne peut être heureux sans le crime, se livrera toujours au crime nonobstant les menaces de la religion: quiconque est assez aveugle pour ne point lire son infamie dans son propre cœur, sa propre condamnation sur les visages des êtres qui l’entourent, l’indignation et la colère dans les yeux des juges établis pour le punir des forfaits qu’il veut commettre, un tel homme, dis-je, ne verra jamais les impressions que ses crimes feront sur le visage d’un juge qu’il ne voit pas, ou qu’il ne voit que loin de lui." (p.216)

    "C’est dans ce monde visible que nous trouverons les mobiles pour les détourner du crime et les exciter à la vertu. C’est dans la nature, dans l’expérience, dans la vérité qu’il faut chercher des remèdes aux maux de notre espèce, et des mobiles propres à donner au coeur humain les penchants vraiment utiles au bien des sociétés." (p.218)

    "Les hommes ne sont partout si méchants, si corrompus, si rebelles à la raison que parce que nulle part ils ne sont gouvernés conformément à leur nature ni instruits de ses lois nécessaires. Partout on les repaît d’inutiles chimères ; partout ils sont soumis à des maîtres qui négligent l’instruction des peuples, ou ne cherchent qu’à les tromper. Nous ne voyons sur la face de ce globe que des souverains injustes, incapables, amollis par le luxe, corrompus par la flatterie, dépravés par la licence et l’impunité, dépourvus de talents, de mœurs et de vertus ; indifférents sur leurs devoirs, que souvent ils ignorent ; ils ne sont guères occupés du bien-être de leurs peuples ; leur attention est absorbée par des guerres inutiles, ou par le désir de trouver à chaque instant des moyens de satisfaire leur insatiable avidité ; leur esprit ne se porte point sur les objets les plus importants au bonheur de leurs états. Intéressés à maintenir les préjugés reçus, ils n’ont garde de songer aux moyens de les guérir ; enfin privés eux-mêmes des lumières qui font connaître à l’homme que son intérêt est d’être bon, juste, vertueux ils ne récompensent pour l’ordinaire que les vices qui leur sont utiles, et punissent les vertus qui contrarient leurs passions imprudentes. Sous de tels maîtres est-il donc surprenant que les sociétés soient ravagées par des hommes pervers qui oppriment à l’envi  les faibles qui voudraient les imiter ? L’état de société est un état de guerre du souverain contre tous, et de chacun des membres les uns contre les autres. L’homme est méchant, non parce qu’il est né méchant, mais parce qu’on le rend tel ; les grands, les puissants écrasent impunément les indigents, les malheureux, et ceux-ci, au risque de leur vie, cherchent à leur rendre tout le mal qu’ils en ont reçu ; ils attaquent ouvertement ou en secret une patrie marâtre qui donne tout à quelques-uns de ses enfants et qui ôte tout aux autres." (p.219-220)

    "Partout [l'Homme] voit que le crime et le vice sont honorés, il en conclut que le vice est un bien, et que la vertu ne peut être qu’un sacrifice de soi-même." (p.220)

    "Lorsque nous voudrons éclairer l’homme, montrons lui toujours la vérité. Au lieu d’allumer son imagination par l’idée de ces biens prétendus que l’avenir lui réserve, qu’on le soulage, qu’on le secoure, ou du moins qu’on lui permette de jouir du fruit de son labeur, qu’on ne lui ravisse point son bien par des impôts cruels, qu’on ne le décourage point du travail, qu’on ne le force point à l’oisiveté qui le conduirait au crime." (p.221)

    "Le désir de l’immortalité ou de vivre dans la mémoire des hommes fut toujours la passion des grandes âmes ; elle fût le mobile des actions de tous ceux qui ont joué un grand rôle sur la terre." (p.222)

    "Ne traitons point d’insensé l’enthousiasme de ces génies vastes et bienfaisants dont les regards perçants nous ont prévus de leur temps, qui se sont occupés de nous, qui ont désiré nos suffrages, qui ont écrit pour nous, qui nous ont enrichis de leurs découvertes, qui nous ont guéris de nos erreurs:  rendons leur les hommages qu’ils ont attendus de nous lorsque leurs contemporains injustes les leur ont refusés.
    Payons au moins à leurs cendres un tribut de reconnaissance pour les plaisirs et les biens qu’ils nous procurent
    ." (p.224)

    "Apprenons à nous aimer, à nous estimer nous-mêmes." (p.227)

    "Ainsi disposés, envisageons notre trépas avec la même indifférence dont il sera vu du plus grand nombre des hommes ; attendons la mort avec constance, apprenons à nous défaire des vaines terreurs dont on veut nous accabler." (p.227)

    "L’homme ne peut aimer son être qu’à condition d’être heureux ; dès que la nature entière lui refuse le bonheur ; dès que tout ce qui l’entoure lui devient incommode ; dès que ses idées lugubres n’offrent que des peintures affligeantes à son imagination, il peut sortir d’un rang qui ne lui convient plus, puisqu’il n’y trouve aucun appui ; il n’existe déjà plus ; il est suspendu dans le vide ; il ne peut être utile ni à lui-même ni aux autres. Si nous considérons le pacte qui unit l’homme à la société, nous verrons que tout pacte est conditionnel et réciproque, c’est-à-dire suppose des avantages mutuels entre les parties contractantes. Le citoyen ne peut tenir à la patrie, à ses associés que par le lien du bien-être ; ce lien est-il tranché, il est remis en liberté. La société ou ceux qui la représentent le traitent-ils avec dureté, avec injustice et lui rendent-ils son existence pénible ? L’indigence et la honte viennent-elles le menacer au milieu d’un monde dédaigneux et endurci ? Des amis perfides lui tournent-ils le dos dans l’adversité ? Une femme infidèle outrage-t-elle son cœur ? Des enfants ingrats et rebelles affligent-ils sa vieillesse ? [...] Enfin pour quelque cause que ce soit, le chagrin, le remords, la mélancolie, le désespoir ont-ils défiguré pour lui le spectacle de l’univers ? S’il ne peut supporter ses maux, qu’il quitte un monde, qui désormais n’est plus pour lui qu’un effroyable désert ; qu’il s’éloigne pour toujours d’une patrie inhumaine qui ne veut plus le compter au nombre de ses enfants ; qu’il sorte d’une maison qui le menace d’écrouler sur sa tête ; qu’il renonce à la société au bonheur de laquelle il ne peut plus travailler et que son propre bonheur peut seul lui rendre  chère. [...] de quel droit blâmer celui qui se tue par désespoir ? L’homme qui meurt fait-il donc autre chose que s’isoler ? La mort est le remède unique du désespoir ; c’est alors qu’un fer est le seul ami, le seul consolateur qui reste au malheureux ; tant que l’espérance lui demeure, tant que ses maux lui paraissent supportables, tant qu’il se flatte de les voir finir un jour, tant qu’il trouve encore quelque douceur à exister, il ne consent point à se priver de la vie ; mais lorsque rien ne soutient plus en lui l’amour de son être, vivre est le plus grand des maux, et mourir est un devoir pour qui veut s’y soustraire." (p.229-230)

    "Pour être utile à sa patrie ou à sa famille il faut que l’homme chérisse sa propre existence." (p.233)

    "Être utile, c’est contribuer au bonheur de ses semblables ; être nuisible, c’est contribuer à leur malheur." (p.235)

    "Si l’homme cherche son bonheur dans tous les instants de sa vie, il ne doit approuver que ce qui le lui procure ou lui fournit les moyens de l’obtenir." (p.235)

    "Lorsque nous disons que l’intérêt est l’unique mobile des actions humaines, nous voulons indiquer par là que chaque homme travaille à sa manière à son propre bonheur, qu’il place dans quelque objet soit visible soit caché, soit réel soit imaginaire, et que tout le système de sa conduite tend à l’obtenir. Cela posé nul homme ne peut être appelé désintéressé ; l’on ne donne ce nom qu’à celui dont nous ignorons les mobiles, ou dont nous approuvons l’intérêt." (p.238)

    "Ces principes, dûment développés, sont la vraie base de la morale ; rien de plus chimérique que celle qui se fonde sur des mobiles imaginaires que l’on a placés hors de la nature, ou sur des sentiments innés, que quelques spéculateurs ont regardés comme antérieurs à toute expérience ; et comme indépendants des avantages qui résultent pour nous ; il est de l’essence de l’homme de s’aimer lui-même, de vouloir se conserver, de chercher à rendre son existence heureuse ; ainsi l’intérêt ou le désir du bonheur est l’unique mobile de toutes ses actions ; cet intérêt dépend de son organisation naturelle, de ses besoins, de ses idées acquises, des habitudes qu’il a contractées ; il est, sans doute, dans l’erreur, lorsqu’une organisation viciée ou des opinions fausses lui montrent son bien-être dans des objets inutiles ou nuisibles à lui-même, ainsi qu’aux autres ; il marche d’un pas sûr à la vertu, lorsque des idées vraies lui font placer son bonheur dans une conduite utile à son espèce, approuvée des autres, et qui le rend un objet intéressant pour eux. La morale serait une science vaine, si elle ne prouvait aux hommes que leur plus grand intérêt est d’être vertueux. Toute obligation ne peut être fondée que sur la probabilité ou la certitude d’obtenir un bien ou d’éviter un mal." (p.239)

    "La plupart des sociétés, gouvernées trop souvent par des hommes que l’ignorance, la flatterie, le préjugé, l’abus du pouvoir et l’impunité concourent à rendre ennemis de la vertu, ne prodiguent communément leur estime et leurs bienfaits qu’à des sujets indignes, ne récompensent que des qualités frivoles  et nuisibles, et ne rendent point au mérite la justice qui lui est due. Mais l’homme de bien n’ambitionne ni les récompenses ni les suffrages d’une société si mal constituée: content d’un bonheur domestique, il ne cherche pas à multiplier des rapports qui ne feraient que multiplier ses dangers: il sait qu’une société vicieuse est un tourbillon avec lequel l’homme honnête ne peut se coordonner: il se met donc à l’écart, hors de la route battue, où il serait infailliblement écrasé." (p.242)

    "Quand l’univers entier serait injuste pour l’homme de bien, il lui reste l’avantage de s’aimer, de s’estimer lui-même, de rentrer avec plaisir dans le fond de son cœur, de contempler ses actions des mêmes yeux que les autres devraient avoir s’ils n’étaient aveuglés. Nulle force ne peut lui ravir l’estime méritée de lui-même." (p.244)

    "Le bonheur, pour être senti, ne peut-être continu." (p.248)

    "L’art de jouir est le plus ignoré ; ce serait celui qu’il faudrait apprendre avant que de désirer ; la terre est remplie d’hommes qui ne s’occupent  que  du  soin de se procurer des moyens sans jamais en connaître la fin. Tout le monde désire de la fortune et du pouvoir et nous voyons très peu de gens que ces objets rendent heureux." (p.251)

    "La raison ne défend point à l’homme de former de vastes désirs ; l’ambition est une passion utile au genre humain, quand elle a son bonheur pour objet." (p.253)

    "Un sage sur le trône serait le plus fortuné des mortels." (p.254)

    "Rien n’est plus frivole que les déclamations d’une sombre philosophie contre le désir du pouvoir, de la grandeur, des richesses, des plaisirs. Ces objets sont désirables pour nous, dès que notre sort nous permet d’y prétendre, ou lorsque nous savons la manière de les faire tourner à notre avantage réel ; la raison ne peut les blâmer ou les mépriser, quand pour les obtenir nous ne blessons personne ; elle les estime quand nous nous en servons pour nous rendre nous-mêmes et les autres heureux." (p.255)

    "Les souverains sont les défenseurs et les gardiens de la personne, des biens, de la liberté de leurs sujets, ce n’est qu’à cette condition que ceux-ci consentent d’obéir ; le gouvernement n’est qu’un brigandage dès qu’il se sert des forces qui lui sont confiées pour rendre la société malheureuse." (p.256)

    "Les malheurs des peuples produisent les révolutions ; aigris par l’infortune, les esprits entrent en fermentation, et les renversements des empires en sont les effets nécessaires." (p.264)

    "Toutes les fois que nous cessons de prendre l’expérience pour guide nous tombons dans l’erreur." (p.268)

    "Si nous cherchons la source de l’ignorance profonde où nous sommes de la morale et des mobiles qui peuvent influer sur les volontés des hommes, nous la trouverons dans les idées fausses que la plupart des spéculateurs se sont faites de la nature humaine. C’est pour avoir fait l’homme double ; c’est pour  avoir distingué son âme de son corps ; c’est pour avoir tiré son âme du domaine de la physique, afin de la soumettre à des lois fantastiques émanées des espaces imaginaires ; c’est pour l’avoir supposée d’une nature différente en tout des êtres connus, que la science des mœurs est devenue une énigme impossible à deviner." (p.272-273)

    "Que l’on ne nous accuse donc pas de démolir sans édifier ; de combattre des erreurs sans leur substituer des vérités ; de saper à la fois les fondements de la religion et de la saine morale." (p.277)

    "Sois vraiment intelligent, c’est-à-dire, apprends à t’aimer, à te conserver, à remplir le but qu’à chaque instant tu te proposes." (p.279)

    "Les sociétés dans leur origine, se voyant souvent affligées et maltraitées par la nature, supposèrent aux éléments ou aux agents cachés qui les réglaient, une volonté, des vues, des besoins, des désirs semblables à ceux de l’homme. De là les sacrifices imaginés pour les nourrir, des libations pour les abreuver, de la fumée et de l’encens pour repaître leur odorat. On crut que les éléments ou leurs moteurs irrités s’apaisaient, comme l’homme irrité, par des prières, par des bassesses, par des présents. L’imagination travailla pour deviner quels pouvaient être les présents et les offrandes les plus agréables à ces êtres muets, et qui ne faisaient point connaître leurs inclinations. On leur offrit d’abord les fruits de la terre, la gerbe ; on leur servit ensuite des viandes, on leur immola des agneaux, des génisses, des taureaux. Comme on les vit presque toujours irrités contre l’homme, on leur sacrifia peu à peu des enfants ; des hommes. Enfin le délire de l’imagination, qui va toujours en augmentant, fit que l’on crût que l’agent souverain qui préside à la nature dédaignait les offrandes empruntées de la terre et ne pouvait être apaisé que par le sacrifice d’un dieu. L’on présuma qu’un être infini ne pouvait  être réconcilié avec la race humaine que par une victime infinie." (p.289)

    "Les premiers instituteurs des nations et leurs successeurs dans l’autorité ne leur parlèrent que par des fables, des énigmes, des allégories qu’ils se réservèrent le droit de leur expliquer. Ce ton mystérieux était nécessaire, soit pour masquer leur propre ignorance, soit pour conserver leur pouvoir sur un vulgaire qui ne respecte pour l’ordinaire que ce qu’il ne peut comprendre." (p.304)
    -Paul Henri Dietrich, baron d'Holbach, Système de la nature ou des lois du monde physique et du monde moral, 1770, "Les classiques des sciences sociales", 580 pages.



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 3 Mai - 15:20

    « A Louis XVI. » (p.4)

    « Il n’est besoin ni de mérite ni de science pour exercer le despotisme et détruire un Etat : il ne faut que la force et la méchanceté. Mais pour gouverner sagement un Etat corrompu, pour en bannir le désordre et le vice, il faut des travaux longs et suivis, il faut des lumières, une fermeté, des vertus qui se trouvent rarement dans les princes. Peu de lois suffisent aux gens de bien, mais il en faut de sévères et de multipliées aux méchants, qu’elles peuvent encore difficilement contenir. Il serait facile de faire adopter des lois raisonnables à un peuple simple, exempt des préventions et des vices qu’on voit communément enracinés dans les nations civilisées. On trouve chez celles-ci une multitude de citoyens ignorants, présomptueux ou pervers, qui se sont habitués à regarder leurs usages les plus nuisibles comme des choses sacrées, leurs préjugés comme des principes sûrs, leurs opinions fausses comme des maximes infaillibles, leurs intérêts personnels comme ceux de la nation entière, leurs injustices comme des droits inviolables : tels sont les malades opiniâtres dont un souverain courageux et jaloux de sa gloire doit entreprendre la cure s’il veut marcher à l’immortalité. » (p.6)

    « Le pouvoir absolu, dont tant de mauvais princes abusent communément, devient entre les mains d’un souverain équitable une arme nécessaire pour détruire les efforts et les complots de l’iniquité. » (p.7)

    « Jamais, sans des dangers égaux pour les souverains et les sujets, la politique ne peut se séparer de la morale, ni la perdre un instant de vue. » (p.9)

    « La réunion si désirable de la politique et de la morale peut seule opérer la réforme des mœurs qu’une philosophie dénuée de pouvoir tenterait vainement. » (p.9)

    « Aristote avait depuis longtemps remarqué que la morale ne pouvait être efficace sans le secours des lois, que des discours ne pouvaient suffire pour réformer les mœurs. » (p.10)

    « En portant ses regards sur une foule d’anciennes erreurs, de folies contagieuses, de passions discordantes qui séparent les citoyens, de vices que l’on suppose attachés aux climats, on s’imaginerait qu’il n’est point d’entreprise plus extravagante que de vouloir faire entendre aux hommes la raison, la vérité, la morale, qui seules peuvent les rendre heureux et sociables. » (p.11)

    « L’accueil peu favorable que rencontrent dans un monde frivole ou pervers les vérités les plus utiles ne doit pourtant pas décourager les citoyens fortements animés par la passion du bien public. » (p.12)

    « Le despotisme serait le meilleur des gouvernements si l’on pouvait se promettre qu’il fût toujours exercé par des Titus, des Trajan, des Antonins. » (p.12-13)

    « Les premiers moments du règne de Louis XVI, aujourd’hui régnant en France, semblent promettre à ce royaume, accablé par deux règnes très longs et très funestes, le retour d’un bonheur totalement inespéré. Il n’est rien d’heureux que la nature française en soit en droit d’attendre d’un prince rempli de bonté, de justice, d’amour et de paix, de mépris pour le faste, entouré de ministres éclairés et vertueux. » (note 2 p.12)

    « L’autorité, pour être juste, ne peut être fondée que sur le bien qu’on fait aux hommes. » (p.15)

    « Lorsqu’un peuple, dans la démocratie, abusant du pouvoir qu’il retient dans ses mains, se livre en aveugle à ses passions orageuses, exerce son envie contre le mérite, qui lui fait ombrage, montre son ingratitude aux gens de bien qui l’ont fidèlement servi, persécute ou bannit les plus éminentes vertus -, alors, violant les saintes règles de la morale, la démocratie dégénère en une tyrannie qui travaille à sa propre ruine. » (p.16)

    « L’histoire du monde nous prouve que les vices et les passions des souverains et des peuples furent toujours la vraie cause de la ruine des sociétés, et que la vertu peut seule les soutenir et les rendre heureuses. » (p.16)

    « [Montesquieu] cet auteur sublime à qui la raison humaine a de si grandes obligations. » (p.17)

    « Si dans tous les gouvernements les lois fondamentales ou primitives sont défectueuses, insuffisantes, méconnues, dégénérées en abus, c’est que les passions ont communément bien plus contribué que la morale ou la raison à la formation des gouvernements, c’est que l’imposture ou la force ont fondé bien des empires, c’est que l’ignorance, l’imprudence, la crédulité, l’inertie ont fait admettre des maximes, des usages et des lois souvent pernicieux contre lesquels les peuples, enchaînés par l’habitude ou la force, n’ont pu réclamer. » (p.17)

    « Si tant de souverain ont abusé de leur pouvoir, c’est qu’ils n’ont pas connu la manière d’en bien user pour leur propre bonheur, toujours lié à celui de leurs peuples, c’est que les chefs des nations n’ont pas senti que, pour leur propre intérêt, ils devraient se soumettre à des règles […]
    Toute autorité, pour être assurée, doit être modérée. […]
    Pour éviter les catastrophes, si communes aux mauvais princes, le souverain, en garde contre ses propres désirs, vivra dans la défiance et la crainte de lui-même. Il ne sera point jaloux d’une autorité sans bornes, il en sacrifiera une partie pour jouir plus sûrement de celle qui lui doit rester. En un mot : il se liera prudemment les mains dans la crainte de blesser son peuple, dont la félicité doit toujours être la sienne. « L’empire le plus ferme, dit Tite-Live, est celui auquel on obéit avec joie ». » (p.18)

    « Pour que le souverain, en garde contre les mensonges et les flatteries des courtisans qui l’entourent, puisse entendre distinctement la voix libre des citoyens, les lois fondamentales doivent établir d’une façon stable un corps de représentants choisis parmi les citoyens les plus intègres, les plus éclairés, les plus intéressés au bien public et chargés de stipuler les intérêts qui leur sont communs avec leurs concitoyens.
    Pour prévenir l’infidélité de ces représentants, les lois fondamentales doivent empêcher que les élections ne se fassent par la brigue, par l’intrigue, par la vénalité, au milieu du tumulte. Tout homme convaincu d’avoir obtenu sa place par ces routes indignes mérite d’être exclus pour jamais du droit de stipuler les intérêts de son pays. Le scrutin paraît la voie la plus sûre pour rendre les élections tranquilles. La loi fondamentale devrait conférer aux représentants le droit immuable de s’assembler sans attendre la convocation du prince, que des ministres et des flatteurs peuvent souvent détourner d’entendre les plaintes les plus justes et les plus pressantes de son peuple. » (p.19)

    « C’est dans les conseils des représentants de la nation que les lois doivent se faire, se discuter, se corriger, s’abroger. Alors toute la nation concourt à la formation des règles qu’elle doit suivre, des impôts qu’elle doit payer, des guerres qu’elle doit entreprendre ou terminer, des sacrifices qu’elle doit faire pour sa propre sûreté, des dettes qu’elle peut contracter. » (p.20)

    « La loi doit toujours subordonner les députés ou représentants nationaux à leurs constituants. Ceux-ci doivent avoir le droit de punir et révoquer avec ignominie pour l’abus qu’on pourrait faire de leur confiance. » (p.20)

    « La liberté […] est le droit de faire pour son propre bonheur ou pour son intérêt tout ce qui n’est pas contraire au bonheur ou aux intérêts des autres. » (p.21)

    « Les lois doivent assurer irrévocablement la propriété, c’est-à-dire la possession sûre et tranquille des choses que le citoyen a pu justement acquérir. » (p.22)

    « Les mêmes lois doivent procurer à tout citoyen la sûreté pour sa personne tant qu’il est juste, ou tant qu’il ne se rend pas nuisible à la société. » (p.22)

    « On n’est pas vraiment libre quand on n’a pas des lois qui préviennent le désordre et les crimes. » (p.23)

    « Ce sont les bonnes mœurs qui font les bons citoyens, c’est-à-dire des hommes capables de faire un bon usage de la liberté, incapables d’en abuser. Une éducation morale et nationale peut seule former à l’Etat des sujets honnêtes et dignes de la liberté. Ainsi l’Éducation publique, si honteusement négligée, devrait être l’un des principaux soins d’un bon gouvernement ; juste lui-même, il doit former des citoyens qui lui ressemblent. » (p.23)

    « La justice est le plus pressant besoin des peuples. On ne peut sans crime en suspendre l’exercice ; elle doit étendre également son pouvoir sur tous les citoyens, qui sont égaux à ses yeux. » (p.23)

    « La tyrannie sur la pensée est la violation la plus cruelle, la plus révoltante et la plus inutile de la liberté. […]
    Sous un gouvernement juste et sage, les lois devraient assurer la liberté de produire ses pensées. La liberté de la presse n’est redoutable que pour la tyrannie, toujours inquiète et soupçonneuse. Un bon gouvernement ne craint ni la satire ni la critique. Il profite avec plaisir des lumières et des vues que peut quelquefois lui présenter le moindre des citoyens. […] Les écrits politiques peuvent contenir des idées que les hommes qui gouvernent sont maîtres de juger, d’adopter ou de rejeter. Les systèmes extravagants sont assez punis par le mépris, le ridicule et l’oubli. » (p.24)

    « Dans toute société politique, le citoyen doit sacrifier une portion de sa propriété pour mettre le gouvernement en état de lui conserver le surplus, de prôtéger la nation, d’y maintenir le bon ordre et la sûreté, etc. Cette contribution se nomme impôt. La justice veut qu’il soit porté par tous les membres de la société à proportion des avantages qu’ils en retirent et que le gouvernement leur assure. Dans les pays soumis à l’injustice despotique, des tyrans avides décident arbitrairement des contributions que doit payer une nation qu’ils traitent en ennemie. Sous un tel brigandage, les plus grands, les plus riches, les plus favorisés, sous le nom d’exemptions, de privilèges, de prérogatives sont communément débarrassés d’une partie des fardeaux dont le cultivateur indigent est souvent accablé. » (p.25)

    « La confection d’un cadastre qui fixerait les possessions des citoyens avec autant d’exactitude qu’il serait possible, serait le moyen le plus sûr pour faire disparaître l’arbitraire et pour rendre l’impôt territorial plus égal et plus juste. Chaque village ou district ne pourrait-il pas, à peu de frais, former son propre cadastre sous les yeux d’un magistrat et d’un ingénieur ? » (p.25)

    « Une loi morale, fondamentale, permanente, irrévocable, devrait interdire à jamais les conquêtes : une nation équitable les regardera comme des vols infructueux qui ne sont propre qu’à lui susciter des ennemis sans nombre, des guerres interminables et ruineuses, dont l’effet sera toujours de sacrifier la félicité sociale à des espérances incertaines ou à des craintes peu fondées. » (p.26-27)

    « Rien n’est plus affligeant pour un peuple que de se voir dans la misère pour subvenir au faste insultant d’un despote orgueilleux et au luxe de sa cour. » (p.27)

    « Un homme d’Etat doit se respecter lui-même lorsqu’il veut s’attirer les respects des citoyens. La légèreté, la fatuité, les petitesses, les extravagances du luxe sont incompatibles avec la dignité que doit avoir une tête remplie d’objets importants. Des êtres frivoles, indifférents au bien public, insensibles à la vraie gloire, ne peuvent servir utilement la patrie. Des intriguants, des débauchés, des hommes dissipés et livrés aux femmes, ne sont aucunement faits pour gouverner des empires. Des ministres de cette trempe mènent gaiement et promptement un Etat à sa ruine. » (p.34)

    « Le prince se souviendra qu’il doit une justice égale à tous ses sujets, et que les provinces les plus lointaines ont autant de droit à sa protection que sa capitale ou sa cour. » (p.35)

    « L’indigence tant de fois le jouet des passions et des caprices de la puissance, ou flétrit le cœur de l’homme, ou le rend furieux. On est surpris de voir les gens du peuple si bas, si dépourvus de honte, si disposés à commettre le mal pour l’intérêt le plus sordide. Mais l’on cessera de s’en étonner quand on réfléchira que par l’iniquité des gouvernements, par leur négligence à réprimer ou à punir les excès des riches et des grands, le ressort de l’âme du pauvre est entièrement brisé. Il se méprise lui-même parce qu’il se voit l’objet du mépris et des rebuts de tout le monde ; il hait les riches et tous ses supérieurs parce qu’il ne voit en eux que des ennemis, des hommes dépourvus de pitié. Il hait l’autorité parce qu’il croit qu’elle n’est faite que pour l’opprimer et non pour le secourir ou le défendre.
    Ces vices et ces abus se montrent surtout dans les monarchies, où les rangs et les richesses mettent une trop grande inégalité entre les hommes. C’est donc là surtout que dans la justice du gouvernement et des lois devraient réprimer les attentats de la grandeur et châtier les insolences des riches. Dans les Etats républicains et libres, où les hommes sont moins inégaux, l’homme du peuple, exempt de crainte, s’estime davantage parce qu’il sait que la loi le protégera. Ce devrait être sans doute sa fonction en tout pays : l’équité doit partout défendre le faible, le pauvre, le petit, contre les entreprises du puissant, des riches et des grands, à qui la protection des lois est bien moins nécessaire. Un bon roi n’est pas celui qui favorise les grands, c’est celui qui prend en main les intérêts du peuple, que l’opulence et la grandeur s’efforcent d’opprimer toutes les fois que l’autorité souveraine néglige de les contenir. » (p.88-89)

    « La liberté ne peut longtemps subsister dans des âmes avilies. » (p.92)

    « Le commerce […] mérite l’attention de tout gouvernement occupé du bonheur de ses sujets ; les meilleures lois que le législateur puisse donner sur cet objet consistent à le protéger et lui donner la liberté la plus grande. » (p.92)

    « Nous appellerons commerce de luxe ou commerce inutile et dangereux celui qui ne présente aux citoyens que des choses dont ils n’ont aucun besoin réel et qui ne sont propres qu’à satisfaire les besoins imaginaires de la vanité. Le législateur serait très imprudent s’il favorisait une passion fatale que s’il ne peut réprimer ou punir, il ne doit, du moins, jamais encourager. » (p.92-93)

    « L’ostentation, l’étiquette, la magnificence, ce que les courtisans appellent la splendeur du trône ne sont faites le plus souvent que pour cacher aux yeux des peuples la petitesse et la sottise de ceux qui les gouvernent. » (p.97)

    « La vie est remplie des joies les plus pures lorsqu’on connaît le plaisir de faire du bien. » (p.103-104)

    « C’est ordinairement par leur faute que les puissants de la Terre sont détestés de leurs inférieurs. » (p.104)

    « Le droit de chasse, indépendamment des vexations auxquelles il donne lieu, est un fléau annuel et permanent pour l’agriculture et pour l’économie rustique. » (note 1 p.104)

    « Quelques gouvernements ont cru devoir forcer les citoyens de venir au secours des malheureux ; on a vu mettre quelquefois des impôts énormes sur des nations sans parvenir à diminuer le nombre des pauvres qui, au contraire, s’accroissait tous les jours. » (p.106)

    « On a montré que la félicité nationale ne pouvait être l’effet que de l’équité du souverain, de la bienfaisance des riches et du travail des pauvres.
    Tels sont, ô vertueux Turgot ! les effets que doit attendre de ta sagesse et de ta probité un grand empire dont un monarque équitable te confie la fortune. » (p.109)
    -Paul Henri Thiry d'Holbach, Éthocratie ou Le Gouvernement fondé sur la morale, Coda poche, 2008 (1776 pour la première édition française), 203 pages.



    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Jeu 13 Déc - 20:40, édité 1 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.

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    Henri - Paul Henri Dietrich, baron d'Holbach, Système de la nature ou des loix du monde physique et du monde moral & autres Empty Re: Paul Henri Dietrich, baron d'Holbach, Système de la nature ou des loix du monde physique et du monde moral & autres

    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 13 Déc - 20:40

    « Tout est lié, dans le monde moral comme dans le monde physique. On s’est plaint sans cesse des effets et jamais on n’en cherche les causes. On déclame sans fin contre la méchanceté des hommes, on est tout étonné de leurs vices et de leur corruption. Les prédications et les leçons infructueuses des moralistes et des prêtres n'ont pour objet que la perversité du genre humain, les lois les plus sévères et les châtiments les plus rigoureux ne peuvent obliger des êtres sociables à vivre paisiblement entre eux. L'ignorance, les préjugés, l'opinion, l'éducation, des gouvernements injustes, la paresse, voilà les sources permanentes de la corruption des peuples. Leurs vices et leurs folies sont des suites fatales et nécessaires de leurs institutions déraisonnables.
    La raison des hommes est encore si peu développée que, nonobstant les progrès qu'ils ont fait à bien des égards, nous trouvons qu'ils sont restés sur d'autres points dans une enfance véritable. Ils ont mesuré les cieux, leur esprit s'est élancé dans les régions désertes de la métaphysique, leur vaine curiosité s'est repue de chimères, leurs yeux se sont égarés dans les ténèbres palpables de la théologie, leur imagination s'est efforcée de deviner les mystères d'un monde idéal, tandis qu'ils n'ont eu aucune idée du monde réel qu'ils habitent et qu'ils n'ont pas connu les vrais moyens de s'y rendre heureux. Les principes simples et naturels de la morale sont encore à trouver. Les peuples les plus éclairés et les plus policés nous montrent à tout moment des vestiges très marqués de leur ignorance et de la déraison les plus sauvages. C'est surtout dans les objets qui intéressent le plus les hommes que nous les trouvons le moins avancés. Ils reconnaissent le prix de la morale, de la raison, de la vertu, mais ils n'en ont pour l'ordinaire que des idées incertaines et des notions très obscures. Ils se sont soumis à des maîtres pour qu'ils les conduisent au bonheur, mais ils ignorent en quoi consiste ce bonheur. Ils sentent l'utilité de la justice, et rarement savent ils distinguer le bien du mal, le juste de l'injuste. Ils trouvent des avantages dans la vie sociale, tandis que la société ne rassemble communément que des êtres tellement disposés à se nuire, si incommodes les uns pour les autres, que des spéculateurs ont cru que la vie sociale était un état contraire à la nature de l'homme, et que pour être heureux il devait vivre entièrement isolé.
    » (p.7)

    "C'est au peu de sagesse, à la négligence, à la perversité des instituteurs et des guides des hommes qu'il faut s'en prendre des vices dont nous les voyons infectés. Nous ne sommes pas plus en droit d'être surpris de leurs vices ou de nous indigner contre eux, que d'être étonnés des effets d'un incendie que tout conspire à propager, ou de nous fâcher contre des malheureux que nous verrions languir d'une contagion générale que leurs médecins s'efforceraient d'éterniser." (p.Cool

    "Dans l'idée de rendre plus dociles des peuples ignorants et sauvages, leurs premiers législateurs inventèrent des religions. On leur parla de puissances invisibles, on prétendit par des fantômes réprimer leurs passions, on peignit ces fantômes avec les couleurs les plus terribles, on effraya les hommes, sans les rendre meilleurs: des dieux méchants, injustes et cruels étaient-ils bien propres à les rendre plus sociables, plus justes, plus humains ? D'ailleurs, on leur fournit des moyens de les gagner ; par là les ministres intéressés de ces dieux détruisirent évidemment les effets qu'ils prétendaient produire à l'aide des terreurs qu'ils avaient excitées dans l'esprit des mortels. Si les prêtres sont parvenus à rendre les esprits plus souples, ils n'ont travaillé qu'à faire valoir leurs propres intérêts. Ils se sont bien gardés de cultiver la raison de leurs esclaves intimidés. Ils ne leur ont point enseigné une morale utile et vraie, ils ne leur ont fait connaître que de fausses vertus, ils leur ont donné le change sur les causes de leurs peines, ils leur ont inspiré des idées qui, bien loin de les rendre heureux, n'étaient propres qu'à les détourner de la route du bonheur et porter le trouble dans la société. En un mot, la morale religieuse, fondée sur des chimères, dépourvue de motifs connus, subordonnée aux intérêts des prêtres, n'eut rien de ce qu'il fallait pour contenir ou diriger les passions des hommes. Elle ne servit au contraire qu'à leur en suggérer souvent de très funestes, et à leur faire violer sans remords les devoirs les plus sacrés et les plus évidents de la morale humaine.
    Le gouvernement fut originairement destiné à réprimer les passions discordantes des membres de la société. Les peuples, pour leur propre intérêt, furent obligés de se soumettre à un pouvoir et à des lois qui les missent à couvert des dangers continuels auxquels la licence de l'anarchie les exposaient à tout moment. Mais ce pouvoir, presque toujours usurpé par la force, la conquête, la tyrannie, ou confié sans réserve à des hommes qui en abusèrent, fut très souvent un fléau non moins cruel que l'anarchie et devint une source inépuisable de corruption. Les chefs des nations, loin de réunir les citoyens, loin de songer à en faire des êtres raisonnables, les divisèrent, les infectèrent de vices et de préjugés, n'en firent que des esclaves dévoués à leurs propres caprices, qui méconnurent et ce qu'ils se devaient les uns aux autres, et ce qu'ils devaient à la patrie. Les lois, au lieu d'être les oracles de l'équité, ne furent que les expressions des injustices, des fantaisies, du délire des législateurs auxquels leurs sujets furent forcés de se conformer
    ." (p.8-9)

    "L'objet de la morale est de faire connaître aux hommes que leur plus grand intérêt exige qu'ils pratiquent la vertu ; le but du gouvernement doit être de le leur faire pratiquer. La morale ne peut qu'inviter les hommes à faire le bien ; le gouvernement peut, ou les y contraindre par les lois, ou les y solliciter par ses récompenses et ses bienfaits. [...]
    Tels sont les principes sur lesquels doit se fonder un système moral et politique qui, pour être utile, ne doit être qu'un enchaînement de vérités tendant à prouver la nécessité de confondre les intérêts des souverains avec ceux de leurs sujets, et les intérêts de chacun des sujets avec ceux de leurs associés
    ." (p.10)

    « La politique, la religion, et très souvent la philosophie nous ont donné des idées fausses de l’homme. Faute de connaître sa nature ou de remonter jusqu’aux principes de ses actions, on l’a regardé comme naturellement enclin au mal, comme ayant une aversion presque invincible pour le bien, comme l’ennemi né des êtres de son espèce. Quelques spéculateurs atrabilaires l’ont comparé à une bête féroce, toujours prête à s’élancer sur ses semblables. […]
    L’homme, par sa nature, n’est ni bon ni méchant. Il cherche le bonheur dans chaque instant de sa durée, toutes ses facultés sont incessamment employées à se procurer le plaisir ou à écarter la douleur. Les passions, essentielles à notre espèce, inhérentes à notre nature, qui caractérisent l’être sensible, se résolvent toutes en désir du bien-être et en crainte de la douleur. Ces passions sont donc nécessaires. Elles ne sont par elles-mêmes ni bonnes ni mauvaises, ni louables ni blâmables : elles ne deviennent telles que par l’usage qu’on en fait.
    » (p.11)

    "On appelle raisonnables ceux qui prennent les moyens convenables pour obtenir la fin qu'ils se proposent." (p.12)

    « Un homme est bon, raisonnable, vertueux, non lorsqu’il n’a pas de passions mais lorsque ses passions sont utiles à lui-même et aux êtres avec lesquels il se trouve associé. » (p.12)

    "Notre conduite, bonne ou mauvaise, dépend toujours des idées vraies ou fausses que nous nous faisons ou que d'autres nous donnent." (p.13)

    « [L'homme vicieux] jouit d'un bien-être passager et ne voit pas que sa conduite inconsidérée le mènera tôt ou tard à la ruine. Donnez le temps à la folie et elle se punira elle-même. » (p.13)

    "Peu de gens ont la capacité, le courage et le temps de juger les choses en elle-mêmes ou d'après leurs effets ; on trouve bien plus court de s'en tenir aux idées reçues. Voilà comment l'opinion devient la reine du monde, voilà pourquoi les préjugés prennent une consistance inébranlable dans les têtes. La paresse, la dissipation, l'inadvertance, la pusillanimité sont les soutiens de toutes les erreurs que nous voyons établies dans le monde." (p.14)

    "C'est dans l'éducation que nous devons chercher la source principale des vices et des vertus des hommes, des erreurs et des vérités dont leurs têtes se remplissent, des habitudes estimables ou blâmables qu'ils contractent, des qualités et des talents qu'ils acquièrent." (p.14)

    "La raison est la connaissance du bonheur véritable et des moyens capables de le procurer." (p.16)

    « Hobbes dit que le méchant n'est qu'un enfant robuste ; c'est en effet dépourvu d'expérience, de prévoyance, de jugement, dont la raison ne s'est point formée, qui suit inconsidérément et sans choix les impulsions de ses désirs, qui ne connaît d'autre règle que ses appétits et ses fantaisies, qui séduit par le moment lui sacrifie l'avenir, qui comptant trouver le bien-être dans tout objet dont il s'éprend, n'y trouve bientôt que de l'ennui, des dégoûts et très souvent sa perte. En un mot, le méchant est un mauvais calculateur qui est à tout instant la dupe de son ignorance, de son imprudence et de ses préjugés. Plus notre esprit s’éclaire, et plus nous apprenons à calculer avec justesse et à préférer la plus grande somme de biens à la moindre. » (p.16-17)

    « La vérité est la conformité de nos idées avec la nature des choses. Elle n'intéresse les hommes que parce qu'elle leur fait connaître ce qui est, c'est-à-dire la Nature, les qualités réelles, les rapports des causes et effets. Cette connaissance qui, de même que la raison, ne peut s'acquérir que par l'expérience, nous met à portée de distinguer l'utile du nuisible, la réalité de l'apparence, le bien-être solide et durable, du plaisir fugitif et passager. La vérité est nécessaire à l'homme parce que l'homme a besoin pour être heureux de démêler la route qui peut l'y conduire. » (p.17)

    « Les hommes ne se trompent jamais impunément. » (p.18)

    "Le mensonge et l'erreur peuvent être utiles à quelques individus ; il leur est quelquefois avantageux d'être trompés et ceux qui les trompent peuvent être des bienfaiteurs pour eux. Celui qui trompe ou qui ment pour sauver sa patrie, ses parents, son ami, est un citoyen estimable, un homme utile et vertueux ; il ne peut être condamné qu'au tribunal d'un insensé." (p.18)

    "St. Augustin a décidé qu'il n'est pas permis de mentir, quand même il s'agirait du salut du monde entier. Cet exemple suffit pour nous faire voir les idées que les oracles du christianisme ont eu de la morale. S'il était possible qu'un mensonge fut vraiment utile au monde, il deviendrait dès lors une vertu ; la vertu ne peut consister que dans l'utilité générale." (p.18)

    "Tout ce qui nuit à notre espèce, soit par ses suites immédiates, soit par ses conséquences éloignées, ne peut avoir que l'erreur ou le mensonge pour base. Ce qui est faux ne peut produire des fruits utiles ni procurer des avantages durables. L'utilité constante et permanente des hommes est le seul caractère auquel nous puissions reconnaître le vrai, le bon, le beau. En prenant cette utilité pour la règle de nos opinions, nous jugerons toujours sainement les principes, les institutions, les actions, les mœurs, soit des peuples, soit des individus de notre espèce." (p.19)

    « La vertu n’est aimable que parce qu’elle est utile ; elle n’est utile que parce qu’elle contribue au bien durable des habitants de ce monde. » (p.19)

    "Il n'est point de vertu qui ne devienne l'objet de l'aversion de ceux dont elle contrarie les passions et les dérèglements, il n'est point de méchant qui ne trouve la vérité blâmable et dangereux quand elle s'oppose aux idées fausses qu'il s'est faites du bonheur." (p.19)

    "Nul homme n'est méchant gratuitement. Quand il se livre au mal, c'est qu'il s'est fait des idées fausses de bonheur, d'utilité, d'intérêt. Ces idées sont des effets de son ignorance, de son inexpérience, de ses préjugés, de ses habitudes vicieuses. L'injustice, la fraude, la débauche, le fanatisme, le faux zèle, le crime ont une utilité relative et momentanée. Néanmoins ces choses sont justement abhorrées de tout homme raisonnable, parce qu'elles tendent à la ruine de la société et finissent communément par nuire à celui même qui s'y livre." (p.19)

    « Pour rendre les hommes meilleurs, il faut les porter à la recherche de la vérité, leur faire cultiver la raison, leur mettre des expériences sous les yeux, leur montrer les effets dangereux du vice, leur faire sentir les avantages de la vertu. Tel est l’objet de la morale. Pour rendre les hommes plus heureux, il faut les unir d’intérêts, resserrer entre eux les liens de la société, les inviter et les forcer à faire le bien et à s’abstenir du mal. Voilà l’objet de tout gouvernement, qui n’est que le pouvoir de la société déposé dans les mains d’un ou plusieurs citoyens pour obliger tous ses membres à pratiquer les règles de la morale. » (p.20)

    "La morale est l'art de bien vivre avec les hommes. La vertu consiste à se rendre heureux par le bonheur que l'on procure aux autres." (p.20)

    "Tout homme qui s'est fait la moindre idée de la morale, s'il n'est pas totalement aveuglé par ses préjugés, pourra-t-il se proposer pour modèle le dieu jaloux, inconstant, vindicatif, sanguinaire de la Judée ?" (p.21)

    "Nous ne trouverons pas dans le dieu des chrétiens un guide plus sûr pour nous conduire à la vertu réelle. Ce dieu misanthrope, dans ses leçons lugubres et insociables, semble avoir entièrement ignoré qu'il parlait à des hommes vivants en société. Que nous dit en effet sa morale si vantée par ceux qui ne l'ont jamais sérieusement examinée ? Elle nous conseille de fuir le monde, de nous détester nous-mêmes, de haïr le plaisir, de chérir la douleur, de mépriser la science, de lui préférer l'ignorance volontaire et la pauvreté d'esprit, de nous détacher des créatures, de ne rien aimer sur la terre, de craindre l'estime des hommes. Quels motifs le christianisme nous donne-t-il pour suivre une conduite si contraire à la Nature, si opposée à ce que nous devons à la société ? Il nous parle d'une autre vie, dans laquelle il nous fait entrevoir un bonheur ineffable pour ceux qui se seront volontairement rendus malheureux ici-bas et qui n'auront rien fait pour le bonheur des autres. D'un autre côté, cette religion menace de tourments éternels ceux qui refuseront de pratiquer les vertus stériles, qu'elle préfère à toutes celles qui sont vraiment utiles aux êtres avec qui nous vivons. Une crédulité stupide qui jamais ne raisonne, l'espérance vague d'une félicité idéale, une humilité rampante propre à briser le ressort de l'âme, des austérités, des abstinences, des supplices volontaires, voilà les perfections merveilleuses auxquelles tout bon chrétien doit s'efforcer d'atteindre !
    Il est vrai que cette religion met encore au nombre des vertus, la charité, qui consiste à aimer un dieu terrible par dessus tout, et le prochain comme soi-même. Sous ce dernier point de vue, cette vertu paraît n'être autre chose que la bienveillance et l'humanité auxquelles tout nous invite, mais dans le christianisme l'amour du prochain ne fut jamais qu'une vertu de parade: si on la trouve dans les livres des chrétiens, elle fut toujours bannie du cœur et de la conduite de leurs prêtres. Les ministres du dieu de paix se montrèrent en tout temps les plus insociables, les plus inhumains, les moins indulgents des hommes. Sous prétexte des intérêts du Ciel, ils troublèrent mille fois la terre par leur zèle hypocrite ou par un fanatisme réel. Toujours aux prises les uns avec les autres, ils firent entrer les princes et les peuples dans leurs funestes querelles. Remplis d'une charité meurtrière, ils firent pieusement égorger leur prochain toutes les fois qu'ils ne purent l'engager à recevoir les opinions qu'ils jugeaient nécessaires à son salut éternel. Pour peu qu'on examine les principes de toutes les religions révélées de ce monde, on trouvera qu'ils tendent à séparer les nations, à rendre les hommes peu sociables, à faire de chaque secte une bande à part dont les membres orgueilleux croient posséder exclusivement la faveur du Ciel et regardent dès lors les partisans des autres sectes avec les yeux de la haine ou du mépris. Comment un dévot, s'il est conséquent à ses principes, pourrait-ils aimer, estimer, fréquenter celui qu'il croit l'ennemi de son dieu ? D'où il suit évidemment que toute révélation particulière tend à rétrécir les cœurs des hommes, à les rendre ennemis, à bannir d'entre eux la bienveillance universelle qui est faire pour unir les êtres de leurs espèce. L'esprit religieux fut et sera toujours incompatible avec la modération, la douceur, la justice et l'humanité
    ." (p.22-23)

    « Des prêtres adulateurs ont eu le front de mettre les tyrans même sous la sauvegarde du Ciel ! Ils eurent la bassesse de sanctifier leurs usurpations, de leur attribuer des droits divins, de priver les nations de la juste défense d’elles-mêmes, droit que la Nature donne pourtant à tout homme. D’après de tels principes, les peuples, enchaînés par l’opinion, furent livrés aux caprices de leurs chefs. Ceux-ci n’ayant rien à craindre des hommes, exercèrent impunément la licence et n’eurent plus aucuns motifs réels pour contenir leurs passions, qui devinrent bientôt la source la plus féconde de la corruption des peuples et la vraie cause de leurs misères. » (p.24)

    "Louis XIV racontait à l'une de ses maîtresses combien son confesseur avait tranquillisé sa conscience, alarmée de l'oppression et de l'épuisement de son peuple, en l'assurant qu'il était le maître de tout ce que possédaient ses sujets. Voir Gordon, Discours politiques sur Tacite." (p.25)

    "Tout homme qui réfléchit est à portée de connaître très clairement ce qui nuit ou déplaît à son semblable, mais il n'est nullement aisé de deviner ce qui blesse des dieux que l'on ne voit jamais que dans des nuages, que les imaginations diversifient, que l'on ne peut connaître que par les récits discordants qu'en font les interprètes." (p.26)

    "Rien de plus indifférent pour une nation que la manière dont un homme peut penser sur la religion ; il suffit qu'il se conduise en honnête homme et en bon citoyen. Cependant rien de plus exécrable aux yeux de tout prêtre, de quelque secte qu'il soit, que celui qui refuse de croire les dogmes et les mystères que ce prêtre révère, ou qui ose douter de son infaillibilité, ou qui se révolte contre son autorité. Le manque de foi est le plus affreux des crimes suivant la doctrine uniforme de tous ceux dont l'opulence, les titres et l'existence sont fondés sur la foi." (p.27)

    « Les Spartiates n’ont été que des moines armés par un fanatisme politique.
    Admirerons-nous à plus juste titre les vertus des Romains ? Hélas ! Chez eux le nom de
    vertu se donnait par excellence à la valeur guerrière, qui trop souvent est totalement incompatible avec l’équité, la raison et l’humanité. L’amour de la patrie, qui faisait le caractère du citoyen de Rome, n’était-il pas une haine jurée contre toutes les autres nations et ne consistait-il pas à tout sacrifier à une idole injuste et déraisonnable ? » (p.29)

    "Le fanatisme des Grecs et des Romains les faisait au moins combattre pour leur pays, tandis que le fanatisme des chrétiens ne les fit jamais combattre que pour des folies nuisibles à la patrie." (p.29-30)

    « On est forcés de soupçonner que les Grecs et les Romains devaient avoir bien peu d’idées de l’humanité, à juger de leurs sentiments par la façon dont ils traitaient leurs esclaves. Les hélotes chez les Lacédémoniens étaient abandonnés à la férocité de tout citoyen qui pouvait impunément les égorger.
    Chez les Romains tout maître avait le droit de tuer ses esclaves. Ceux-ci, chargés d'années et devenus incapables de travailler, étaient relégués dans une île du Tibre où on les laissait cruellement mourir de faim.
    » (p.30)

    « La philosophie des Anciens, trop souvent guidée par un enthousiasme théologique, ne nous a pas transmis des idées bien précises de la morale et de la vertu. Les Pythagore, les Socrate, les Platon, formés par les leçons des prêtres d'Égypte et des mages de Chaldée, ont été puiser dans les cieux les principes d'une morale qu'ils auraient du chercher sur la terre. Cette morale fut admirée et réputée divine parce qu'elle fut très difficile à comprendre, et
    comme les hommes furent en tout temps disposés à mépriser le simple et le naturel pour courir après le merveilleux, on préféra les notions mystiques de ces sages aux idées simples et faciles d’Épicure, dont la morale fondée sur la Nature fut décriée et rejetée comme dangereuse.
    Les vertus insensibles de Zénon et de la secte stoïque, avidement adoptées par les premiers docteurs du christianisme, admirées uniquement à cause de leur singularité et pratiquées encore de nos jours par quelques enthousiasmes religieux, étaient-elles donc faites pour des nations ?
    Comme des hommes, sages d'ailleurs, ont-ils pu se flatter de pouvoir faire croire que les biens de la vie sont des choses indifférentes, que le mal et la douleur ne sont pas des maux réels, que pour vivre heureux il faut ne rien aimer, que le vrai bonheur et la vraie sagesse consistent dans une apathie totale qui, si elle pouvait s'emparer de tous les cœurs, briserait tous les liens faits pour unir entre eux les membres de la société ?
    La vie austère et souvent indécente des cyniques, leur mépris affecté pour les richesses, leur renoncement aux douceurs et aux commodités, leur indifférence pour la société, peuvent-ils être imités par des hommes raisonnables ?
    » (p.30)

    " "N'écoutons point, dit Cicéron, ces gens qui prétendent que la vertu doit être dure, et pour ainsi dire de fer"." (p.31)

    "En un mot, quoique plusieurs sages de l'Antiquité paraissent s'être fortement occupés de la morale, faute de partir de principes naturels et démontrés ils se sont très souvent égarés dans leurs recherches philosophiques. En général nous ne trouvons que très peu de liaison dans leurs systèmes, nul ensemble, nulle suite dans leurs idées. La morale qu'ils nous donnent se borne communément à des notions vagues, à quelques maximes et sentences éparses, à quelques réflexions très bonnes et très vraies quelquefois mais qui ne tiennent à rien et qui souvent se détruisent réciproquement." (p.31)

    « Quelques philosophes modernes [Shaftesbury, Hutcheson, David Hume] ont cru nous donner des principes plus sûrs ou plus propres à fixer nos idées sur la morale, mais faute d'avoir suffisamment étudié l'homme ils ne l'ont pas vu tel qu'il est, ou n'ont pas connu le vrai mobile de ses actions. Ils donnent pour base à la science des mœurs un prétendu sens moral, un instinct inexplicable, une bienveillance innée, un amour parfaitement désintéressé de la vertu qui fait que sans retour sur nous-mêmes nous l'approuvons dans les autres.
    Si nous examinons ces idées nous les trouverons absolument chimériques. Nous n’apportons en naissant pas plus les idées de vice et de vertu que celles de cercle ou de triangle. Les hommes apportent en naissant des dispositions propres à saisir les vérités morales avec plus ou moins de facilités, de même qu'ils apportent des têtes organisées de manière à saisir avec plus ou moins de promptitude les vérités physiques ou géométriques. Nous ne pouvons distinguer le feu de l'eau, le plaisir de la douleur, le triangle du cercle, une action louable d'une action blâmable, que par la diversité des effets que ces choses produisent sur nous-mêmes ; nous n'en pouvons juger que relativement à nous. Prétendre le contraire, ce serait prétendre que nous pouvons comparer et juger les causes avant d'en avoir éprouvé l'action.
    Nos jugements ou sentiments moraux ne peuvent jamais être désintéressés. Nous ne pouvons aimer que ce qui nous plaît, ce qui nous est utile, ce qui nous est agréable, ce qui nous procure un plaisir, soit durable, soit momentané. Ce ne peut être qu’en nous-mêmes que nous trouvions les motifs de notre affection, de notre bienveillance pour les hommes ou pour les choses. Comment des auteurs sensés ont-ils pu croire que l'homme apportait en venant au monde des idées du bien et du mal moral, du juste et de l'injuste, de l'ordre et du désordre, du beau et du difforme ? Nous ferons voir qu'ils ont pris des dispositions acquises et cultivées pour des idées innées. Tout homme apporte en naissant le besoin de se nourrir ou, si l'on veut, un instinct qui le porte à manger ; mais ce n'est que l'expérience qui lui apprend à distinguer les aliments agréables de ceux qui sont désagréables ou dangereux.
    » (p.34)

    "Il est très peu de gens dans le monde qui jouissent des dispositions, des qualités et des lumières requises pour juger sainement des choses. Le sentiment moral est nul dans bien des hommes ; son germe n'a été ni semé ni cultivé dans les uns, il a été totalement étouffé dans beaucoup d'autres. Ce sentiment prompt et rapide, ou cet instinct qui nous met à portée de bien juger des actions humaines, est l'effet d'une tête bien organisée que la Nature seule peut donner, d'une éducation éclairée, et souvent d'une longue suite de réflexions profondes, dont peu de gens sont capables. Il en est du sentiment moral comme du goût dans les arts, qui ne s'acquiert qu'à force de voir des objets, de les comparer à la Nature qu'ils représentent, de les méditer. Rien de plus rare qu'un tact fin en morale. Tout conspire à remplir les esprits de tant de préjugés. Des forces si puissantes concourent à les y maintenir, l'opinion générale est si viciée, l'habitude a tant de pouvoir sur nous, les cœurs sont si corrompus que très peu de personnes sont en état d'apprécier les actions des hommes." (p.35)

    « Quelques spéculateurs se sont imaginés que la morale n’avait point de principes constants, qu’elle ne pouvait être regardée que comme une affaire de convention, et que les devoirs de l’homme n’étaient fondés que sur les caprices de la mode ou sur les lois de la société. Ils n'ont point vu que les coutumes, la conduite souvent bizarre et déraisonnable, les institutions politiques et religieuses de tous les peuples de la terre n'avaient communément pour elles que l'ignorance de ces peuples, leur inexpérience, des idées fausses d'utilité, et surtout la routine qui jamais ne raisonne. Si l'on formait une morale d'après les choses qui se pratiquent dans les différentes nations de la terre, il n'y a pas de vices ou de crimes qui ne devinssent légitimes ou louables. Il est des pays où tout semble autoriser les actions les plus injustes, les plus atroces, les plus extravagantes, et où l'opinion attache du mérite aux usages les plus abominables. En conclurons-nous que la morale n'a point de principes sûrs ou que la vertu n'est rien ? Non, sans doute ; nous en conclurons seulement que ceux qui pratiquent ces usages, tolèrent ou maintiennent des coutumes criminelles et déraisonnables, n'ont point des idées vraies de morale et de vertu. Nous en conclurons que la raison humaine en beaucoup de pays n'a pas encore été suffisamment développée pour distinguer ce qui est vraiment utile de ce qui ne l'est qu'en apparence. » (p.35-36)

    "Nous ne trouvons ni plus de sagesse ni plus de raison dans un grand nombre de nations qui se croient très policées. On y voit des lois féroces condamner des hommes aux flammes pour des opinions religieuses. On y voit des peuples, plus cruels que les bêtes, vivre continuellement en guerre et se faire un honneur de s'égorger réciproquement." (p.36)

    "Ce n'est qu'à force de folies que l'homme apprend à devenir plus sage ; c'est à force de souffrir que les peuples sentiront la nécessité de réformer les abus dont ils sont les victimes.
    C'est dans la barbarie, toujours subsistante au sein même des nations les plus civilisées, que la raison rencontre des obstacles aux vérités qu'elle voudrait enseigner. La philosophie est forcée de lutter contre l'ignorance, vraiment brute et sauvage, des peuples et de ceux qui les gouvernent. Elle trouve sur son chemin des opinions, des usages, des maximes, des institutions diamétralement opposés au bon sens. Elle combat à chaque pas des préjugés soutenus par la force et que l'on ne peut attaquer sans péril. [...] La morale déplaît parce qu'elle s'oppose aux penchants vicieux que tout conspire à donner aux mortels
    ." (p.37)

    « La science des mœurs doit être puisée sur la terre et non pas dans les cieux, il faut la chercher dans le cœur de l’homme et non pas dans le sein de la divinité. Elle doit avoir des principes simples, évidents, invariables. En vain prétendrait-on la fonder sur les oracles obscurs de la religion, qui varient dans chaque contrée de la terre. » (p.37)

    « La vraie morale est une ; elle doit être la même pour tous les habitants de notre globe. Si l'homme est partout le même, s'il a partout la même nature, les mêmes penchants, les même désirs, en étudiant l'homme et ses rapports constants avec les êtres de son espèce, nous découvrirons sans peine ses devoirs envers lui-même et envers les autres. L'homme sauvage et l'homme policé, l'homme blanc, rouge, noir, l'Indien, l'Européen, le Chinois, le Français, le Nègre et le Lappon, ont une même nature. Les différences que l'on trouve entre eux ne sont que des modifications de cette même nature produites par le climat, le gouvernement, l'éducation, les opinions, et par les différentes causes qui agissent sur eux. […] En partant de l’homme lui-même, on trouvera facilement la morale qui lui convient. [...] Alors les principes de la morale seront évidents et formeront un système capable d'être aussi rigoureusement démontré que l'arithmétique ou la géométrie. » (p.38)

    « La morale convenable à l’homme doit être fondée sur la nature de l’homme. Il faut qu’elle lui apprenne ce qu’il est, le but qu’il se propose et les moyens d’y parvenir. Respice finem, envisage ton but, voilà l’abrégé de toute morale. » (p.39)

    « Le bonheur n’est que plaisir continué. Nous ne pouvons douter que l’homme ne le cherche dans tous les instants de sa durée ; d’où il suit que le bonheur le plus durable, le plus solide, est celui qui convient le plus à l’homme. La morale […] est faite pour lui indiquer le bonheur ou le plaisir le plus durable, le plus réel, le plus vrai, et lui montrer qu’il doit le préférer à celui qui n’est que passager, apparent et trompeur. […]
    L’homme pour se conserver et pour jouir du bonheur, vit en société avec des hommes qui ont les mêmes désirs et les mêmes aversions que lui. La morale lui montrera que pour se rendre heureux lui-même, il est obligé de s’occuper du bonheur de ceux dont il a besoin pour son propre bonheur. Elle lui prouvera que de tous les êtres, le plus nécessaire à l’homme, c’est l’homme.
    Désirer le bonheur, c'est aimer ce qui est conforme à notre être, ce qui peut le conserver, ce qui peut rendre notre existence heureuse. Ainsi, par sa nature l'homme non seulement doit s'aimer lui-même, mais encore aimer tout ce qui peut concourir à sa félicité
    . » (p.39)

    « L'intérêt est le désir excité par l'objet dans lequel chaque homme fait consister son bien-être. Cet intérêt est naturel et raisonnable quand nous l'attachons à des objets véritablement utiles pour nous-mêmes. Il est très légitime et ne peut-être blâmé quand il ne nuit point aux intérêts des autres, il est très louable quand il est conforme aux intérêts ou quand il contribue au bonheur de nos associés.
    La morale ne doit avoir pour objet que de faire connaître aux hommes leurs véritables intérêts
    . » (p.40)

    "Pour donner à la vertu des motifs réels, pour la rendre chère aux hommes, il faut la lier à leur propre utilité, il faut la rendre agréable et ne point la représenter comme austère, comme ennemie de leur bonheur, comme un sacrifice douloureux de leurs intérêts les plus chers. [...]
    Qu'on ne dise donc plus aux hommes pour les exciter à la vertu qu'elle consiste à combattre la Nature, à résister à ses désirs, à se rendre malheureux ici-bas pour plaire à des puissances invisibles qu'on suppose ennemies du bonheur des habitants de la terre, qu'on ne leur conseille pas de se haïr, de détester le plaisir, de renoncer à la société. Au lieu de rendre la vertu aimable, qu'on ne s'efforce pas de la peindre sous les traits les plus hideux. Qu'on dise plutôt aux hommes de s'aimer véritablement, de chercher tous les moyens de se procurer le bien-être, d'user avec mesure des plaisirs les plus naturels, de regarder comme des maux tous ceux dont l'usage aurait des suites fâcheuses, soit pour eux-mêmes, soit pour les autres. Qu'on leur donne pour motifs leur conservation propre, la préférence qu'un bien-être durable doit avoir sur un bien-être d'un moment. Qu'on leur montre l'intérêt continuel qu'ils ont de plaire à leurs associés, dont l'estime, l'affection, les secours sont nécessaires à leur propre félicité
    ."

    « Ce n’est que son propre bonheur que l’homme peut envisager dans toutes ses actions, ses pensées, ses désirs, ses passions. Ce n’est que lui-même qu’il peut aimer dans les objets qu’il aime, ce n’est que lui-même qu’il peut affectionner dans les êtres de son espèce. » (p.41)

    « Quand [l'homme] préfère le mal au bien, c'est qu'il prend le mal pour un bien. Dès qu'il refuse un plaisir qu'il pourrait obtenir, c'est en vue d'un plaisir qu'il estime plus grand, plus durable, ou d'un bonheur éloigné qu'il se promet d'acheter par ses privations ou même par quelques moments de douleur. La prudence n’est que l’intérêt éclairé par la prévoyance. » (p.41)

    « « Le moi est haïssable », suivant Pascal. […] Mais le moi est naturel quand il se satisfait sans faire de tort à personne, il est très estimable quand il se contente en faisant ce qui est utile ou agréable à d’autres. […] Celui qui aime les autres en vue de s’attirer leur amour est l’ami du genre humain. » (p.41)

    " "L'honnête homme, dit Aristote [Éthique à Nicomaque, IX, ch.8], est nécessairement ami de lui-même ; en faisant ce qui est louable, il lui revient du profit, en même temps qu'il se rend utile aux autres".
    Faute d'avoir vu l'homme tel qu'il est, des moralistes enthousiastes nous disent qu'il y a ni mérite ni vertu dans ce que nous faisons pour nous-mêmes ou dans la vue de notre intérêt personnel ; ils prétendent que le motif de l'intérêt suffit pour gâter les actions les plus louables. Mais ceux qui nous parlent ce langage nous montrent qu'ils n'ont aucune idée de l'homme, ni de ce qui constitue le mérite et la vertu. Le mérite ne consiste que dans ce qui nous rend utiles et chers à nos semblables. La vertu est la disposition à faire ce qui est nécessaire à leur bonheur en vue de notre propre bonheur
    ." (p.42)

    "Il y a donc pour tout hommes deux sortes d'intérêts. L'un est éclairé, c'est-à-dire fondé sur l'expérience, approuvé par la raison, l'autre est un intérêt aveugle qui ne connaît que le moment présent, que la raison condamne et dont les conséquences sont funestes à celui qui l'écoute." (p.43)

    "Quand l'homme est incertain des effets, soit prochains, soit éloignés que ses propres actions produisent sur lui-même ou sur les autres, il demeure en suspens, il délibère, il veut et ne veut pas. A la fin il choisit, mais toujours il se détermine nécessairement à prendre le parti qu'il juge le plus avantageux à son bonheur ou à son grand intérêt. S'il fonde son jugement sur des expériences vraies, il juge sainement, conformément à la raison, et se décide à faire le bien. Mais s'il est entraîné par des passions aveugles ou par des préjugés, il ne sait plus juger, il fait le mal, et par contrecoup il sentira lui-même les effets de sa conduite inconsidérée." (p.44)
    -Paul-Henri Thiry d’Holbach, Système social ou Principes naturels de la Morale & de la Politique avec un Examen de l’Influence du Gouvernement sur les Mœurs, 1773 in Œuvres philosophiques (1773-1790), Éditions coda, 2004, 842 pages, pp.5-314.



    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.

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    Henri - Paul Henri Dietrich, baron d'Holbach, Système de la nature ou des loix du monde physique et du monde moral & autres Empty Re: Paul Henri Dietrich, baron d'Holbach, Système de la nature ou des loix du monde physique et du monde moral & autres

    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 24 Jan - 13:14

    "Les devoirs de l'homme sont les moyens que par la nécessité des choses il est forcé de prendre pour obtenir le bien-être vers lequel il tend sans cesse. Si l'homme s'aime lui-même, s'il veut se conserver, s'il veut rendre son existence heureuse, il est forcé de suivre les moyens que la Nature lui fournit pour obtenir ce but. Ainsi, tout lui prouve qu'il doit s'abstenir des objets ou des actions qui, soit immédiatement, soit par leurs conséquences, pourraient endommager son être ou nuire à sa félicité. Voilà le vrai fondement des devoirs de l'homme envers lui-même, voilà la source naturelle de la tempérance, de la modération, de la retenue, nécessaires à l'homme lors même qu'il vit tout seul. L'expérience, la raison, la vérité sont nécessaires à tout homme et doivent régler sa conduite, dans quelque position qu'il se trouve." (p.44)

    "L'obligation morale est la nécessité d'être utile à ceux que nous trouvons nécessaires à notre propre félicité, et d'éviter ce qui peut les indisposer. Si tous les hommes ont pour fin leur bien-être, ils sont obligés d'agir d'une façon capable de le leur procurer, sous peine de manquer leur but et de rencontrer le mal au lieu du bien qu'ils désiraient. Si une vérité morale est susceptible d'être invinciblement démontrée, c'est que toute obligation est fondée sur le besoin d'entretenir un bien et d'éviter un mal. C'est donc montrer une ignorance complète de la nature humaine que de nous parler d'une obligation désintéressée, dépourvue de motifs relatifs à nous-mêmes ou fondés sur notre intérêt personnel." (p.45-46)

    "Le mépris, la haine, les châtiments de la société ou de tous ceux à qui le méchant fait du mal, sont la punition ou la suite nécessaire du tort qu'il cause au mépris de ces devoirs, de même que l'estime et la tendresse des hommes sont la récompense nécessaire qu'ils décernent à ceux qui les remplissent avec fidélité.
    Si l'estime et l'affection de ses semblables sont utiles, nécessaires, agréables à l'homme en société, la privation de ces choses est pour lui une privation de bien-être, un châtiment véritable. La crainte de ce châtiment en impose bien plus que celle des supplices éloignés que la religion suppose dans une autre vie, à laquelle les hommes ne songent guère toutes les fois que des passions fougueuses ou des habitudes enracinées les sollicitent au mal. L'opinion publique, l'intérêt de la réputation, la crainte du ressentiment des êtres qui nous entourent, sont des motifs bien plus puissants que les spéculations vagues et les terreurs incertaines dont la superstition accable les mortels. L'opinion qui attache de la gloire au courage et de la honte à la poltronnerie, n'a-t-elle pas maintenu parmi les hommes des combats singuliers, nonobstant les supplices éternels dont la religion menace tous ceux qui périssent en duels, et malgré la rigueur des lois humaines contre ceux qui en réchappent. Tant de scélérats que la crainte de l'échafaud ne peut pas contenir en ce monde, sont-ils mieux contenus par les feux de l'Enfer dont on les menace dans l'autre ? Enfin, pour peu qu'on ouvre les yeux on demeurera convaincu que les hommes en général craignent beaucoup plus les jugements des hommes, dont ils sont sûrs, que les jugements de Dieu, dont ils doutent souvent et que d'ailleurs ils savent que l'on peut éluder. Leurs intérêts présents et connus les touchent infiniment plus que des intérêts futurs dont ils ne peuvent se former des idées bien précises. L'opinion est plus forte et que les rois et que les dieux.
    Pour convaincre les hommes, la morale doit toujours leur présenter des intérêts sensibles. Un homme est toujours en droit de demander quel motif on lui donne pour faire ce qu'on lui propose ; et pour l'y déterminer efficacement, la moralité doit être en état de lui prouver que son propre intérêt l'exige. C'est à l'expérience, à la réflexion, à la raison qu'il appartient de lui connaître si les motifs qu'on lui présente sont réels ou non. Si le but de tout agent moral est de se rendre heureux, le devoir et l'intérêt de l'être raisonnable veulent qu'ils choisisse les moyens nécessaires pour obtenir le bonheur: voilà la source véritable de l'obligation morale
    ." (p.46-47)

    "Nous trouvons que nos devoirs envers [les êtres] sont d'autant plus nécessaires, plus sacrés, plus inviolables, c'est-à-dire d'autant plus obligatoires, qu'ils nous sont plus utiles, c'est-à-dire plus nécessaires. [...] Ainsi, nous aimons notre pays plus qu'un autre, parce que c'est ce pays qui renferme les objets les plus intéressants pour nous. Ainsi, nous avons plus d'attachement pour nos amis que pour des inconnus ou des indifférents, parce que nous les trouvons plus nécessaires à nous-mêmes. En un mot, notre prédilection et nos obligations ont toujours pour motif la supériorité des avantages dont quelques hommes nous mettent à portée de jouir. C'est sur ce principe que nous regardons l'ingratitude pour un père, pour un bienfaiteur, pour la patrie, comme une disposition odieuse, comme une trahison, comme une violation manifeste des devoirs les plus faits pour nous obliger, ou les plus indispensables.
    Par une suite nécessaire de l'amour que tout homme a pour lui-même, il proportionne son affection ou sa haine au bien ou au mal qu'il éprouve de ses semblables. Le citoyen ne peut aimer sa patrie qu'en raison des avantages qu'elle lui procure ; si elle ne lui en procure aucun, il se refroidit nécessairement pour elle. Ne lui procure-t-elle que du chagrin, son cœur sera complètement aliéné. Il ne peut y avoir de bons citoyens que sous un gouvernement équitable et qui fait jouir la société et ses membres des avantages qu'ils ont le droit d'en attendre. L'homme cesse d'aimer a propre vie dès qu'elle ne lui offre rien d'agréable
    ." (p.47)

    "La vertu est une disposition habituelle à faire ce qui contribue au bonheur des êtres de notre espèce, et à s'abstenir de ce qui peut lui nuire." (p.49)

    "[Cicéron] nous dit "qu'il est des choses qui nous séduisent par leur propre force sans nous attirer par aucun profit, mais seulement par leur dignité ; telle sont la vertu, la science, la vérité". Mais tout ce qui nous attire ou nous séduit nous présente nécessairement l'idée de quelque avantage ou profit, soit réel soit imaginaire. La dignité d'une chose ne peut consister que dans son utilité. La vertu nous attire parce que nous savons qu'elle contribue à notre félicité. La science nous attire parce qu'elle satisfait notre curiosité et donne de l'activité à notre esprit. La vérité nous attire parce qu'elle est nécessaire à notre conduite en nous faisant connaître les qualités des choses que nous devons chercher ou fuir. Les Anciens ont eu des notions si subtiles et si métaphysiques de la vertu qu'il est souvent difficile de les suivre dans leurs écarts sublimes.
    C'est de son utilité que la vertu tient tout son prix. Elle ne serait qu'un mot vide de sens et notre estime pour elle n'aurait aucun fondement véritable si elle n'était avantageuse au genre humain. Nous l'estimons, nous approuvons la vertu parce qu'elle nous annonce toujours dans ceux qui la possèdent, des dispositions favorables à notre espèce que nous désirons de rencontrer dans les êtres avec qui nous vivons. Nous aimons les actions vertueuses parce qu'elles sont bonnes, mais ces actions ne sont bonnes que par les biens qu'elle nous procure.
    Ainsi, rien de plus chimérique que cet amour désintéressé pour la vertu dont plusieurs moralistes anciens et modernes nous parlent dans leurs ouvrages. Nous aimons la vertu parce que nous nous aimons nous-mêmes et tout ce qui contribue à notre propre félicité.
    Nous devons aimer la vertu pour elle-même serait une phrase dépourvue de sens si elle ne désignait pas que nous devons aimer ce qui est nécessaire à notre bonheur et qui nous rend chers aux êtres de notre espèce. La vertu est sa propre récompense signifie que dès qu'un homme a de la vertu, il est assuré d'être un objet agréable pour ceux qui éprouvent les effets de ses dispositions, qu'il peut compter sur leur amour, qu'il peut légitimement s'estimer et s'applaudir lui-même de la possession des qualités qui lui donnent des droits incontestables à l'affection des autres. La dignité de la vertu consiste dans la juste confiance et la noble fierté que doivent inspirer des qualités utiles, des actions louables, des dispositions chères à tous les êtres de notre espèce." (p.49-50)

    "La vertu et l'amour de la vertu sont évidemment dans l'homme des dispositions acquises ; il ne naît pas vertueux, il est propre à le devenir et à prendre du goût pour la vertu. "Il faut, dit Sénèque, apprendre la vertu ; la bonté est un effet de l'art"." (p.52)

    "Rien de plus difficile que de faire un homme de bien d'un homme léger qui ne réfléchit point, qui, toujours dissipé, ne rentre point en lui-même, et dont le cœur et l'esprit n'ont point été cultivés. Le plus grand nombre des hommes n'est-il pas dans ce cas ? Nous ne tarderons pas à faire voir ce que l'on doit penser de l'opinion de ceux qui prétendent que l'amour de la vertu ou le goût du beau moral sont en nous des sentiments innés. En consultant l'expérience journalière, ne devrait-on pas être plutôt tenté de croire que l'amour du vice et le goût du mal moral sont des sentiments inhérents à l'homme ? Cependant ni l'une ni l'autre de ces opinions n'est vraie." (p.53)

    "Le bien est ce qui est conforme à notre nature, le mal est tout ce qui s'y trouve contraire." (p.53)

    "A l'exemple de Zénon et de sa secte chagrine, bien des moralistes, et surtout nos théologiens, ont fait de la vertu un fantôme bien plus propre à effrayer qu'à séduire. A la vue de la perversité qui règne dans le monde, ils ont voulu que l'homme pour être heureux brisât tous les liens qui l'unissent à ses semblables, renonçât aux objets qui excitent leurs désirs, s'armât d'une indifférence totale pour tout ce qui les intéresse. En un mot, la morale des stoïciens, ainsi que celle des chrétiens, semble s'être proposé non seulement de séparer l'homme des autres, mais encore de le séparer de lui-même." (p.54)

    "La vraie morale, ainsi que la vraie politique, est celle qui cherche à rapprocher les hommes afin de les faire travailler par des efforts réunis à leur bonheur mutuel." (p.55)

    "Un homme sans passions ou sans désirs cesserait d'être un homme." (p.55)

    "Sans passions la société ne pourrait point subsister. "La société, dit Sénèque, ressemble à une voûte qui se soutient par l'obstacle même que se font mutuellement les pierres dont elle est composée"." (p.56)

    "Combien peu de mortels ont des idées véritables de l'ordre moral, de l'ordre social, et prennent quelquefois pour de l'ordre ce qui n'est évidemment qu'un désordre effrayant ! Combien de nations croient être dans l'ordre tandis qu'un gouvernement despotique et désordonné exerce sur elles une licence effrénée, tandis que des lois injustes, des usages absurdes, des mœurs déréglées, des passions discordantes mettent tout en désordre, font qu'il n'existe nulle harmonie entre les membres de la société, empêchent que ses parties ne conspirent à l'ordre, au maintien, à la félicité du tout !" (p.62)

    "Comment décider si les hommes se trompent ou non dans les notions qu'ils se font de l'ordre et du beau ? C'est par l'utilité ou le mal qui en résultent pour eux, c'est par les effets des causes qu'ils approuvent ou qu'ils blâment, c'est en pesant les avantages et les désavantages constants et véritables qui naissent des opinions, des actions, des coutumes, des lois et des institutions qu'ils adoptent comme louables ou qu'ils rejettent comme blâmables." (p.62)

    "Les effets des actions humaines sont communément très éloignés de leurs causes, il est difficile de les pressentir. Les circonstances les font varier à l'infini et déroutent souvent la prudence la plus grande. Enfin, les résultats de ces actions ne se font quelquefois sentir que très longtemps après l'impulsion donnée. Il faut de l'expérience et de la réflexion pour connaître le prix de l'équité, de l'humanité, de la bienfaisance, de la reconnaissance, etc., dispositions si souvent méconnues parmi les hommes. Il faut un esprit exercé pour démêler le juste de l'injuste, que tant de causes semblent conspirer à confondre sans cesse. Il faut de la sagacité pour découvrir le venin, si souvent caché sous les apparences de l'utilité dans la plupart des institutions humaines. Enfin, tout homme qui pense est perpétuellement en suspens lorsqu'il s'agit de juger d'un grand nombre de circonstances, si compliquées qu'il est presque impossible de distinguer le bien du mal, le vrai du faux, l'utile du nuisible." (p.63)

    "La première des vertus, celle qui sert de fondement à toutes les autres, c'est la justice. Simonide en donne une idée très véritable en disant que c'est la vertu "qui fait rendre à chacun ce qu'on lui doit". Un moraliste moderne la définit encore mieux en disant que la "la justice est la conformité des actions avec la loi", par laquelle il entend la loi de la Nature et non la loi civile qui contredit très souvent cette loi primitive.
    Quoiqu'il en soit, la justice est une disposition habituelle à faire jouir ou laisser jouir tout homme des facultés, des droits et des choses nécessaires à sa conservation et à son bonheur. Elle consiste non seulement à ne pas troubler mais encore à maintenir, autant qu'il est en nous, chaque être de notre espèce dans la jouissance de sa personne, de sa liberté, de ses biens ou de sa propriété
    ." (p.65)

    "Personne dans la société ne peut avoir ni acquérir le droit de nuire. Le droit est toute faculté ou pouvoir dont l'exercice est conforme à la justice ou à l'utilité de la société ; la société n'est utile que lorsqu'elle maintient la justice entre ses membres. On donne à la justice le nom d'équité parce qu'elle remédie à l'inégalité que la Nature a mise entre les hommes. Elle met un frein à la force, elle protège le faible contre le puissant, le pauvre contre le riche, elle met chacun à portée de travailler à son propre intérêt, qu'elle limite et soumet à l'intérêt public, duquel l'intérêt particulier ne peut jamais se séparer sans danger." (p.65)

    "L'homme injuste brise le lien social qui l'unit avec les autres, il devient l'ennemi de tous, il donne à chacun le droit de lui nuire à lui-même." (p.65)

    "Gouverner les hommes, c'est les obliger d'observer la justice entre eux." (p.65)

    "[La Justice] conserve tout, elle garantit tout de la corruption, elle rend inviolable et sacrée pour nous la personne et les biens des autres. L'homme seul est le maître de lui-même ; c'est pour se mettre en sûreté qu'il vit en société. Ainsi, la société doit assurer à chacun de ses membres la jouissance de lui-même, le libre exercice de ses droits légitimes et la possession des choses que son industrie et son travail lui rendent propres. D'où il suit que nul pouvoir sur la terre n'a le droit de ravir à l'homme sa liberté, qui n'est que la faculté de travailler à son bonheur conformément à la justice, ni la propriété, sous laquelle on désigne tout ce que l'homme possède ou se procure par ses soins, ses talents, son adresse. L'homme acquiert des droits justes sur toutes les choses qui, pour devenir ce qu'elle sont, ont exigé l'emploi de ses facultés personnelles. Son travail l'identifie, pour ainsi dire, avec la chose qu'il s'est donné la peine de modifier, de façonner, de perfectionner, de rendre utile, soit pour lui-même, soit pour les autres. Sans sûreté, sans liberté, sans propriété, la société devient totalement inutile pour nous. Ce n'est que pour garantir ces droits contre la violence que la vie sociale nous est avantageuse. Un gouvernement qui nous prive de la justice ou qui ne la maintient point, n'est plus qu'un brigandage contre lequel le cœur de l'homme est forcé de se révolter." (p.66)

    "La justice, je le répète, est le fondement de toutes les vertus sociales et sert à régler toutes les autres. Si nous ne pouvons exiger l'amour et les bienfaits de ceux qui nous sont étrangers, nous sommes au moins en droit d'exiger qu'ils soient justes envers nous, parce que chaque individu de notre espèce est en droit de l'exiger de nous. La sensibilité, la tendresse, l'amitié, la pitié peuvent quelquefois nous faire illusion, mais c'est à la justice qu'il appartient de leur prescrire des bornes: inflexible dans ses lois, elle nous apprend à ne point faire acceptation de personnes. Toutes les liaisons particulières, celles du sang et de la patrie même, lui sont subordonnées ou sont faites pour lui céder. Nul pouvoir dans le monde n'a le droit de nous forcer d'être injustes, parce que la justice est le soutien du monde." (p.66)

    "La justice est le vrai contrepoids de l'amour que nous avons pour nous-mêmes, qui souvent nous égare." (p.66)

    "Tout nous prouve que violer l'équité c'est être injuste pour soi-même, c'est nuire à ses intérêts." (p.66-67)

    "Il suffit d'être homme pour avoir des droits sur l'homme. L'humanité est un nœud fait pour lier invisiblement le citoyen de Paris à celui de Pékin. C'est un pacte qui engage également tous les membres de la grande famille, dont les différents peuples du monde ne sont que les individus épars. Ce pacte est la sauvegarde de notre race ; il met chacun de nous en droit de réclamer la justice, la pitié, les bienfaits de tout être sensible, de quelque pays, de quelque religion, de quelque condition qu'il soit. La guerre, la cruauté, les conquêtes, l'intolérance, la dureté sont des choses contraires à l'humanité." (p.67)

    "La tempérance relative à nous-mêmes, qui nous prescrit de nous priver de ce qui peut nous nuire, est une suite de la justice que nous nous devons à nous-mêmes. Un être intelligent se doit le bien-être, il doit se conserver, et tous les moyens qu'il emploie pour cela sont légitimes quand ils sont conformes à l'équité.
    La bienveillance et la bienfaisance sont des dispositions dérivées de la justice qui nous prescrivent d'aimer les êtres de notre espèce et de leur faire du bien, en vue de l'affection que nous désirons de rencontrer en eux et du bien que nous voudrions qu'ils nous fissent à nous-mêmes. Pour acquérir le droit d'exiger l'affection et les bienfaits des hommes, l'équité veut que nous leur montrions de l'affection et que nous soyons disposés à leur faire du bien. La bienveillance, ainsi que la bienfaisance, est une qualité cultivée par la réflexion, qui nous montre de la gloire, du plaisir, du bonheur, de l'intérêt à aimer et à donner des marques de notre attachement à ceux qui ont des rapports avec nous ; être bienfaisant, généreux, serviable, n'est-ce pas jouir soi-même du contentement des autres ? Dans une âme vertueuse et sensible, la bienfaisance devient sa propre récompense par le droit qu'elle lui donne de s'estimer elle-même et de s'applaudir avec justice du bien qu'elle fait. Quels titres mieux fondées à l'estime publique ou à sa propre estime que ceux d'un homme qui jouit du pouvoir et de la volonté de faire des heureux ? De quel front une fausse morale ose-t-elle condamner le sentiment le plus légitime et le plus propre à porter à la vertu ?
    La pitié est une disposition qui a pour principe la sensibilité physique ou la délicatesse des organes, accompagnée d'une imagination qui nous peint avec force les malheurs des êtres soit de notre espèce, soit même des espèces différentes de la nôtre, ce qui produit en nous un état pénible, un trouble incommode que nous nous sentons intéressés à faire cesser. Soulager un malheureux, c'est se soulager soi-même, c'est écarter de notre esprit un tableau lugubre afin de mettre en sa place l'idée riante qui résulte d'avoir fait un heureux. Que j'aime le principe de l'homme sensible qui a dit que "l'on ne devrait ni battre un chien ni détruire un insecte sans une cause suffisante pour se justifier au tribunal de l'équité !" La pitié est nulle dans un grand nombre de personnes. La sensibilité des organes devient inutile elle-même si elle n'est point exercée. Que de gens dans le monde en qui l'on a pris un grand soin de l'étouffer ! Les rois, les conquérants, les guerriers, les grands et les riches sont communément des êtres sans pitié
    ." (p.68)
    -Paul-Henri Thiry d’Holbach, Système social ou Principes naturels de la Morale & de la Politique avec un Examen de l’Influence du Gouvernement sur les Mœurs, 1773 in Œuvres philosophiques (1773-1790), Éditions coda, 2004, 842 pages, pp.5-314.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. » -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    "La vraie volupté est remportée comme une victoire sur la tristesse [...] Il n’y a pas de grands voluptueux sans une certaine mélancolie, pas de mélancoliques qui ne soient des voluptueux trahis." -Albert Thibaudet, La vie de Maurice Barrès, in Trente ans de vie française, volume 2, Éditions de la Nouvelle Revue Française, 1919, 312 pages, p.40.


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