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    Serge Lancel, Saint Augustin

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Serge Lancel, Saint Augustin Empty Serge Lancel, Saint Augustin

    Message par Johnathan R. Razorback Dim 28 Mai - 17:22



    "Les ouvrages de l'évêque, souvent nés des circonstances -sans être des œuvres de circonstance- s'insèrent dans le courant d'une existence riche de rencontres, d'actions et de réactions. C'est l'effort qui a été fait dans le présent livre, qui s'est voulu attentif à montrer les glissements, les évolutions quand elles sont perceptibles, tout en marquant nettement les tournants majeurs, qui fixent des directions sur lesquelles l'évêque ne reviendra plus : la primauté absolue de la grâce, sur laquelle la pensée ne varie plus à partir de 396, le dogme du péché originel, acquis dans toute sa rigueur dès l'origine de la controverse antipélagienne, en 412-413, alors que l'attitude vis-à-vis du miracle, par exemple, se modifie sensiblement par le double jeu d'une réflexion théologique approfondie et de l'apport événementiel qu'est l'introduction en Afrique des reliques de saint Étienne."

    [I. L'Enfant de Thagaste]

    "Lorsque Augustin y naquit le 13 novembre 354, l'endroit s'appelait Thagaste: un toponyme préromain, qui n'a rien de surprenant dans ce terroir numide où trois siècles de présence romaine n'avaient pas effacé les traces d'une double culture antérieure. Augustin semble avoir ignoré le vieux fonds indigène, pour nous manifesté par les inscriptions libyques si nombreuses dans la région; mais c'est lui, tout particulièrement, qui nous fait connaître la survie dans cette même région, et paradoxalement si loin du territoire propre de Carthage, de la langue punique, ou de ce qui en subsistait, qu'il fallait parler pour se faire entendre dans les campagnes. À ce substrat et à ces survivances s'étaient ajoutés, en bordure maritime de cette « Numidie d'Hippone », des apports venus du large, ceux de juivenes plus ou moins anciennes, et ceux de communautés de langue grecque: le prédécesseur d'Augustin sur le siège épiscopal d'Hippone, Valerius, était grec, et le nom de son meilleur ami, son alter ego, Alypius, trahit la même origine. Ce n'est certes pas cette relative complexité culturelle qui a fait Augustin - on ne tardera pas à voir qu'il était de culture strictement latine -, mais on doit la garder présente à l'esprit ; elle est plus que le décor dans lequel, devenu prêtre puis évêque, il évoluera pendant près de quarante ans.

    Pour le gouverneur - le « légat» - en poste dans la capitale régionale, Hippo Regius (Bône, maintenant Annaba), où il représentait le proconsul d'Afrique, et donc l'autorité impériale, Thagaste était depuis environ deux siècles un «municipe », c'est-à-dire une commune de plein exercice, où tous les hommes libres étaient citoyens romains, avant même que l'édit de Caracalla, en 212, n'étendît le bénéfice de cette citoyenneté à tous les habitants de l'Empire."

    "Augustin mourra en 430 dans les murs d'Hippone assiégée par les Vandales, mais il eut la chance de naître et de vivre la majeure partie de son âge dans un pays demeuré en marge des grands mouvements qui submergeaient déjà d'autres parties de l'Empire, et notamment les Gaules. Le mal qui rongeait son Afrique - un schisme, le donatisme, avec les désordres sociaux qu'il entraînait parfois - l'affaiblissait assez pour créer un terrain propice à des révoltes - celle de Firmus, puis celle de Gildon ; mais ce mal sévissait surtout dans les Maurétanies et en Numidie centrale (l'Algérois et les plateaux de l'actuel Constantinois). Il fallut attendre la fin du IVe siècle pour que, s'étendant vers le nord et vers l'est, il gagnât les contrées proches d'Hippone. Bien réels, ces troubles, qui contraignirent Augustin à soutenir la lutte la plus longue de son épiscopat, n'affectaient cependant pas en profondeur la vie des provinces africaines. Les Barbares maures et gétules qui guettaient les faiblesses du colosse aux frontières du sud et de l'ouest ou dans les isolats des montagnes étaient encore tenus en respect. L'Afrique demeurait prospère. On a pu déceler les traces, bien visibles dans les parures urbaines des villes, alors restaurées et souvent embellies, d'un nouvel âge d'or dans la seconde moitié du IVe siècle: elles retrouvaient, après la mauvaise passe du IIIe siècle, le train de vie brillant qu'elles avaient connu sous les Antonins et sous les Sévères."

    "Dans la famille d'Augustin, on était donc romain, d'un point de vue juridique, depuis environ un siècle et demi, au moins, et culturellement depuis plus longtemps encore, sans doute. Voilà qui limite singulièrement la portée des supputations que l'on a pu faire sur la probabilité statistique que le futur évêque d'Hippone ait été de sang berbère; ce qui, au demeurant, est une quasi-certitude, du moins du côté maternel. Si le nom du père, Patricius, relève de l'onomastique latine banale du Bas-Empire, celui de la mère, Monnica (Monique), particulièrement fréquent dans la région, est le diminutif de Monna, un nom indigène."

    "Cette Afrique dont il se réclame est une Afrique intégrée à la romanité et exempte de tout particularisme politique; le seul vrai particularisme qu'il faudra retenir chez l'évêque d'Hippone sera son sentiment d'appartenir à une Église assez forte du témoignage de ses propres martyrs et de l'enseignement de ses premiers docteurs pour pouvoir affirmer jalousement son autonomie au sein de la catholicité, face au siège de Rome."

    "La principale information sur le statut social du père nous vient du biographe de l'évêque, Possidius : Patricius faisait partie de la classe moyenne des honestiores, comme on disait alors, c'est-à-dire des petits possédants de naissance libre et légitime à qui un «cens », c'est-à-dire un niveau de patrimoine essentiellement foncier, faisait obligation d'avoir le statut «curial », d'être membres de la curie de leur cité, et donc d'être soumis aux contraintes financières qu'imposait l'exercice des fonctions municipales. L'état de fortune de Patricius ne lui permit sans doute pas de gérer les charges les plus honorifiques et aussi les plus lourdes, celles de duumvir, de curateur ou de flamine; mais il contribuait comme tout décurion à la gestion locale, avec le permanent souci de tenir son rang et de ne pas aller grossir la masse des « gens de peu » (les humiliores), des hommes réduits à cultiver les terres des autres, pratiquement sans existence civique, astreints dans leur cité aux munera sordida, contraints d'offrir le travail de leurs bras dans des corvées personnelles au service de leur collectivité.

    Parlant de la condition de son père, et donc de la sienne, Augustin a hésité entre deux qualificatifs : « modeste », et « pauvre ». La pauvreté est toujours chose relative, si l'on n'en définit pas le seuil. Patricius était nécessairement un peu au-dessus de ce seuil, car il aurait cessé d'être de rang curial s'il était retombé au-dessous; mais le seuil était parfois fort bas. Une loi de l'empereur Constance II avait spécifié peu auparavant - en 342 - que quiconque possédait vingt-cinq jugères de terres et en cultivait autant sur les domaines impériaux devait être curiale, et qu'on pouvait même désigner pour les curies des gens qui ne disposaient pas de ce minimum9. Or cinquante jugères équivalaient à une douzaine d'hectares, ce qui était peu dans les conditions d'exploitation agricole de l'Antiquité, et même à Thagaste, où une pluviosité abondante l'hiver et au printemps, suivie d'un été sec, favorisait les récoltes. Du petit domaine de Patricius, nous ne connaissons que la « vigne », dans le voisinage de laquelle se situait le fameux poirier aux fruits d'amère repentance. La famille vivait de ce petit domaine, dans une économie de subsistance qui excluait naturellement toute thésaurisation, mais même toute dépense excessive. Non cependant l'entretien d'une domesticité: Augustin a évoqué ses nourrices, au pluriel, et aussi les servantes, toujours au pluriel, qui servaient dans la maison de sa mère comme dans celle de son père. De nos jours certes un luxe, mais alors seulement quelques bouches de plus à nourrir frugalement. On n'en tirera pas argument pour voir en Patricius et les siens autre chose qu'une famille de petits-bourgeois de province, préoccupés de sauvegarder leur dignité, se serrant sur tout pour assurer la promotion du garçon qui promettait. Le père fit des sacrifices pour envoyer son fils pendant trois ans à l'école du grammairien à Madaure."

    "Trois enfants naquirent au couple, dans un ordre que nous ignorons: une fille, demeurée pour nous anonyme, qui, une fois veuve, deviendra plus tard la supérieure d'une communauté de religieuses, et deux garçons : outre Augustin, Navigius, qu'on retrouvera auprès de son frère en Italie, à Cassiciacum, puis à Ostie au chevet de leur mère mourante. Les silences d'Augustin sur son père sont aussi parlants que ce qu'il en dit. Peut-être faut-il ajouter, pour être équitable - et expliquer au moins partiellement ces silences -, que dans l'Antiquité plus encore qu'aujourd'hui les premières années d'un enfant étaient surtout l'affaire des femmes et qu'Augustin perdra ce père dans sa seizième année, tandis qu'après sa disparition il entretiendra pendant encore dix-sept ans avec sa mère un dialogue souvent difficile, parfois intermittent, mais toujours d'une exceptionnelle richesse. Oui, mais en même temps, à lire les mots d'Augustin, leur dit et leur non-dit, on ne peut se défendre de l'impression que Patricius, sans doute absorbé par les soucis de son exploitation agricole, et par ses charges municipales, est un peu resté pour son fils un inconnu. Non qu'il eût été un père inattentif ou négligent : pour financer les études de son fils, il s'était imposé des sacrifices disproportionnés à son état de fortune, mû par la conviction, qu'il partageait avec Monique, que seule l'élévation culturelle hisserait son Augustin au-dessus d'une condition dont il voyait trop bien les limites. Il ne fut pas récompensé de ses efforts, puisqu'il mourut prématurément l'année même - 370 ou début 371 - du départ de son fils pour Carthage; fait notable, Augustin ne mentionnera que très incidemment cette morte. Et par la suite ce père disparu n'occupera plus guère sa pensée, du moins exprimée : dans une lettre à son ami Nebridius, en 388/89, il l'évoquera une fois, juste comme l'exemple de quelqu'un qu'on se remémore, et seulement comme une chose que l'on a perdue.

    Il est également significatif qu'en fait, rédigeant ses Confessions une dizaine d'années après la mort de sa mère, il n'ait un peu parlé de ce père que dans le rapport qu'il entretenait conjugalement avec Monique. Il était, dit-il, foncièrement bon, mais emporté et violent. Monique avait le bon esprit de ne pas lui tenir tête: elle laissait passer l'orage et s'efforçait ensuite de le raisonner. Elle y avait gagné que ce mari coléreux ne porta jamais la main sur elle, et même de pouvoir donner autour d'elle l'image d'un couple plutôt harmonieux. A ses amies, qui s'en étonnaient tout en se plaignant de leur propre sort de femmes battues, elle répondait en riant que le contrat dont on leur avait donné lecture au jour de leur mariage était la charte de leur servitude13 ! Un mari était un maître qu'il fallait savoir désarmer, sans aller jusqu'à la révolte ouverte. De la même manière, elle s'était résignée aux infidélités de Patricius, attendant patiemment que, touchant enfin son mari, la grâce lui fît don de la chasteté en même temps que de la foi. Car Patricius - et cela aussi le laissait en marge du duo que formaient Augustin et sa mère - était resté païen jusqu'à la veille de sa mort."

    "Cette conversion finale est l'une des plus belles réussites d'une épouse dont toute la conduite conjugale montre la finesse et la calme ténacité. On a dit plus haut que Patricius et Monique appartenaient au même milieu; du moins au même milieu social, car ils constituent l'un des rares exemples historiquement bien saisissables de ces couples « mixtes », religieusement parlant, qui devaient être assez fréquents en cette Afrique du Nord du milieu du IVe siècle. De plus en plus soumis à restriction et surveillance depuis la fin du règne de Constantin, et même officiellement persécuté par ses fils, notamment par Constance II, le paganisme demeurait vigoureux au sein des élites municipales, où il était un facteur de conservatisme social. Chronologiquement éphémère, la réaction païenne de Julien l'Apostat (362-363) eut en fait des conséquences durables pour la persistance des anciens cultes. Nous verrons plus loin que, devenu évêque, Augustin ne put, au début du Ve siècle, éluder le débat avec les tenants d'un paganisme encore localement pugnace, en particulier dans sa Numidie, à Calama (Guelma) et à Madaure. De cette dernière ville, il avait gardé le vif souvenir d'avoir vu, alors âgé d'une douzaine d'années, les décurions et les notables parcourant les rues en une frénétique procession menée par les sectateurs de Bellonei. Pourtant cette coexistence avec les fidèles chrétiens, de plus en plus nombreux dans le petit peuple, était en général sereine. Ce devait être le cas à Thagaste.

    Monique était donc née dans une famille chrétienne et elle était elle-même, comme nous dirions maintenant, croyante et pratiquante. La pratique religieuse des chrétiens d'alors, en Afrique du Nord, comportait parfois des aspects pour nous surprenants, comme cette coutume d'aller porter des offrandes alimentaires sur les tombeaux des martyrs, pour des agapes qui trop souvent dégénéraient en orgies: une survivance manifeste de la fête païenne des Parentalia. Bien sûr, Monique ne se laissait pas aller à ces débordements. Si les corbeilles qu'elle apportait au cimetière contenaient, outre de la bouillie et du pain, une cruche de vin pur, de ce vin elle ne buvait elle-même, lors de ces libations partagées avec d'autres fidèles, qu'une petite quantité coupée d'eau dans une coupe vidée à petites gorgées devant chaque tombe visitée. Cette sobriété était-elle le souvenir d'une expérience de sa prime jeunesse ? Augustin a raconté cette histoire qu'il tenait, dit-il, de l'intéressée elle-même. Élevée dans la tempérance par une vieille servante qui avait toute la confiance de ses parents, Monique avait pourtant versé dans une fâcheuse habitude. C'était elle, en fille sage, que l'on envoyait au cellier puiser du vin au tonneau: avant de remplir avec sa coupe la carafe qu'elle portait, elle y trempait les lèvres, non par goût, dit Augustin, mais par espièglerie d'enfant. Mais peu à peu le goût lui en était venu, au point qu'elle en était arrivée à boire avec avidité des coupes entières. Fort heureusement elle s'était guérie de ce début d'ivrognerie dans un sursaut d'amour-propre: la servante qui l'accompagnait au cellier, s'étant prise un jour de querelle avec sa jeune maîtresse, l'avait par moquerie traitée de « petite biberonne ». Piquée au vif, Monique avait aussitôt coupé court.

    L'insistance mise par Augustin dans la relation de cet épisode, l'importance qu'il attache à ce « sevrage » - dans lequel on ne s'étonnera pas qu'il voie, derrière la moqueuse servante, l'intervention divine - sont avant tout significatives de son aversion profonde pour les excès de boisson, qui n'ont jamais été son fait, mais où il reconnaissait l'une des formes les plus avilissantes des servitudes sensuelles. L'anecdote souligne également l'un des traits marquants de la personnalité de sa mère, ici révélé dès l'adolescence : une volonté forte, qu'elle mettra au service d'une grande exigence morale, comme à celui, on l'a vu, de la réussite de sa vie conjugale en dépit des faiblesses de Patricius, avant d'en faire profiter les efforts parfois un peu pesamment déployés pour assurer le succès de son fils en ce monde, et son salut dans l'autre."

    "Retrouvant à Milan, au printemps de 385, un Augustin qui avait rompu avec le manichéisme, sans avoir encore adhéré à la foi chrétienne, elle l'assurera de sa conviction qu'avant de sortir de cette vie elle le verrait fidèle catholique. Elle n'avait rien épargné pour parvenir à cette fin, ni les prières, ni les larmes, ni le difficile courage d'interdire sa maison à son fils à son retour de Carthage en 373."

    "On nous dit que le sentiment de culpabilité, de fait si fort chez Augustin - et par la suite caractéristique du christianisme médiéval et moderne -, est issu de relations difficiles entre un fils génial et une mère dominatrice et dévote. La doctrine du péché originel, création augustinienne, en découlerait."

    " [II. L'évêque d'Hippone]

    " [III. Le docteur de la grâce]

    "Pélage s'était hâté de rejoindre Carthage où il savait pouvoir retrouver une partie de cette noblesse chez qui il avait ses entrées à Rome, comme autrefois Jérôme avant son départ pour la Palestine. Et de son côté Augustin avait quitté Hippone pour la métropole au printemps, pour préparer avec Aurelius et ses collègues la grande confrontation avec les donatistes. Nous savons qu'il y était en mai 411, et il nous dit lui-même qu'il entrevit alors une ou deux fois le moine d'origine bretonne (c'est-à-dire « britannique ») qui, même physiquement, ne passait pas inaperçu 690 ; mais il était en ces jours de fin mai et de début juin beaucoup trop occupé par les préparatifs de la conférence pour lui accorder attentionc. Lui qui n'était pas d'ordinaire gêné d'avoir plusieurs fers au feu était trop requis par cette partie d'importance capitale pour pouvoir se disperser. Le 8 juin au soir, l'évêque était de nouveau libre de son temps, mais Pélage avait déjà repris la mer pour se rendre en Palestine, où Jean de Jérusalem allait lui réserver le meilleur accueil.

    Nul doute qu'Augustin ait regretté de n'avoir pu mettre à profit pour une rencontre ce passage intempestif et trop rapide, car il connaissait déjà de réputation depuis une dizaine d'années celui dont il avait des raisons de penser qu'il serait à l'avenir son principal adversaire. Même s'il n'avait pu suivre pas à pas les progrès de Pélage dans les palais de l'aristocratie romaine, tout particulièrement au sein de la puissante famille des Anicii, et sous le patronage d'un prêtre qui deviendra plus tard le pape Sixte III691, Augustin avait eu sur lui des informations, notamment grâce à Paulin de Nole, qui était lié avec le moine, sans partager ses idées, pour lesquelles il avait cependant quelque curiosité. On se demande encore quel est le « frère et collègue dans l'épiscopat » qui un jour à Rome, vers 404/05, avait eu l'occasion de citer devant Pélage le mot fameux du livre X des Confessions, « Donne ce que tu ordonnes et ordonne ce que tu veux », tellement significatif de la soumission de son auteur à la grâce divine : l'autre avait bondi et s'était aussitôt lancé avec passion dans la réfutation."

    "Pélage écrivait et publiait son Commentaire aux treize Épîtres de saint Paul, dont une explication de l'Épître aux Romains qui affirmait la possibilité pour l'homme, grâce à son baptême, de ne pas pécher et de vivre en fils de Dieu : l'auteur connaissait visiblement les textes augustiniens sur l'Apôtre datant de la prêtrise et leur donnait une réponse, ainsi qu'aux commentaires adressés à Simplicianus au début de l'épiscopat d'Augustin. En 411, l'évêque d'Hippone savait donc en principe à quoi s'en tenir sur la façon qu'avait Pélage de situer la liberté humaine dans le rapport de l'homme à Dieu, même s'il n'avait pas encore connaissance du texte du moine breton auquel on le verra bientôt s'attacher particulièrement, le De natura, dont on proposerait maintenant de dater la rédaction aussi des années 405/06. Les ménagements de l'évêque n'en sont que plus remarquables à l'égard de celui dont il citera pour la première fois le nom, dans son premier texte antipélagien, au début de 412, avec des éloges, comme celui d'un chrétien d'éminente vertu : prescience sans doute d'avoir devant lui la perspective d'un long combat où le respect d'un adversaire dont il reconnaissait la qualité spirituelle s'imposait à lui comme un préliminaire."

    "Pélage a quitté l'Afrique, mais c'est en Afrique que se joue d'abord le destin de ce qui n'est pas encore le pélagianisme. Car Pélage, en partant, avait laissé derrière lui quelques disciples ; ceux-ci ne tardèrent pas à propager des idées qui, avant même de s'opposer à celles de l'évêque d'Hippone, étaient à contre-courant des opinions communément répandues dans les communautés chrétiennes locales. Entre autres, celui qui apparaîtra en ces années son principal lieutenant, un Romain d'origine aristocratique du nom de Caelestius : un homme « à l'intelligence très aiguë », dira plus tard Augustinh, mais qui n'avait ni la prudence ni la modération de son maître696. C'est sans doute lui qui en cet été de 411 se répandait dans Carthage en tenant, sur le baptême des petits enfants, baptisés selon lui « non en vue de la rémission des péchés, mais pour être sanctifiés dans le Christ », des propos qui étaient parvenus aux oreilles de l'évêque d'Hipponei. Celui-ci les avait jugés choquants, mais comme ils émanaient, dit-il, d'hommes sans grande autorité, il n'avait pas jugé bon de les réfuter autrement que par des allusions, dans des sermons ou des conversationsj. Caelestius s'était déjà beaucoup dévoilé ; il commit en outre l'imprudence de se mettre en avant en se portant candidat à la prêtrise au sein du clergé carthaginois. Mais l'orthodoxie veillait en la personne d'un autre de ces réfugiés qui faisaient de la métropole africaine, en 411, la provisoire capitale bis de l'Empire d'Occident : ce fut le diacre milanais Paulin, ami d'Augustin - c'est à sa demande qu'il écrira peu après une Vie de saint Ambroise - qui se chargea de citer Caelestius à comparaître devant un tribunal épiscopal.

    L'audience eut lieu à l'automne, en octobre ou novembre, et Augustin, rentré à Hippone après une absence de plusieurs mois, n'y participa pas ; mais il eut naturellement communication du procès-verbal, et ce qu'il en citera sept ans plus tard dans son traité Sur le péché originel nous restitue les paroles échangées dans le climat tendu de cette séance. Caelestius avait résumé sa pensée dans un texte court, qui fut lu à l'audience, et de son côté l'accusateur, Paulin de Milan, avait, en six propositions qu'il voulait entendre condamner par l'accusé, ramassé l'essentiel des thèses qui lui étaient attribuées. Caelestius aurait enseigné qu'Adam avait été créé mortel, et qu'il était, pécheur ou non, voué à la mort ; que son péché n'avait fait de tort qu'à lui-même, et non au genre humain ; que les enfants sont à la naissance dans la situation où était Adam avant la chute ; que le genre humain dans sa totalité ne meurt pas par la faute du péché d'Adam, ni ne bénéficie de la résurrection grâce à celle du Christ ; que la Loi donne accès au ciel au même titre que l'Évangile ; enfin, que même avant l'arrivée du Christ il y eut des hommes exempts de péché. Ces textes attestaient de façon évidente que l'essentiel du pélagianisme avait déjà pris forme à cette date.

    L'audience fut présidée par l'évêque de Carthage, Aurelius, qui précisa les enjeux et s'efforça de détendre un peu l'atmosphère ; mais Paulin de Milan ne ménagea pas Caelestius. Pressé de questions, notamment sur la deuxième proposition, relative au péché originel, l'accusé tergiversa un peu, avoua seulement être dans l'incertitude sur la transmission du péché d'Adam au reste du genre humain, parce qu'il avait, dit-il, entendu soutenir sur ce sujet des opinions diverses par des prêtres catholiques. « Des noms ! » le coupa rudement Paulin. Caelestius livra celui du « saint prêtre Rufin », dans lequel, parmi les divers porteurs de ce nom si courant alors, et illustré par plusieurs, les modernes ont su reconnaître Rufin le Syrien, auteur d'un Livre sur la foi, qu'on s'accorde à peu près à identifier avec un prêtre homonyme, moine de Bethléem et familier de saint Jérôme. Mis en difficulté, l'ami de Pélage crut pouvoir s'en tirer en professant que le baptême était nécessaire aux enfants, mais le tribunal n'était pas disposé à se contenter de cette concession qui, pas plus que l'affirmation diplomatique de son doute sur le péché originel, ne le sauva de la condamnation et de l'excommunication. Contre cet arrêt, il protestera et fera appel au siège de Rome. Cependant, sans même soutenir cet appel, il s'était embarqué pour Éphèse, où il parviendra à se faire donner une place dans le corps des prêtres."
    -Serge Lancel, Saint Augustin, Fayard, 1999.



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    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. » -Hegel, La Raison dans l'Histoire.

    « Mais parfois le plus clair regard aime aussi l’ombre. » -Friedrich Hölderlin, "Pain et Vin".


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