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    Michel Brix, Balzac et le cénacle hugolien. Un point d’histoire du romantisme

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Michel Brix, Balzac et le cénacle hugolien. Un point d’histoire du romantisme Empty Michel Brix, Balzac et le cénacle hugolien. Un point d’histoire du romantisme

    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 16 Mai - 22:57

    https://www.cairn.info/revue-romantisme-2016-2-page-93.htm

    "Il apparaît cependant qu’un tel ralliement n’allait pas sans duplicité, puisque les spécialistes attribuent au romancier un éreintement anonyme d’Hernani paru, en deux parties, dans le Feuilleton des journaux politiques (les 24 mars et 7 avril 1830). Balzac a-t-il effectivement, pour l’occasion, joué double jeu et assassiné sous l’anonymat une pièce qu’il était allé soutenir publiquement ? Était-il effectivement à la première d’Hernani et aussi, quelques mois plus tôt, à la lecture de Marion de Lorme ? Et l’a-t-on croisé en d’autres occasions encore chez Hugo, quand se réunissait le cénacle de la rue Notre-Dame-des-Champs ? Les “certitudes”, en ce dossier, reposent toutes sur le Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie : il s’avère en effet qu’on cherche vainement, sur pareils points, des confirmations dans les documents laissés par d’autres acteurs de ces événements.

    Ainsi, Alexandre Dumas et Édouard Turquety, qui étaient présents à la lecture de Marion de Lorme, ont consigné leurs souvenirs relatifs à cette soirée, – Dumas dans un chapitre de Mes Mémoires et Turquety dans des notes autographes, transcrites et publiées en 1885 par Frédéric Saulnier : nulle part dans ces deux récits, il n’est question de Balzac. Vigny et Sainte-Beuve, piliers du cénacle, ont bien évidemment assisté eux aussi à la soirée de juillet 1829, ainsi qu’à la première d’Hernani. Lorsqu’il apprit la mort de Balzac, Vigny écrivit à la vicomtesse du Plessis qu’il n’avait rencontré le créateur de Rastignac qu’à trois reprises : une fois comme imprimeur d’une édition de Cinq-Mars, en 1827 (nous reviendrons sur cet épisode), puis en 1844 à l’enterrement de Nodier et, vers la même époque, à la Chambre des Députés, lors d’une discussion sur la propriété littéraire ; à lire Vigny, les deux écrivains ne se seraient jamais vus, donc, entre 1827 et les années 1840. Quant à Sainte-Beuve, on sait qu’il a évoqué les réunions du cénacle, et les personnalités qui composaient celui-ci, dans deux recueils de vers, Joseph Delorme (1829) et Les Consolations (1830) ; Balzac, qui n’était pourtant pas encore son ennemi, ne s’y trouve jamais cité.
    ."

    "A la fin de cette année 1827, Balzac imprima le tome IV des Annales romantiques, où figuraient notamment des pièces poétiques de Vigny, de Hugo, ainsi que d’un certain nombre de hugoliens “historiques”, ou de la première heure, en l’occurrence Gaspard de Pons, Jules de Rességuier et Adolphe de Saint-Valry, qui avaient été tous les trois, et comme Hugo, liés en 1823-1824 à la revue La Muse française."

    "Cette réputation de commerçant, voire de « courtaud » de boutique, poursuivit longtemps Balzac, qui aggrava même son cas, pourrait-on dire, en donnant à l’argent, dès ses premiers romans, un rôle de premier plan dans le fonctionnement de la société."

    "La seule grande “figure” du romantisme avec qui Balzac se trouve en relation, au début des années 1830, c’est Nodier, mais encore faut-il préciser que celui-ci était alors brouillé avec Hugo et ne s’était du reste guère montré au cénacle. Par contre, Hugo lui-même, Vigny, Sainte-Beuve, Gautier, Nerval et consorts ne semblent jamais rencontrer Balzac, à l’époque."

    "Le début des relations entre celui-ci et Balzac « écrivain » (et non plus imprimeur) pourrait ainsi devoir être reporté à la fin de 1835 ou au début de 1836, quand Balzac tenta (sans succès) d’obtenir que Hugo collabore à sa Chronique de Paris."

    "L’étonnement, de la surprise voire de la stupeur qui furent celles des « anciens » du cénacle, lorsqu’ils assistèrent à l’ascension fulgurante, dans le ciel littéraire des années 1830, à la manière d’un ovni, de celui qui n’était à leurs yeux qu’un courtaud de boutique, venant des marges les plus lointaines du « milieu » des écrivains, et qui avait toujours été absent de l’épicentre où se réunissaient les rénovateurs. Ceux-ci, qui croyaient incarner à eux seuls l’avenir des lettres en France, constatèrent que les faveurs du public allaient à un personnage qu’ils avaient commencé par mépriser et qui se mettait en quelque sorte à les doubler, en accaparant l’attention publique et en se mettant à incarner lui-même le renouveau, dont les anciens du cénacle se trouvaient par là-même comme exclus. Impuissants, ceux-ci assistaient de loin, depuis leurs tribunes que le public se mettait à déserter, au feu d’artifice des premiers succès de Balzac, qui se succédaient en rangs serrés : Scènes de la vie privée (avril 1830), La Peau de chagrin (août 1831), les Romans et contes philosophiques (septembre 1831), les Nouveaux contes philosophiques (octobre 1832), Louis Lambert (janvier 1833), le deuxième dixain des Cent contes drolatiques (juillet 1833), Le Médecin de campagne (septembre 1833), deux tomes de Scènes de la vie province, avec Eugénie Grandet (décembre 1833), deux épisodes de l’Histoire des Treize (mars 1834), Séraphîta (juillet 1834), deux tomes de Scènes de la vie privée, avec La Recherche de l’Absolu (septembre 1834), etc."

    "Hugo ne devait pas souhaiter avec moins d’ardeur que l’astre Balzac se mette enfin à décroître sur l’horizon. On a vu que l’auteur de Notre-Dame de Paris tonnait en 1832 contre « La Femme de trente ans ». Hugo avait encore à l’époque la prétention d’être le premier dans tous les genres littéraires, roman, poésie et théâtre. Ainsi, depuis son entrée dans l’arène des lettres, il avait successivement publié, dans le créneau de la fiction en prose, Bug-Jargal, Han d’Islande, Le Dernier Jour d’un condamné et Notre-Dame de Paris, – ce dernier récit en 1831, c’est-à-dire à l’époque où Balzac se mettait à déployer son génie dans tous les types de roman : intime, historique, personnel, philosophique, sentimental, fantastique,… On ne pouvait que faire le constat, à chacun des essais de Balzac, de l’insolente supériorité de celui-ci (ainsi pour Le Lys dans la vallée, vis-à-vis du Volupté de Sainte-Beuve. Il est tout à fait significatif, dans cette perspective, d’observer que Hugo renonce au roman, au début des années 1830. Après Notre-Dame de Paris, il nourrit bien plusieurs projets, et la Revue de Paris de septembre 1832 annonce au demeurant que Hugo va publier au cours des semaines qui suivent deux romans, La Quiquengrogne et Le Fils de la bossue. Cette annonce est confirmée par le témoignage d’Adolphe Jullien, qui affirme avoir vu le traité signé par l’auteur avec Eugène Renduel pour Le Fils de la bossue (en date du 25 août 1832) et qui indique aussi que La Quiquengrogne devait porter comme sous-titre « Le Manuscrit de l’évêque ». Mais, comme l’a signalé Sainte-Beuve, Hugo se montra exaspéré en 1832 par les manifestations répétées de la fécondité balzacienne. Il rangea sa plume de romancier et ne la ressortit, dans le secret de son cabinet de travail, qu’au cours des années 1840, pour préparer « Les Misères », qui deviendront Les Misérables,… en 1862 seulement.

    Hugo n’est pas, à l’évidence, le seul romancier sur qui Balzac a eu un effet stérilisateur, parce que la barre avait été – par ses récits – placée trop haut. On voit ainsi Gautier se mettre à faire des romans uniquement descriptifs, des transpositions de tableaux, qui sont déjà des espèces de Salammbô avant la lettre. Nerval, quant à lui, s’essaie au roman historique en 1849, avec Le Marquis de Fayolle, mais abandonne au milieu du gué. Il est heureux d’ailleurs pour quelqu’un comme Gérard de Nerval que Balzac ne s’intéressa ni au récit de voyage ni à l’autobiographie, – soit autant de domaines où il était permis de produire sans apparaître immédiatement comme inférieur à l'« ogre ». On voit ainsi tous ces anciens du cénacle, loin de dominer la scène littéraire comme on pouvait s’y attendre, contraints de se retrancher dans les territoires que Balzac a délaissés.

    À l’inverse de Sainte-Beuve, Hugo ne s’est jamais publiquement brouillé avec Balzac, qui lui a d’ailleurs dédié Illusions perdues, à la fin de 1842. Décision un peu maladroite, au reste : Hugo aurait pu voir quelque ironie dans le titre même du roman que Balzac avait décidé de lui adresser. L’auteur du Père Goriot, en tout cas, a soupçonné que Hugo inspirait en douce des articles contre lui, ou le silence sur lui, dans la presse. Et Hugo, en privé, n’était guère élogieux pour Balzac."

    "Officiellement, les rapports entre les deux écrivains étaient sans nuage, et on vit même Hugo s’employer en diverses occasions à rendre service à Balzac, mais – de façon un peu curieuse – à peu près uniquement dans des combats qui pouvaient passer pour perdus d’avance : ainsi, on le voit intervenir, en vain, après la suspension du drame Vautrin, en 1840, puis soutenir les candidatures successives du romancier à l’Académie, alors que tout Paris savait que la situation financière de celui-ci lui interdisait en fait de devenir immortel.

    On voit aussi accourir Hugo quand Balzac est malade : en juillet 1839, puis, surtout, au cours de l’été de 1850, au moment de l’agonie. Et, quand survient la mort du romancier, c’est encore Hugo qui prend les choses en main : il porte le cercueil, prononce l’éloge funèbre et ne laisse de la sorte à personne d’autre le soin de refermer la tombe. Le discours qu’il prononce au cimetière, et qui sera reproduit dans tous les journaux, est limpide : cette brève évocation de l’ambition qui animait Balzac – l’élan vers une espèce d’œuvre totale, qui renferme le monde – s’applique également, mot pour mot, à l’entreprise que Hugo menait de son côté. On ne pouvait avouer plus clairement que la scène littéraire française était trop petite pour contenir à la fois Balzac et Hugo. Une fois la tombe refermée, d’ailleurs, celui-ci met à distance le souvenir de celui-là et décline par exemple l’offre de préfacer les
    Œuvres complètes de Balzac."
    -Michel Brix,  « Balzac et le cénacle hugolien. Un point d’histoire du romantisme », Romantisme, 2016/2 (n° 172), p. 93-105. DOI : 10.3917/rom.172.0093. URL : https://www.cairn.info/revue-romantisme-2016-2-page-93.htm



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).


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