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    Yves Chastagnaret, « Un romantique républicain méconnu : André Imberdis »

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Yves Chastagnaret, « Un romantique républicain méconnu : André Imberdis » Empty Yves Chastagnaret, « Un romantique républicain méconnu : André Imberdis »

    Message par Johnathan R. Razorback le Ven 4 Déc - 13:16


    "Le nom d’André Imberdis est peu connu de la critique et paraît devoir être classé pour cette raison parmi les écrivains mineurs de la génération 1830. Le Grand Dictionnaire Universel de Pierre Larousse lui accorde une notice biographique laconique, rappelant que cet Auvergnat, né à Ambert en 1810, s’est surtout signalé par une carrière dans la magistrature d’abord à Riom puis à Alger. En revanche, sur sa brève mais significative incursion dans l’actualité politique et littéraire dans les premières années de la Monarchie de Juillet avec l’affaire du procès d’Avril, il se montre peu disert.

    Imberdis écrivit son premier roman en 1832 et l’intitula L’Habit d’Arlequin. L’originalité de cet ouvrage réside dans le fait qu’Imberdis, républicain dans l’âme, a décidé d’y régler ses comptes avec tous les profiteurs du régime, tous les puissants du jour qui sont également ceux qui ont confisqué en juillet 1830 au peuple sa révolution. Depuis ce jour, lui qui ne hait rien tant que l’arrogance des nantis et des parvenus ne décolère pas : « Eh ! comment avoir les doux loisirs, le calme inspirateur, la plume artistement taillée, dans un temps où toutes les croyances s’en vont, où tout est désenchanté, où les trônes tremblent et sonnent creux ? Comment s’attacher à une œuvre avec amour, et, belle et sourieuse, la parer lentement, tous les jours, comme une madone adorée, lorsque la voix du peuple gronde et que la patrie est à genoux ? ». Son modèle, dans ces temps de fureur impuissante, est manifestement Auguste Barbier, le célèbre auteur des Iambes, qui a su dénoncer avec tant de véhémence et de justesse les profiteurs de Juillet dans La Curée : « Non, ce n’est plus la création gracieuse qu’il faut alors, c’est l’iambe terrible ; ce n’est plus la plume, c’est le fouet qu’on doit prendre; ce n’est pas le gant qu’on froisse et jette à la figure, c’est le soufflet qu’il faut à de hauts fronts hypocrites et traîtres ! »"

    "La Curée, écrite en août 1830, pourfend les profiteurs de la révolution de Juillet et elle conféra à Auguste Barbier (1805-1882) la célébrité. Ses poèmes furent publiés dans la Revue de Paris au lendemain des Trois Glorieuses et réunis en volume l’année suivante sous le titre de Iambes."

    "Ce que le républicain Imberdis a voulu signifier au lecteur dans ce roman éruptif, c’est que toute l’œuvre de 1830 est à reprendre car elle a été manquée. Ce « mot d’ordre » en 1832 n’est certes pas nouveau. Un journaliste comme Henri de Latouche l’a répété à satiété dans le Figaro depuis l’échec des barricades. Mais la plainte d’Imberdis est à la fois naïve et touchante. Naïve, car son républicanisme se teinte par exemple d’une indulgence à l’égard de l’Empire et de ses serviteurs qui ne fait pas l’unanimité chez les écrivains de l’époque, même les moins connus. Touchante, car Imberdis se montre en permanence blessé par les réalités qu’il lui est donné de voir ou de sentir, même du fond de sa province. Il ne perçoit autour de lui qu’avilissement et prostitution des valeurs les plus sacrées. Son analyse est en tout point semblable à celle du « parti du Mouvement », qui affirme dans ces années-là que la révolution de Juillet ne s’est pas achevée en 1830 et qu’elle doit se prolonger et élargir son champ d’action. Mais, lorsqu’il regarde l’état des forces politiques, il est bien obligé de reconnaître que l’avenir est sombre. Trois expressions peuvent résumer la situation : répression, cynisme, misère sociale. Quand l’auteur de L’Habit d’Arlequin songe au bilan de ce qu’il appelle lui-même, avec une immense nostalgie, « le grand Juillet », son constat est navrant : « Oh ! c’est alors que le peuple comprit qu’il avait fait une partie où on avait glissé des dés pipés ». Son héros n’a rien d’un Rastignac ; il n’a pas le cynisme des arrivistes ; il agit jusqu’au bout comme un forcené. C’est un irresponsable. Mais c’est cette irresponsabilité qui fait sa gloire dans une société de fripons."

    "Trois ans vont se dérouler avant qu’Imberdis ne reprenne la plume. Pendant cette période, la situation se dégrade considérablement en France sur le plan socio-économique et la contestation politique s’accroît. Elle atteint son paroxysme avec la deuxième insurrection lyonnaise d’avril 1834, à laquelle d’autres répondent comme en écho, particulièrement à Paris. Le gouvernement procède à des milliers d’arrestations. Tous les inculpés sont renvoyés en 1835 devant une juridiction unique : la Chambre des pairs transformée en Cour des pairs. Mais ce « coup politique » va finalement se retourner contre le pouvoir car l’opposition trouve là une tribune inespérée. En effet, les accusés font appel pour leur défense aux plus grands noms du barreau et de la politique : Marie, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Armand Carrel, Buonarroti, Voyer d’Argenson, Pierre Leroux, Jean Reynaud, Raspail, Carnot, Michel de Bourges, Barbès… Imberdis est du nombre et sa joie est d’autant plus vive qu’il peut faire ainsi la connaissance de Lamennais dont les Paroles d’un croyant, parues l’année précédente, l’ont enthousiasmé.

    "C’est dans ce contexte qu’il écrit Le Dernier jour d’un suicide. Comme le titre l’indique, la tonalité de cet ouvrage est encore plus lugubre que celle du roman précédent. L’intrigue est aisée à suivre et elle est pour ainsi dire livrée dès les premières lignes. Frédéric, un jeune étudiant de vingt-cinq ans, a décidé, la veille, de se suicider. L’action débute aux premières lueurs du jour fatal et le héros est en proie à une grande fébrilité. Pour Imberdis, la tâche est difficile car le suicide en 1835 est une idée rebattue en littérature. Ce mode étrange de célébrité a été recherché en février 1832 par deux auteurs dramatiques meurtris par leurs échecs, Escousse et son collaborateur, Auguste Lebras. Leur sacrifice a été évoqué par Musset en 1833 dans Rolla. Il faudrait encore citer le cas de Charles Lassailly, l’auteur des Roueries de Trialph, du peintre Léopold Robert qui s’est donné la mort en 1835, précisément. G. Sand, pour sa part, a raillé cette manie dans Aldo le rimeur. Imberdis contourne la difficulté en donnant à cette volonté de mourir une signification politique. Le ton qu’il emploie pour relater les souffrances de son héros est aussi grandiloquent que dans L’Habit d’Arlequin, mais ce qu’il faut lire dans ces plaintes, c’est avant tout un témoignage car Frédéric, lui, a participé aux journées de Juillet. Il a donc connu de manière intime la déception. Il est victime depuis 1830 du « cancer moral qui ronge au cœur la pauvre France »."

    "Dans la Préface aux Nuits d’un criminel, son ultime roman publié en 1844, Imberdis sentira la nécessité de revenir sur les raisons de cette sorte de hargne sociale qui anime ses personnages. Pour lui, elle n’a rien de gratuit ; elle n’est pas la conséquence d’une recherche frénétique du spectaculaire. Elle découle d’une analyse philosophique qu’il résume ainsi : « […] on ne trône pas éternellement sur une idée fausse, sur un principe sophistique. Les théories ne triomphent plus à l’aide d’une incompréhensible obscurité, on les ouvre, on les fouille, on tire les conséquences. Les peuples naissent ou se renouvellent, les idées aussi. […] Un principe pur demeure toujours vainqueur ». Finalement, le vice majeur de la Monarchie de Juillet ne réside pas dans le fait que ce régime est le produit du cynisme politique, mais qu’il a persisté dans cette voie, ignorant qu’il était vain de vouloir lutter contre tous les « Galilée » modernes. « L’erreur, le mensonge, confie Imberdis, ont quelquefois d’étranges grands-prêtres ; le peuple de Dieu plie les genoux devant le veau d’or, mais qu’arrive-t-il enfin ? interrogez l’histoire »."
    -Yves Chastagnaret, « Un romantique républicain méconnu : André Imberdis », Revue d'histoire littéraire de la France, 2004/2 (Vol. 104), p. 485-493. DOI : 10.3917/rhlf.042.0485. URL : https://www.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2004-2-page-485.htm



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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).


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