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    Mathias Lefèvre & Jacques Luzi, Homo industrialis, ou le culte funeste de l’artificiel

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Mathias Lefèvre & Jacques Luzi, Homo industrialis, ou le culte funeste de l’artificiel Empty Mathias Lefèvre & Jacques Luzi, Homo industrialis, ou le culte funeste de l’artificiel

    Message par Johnathan R. Razorback Jeu 23 Mar - 12:26



    "Des forêts rasées pour faire place à des monocultures, à du bétail et du béton. Des mines et des puits creusés dans le sol en profondeur pour en extraire du minerai et du combustible. Des gaz rejetés en masse dans l’atmosphère. Des matières plastiques et des fluides chimiques intimement mêlés à l’eau et à l’air puis aux organismes vivants. C’est ainsi, parmi d’autres processus encore, que progresse l’artificialisation, par altération, contamination et appauvrissement. Il s’agit d’un effet à la fois visé et imprévu du mode de vie industriel. Là où ce mode de vie s’est imposé et partout où l’on peut en repérer la trace, tout ce qui ne porte pas déjà le sceau de l’Homo industrialis est en sursis. Confronté à une chose « naturelle » (qu’il n’a pas fabriquée), ce dernier affirme : « Toi, tu pourrais ne plus être telle que tu es, si cela m’était utile. » C’est-à-dire, en fonction de ta malléabilité, je peux te remodeler, te manipuler, te redécouper, te dresser, te souiller, te détruire. Je peux cela avec plus de puissance que quiconque. Et je le peux même sans le vouloir et sans en avoir conscience, parce que mon action a des effets indésirables que je ne suis pas capable d’anticiper ou de concevoir.

    Cette humanité-là, qui se représente le monde comme objet de maîtrise, refuse tout frein à sa volonté. Rien de ce sur quoi cette volonté peut s’appliquer, voire rien aujourd’hui de ce qui vit, n’est donc à l’abri d’une altération éventuellement fatale."

    "Les relations complexes, non simplement fonctionnelles et causales, entre ce qui est imaginé et ce qui est fait, sont propres à chaque individu, chaque société, chaque époque, et il est malaisé de les élucider. On peut dire de l’imagination qu’elle est individuelle (d’un individu à l’autre, le flux représentatif n’est jamais identique et la capacité imaginative diffère), sociale (ce qu’un individu imagine dépend en très grande partie de ce que la société lui a inculqué) et historique (les représentations se transforment au cours du temps). Théoriquement, l’imagination n’a pas de bornes."

    "Armé de sa technoscience et de ses machines toujours plus puissantes, mû par la foi progressiste, il a transformé le rapport au temps, à l’espace, au travail, en vue, à terme, de les abolir. Vœu pieux, certes. Toutefois, on parle aujourd’hui d’usines sans humains, où seuls des robots « travaillent ». Ce n’est pas tout à fait au point, les machines ont encore besoin de l’assistance humaine, mais c’est ce qui est convoité : éliminer l’aléa propre à la personne humaine. Après tout, ce ne serait là que le prolongement logique d’une réification bien avancée, amorcée il y a plus d’un siècle avec la rationalisation du procès de travail (parcellisation, chronométrage, etc.). Par ailleurs, tous ces véhicules à moteur, roulant, flottant, volant, tous ces outils de communication, le télégraphe, le téléphone puis l’Internet, qu’il a inventés et dont il s’est rapidement servi pour élever le tas monétaire, découlent d’un même souhait : contracter l’espace en augmentant la vitesse de transport (des gens, des marchandises, des mots, des données, de la monnaie) pour « gagner du temps », car « le temps, c’est de l’argent », l’argent, c’est « le nerf de la guerre », et la guerre, l’invariant sans lequel l’ordre industriel ne pourrait perdurer."

    "Homo industrialis est un enfant des villes. Des villes qui, après plus de cent cinquante ans d’industrialisation, sont devenues des agglomérats de béton et de métal recouvrant le sol autrefois vivant. Ce n’est pas partout massif, ça et là des plantes percent la surface, abritant la vie que l’urbain tolère."

    "À l’idée du monde naturel qu’il pourrait maîtriser, Homo industrialis a toujours associé celle des communautés humaines elles-mêmes comme objet de domination, comme masse homogène et inerte entièrement manipulable. Si bien que la rationalité technique, en tant que rationalité de la domination, a fini par être appliquée à tout : au « corps » de la nature, au corps humain, au « corps social ».

    Si tout est « machine », si plus rien n’est constitué selon les catégories propres à la subjectivité vivante, mais tout selon les abstractions de la science mathématisée, alors la compréhension des choses les plus complexes consiste à les décomposer en éléments simples, puis à les reconstruire, conceptuellement et concrètement, selon leur modèle ou au gré de son imagination et de sa volonté de puissance. C’est la nature entière, inorganique et organique, qui est une « machine » soumise à ce processus de décomposition-reconstruction au sein de l’automate industriel ; c’est le corps du travailleur qui est une « machine » désagrégée en organes et en qualités, afin d’être recomposée scientifiquement en une « force de travail » docile et efficace ; c’est le corps du consommateur qui est une « machine » dont les rouages sont les pulsions, savamment réassemblées en cette « force pulsionnelle » l’attirant comme une mouche dans la glu du consumérisme industriel ; c’est le « corps productif » qui est une « machine » scindée en travailleurs parcellisés et reconstituée en un « travailleur global » par le management scientifique ; c’est le corps de tout un chacun qui est une « machine » composée de neurones, de gènes, d’atomes, de bits dont la recombinaison par les mécaniciens doit conduire à son « augmentation » illimitée ; c’est le « corps social », enfin, qui est une « machine » atomisée en individus isolés les uns des autres, restructurée par le Léviathan « intelligent » et livrée aux automatismes abstraits de la bureaucratie et du marché prétendument autorégulateur.

    En détrônant l’humain et en intronisant la technoscience, ces processus convergent pour faire des habitants des territoires industrialisés les rouages impuissants de la puissance de masse qu’ils produisent et qui leur devient étrangère, les domine et finalement les voue à la dissolution complète."

    "Les ingénieurs en aérospatial se préoccupent des moyens de quitter le seul endroit de l’univers où l’on est sûr que les conditions sont propices à la vie (du moins, pour le moment…). Tous autant qu’ils sont, ces idolâtres de la machine ne parviendront qu’à produire chimères et calamités. Car chercher à maîtriser le vivant, c’est le combattre, c’est chercher à le vaincre et, dans le secret des cœurs, inconnu des cœurs mêmes, à le détruire."

    "Un être humain, n’ayant rien d’autre à percevoir que ce qu’il a fabriqué, ne peut que dépérir. Car qui pourrait – et qui voudrait réellement – vivre continuellement comme un astronaute mâle dans le monde hermétique d’un vaisseau spatial ? L’humain n’est humain, ne peut se comprendre comme humain et prendre conscience de lui-même en tant qu’humain, que dans l’appartenance à et la confrontation avec un monde sensible dont il n’est pas l’auteur et qui reste pour lui un mystère."
    -Mathias Lefèvre & Jacques Luzi, « Homo industrialis, ou le culte funeste de l’artificiel », Écologie & politique, 2017/2 (N° 55), p. 19-32. DOI : 10.3917/ecopo1.055.0019. URL : https://www.cairn.info/revue-ecologie-et-politique-2017-2-page-19.htm

    montage conceptuel



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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. » -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

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