"Les remous [du début du 20ème siècle), loin de conduire à l’abandon de toute ambition métaphysique au profit de tâches plus urgentes ou plus immédiates, conduisent plutôt à donner àcette ambition une orientation réaliste– et donc à réclamer, pour elle aussi, l’impossible.
En métaphysique, cet impossible a un nom : c’est, depuis Kant, la chose en soi. Par un glissement insensible de l’en-soi au nouménal, « chose en soi » en est venu à nommer l’impossibilité même d’une connaissance qui, oubliant sa propre finitude, prétendrait s’affranchir des conditions de possibilité de l’expérience et atteindre quelque chose au-delà des phénomènes. Reste que Kant avait bien nommé cet au-delà, et il avait choisi le mot « chose » (Ding) : cette désignation même paraissait aussitôt transgresser l’interdit qu’elle voulait signaler, bien que ladite chose, soustraite à toute détermination positive, se trouvât dans un dénuement complet.
À peine introduite, sa notion devait connaître un discrédit durable. Curieuse idée en effet que celle d’une réalité reconnue comme inconnaissable sans être pour cela impensable (la preuve, nous en parlons) ; d’une réalité posée pour elle-même, en elle même, indépendamment de notre relation à elle, soustraite par principe au champ des phénomènes et à toute objectivation possible, et cependant définie comme fondement, sinon comme cause, de nos représentations sensibles. C’est d’ailleurs à peu près là tout ce qu’on peut en dire. « Fâcheuse chose en soi », écrivait Fichte, avant que Hegel, Nietzsche et bien d’autres ne lui règlent son compte à leur tour, tantôt en la trivialisant– Kant ouvrait la voie par une formule facile : s’il y a de l’apparaître, il faut bien que quelque chose apparaisse–, tantôt en y dénonçant une scorie dogmatique indigne d’une philosophie rigoureuse. On comprend que l’idéalisme spéculatif ait fait sa bête noire de cette pauvre version de l’absolu. Les néokantiens de Marbourg feront de leur mieux pour exorciser ce spectre." (pp.7-
-Emmanuel Alloa & Élie During (dir.), Choses en soi. Métaphysique du réalisme, Paris, Presses Universitaires de France / Humensis, 2018, 593 pages.