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    Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza + Frédéric Lordon (dir.), Conflits et pouvoirs dans les institutions du capitalisme

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback Jeu 28 Jan - 20:25

    "Par un de ces retournements dialectiques dont seuls les grands projets d'instrumentation ont le secret, il a été déclaré conforme à l'essence même de la liberté que les uns étaient libres d'utiliser les autres, et les autres libres de se laisser utiliser par les uns comme moyens. Cette magnifique rencontre de deux libertés a pour nom salariat." (p.9)

    "Certains hommes, on les appelle des patrons, «peuvent» en amener beaucoup d'autres à entrer dans leur désir et à s'activer pour eux.

    Ce « pouvoir », très étrange si l'on y pense, leur appartient-il vraiment ? Depuis Marx on sait bien que non: il est l'effet d'une certaine configuration de structures sociales - celle du rapport salarial comme double séparation des travailleurs d'avec les moyens et les produits de la production. Mais ces structures ne donnent pas le fin mot de tout ce qui se passe dans les organisations capitalistes. On dira que c'est là le travail spécifique de la psychologie ou de la sociologie du travail, et c'est vrai. Ce qui suit n'a pas vocation à y ajouter dans leur registre propre, mais à leur faire une proposition plus abstraite en laquelle elles pourraient le cas échéant puiser quelques éléments: la proposition de combiner un structuralisme des rapports et une anthropologie des passions. Marx et Spinoza." (p.10)

    "A la laisser mal résolue, le risque est grand de voir les faits de « consentement » là où ils existent déstabiliser les concepts d'exploitation, d'aliénation et de domination que la critique, notamment marxiste, croyait pouvoir tenir pour des éléments sûrs de son viatique intellectuel." (p.12)

    "Le conatus est la force d'exister. Il est pour ainsi dire l'énergie fondamentale qui habite les corps et les met en mouvement. Le conatus est le principe de la mobilisation des corps. Exister c'est agir, c'est-à-dire déployer cette énergie. D'où cette énergie vient-elle ? Il faut laisser la question au commentaire ontologique. Pour la solder à bon compte, moitié dans le vrai moitié dans le discutable, et puisqu'il va s'agir de choses humaines, on pourrait dire: l'énergie du conatus, c'est la vie. Et, cette fois-ci au plus près de Spinoza: c'est l'énergie du désir. Être c'est être un être de désir. Exister c'est désirer, et par conséquent s'activer - s'activer à la poursuite de ses objets de désir. Or la connexion du désir, comme effectuation de l'effort en vue de la persévérance, et de la mise en mouvement du corps est synthétiquement exprimée par le terme même de conatus. Car le verbe con or qui lui donne son origine signifie « entreprendre » au sens le plus général de « commencer ». Comme l'impetus, emprunté lui aussi à la physique de la Renaissance, le conatus désigne l'impulsion qui fait passer du repos au mouvement, cette énergie fondamentale qui produit l'ébranlement du corps et initie sa mise en route à la poursuite d'un certain objet. C'est l'histoire des sociétés qui à la fois invente et délimite la variété des entreprises possibles, c'est-à-dire des objets de désir licites." (pp.17-18)

    "Posée l'essence désirante de l'homme, il suit, sous cette identité, que ses comportements doivent tous être dits intéressés - « mais que reste-t-il de la chaleur des relations vraies et de la noblesse de sentiment ?» demandent les amis du don désintéressé. Rien et tout.

    Rien si l'on tient à maintenir mordicus l'idée d'un altruisme pur, mouvement hors de soi dans lequel le soi renoncerait à tout compte.

    Tout, pour peu qu'on puisse résister à la réduction qui ne comprend «intérêt» que sur le mode du calcul utilitariste. L'intérêt c'est la prise de satisfaction, c'est-à-dire l'autre nom de l'objet du désir, dont il épouse l'infinie variété. Est-il seulement possible de nier qu'on soit intéressé à son désir? Et si c'est impossible, comment refuser alors le statut d'intérêt à tous les objets du désir qui échappent à l'ordre du seul désir économique, comment nier qu'il y aille de l'intérêt dans la reconnaissance escomptée d'un don, dans l'attente de la réciprocité amoureuse, dans les démonstrations de munificence, dans l'encaissement des profits symboliques de grandeur ou de l'image charitable de soi, tout autant que dans la tenue d'un compte de pertes et profits mais « simplement » sur d'autres modes que le calcul explicite ? Il est vrai que c'est un autre désir, et particulièrement puissant, le désir de l'enchantement, qui ne cesse de pousser au déni de l'intérêt, comme si les amis du désintéressement finissaient par être victimes de la réduction utilitariste qu'ils avaient pourtant pour projet de combattre. Autosaisis de la tâche exaltante d'endiguer la montée des eaux glacées du calcul, ils ont voulu réserver à leur ennemi le nom d'intérêt au seul motif que la théorie économique et la philosophie utilitariste le leur avaient désigné, et ceci au double prix de valider cette désignation, donc d'en ratifier la réduction, et de renoncer par là même à l'étendue d'un concept dont rien ne justifiait d'abandonner les potentialités bien plus vastes.

    Faire faire que soient les voies qu'il emprunte, ces voies passeraient-elles sans cesse par tous les autrui possibles et imaginables, l'effort de la persévérance dans l'être comme désir n'est jamais poursuivi qu'en première personne, aussi le poursuivant doit-il nécessairement être dit intéressé et ceci quand même son désir serait désir de donner, de secourir, de prêter attention ou d'offrir sa sollicitude. La généralité du désir accueille donc toute la variété des intérêts, depuis l'intérêt le plus ouvertement économique, expression historiquement construite de l'intérêt tel qu'il se réfléchit sous l'espèce du compte en unités monétaires, en passant par toutes les formes stratégisées et plus ou moins avouées à soi-même de l'intérêt, et jusqu'aux formes les moins économiques, voire les plus anti-économiques, de l'intérêt moral, symbolique ou psychique." (pp.22-23)
    -Frédéric Lordon, Capitalisme, désir et servitude. Marx et Spinoza, Paris, La Fabrique, 2010, 213 pages.


    https://fr.1lib.fr/book/891923/0ba766



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