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    Pierre Assouline, L’épuration des intellectuels

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Pierre Assouline, L’épuration des intellectuels Empty Pierre Assouline, L’épuration des intellectuels

    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 12 Mar - 18:26

    « [Les intellectuels accusés de collaboration] avaient tous en commun le pouvoir d’énoncer des idées (en politique, bien sûr, mais aussi en littérature, dans les arts, etc…) de savoir les mettre en mots ou en ondes et de les diffuser auprès de centaines de milliers de leurs compatriotes. Ce savoir et ce pouvoir, cette faculté d’énoncer et de répandre des convictions susceptibles de faire des adeptes et, partant, d’engager d’autres destins que les leurs, les différenciaient. » (p.11)

    « Certains occupèrent des postes-clés dans les états-majors de certains partis de la collaboration (Georges Albertini, Raymond Abellio…). » (p.11)

    « Les articles de presse et les livres ayant soutenu la révolution nationale ou européenne apparaissent comme emblématique de la trahison. » (p.12)

    « Pour les éditeurs, la question ne se pose même pas ; pendant les deux premières années de l’Occupation, ils font énormément d’affaires car le public, privé de distractions, lit tout. » (p.14)

    « Les intellectuels qui écrivent mais refusent de soumettre leur texte à la censure allemande pour ne pas se déshonorer et préfèrent attendre la fin de l’Occupation pour paraître, ne sont pas légion. Résistants, collaborationnistes ou autres, ils s’accommodent pour la plupart du système en place depuis l’automne 1940, même si certains n’en pensent pas moins, et même si d’autres donnent ou se donnent l’illusion de faire passer un message subversif dans des romans, des essais ou des pièces de théâtre, à la barbe des censeurs allemands. » (p.15)

    « Dans la clandestinité, Pierre de Lescure et Jean Bruller dit Vercors créent les éditions de Minuit : des petits textes, fabriqués artisanalement, signés de pseudonymes dissimulant des écrivains connus qui publient au même moment chez Grasset ou Gallimard, et qui sont, eux, véritablement subversifs par leur nature même. La publication du Silence de la mer de Vercors en février 1942 et quelques mois plus tard le premier numéro ronéoté de l’hebdomadaire clandestin Les Lettres françaises sont une bouffée d’oxygène. On retrouve des gens de la même sensibilité -il n’est pas question d’opinions politiques- au Comité National des Ecrivains (CNE), fondé clandestinement au plus fort de l’Occupation. Jean Paulhan, François Mauriac, Jean Guéhenno, Edith Thomas, Albert Camus, Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Elsa Triolet, Louis Aragon et beaucoup d’autres entreront dans ce groupe informel […]
    Quand Paris sera libéré, que le CNE occupera un magnifique hôtel prticulier réquisitionné derrière l’Elysée et que Aragon y sera tout puissant […] Le Comité sera des plus vigilants et des plus actifs dans la poursuite des confrères compromis. » (pp.15-16)

    « Le 8 septembre [1944], au lendemain du départ de Pétain et Laval pour l’Allemagne, [François Mauriac] écrit [dans Le Figaro] : « … Nous aspirons à mieux qu’à un chassé-croisé de boureaux et de victimes. Il ne faut à aucun prix que la IVe République chausse les bottes de la Gestapo. » Autrement dit, ne faisons pas à nos enemis ce qu’ils nous ont fait. Elevons-nous au-dessus d’eux. Ils nous ont torturés ? Jugeons-les. Il faut reconnaître à tout homme le droit à l’erreur. Tous les Mauriac s’expriment dans cette attitude : le Chrétien, l’ambigu, l’intellectuel tolérant, le notable bourgeois qui ne peut éviter des réflexes de classe, l’incarnation de la Conscience, sans oublier François Mauriac, frère du docteur Pierre Mauriac, maréchaliste et militant [d’]Action française, menacé car soupçonné en tant que président du conseil de l’Ordre des médecins, d’avoir une part de responsabilité dans l’exécution d’un confrère communiste. » (p.33)

    « Trop de gens sont morts sous la botte pour avoir lu, imprimé, distribué clandestinement Les Lettres Françaises. » (p.34)

    « Des Grecs s’étaient suicidés pour ne pas voir le spectacle de la Wehrmacht marchant au pas dans les rues d’Athènes. » (p.39)

    « [23 octobre 1944] Dans le box, Georges Suarez, 54 ans. Une signature de la presse parisienne. Cet ancien PPF, passé au Rassemblement National Populaire de Déat, était tout autant conny avant-guerre pour ses articles dans Gringoire ou Le Temps, que pour ses épaisses biographies de Briand, Poincaré ou Clemenceau. En décembre 1940, il a pris la succession d’Henri Jeanson à la rédaction en chef de Aujourd’hui et lui donnera au fil des semaines une direction très nettement pro-allemande. Il faut dire que le journal est directement subventionné par les services de l’occupant. […] Il est condamné à mort. » (pp.40-41)

    « Gide n’est pas inquiété outre mesure quand on comprend qu’il s’agit avant tout d’une ancienne vindicte communiste ; c’est particulièrement clair à la lecture de quelques lignes fielleuses d’Aragon à son endroit dans Les Lettres Françaises : il ne lui a décidémment pas pardonné son Retour d’URSS… L’épuration n’est qu’un prétexte. » (p.45)

    « Le 29 [décembre 1944], procès Béraud. Un gros, une plume, une vedette. Il y a deux Henri Béraud : le romancier, rien à redire ; le polémiste de Gringoire, lui, doit payer. […] Le 30 […] Béraud est condamné à mort. » (p.51-52)

    « Le 13 janvier [1945], Béraud est gracié par de Gaulle. […] Il n’y a trouvé nulle preuve d’intelligence avec l’ennemi contrairement à Paul Chack « qui a donné l’ordre à des Français de s’enrôler dans l’armée allemande ». » (p.53)

    « La société des Gens de Lettres ne retient aucune charge contre Henry de Montherlant malgré ses articles dans la NRF et La Gerbe et malgré, surtout, la publication de son livre Le Solstice de juin (Gallimard, 1941), livre de foi en Pétain. » (p.75)

    « Le 10 août, le Japon capitule sans conditions. […]
    Septembre [1945]. En raison de la fin des hostilités, le gouvernement provisoire décide de la fin du contrôle préalable des livres. Cette fois, la censure de guerre est officiellement et définitivement enterrée. » (p.86)

    « [Pour Vercors] Dans une société libre où la contradiction est permise, la responsabilité de l’écrivain est pratiquement nulle : tout est permis pour tous, tout et le contraire de tout. Le lecteur peut se faire une opinion, il est seul juge face aux thèses contradictoires en présence. Par contre, dans une société totalitaire où seule la vision du plus fort est autorisée, où la contradiction potentielle est étouffée, l’écrivain est totalement responsable. » (p.103)

    « Alfred Fabre-Luce quant à lui, s’il se dit d’accord pour ratifier les condamnations de Maurras et Béraud. » (p.110)

    « Certains membres du CNE ont dès le début beaucoup de mal à cohabiter avec des résistants de la onzième heure, d’autant plus matamores et intransigeants qu’ils ont à racheter des erreurs d’aiguillage très récentes qui sont encore dans toutes les mémoires en 1945. […] Dès les premières réunions en septembre 1944, constatant que Aragon y amène des dizaines d’écrivains résistants que nul n’avait jamais vus rue Pierre Nicole, chez Edith Thomas, durant les réunions clandestines où ils n’étaient guère plus d’une quinzaine, Jean Guéhenno quitte les lieux furieux et dit : « Regardez moi bien car vous ne me reverrez plus ! » » (p.128)

    « Dans quel but les deux communistes ont-ils ainsi aidé cet académicien pétainiste, collaborateur du Petit Parisien pendant la guerre, à se dédouaner ? Jean Paulhan avance une explication : « A la Libération, Aragon cherchait pour son quotidien des romans d’auteurs célèbres qu’il put avoir pour rien. Carco lui amena Pierre Benoit. En échange de l’Atlantide le nom de Benoit fut rayé de la liste noire. Ils se rencontrèrent, se plurent et évoquèrent même la place d’Aragon à l’Académie. » (p.132)

    « Combats, l’hebdomadaire de la Milice. » (p.143)

    « Guillain de Bénouville rédacteur en chef d’un hebdomadaire pétainiste en 1940-1941 (L’Alerte) qui devient un des responsables de la Résistance en 1942-1943 et que l’on retrouve, après une brillante campagne d’Italie, général FFI, compagnon de la Libération et gaulliste fervent. » (p.145)

    « Lucien Combelle est égalment libéré [en 1951], lui qui avait été condamné à quinze ans de travaux forcés.
    Les condamnés « à perpèt » ou à temps (Charles Maurras, Robert de Beauplan à l’Illustration, Benedetti de l’œuvre, Bunau-Varilla du Matin, Camille Fégy, rédacteur en chef de La Gerbe, Charles Tardieu, directeur du Grand écho du Nord, Guy Crouzet et Guy Zucarelli des Nouveaux Temps, Pierre Fau de L’Union catholique, Jean Loustau de Je suis partout et Radio-Paris, Claude Maubourguet de Je suis partout) ne mourront pas tous en prison…
    Condamnés à mort André Algarron, rédacteur en chef du Petit Parisien puis chroniqueur à Radio-Paris, Martin de Briey (L’écho de Nancy), Pierre Brummel (Le petit Ardennais), Delion de Launois (La Gerbe) ne seront pas fusillés… » (p.152)

    « [Jean Luchaire] est exécuté en février 1946. » (p.153)

    « Le ministre Teitgen, rendant hommage aux magistrats pour l’accomplissement de leur tâche, affirme qu’en dépit de la diminution de leurs effectifs, ils ont jugé en seize mois 118 000 affaires de collaboration, alors qu’avant-guerre ils jugeaient entre 16 et 18 000 affaires pénales par an. » (p.161)

    « Les quelque 100 000 morts avancés par une certaine presse de droite dans les années qui ont suivi l’événement sont devenus 30 à 40 000 dans les livres de l’historien Robert Aron, environ 10 000 tant dans les enquêtes de la gendarmerie, des renseignements généraux que dans les Mémoires de guerre du général de Gaulle et dans le livre de l’historien américain Peter Novick.
    Cette dernière estimation semble la plus proche des réalités. » (p.171)

    « Il ne fait guère de doute que chez les intellectuels, cette époque est une date, celle d’une cassure. » (p.176)
    -Pierre Assouline, L’épuration des intellectuels, Paris, Perrin, coll. Tempus, 2017, 223 pages.

    « Nul écrivain n’a poussé aussi loin le reniement, sinon Montherlant, qui ayant chanté l’héroïsme, trahit lorsque fut venue l’heure de l’héroïsme. Giono, lui aussi, a bien servi les oppresseurs de la France. Il ne lui sera point pardonné. De la lâcheté à la trahison, comme la voie est courte ! »
    -Claude Morgan, Les Lettres Françaises, n°7, juin 1943.

    « La charité n’a rien à faire ici […] Je voudrais seulement lui dire [à Mauriac] que je vois deux chemins de mort pour notre pays (et il y a des façons de survivre qui ne valent pas mieux que la mort). Ces deux chemins sont ceux de la haine et du pardon. Ils me paraissent aussi désatreux l’un que l’autre. Je n’ai aucun goût pour la haine… Mais le pardon ne me paraît pas plus heureux et pour aujourd’hui il aurait des airs d’injure. Dans tous les cas ma conviction est qu’il ne nous appartient pas… J’ai écrit nettement que Béraud ne méritait pas la mort, mais j’avoue ne pas avoir d’imagination pour les fers que, selon M. Mauriac, les condamnés de la trahison portent aux chevilles. Il nous a fallu trop d’imagination, justement et pendant quatre ans, pour des milliers de Français qui avaient l’honneur pour eux et que des journalistes dont on veut faire des martyrs désignaient tous les jours à tous les supplices. En tant qu’homme, j’admirerai peut-être M. Mauriac de savoir aimer les traîtres mais en tant que citoyen je le déplorerai parce que cet amour nous amènera justement une nation de traîtres et de médiocres et une société dont nous ne voulons plus. »
    -Albert Camus, Combat, 11 janvier 1945.

    « J’ai toujours eu horreur de la condamnation à mort et j’ai jugé qu’en tant qu’individu du moins, je ne pouvais y participer même par abstention. C’est tout, et c’est un scrupule dont je suppose qu’il ferait bien rire les amis de Brasillach…
    … Ce n’est pas pour lui que je joins ma signature aux vôtres. Ce n’est pas pour l’écrivain, que je tiens pour rien, ni pour l’individu que je méprise de toutes mes forces.
    » -Albert Camus, Lettre à Marcel Aymé, 27 janvier 1945.



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).


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