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    Michel Onfray, La conversion. Vivre selon Lucrèce

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Michel Onfray, La conversion. Vivre selon Lucrèce Empty Michel Onfray, La conversion. Vivre selon Lucrèce

    Message par Johnathan R. Razorback Sam 21 Oct - 8:51



    "J’aimais chez Nietzsche ses colères, ses furies, ses intuitions, ses fâcheries, ses traits de génie, mais aussi ce qui plaît à un adolescent tourmenté par ses démons : ses bêtises sur les femmes, ses éloges de la puissance, son envie de raser le Vatican pour y faire un élevage de serpents, les imprécations de son Antéchrist, sa psychologie désespérée dans l’esprit des moralistes français sur la nature humaine.

    Et après ?

    Vivre selon Nietzsche, du moins selon le surhumain, voilà qui suppose l’adhésion à l’éternel retour, une scie musicale dans presque toute la philosophie antique. Et puis cette pensée s’avère une philosophie d’épuisé qui baisse les bras et consent au monde tel qu’il est. Où sont le bien et le mal dans cette histoire ? Pourquoi, et surtout comment, préférer la vertu au vice si le libre arbitre n’existe pas, qu’on n’a pas le choix et que, selon le philosophe allemand, rien ne distingue ontologiquement le bourreau et sa victime ? Puisque celui qui a vécu une infinité de vies dans la peau d’un bourreau vivra une infinité de vies dans la même peau, sans pouvoir en changer, idem avec celui qui répétera sans fin sa vie de victime, que faire d’autre sinon subir ? Aimer ce qu’il y a à subir, dit Nietzsche ! Va quand on se trouve aux portes de la mort, mais avant, faudrait-il vivre une vie de mourant pour mener une vie de vivant ? J’y voyais une aporie philosophique en même temps qu’une impasse existentielle.

    C’est Lucrèce qui m’en sortit.

    Il vint avec Lucien Jerphagnon, qui enseignait alors la philosophie antique à l’université de Caen – il était le collègue d’un ex-marxiste-léniniste passé chez Lacan qui trouvait génial un Deleuze qu’il ne parvenait ni à comprendre ni à expliquer. Il y avait également dans cette université un professeur marxiste dont on disait qu’il était au comité central du PCF et qui fumait des cigarillos dès huit heures du matin dans une salle de cours minuscule ; un vague épistémologue qui se curait les oreilles en cours avec ses clés de voiture, spécialiste de la logique formelle ; un grand esthète dégingandé qui enseignait l’esthétique musicale en poussant inlassablement dans les couloirs un ReVox sur un petit chariot à roulettes ; un luthérien allumé et décharné incapable de regarder qui que ce soit en face, qui rédigeait son cours sur le verso des professions de foi des candidats aux élections ; un descendant de Russes blancs dont on ne sait s’il devait sa dérive à l’alcool ou aux médicaments – c’était peut-être les deux ; l’un de ses disciples qui avait fait une thèse sur le contre-révolutionnaire Joseph de Maistre, et Mme Goyard, qui fut ma directrice de thèse, « le seul homme de l’Institut », disait mon vieux maître, qui, elle, lisait, travaillait, publiait, ce qui n’était pas le cas de tout le monde…

    J’ai beaucoup dit et écrit ce que je devais à mon vieux maître. À rebours des modes de cette époque, le structuralisme et le gauchisme culturel faisaient la loi, il revendiquait une « méthode érudite », selon son expression. Autrement dit : du savoir, du travail, de la lecture, des prises de notes, de l’écriture, du sérieux, pas d’idéologie. C’est toujours ma méthode.

    Lucien Jerphagnon présentifiait Rome comme personne : il était un contemporain de la Ville éternelle qu’il connaissait comme sa poche. Il avait tout lu sur ce sujet. Tout retenu aussi. Il mobilisait les historiens romains, citait Suétone ou Tacite pour expliquer la vie politique du moment, Plaute ou Térence pour se moquer du monde, il avait l’ironie d’un couteau toujours affûté, comme son long corps osseux fait pour les extases plotiniennes, il racontait les embarras de Rome avec Juvénal, les prostituées avec Properce, la drague dans les amphithéâtres avec Ovide, la vie épicurienne avec Horace, les coucheries avec Tibulle, le néoplatonisme enseigné à Rome par Plotin, qui était le philosophe par lequel il avait connu sa propre conversion : mais celle-ci de la prêtrise, qui fut son univers pendant une décennie, au monde profane…

    Il fut mon professeur pour trois unités de valeur, des UV, comme on disait alors : une sur les preuves de l’existence de Dieu chez Thomas d’Aquin en philosophie médiévale, une autre, en philosophie antique, sur les Ennéades de Plotin, une enfin sur De la nature des choses de Lucrèce. Et là, ce fut ma conversion…

    Il arrivait en cours comme s’il était poursuivi par le feu. Il franchissait la porte et, en trois ou quatre enjambées du Gargantua maigre qu’il était, il arrivait sur l’estrade, posait son cartable sur la table, mettait sa montre à gousset sur le bureau, sortait de sa besace philosophique un Budé de Lucrèce constellé de notes, l’ouvrait et partait pour un long voyage dont on sortait deux heures plus tard, couvert de la poussière romaine. Il y avait de l’humour, de la drôlerie, de l’ironie, des jeux de mots, des saillies, des éclairs, de l’orage, de l’érudition.

    J’eus cette année-là un cours de métaphysique donné par le professeur communiste et tabagique, un enseignement sur les bonnes ou les mauvaises raisons de traduire ousia en grec par substantia en latin dans la Métaphysique d’Aristote ! J’ai copié sans lever le stylo tout ce qui fut dicté pendant une année. À l’heure qu’il est, je suis bien incapable d’improviser deux phrases sur ce sujet…

    En revanche, je pourrais restituer la totalité de ce qui fut dit par mon vieux maître sur Lucrèce sans avoir pris quelque note que ce soit…

    En début d’année, il nous avait donné un plan, les références aux textes à lire et annoncé les devoirs à rendre en nous disant qu’il n’y aurait aucune bonne raison de ne pas remettre le travail à la date prévue et qu’il n’y aurait pas de jambe cassée ou de grand-mère morte qui tiennent. Il nous donna l’adresse où l’on pouvait lui écrire à son domicile de Taverny, au 9, allée de la Châtaigneraie, et ajouta que, si la poste le permettait, on aurait la réponse le lendemain. Il conclut en citant Montherlant : « Qui vient me voir me fait plaisir, qui ne vient pas me voir me fait plus plaisir encore. » De quoi calmer les intempestifs. Il y avait de l’Alexandre chez ce Diogène…

    Le coup de foudre pour l’homme Lucien Jerphagnon, je l’eus aussi pour l’œuvre de Lucrèce. Car, d’un seul coup d’un seul, je disposais d’une philosophie clé en main qui permettait d’accrocher la morale à autre chose qu’à un clou transcendant, théologique.

    Je n’avais pas vingt ans, et, à cet âge, on n’est guère plus sérieux qu’à dix-sept. C’était la première fois que je découvrais une pensée qui n’était pas antichrétienne, et pour cause, elle précédait le Christ de quatre siècles avec Épicure et d’un siècle avec Lucrèce, et qui faisait de la morale une règle du jeu immanente qui permettait aux hommes de vivre en société sans crainte des dieux, des enfers, de la religion, des arrière-mondes, de la damnation. Car l’épicurisme est une philosophie, une spiritualité également, qui ignore le péché, la faute, la culpabilité ; c’est aussi une pensée qui ne méprise pas le corps, la chair, les sensations, les émotions, les perceptions ; c’est une éthique hédoniste qui fait du plaisir le souverain bien et ne condamne pas la jouissance ou les plaisirs sexuels ; c’est une théorie concrète qui fait de la souveraineté sur soi la garantie d’une intersubjectivité pacifiée ; c’est une vision du monde radicalement matérialiste qui ne laisse place à rien d’autre qu’à des atomes qui tombent dans le vide pour expliquer aussi bien les comètes que l’amour, le langage que l’amitié, les arcs-en-ciel que la poésie, les âmes que l’esprit, de sorte qu’elle évacue les fictions immatérielles, incorporelles, spirituelles, idéalistes, célestes qui font le bonheur de Platon – et des chrétiens. C’est donc une physique qui abolit toute métaphysique ; c’est enfin une morale sans obligation ni sanction de haute tenue qui conduit à la sagesse pratique et permet d’imaginer que la vie philosophique peut être de ce monde."

    "La lucidité de Lucrèce accompagne sa lecture tragique du monde. Il sait que le flux fait la loi et que tout passe, rien n’est intemporel, tout est mortel, rien n’échappe à l’entropie, à la mort, ni les hommes ni le monde qui, les uns et les autres, naissent, croissent, décroissent et disparaissent. Cette radicalité tragique peut faire croire à un tempérament dépressif, et il est facile de passer de cette lecture sombre mais vraie du monde au discrédit de son auteur qui devrait moins son savoir tragique à une juste et saine analyse du réel qu’à sa complexion présentée comme pathologique."

    "De la nature des choses est dédié à Memmius, dont le nom apparaît onze fois dans le poème.

    Qui est ce personnage ?

    Un patricien qui brille dans la politique politicienne avec concussions, trafics et malversations, qui a été exilé pour avoir voulu acheter le vote de consuls. Après avoir soutenu Pompée, il passe dans le camp de César, qu’il avait attaqué sans ménagements en invoquant ses relations homosexuelles avec Nicomède, le roi de Bithynie. Gendre de Sylla, prêteur, gouverneur de cette fameuse Bithynie, protecteur des lettres, Cicéron nous dit de cet homme qu’il est lettré, qu’il a écrit des poèmes érotiques mais déteste les auteurs latins auxquels il préfère les Grecs, qu’il est un « orateur ingénieux », peut-être faut-il entendre un beau parleur, mais surtout qu’il est « rebelle non seulement à l’effort de parole, mais même à celui de la réflexion » … C’est dire !

    On le sait par Cicéron, il s’est également fait connaître pour avoir acheté le terrain où se trouvaient les ruines de la maison d’Épicure afin de les raser et de mener à bien un projet immobilier… Pourtant, Memmius a connu le directeur de l’école épicurienne et n’ignore pas son enseignement.

    Mais, à l’époque, César et ceux qui s’en réclament ne cachent pas leurs sympathies pour les doctrines du Jardin. Ce n’est donc pas seulement une affaire d’éthique, ce peut être aussi une affaire politique. Et, vu le cynisme de Memmius, ses relations à l’épicurisme semblent avoir plus relevé de l’opportunisme politicien que de l’adhésion philosophique.

    C’est cet homme que Lucrèce entend convertir."

    "Lucrèce, fidèle en cela à Caton l’Ancien, qui faisait du latin une langue à part entière et n’avait aucun complexe d’infériorité par rapport la langue d’Homère, revendique l’écriture en vers et en latin pour acclimater Épicure, philosophe grec comme on sait, au paysage romain.

    Or, cette acclimatation n’est pas purement et simplement un calque de la pensée du philosophe du Jardin. En effectuant ce travail, il ajoute sa patte romaine : rien de dogmatique, rien de systématique, rien de théorique, voire de théorétique chez Lucrèce, il ne s’embarrasse pas de sophistique ou de rhétorique, de dialectique ou de syllogistique. On chercherait en vain chez lui les jongleries grecques des sophistes, les élucubrations grecques des platoniciens, les fumées grecques des métaphysiciens, les paralogismes grecs des logiciens. Il philosophe en Romain l’ici et maintenant du réel étendu à l’infinité de la pluralité des mondes.

    Diogène Laërce rapporte qu’Épicure affirmait : le sage « ne pratiquera pas la composition de poèmes » (X.121.B) ; or, Lucrèce compose un immense poème ; donc Lucrèce n’est pas un sage épicurien ? Non, bien sûr…

    Il demande à la poésie un secours que le latin ne lui offre pas, puisqu’il ne dispose pas d’équivalents des concepts fabriqués par les philosophes grecs.

    Aussi incroyable que cela puisse paraître, le mot « atome », par exemple, n’existe pas dans le poème de Lucrèce ! On y trouve en revanche « élément premier des choses », « primordial », « semence », « principe », « corps premier », « corpuscule », « figure », « parties premières », « chose menue », « élément séminal », « ordre premier », « premier commencement », etc., mais pas « atome » !

    Or, Cicéron utilisait atomus. Lucrèce aurait donc pu sans problème s’emparer du mot ! Pourquoi ne l’a-t-il pas fait ? Probablement pour éviter une pure et simple traduction qui, via des néologismes, aurait montré la dépendance du latin au grec ; peut-être aussi parce que la poésie, prohibée par Épicure, offre le meilleur moyen de constituer un langage pour raconter la poésie du monde lui-même, créateur incroyable et infini de formes inédites.

    Toujours est-il que Lucrèce écrit : « le langage est pauvre », puis ajoute… « et les sujets nouveaux » ! Ces sujets nouveaux témoignent en faveur d’un dépassement d’Épicure et non d’un pur et simple décalque de sa pensée. Le philosophe grec pense et écrit dans l’Athènes des IVe et IIIe siècles avant l’ère commune ; le philosophe latin, dans la Rome du Ier siècle avant. Épicure est contemporain d’Alexandre, Lucrèce de César. Un même écart de temps sépare Descartes de Sartre…

    Les sujets nouveaux obligent à passer d’un épicurisme sévère et austère, ascétique, doctrinal, sinon doctrinaire, théorique et grec, à un épicurisme hédoniste et voluptueux, incarné, pratique et romain. On ne trouve pas chez Lucrèce d’arithmétique des plaisirs pour distinguer et séparer désirs naturels ou non naturels, nécessaires ou non nécessaires, afin d’inviter à ne satisfaire que les désirs naturels et nécessaires, à savoir boire de l’eau quand on a soif et manger du pain quand on a faim, juste pour stopper ces douleurs ! On chercherait en vain dans De la nature des choses une invitation à réduire sa présence au monde pour maximaliser les jouissances de l’immatérialité. Pas question, chez Lucrèce, de faire bombance avec un petit pot de fromage offert par un ami pour agrémenter le quignon de pain quotidien ! C’est vie de moine que cet épicurisme-là !

    Lucrèce veut produire une éthique du monde qui soit aussi une morale à partir de sa physique : il veut montrer que décomposer le monde en autant d’atomes qui le constituent, c’est offrir une vision des choses qui génère l’ataraxie, autrement dit : l’absence de troubles, la fin de la peur, des craintes, de l’angoisse, de l’inquiétude. La science et la raison, dit-il, conduisent à une sagesse pratique qui économise les tourments infligés au corps par Épicure et ses disciples qui proposent de jouir d’être au monde, mais vidé de ses désirs, déserté par ses plaisirs, asséché par l’ascèse, évaporé par la mortification. Épicure est compatible avec la vie dans un monastère, pas Lucrèce. Il veut « percer jusqu’au tréfonds les Choses et leurs mystères » afin de produire une éthique de la sérénité sans pour autant se faire « pareil à un cadavre », comme y invite la Lettre à Ménécée du philosophe du Jardin.

    Pas de théorie de l’amitié non plus chez Lucrèce. Il n’en fait pas des tonnes en disant que la ronde des hommes qui se tiendraient par la main autour de la Terre générerait une humanité ataraxique, non ! Il parle de la douceur de l’amitié qui réunit l’un et l’autre dans un commerce singulier."

    "Ce que vise Lucrèce avec son De la nature des choses, c’est induire une conversion de cette nature chez Memmius. Certes, l’homme part de loin, il est malhonnête, cynique, opportuniste, sans foi ni loi, carriériste, tricheur, intéressé, fraudeur, il ne respecte rien, pas même ce qui reste de la maison d’Épicure, mais rien n’est impossible pour qui a lu ce dernier, et sait qu’il n’est jamais trop tôt ni trop tard pour philosopher, qu’il ne saurait y avoir de mauvaises personnes pour une conversion existentielle. C’est toujours le bon moment d’entrer en philosophie : jeunes ou vieux, hommes ou femmes, esclaves ou citoyens, riches ou pauvres, portefaix ou sénateur, sinon vagabond ou empereur, tous sont à égalité devant la possibilité de changer d’existence pour mener une vie philosophique."

    "Lucrèce revendique une méthode qu’avec le vocabulaire d’aujourd’hui on pourrait dire rationaliste, sensualiste, empirique, pragmatique. À l’Idée de Platon, Lucrèce oppose l’atome de Démocrite. Mais on peut légitimement se poser la question : autant il est facile de résoudre le problème de la généalogie des Idées de Platon, une fiction élaborée dans l’esprit d’un homme, autant il est intéressant de se poser la même question concernant la naissance de l’atome : de quelle manière découvre-t-on l’existence d’un invisible pourtant matériel ?

    Par observation, intuition et déduction…

    Lucrèce écrit en effet :

    « Sache un jour contempler quand le jour aux mille rayons

    Se glisse et se diffuse en la pénombre des maisons :

    Là tu verras dans l’air maints points d’or de mainte manière

    Se mêler par escadrons aux mille rais de lumière,

    S’affronter sans relâche en leurs tourbillons éternels,

    Et, sans cesse escarmouchant et reprenant leurs combats,

    Former puis rompre leurs rangs pour d’inlassables duels.

    En voyant ce ballet, sans peine tu sauras

    Comme les corps premiers fluctuent au sein du vide immense,

    Si tant est qu’en l’infime on ait le grand canevas,

    Et des indices nets qui nous en livrent connaissance. »

    (II.114-124).
     
    Le philosophe-poète invite à contempler et à voir pour savoir. Il s’agit de regarder attentivement ce qui est, d’observer, de comprendre, de saisir, d’induire et de déduire : des poussières en suspension qui dansent dans un rai de lumière, chacun en a vu dans des journées d’été. Elles nous apprennent que ce qu’on ne voit pas en temps normal, la lumière – ce peut être aussi celle de l’intelligence, qui est étymologiquement l’art de mettre en relation ce qui, a priori, ne le semblait pas – permet de le découvrir. On comprend dès lors qu’il existe un monde infiniment petit parce qu’on l’a vu à la faveur d’une clarté – « la dive lumière » (I.22). Et celui qui porte la lumière, Lucifer chez les chrétiens, c’est Épicure à qui Lucrèce dit : 

    « Toi qui, de tant de nuit as su tirer tant de lumière,

    Éclairant le premier un bonheur rayonnant,

    Je te suis, toi l’honneur des Grecs, j’imprime maintenant

    Mes pas où tes pas autrefois ont pressé la carrière. »

    (III.1-4). 

    Observer, regarder, examiner, étudier, voilà la méthode épicurienne qui n’a rien à voir avec celle de Platon qui, lui, préfère extrapoler, vagabonder, imaginer, inventer – rêver !

    Dans la foulée d’Épicure, Lucrèce invoque les « lois de la raison » (I.514) ; dans le sillage de Pythagore, Platon préfère les lois de la déraison. Il faut, écrit Lucrèce, s’armer d’« une pénétrante logique » (I.130). Donc, de la physique et non de la métaphysique. Mieux : de la physique afin d’abolir toute métaphysique. Avec une expression moderne réaffectée à l’antique, on peut affirmer que Lucrèce propose un positivisme logique.

    Prenons l’exemple de la foudre.

    Les augures, à Rome, estiment qu’elle manifeste la colère des dieux. Suétone nous l’apprend dans la Vies des douze Césars : Auguste, tout empereur qu’il est, connaît une terreur panique à la vue des éclairs et en présence du tonnerre. La foudre, quand elle tombe sur un endroit, le désigne comme sacré, or, le sacré ne va pas sans terreur. Sa chute sur un temple passe pour un mauvais présage, elle annonce l’apocalypse. L’empereur Tibère se protège de la foudre lancée par Jupiter avec une couronne de laurier, car on croit alors au pouvoir prophylactique de cette plante. De manière générale, ce que l’on ne connaît pas effraie. Les hommes préfèrent des raisons fantasques et magiques à un manque d’explications. Plutôt une erreur qui sécurise à une vérité qui trouble et angoisse.

    Lucrèce écrit : 

    « Qui ne se contracte d’effroi, lorsque parmi les cieux,

    Dans le fracas effrayant que fait gronder la tourmente,

    Sous la foudre, de partout, la terre tremble, fumante ?

    Ne voit-on pas alors frémir peuples et nations,

    De fiers rois se terrer, craignant, dans leurs superstitions,

    Que, pour quelque forfait, ou quelque parole arrogante,

    L’heure du châtiment ne soit sur leur tête pendante ? »

    (V.1219-1225)

    Pour minorer la puissance de sa critique, tel ou tel sorbonagre a prétendu que Lucrèce arrivait en retard et moquait une religion à laquelle plus personne ne croyait ou qu’il raillait des superstitions passées de mode… Il écrit son poème, disons, à la moitié du Ier siècle avant l’ère commune : faut-il préciser qu’Auguste (63 av.-14 apr. J.-C.) et Tibère (42 av.-37 apr. J.-C.) appartiennent au même siècle ?

    Contre les superstitions concernant la foudre, Lucrèce active sa méthode. Pendant près de quatre cents vers sublimes (VI.84-422), au début du sixième chant, il explique ce qu’est la foudre, d’où elle vient, comment elle se produit, sa vitesse, ce que sont le tonnerre, l’éclair, les nuées, les bruits et les tremblements. Il conclut en expliquant que d’hypothétiques dieux n’ont rien à faire dans cette histoire, qui relève des seules causalités physiques.

    Le philosophe examine donc « la raison des phénomènes des airs » (VI.83) : il est question de ciel, de nuages, de nuées, de vent, d’aquilon, de frottements, de craquements, de tempête, de tourbillons, de mouvement, de trombe, d’enroulement, d’explosion, de fulgurances, de grondement, de mugissement, de dilatation, d’éclatement, de rugissement, d’échauffements, de tournoiement, d’escarboucles, de particules échauffées, de flamme, d’éclair, de feu, de braise, de semence de feu, mais pas de dieux. La foudre traverse les murs, s’infiltre dans le moindre interstice, incendie les maisons, pulvérise le vin dans les cratères, fend la pierre et fond les métaux, couvre les cris et les voix, elle fait tomber des tours, s’effondrer des palais, elle détruit des monuments, affaisse les charpentes, tue des hommes là où ils se trouvent et des animaux dans les champs. Toujours pas de dieux dans cette affaire.

    En revanche une explication simple est fournie par le philosophe avec « éléments et corps menus » (VI.354) présentés comme des « agents de la foudre » (VI.363) activés par un mélange à l’automne d’un « flux tiède aux flux froids » (VI.355). De la physique, donc, et toujours pas de dieux !

    Si les dieux se trouvaient derrière la foudre, pourquoi tuerait-elle des innocents et épargnerait-elle des coupables ? Pourquoi l’envoient-ils dans des déserts, au sommet des montagnes ou en pleine mer là où il ne se trouve rien ni personne à punir ? Quel intérêt y a-t-il à utiliser ce précieux feu à mauvais escient ? Quelles raisons à ce gâchis d’un pouvoir qu’ils pourraient plus judicieusement utiliser contre ceux qui lui font la guerre ? Comment expliquer que Jupiter ne lance jamais sa foudre d’un ciel bleu mais toujours d’une nuée bien noire ? Pour qu’elle lui serve d’escalier, dit le poète en raillant ? Qu’est-ce qui explique que la foudre peut tomber à plusieurs endroits en même temps ? Et pour quel motif l’envoie-t-il en annonçant par le tonnerre qu’elle va tomber ? Pourquoi enfin les dieux n’épargnent pas leur propre demeure en frappant les temples ?

    La foudre n’est donc pas voulue par les dieux, elle est une simple affaire de physique. Elle provient d’une activation de particules en mouvement dans une configuration météorologique spécifique : une réaction thermique ignée générée par des contacts entre masses chaudes et masses froides. Rien de plus, rien de moins."

    "Tout, absolument tout s’explique selon l’ordre des raisons atomiques."

    "Le matérialisme atomiste de Lucrèce n’est pas bêtement mécaniste comme le prétendent si souvent les adversaires de l’école abdéritaine et des épicuriens. La vie n’est pas une pure et simple somme arithmétique d’atomes, mais bien une somme arithmétique d’atomes liés par une dynamique : celle du mystérieux clinamen."

    "Les atomes semblables sont infinis en nombre ; ils ont des formes différentes, ce qui explique la variété des perceptions, des sensations, des émotions ; certains sont fins, d’autres lisses ou bien crochus, arrondis, sphériques : les fins sont réservés aux agencements subtils, les dieux sont ainsi constitués d’atomes éminemment fins – j’y reviendrai ; les crochus génèrent des sensations désagréables, s’ils ont des angles peu saillants, ils peuvent chatouiller sans blesser, s’ils ont des angles plus marqués, ils blesseront, on peut imaginer que les atomes qui constituent les exhalaisons soufrées des champs Phlégréens du Vésuve sont anguleux, de même que ceux de l’absinthe ; en revanche, les atomes lisses, les ronds, les sphériques, ceux du miel par exemple, produiront des sensations agréables ; la douleur est affaire d’atomes crochus, le plaisir d’atomes ronds ; les corps sensibles sont donc composés d’atomes insensibles ; le rieur n’est pas composé d’atomes rieurs ; les particules du plaisir ne sont ni hédonistes, ni joyeuses, ni jubilatoires, ce sont les agencements qui constituent la volupté ; les atomes sont donc en nombre infini, on l’a vu, mais leurs formes ne sont pas infinies, dès lors leurs agencements sont limités, les sensations et les perceptions aussi ; la mort ne les détruit pas, en revanche elle abolit les agencements et en produit de nouveaux – elle n’est d’ailleurs que cela : une destruction des liaisons avec conservation de ce qui était lié afin de générer de nouvelles liaisons.

    Leurs mouvements ?

    Aucun atome n’est immobile, tous sont en perpétuel mouvement dans le vide, et non dans l’air, ce qui rend possible cette dynamique ; leur vitesse est au maximum possible dans notre univers ; aucun agencement d’atomes n’est non plus immobile, il se trouve toujours lui aussi en mouvement ; ces girations, ces tremblements, ces circulations sont éternels ; les atomes chutent ; ils vibrent dans les agencements ; ils tombent verticalement dans le vide avec une vitesse égale, quel que soit leur poids ; ils se déplacent sous forme de simulacres, c’est ainsi qu’ils parviennent jusqu’à nos sens et, de là, à notre entendement, à notre intellection.

    Les simulacres sont comme des peaux détachées des objets formées d’atomes très fins, subtils, menus, invisibles bien sûr. Ils conservent la forme dont ils se sont séparés, circulent jusqu’aux organes de perception et, via l’oreille, les yeux, le nez, la bouche, la peau, informent l’intelligence, matérielle elle aussi. Ils sont comme des images reflétées par des miroirs qui restituent fidèlement la forme dont ils se sont pourtant libérés. La vitesse des simulacres s’avère aussi élevée que possible.

    Leur liaison ? Ici apparaît le clinamen…

    Lucrèce convoque une « déclinaison » (II.221), le clinamen, un mot qu’on ne trouve que chez lui, qui rend possible l’être de ce qui est. Sans lui, rien de ce qui constitue le réel, le monde, l’univers, la pluralité des mondes, n’aurait été. Ce mouvement fonctionne comme un genre de turbulence d’atomes dans leur chute : ils tombent comme une pluie verticale dans le vide, vers le bas, et l’un d’entre eux s’écarte de cette verticalité, crée un angle, le plus petit qui soit, précise Lucrèce, « a minima, rien de plus » (II.244), et de cette oblicité naît le premier choc qui en générera d’autres d’où vient le monde ; un atome plus un atome égale la naissance du monde qui, de façon expansive, s’étend sans cesse.

    Le clinamen est une physique transcendantale qui ne s’appuie sur aucune expérience empirique. Rien qui ressemble ici aux poussières qui dansent dans un rai de lumière ! Mais c’est une déduction rationnelle, une fois de plus, qui rend possible la naissance du principe de la naissance. Car, si la poussière conduit vers les atomes, qu’est-ce qui, des atomes, conduit au regardeur des atomes, lui aussi constitué des mêmes atomes ? Après Leucippe, Démocrite et Épicure, Lucrèce mobilise à nouveau cette image qui est aussi une expérience : on se projette dans la pénombre d’une pièce dans une maison de vacances, on se protège d’un soleil écrasant, on a fermé les volets, tout est enveloppé d’une ombre fraîche, les cigales chantent dehors, le parfum des herbes méditerranéennes arrive jusque dans le salon où l’on est enfoncé dans un vieux fauteuil défoncé. On voit ce que l’on ne voit jamais dans le rayon de lumière qui passe par les persiennes, des poussières qui vibrionnent : un genre de cogito surgit alors, qu’y a-t-il de ces particules en suspension dans l’air jusqu’à moi qui en contemple la danse ? Que s’est-il passé pour que cette matière fine, inframince, soit devenue cette matière qui porte mon nom et qu’une vitalité habite ? Chacun danse dans l’infini de la pluralité des mondes comme ces poussières dans leur rayon lumineux. Quid de l’infiniment petit à l’infiniment grand, en passant par cet infiniment petit qui est si grand d’une vie singulière chaque fois unique ? Réponse : le clinamen.

    Il faut bien que, c’est le principe de cette déduction : il faut bien que soit lié ce qui était délié, que soit composé ce qui était non composé, que soit uni ce qui était séparé, que soit agencé ce qui était errant, que soit pourvu de sens, y compris physique, ce qui était insensé. D’où cette déclinaison moins postulée que déduite, moins posée comme un arbitraire performatif qu’inféré de la logique même de cette physique atomistique : ce qui est constatable physiquement, un monde riche d’une multiplicité de composés, exige, du point de vue de la causalité, un principe unificateur des atomes. Quoi d’autre, sinon, pour expliquer, justifier, légitimer le clinamen ?

    Le corps des hommes est donc atomique, lui aussi. Il y a en lui une âme et un esprit qui ne sont pas même chose. L’esprit est fait d’atomes subtils, petits, arrondis, menus ; l’âme est constituée de petits atomes en nombre réduit partout dispersés dans le corps ; l’âme et le corps constituent un tout, mais n’en demeurent pas moins deux instances séparées bien que liées ; l’esprit naît avec le corps, il grandit avec lui et l’accompagne partout dans le corps, mais l’esprit est dans la poitrine ; l’âme, qui est une partie du corps, en subit les troubles – ainsi avec l’ivresse, l’épilepsie, l’évanouissement, la perte de connaissance –, mais elle n’a pas de lieu dans le corps, elle est partout ; tout ce qui affecte le corps affecte l’âme, et tout ce qui affecte l’âme affecte le corps ; l’esprit commande, il est le lieu « où siège le conseil et gouvernement de la vie » (III.15), l’âme obéit ; l’âme est le principe vital, l’esprit pense et sent ; l’âme est divisible, donc mortelle, elle se dissipe dans l’air après la mort parce que le corps assurait sa cohésion. L’âme ne préexiste pas au corps et elle ne survit pas après la mort comme le pensent les platoniciens ; elle est associée à un corps et disparaît en même temps que lui.

    De sorte que, liaison de la physique et de l’éthique, puisque seuls les agencements atomiques de l’âme permettaient l’intellection, la mort qui sépare ce qui rendait possible la souffrance en abolit toute perception. La mort n’est donc pas un mal, elle n’est pas affliction, elle n’est pas à craindre. Seule l’idée d’avoir à mourir peut générer une souffrance mais, on le verra, cette idée s’évapore quand on sait qu’elle est une crainte de vivant : car, si je suis là, elle n’y est pas, si elle est là, je n’y suis plus."

    "On ne peut donc pas ne pas mener une vie atomique car tout en nous est effets d’atomes et de leurs conjonctions ! Vénus mène donc bel et bien la barque, le désir fait la loi, un élan vital nous pousse à vouloir en nous la vie qui veut la vie. De la même manière que le tournesol ne saurait éviter de se tourner vers la lumière du soleil, c’est son être même, ou que l’absinthe ne saurait pas ne pas être amère pendant que le miel est doux, nous ne pouvons pas ne pas obéir à ce qui nous commande : cette volupté d’être, cette puissance de vivre, cette force d’exister qui nous fait être et persévérer dans notre être, nous ne pouvons pas ne pas la vouloir. Et parce que nous ne pouvons pas ne pas la vouloir, voulons-la, voulons ce qui nous veut.

    L’« élan vital » (II.955), la « sensibilité vitale » (II.915), les « nœuds vitaux » (II.950), voilà la clé de voûte de l’édifice existentiel lucrétien : son matérialisme atomiste est un vitalisme. Son système du monde n’est pas statique, immobile, figé, fixé, mais cinétique, dynamique, dialectique. Loin d’un mécanisme glacial et sommaire stigmatisé par ses ennemis, son épicurisme saisit le monde dans son mouvement.

    Induire de la danse des particules dans le rai de lumière l’existence des atomes, puis, de la danse des atomes la composition atomique d’agencement d’atomes de qui saisit et comprend la danse des atomes, induire également l’existence d’un clinamen à l’origine de la collision des atomes, de leur agencement, de l’association des atomes, puis du vortex, du tourbillon, et de la constitution du monde tel que nous le connaissons, c’est assister à la naissance du libre arbitre. De la physique des atomes naît une métaphysique matérialiste du libre arbitre. De l’atome à qui le regarde, de qui le regarde à qui pense ce qui fonctionne chez qui regarde, de qui pense qui regarde à la connaissance de ce qui pense en qui pense ce qui regarde, il y a le trajet qui conduit de la physique à l’ontologie la plus immanente. Le clinamen et le libre arbitre ont partie liée, non pas sur le principe d’un postulat de la raison pure, mais sur celui d’une causalité matérialiste induite par le constat que, dans la lumière dansent « maints points d’or » (II.116). Si les atomes tombent dans le vide verticalement, si cette vibration d’atomes génère intrinsèquement une infime déviation, si cet angle inframince génère le premier agencement qui va engendrer d’autres agencements dont sortiront le monde et l’univers, sinon le plurivers, tel qu’on le connaît, alors le libre arbitre est un effet physique et non un produit métaphysique. Il rend possible une sortie de l’impasse fataliste et déterministe.

    Dès lors, muni de ce vouloir, de cette volonté, de cette volition, conduit par cet élan vital qui entraîne tout un chacun à vouloir l’être et la persévérance dans son être, le disciple d’Épicure peut préférer ce qui augmente sa liberté à ce qui la réduit, car c’est ce qui lui procurera de la joie, du plaisir à être au monde."
    -Michel Onfray, La conversion. Vivre selon Lucrèce, Paris, Bouquins, 2021.




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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. » -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. » -Hegel, La Raison dans l'Histoire.

    « Mais parfois le plus clair regard aime aussi l’ombre. » -Friedrich Hölderlin, "Pain et Vin".


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