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    Franklin Rosemont, « Le romantisme de la classe ouvrière révolutionnaire. La politique culturelle des Industrial Workers of the World »

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Franklin Rosemont, « Le romantisme de la classe ouvrière révolutionnaire. La politique culturelle des Industrial Workers of the World » Empty Franklin Rosemont, « Le romantisme de la classe ouvrière révolutionnaire. La politique culturelle des Industrial Workers of the World »

    Message par Johnathan R. Razorback Dim 15 Oct - 16:07

    https://fr.wikipedia.org/wiki/Franklin_Rosemont

    https://www.cairn.info/revue-tumultes-2003-1-page-105.htm

    "Fondé à Chicago en 1905 par des syndicalistes chevronnés, de nationalités diverses, les I.W.W. — ou Wobblies — comme ils se sont appelés eux-mêmes à partir de 1913 environ, étaient, sans conteste, des anticapitalistes. Réponse révolutionnaire aux plus récents développements de la production capitaliste, le nouveau syndicat rejetait le modèle d’organisation par métier qu’ils jugeaient révolu et étriqué et appelaient à ce qu’ils nommèrent un « syndicalisme industriel révolutionnaire ». De leur point de vue, la formation d’« un grand syndicat pour tous les ouvriers » (One Big Union of All Workers) était la meilleure manière de « construire les bases d’une nouvelle société au cœur de l’ancienne ». Opposés à VAmerican Federation of Labor (A.F.L.), raciste et conservatrice, les I.W.W. concentrèrent leur action sur l’organisation des ouvriers jugés « inorganisables » par l’A.F.L. : les ouvriers non qualifiés, les immigrés, les femmes, les gens de couleur, les itinérants (hoboes). Novateurs en pratique comme en théorie, la foule colorée des Wobblies organisait des manifestations, des grèves, des prises de parole contribuant à écrire les pages les plus inspirées des annales de l’histoire de la classe ouvrière nord-américaine. Une des qualités remarquables — et non la moindre — des I.W.W. fut de porter l’accent sur la dimension culturelle du combat de la classe ouvrière. Cela ne serait pas exagéré de dire que, dans le domaine de la bande dessinée,de la caricature et surtout dans celui de la poésie et du chant, les contributions des Wobblies furent bien supérieures, qualitativement et quantitativement, et largement plus populaires que celles de tous les autres syndicats américains réunis. Le fameux Little Red Song Book que publia pour la première fois les I.W.W. en 1908 reste à ce jour le best-seller dumouvement ouvrier américain. Traduit en de nombreuses langues, les chants des Wobblies écrits par Joe Hill et par d’autres sont toujours entonnés à travers le monde.

    Durant le premier quart de siècle (1905-1930) d’existence des I.W.W., une conscience aiguë de la poésie et de ses impératifs semble avoir pénétré leur syndicat tout entier. Si répandue fut leur ardeur pour l’art poétique qu’un collaborateur bavard d’un magazine à grand tirage en ricanait et affirmait avec condescendance que « chaque Wobbly se prenait pour un poète béni des dieux »."

    "Joe Hill — le poète des I.W.W. le plus célébré de tous — semble avoir éprouvé de la satisfaction à écrire des chants, à s’adonner de temps à autre à la réalisation de bandes dessinées et à prendre en charge les tâches quotidiennes en tant que secrétaire de la permanence du syndicat à San Pedro (Californie). Cependant tous ces poètes n’adoptaient pas un comportement aussi effacé. Ralph Chaplin, Arturo Giovannitti et Covington Hall — poètes connus des I.W.W. dont les textes parurent en recueils dès 1910 — étaient d’actifs organisateurs, des coordinateurs de grèves et les éditeurs des journaux des I.W.W. . Chaplin publia Solidarity à Cleveland, puis Industrial Worker à Chicago ; quant à Giovannitti, il publiait, à New York et en italien, Il Proletario tandis que Hall se chargeait de The Lumberjack puis de The Voice of the People à la Nouvelle-Orléans et ailleurs.

    Un autre poète bien connu, Richard Brazier, secrétaire de la fédération des sections des I.W.W. à Spokane (Washington)."

    "Laura Payne Emerson joua un rôle significatif dans le combat pour la liberté d’expres​sion(Free Speech Fight) à San Diego (Californie) en 1912. Matilda Robbins fut particulièrement active au cours des grèves des I.W.W. à Little Falls (Minnesota) et Akron (Ohio) en 1913 puis, plus tard, dans la défense de Sacco et Vanzetti.

    Mary Marcy — dont Eugene Debs disait qu’elle était la femme la plus intelligente du mouvement socialiste américain — écrivit l’une des brochures les plus lues des I.W.W. qui fut aussi très largement traduite : Shop Talks on Economics ; ce n’était pas son seul écrit, il y en eut beaucoup d’autres ainsi que d’innombrables articles dans la presse des I.W.W. dont l’International Socialist Review (éditée à Chicago par la coopérative socialiste de Charles H. Kerr). Jane Street œuvra en faveur de la syndicalisation des employées de maison à Denver en 1916. Charles Ashleigh dont les poèmes parurent dans les publications des I.W.W., mais aussi dans d’autres comme The Little Review ou The Liberator, joua un rôle important dans l’organisation des campagnes du syndicat et en fut le propagandiste dans la défense d’Everett. Le dimanche 5 novembre 1916, deux-cent soixante membres des…. Mortimer Downing fut aussi un propagandiste syndical particulièrement actif en matière de défense. Le recueil d’Henry George Weiss The Shame of California and Other Poems fut publié par le Comité de défense, aux environs de 1924, pour soutenir le combat contre les lois criminalisant le syndicalisme. Donald Crocker publia Industrial Worker pendant un temps aux environs de 1920 et Henry Van Dorn le magazine des I.W.W. “Industrial Pioneer” dans les années 20.

    Jamais on n’a vu, précédemment ou depuis, autant de poètes exercer des fonctions importantes au sein des organisations syndicales américaines."

    "Justus Hebert, dans l’une des publications des I.W.W. la plus fréquemment rééditée — The IWW in Theory and Practice —, répondit affirmativement à l’accusation dont furent l’objet les membres des I.W.W. : être qualifiés de rêveurs lui semblait fondé. « Rêveurs ! Oui ! A quoi bon des rêves si on ne les réalise pas ? » Aux critiques qui mettaient en doute les possibilités de mise en œuvre du programme des I.W.W., Joseph Ettor — un des principaux organisateurs du syndicat — dans son texte Industrial Unionism : The Road to Freedom, rétorquait avec l’insouciance d’un Oscar Wilde : « On dit que nos idées sont irréalistes. C’est vrai. Du point de vue des vieilles institutions, de leurs intérêts et de leurs bénéficiaires, le Nouveau est toujours irréalisable ». De telles remarques, provocatrices et passionnées, rares dans les textes militants et notamment dans ceux du mouvement ouvrier, suggèrent l’éloignement des I.W.W. de l’idéologie rationaliste, et l’importance que leurs auteurs donnaient à l’audace et à l’imagination. Les membres des I.W.W. lisaient Voltaire et d’autres auteurs rationalistes bien éloignés du romantisme, mais leurs préférences les conduisaient vers les poètes et les rêveurs. Au fond, leurs conceptions présentaient d’étroites affinités avec les écrits des pré-romantiques et des romantiques, particulièrement Blake, le jeune Wordsworth et Shelley."

    "Les I.W.W. sont bien au-delà de la romantisation car ils furent, largement et délibérément, romantiques dès leur origine. Aucun groupe dans l’histoire des Etats-Unis ne se fixa des buts aussi nobles, des espérances aussi hautes, aucun groupe n’agit autant dans cette direction et ne laissa un si riche héritage malgré une si redoutable opposition.

    En dépit des efforts répétés d’historiens, de journalistes, de militants, de biographes et de romanciers pour dé-romantiser les I.W.W., pour déformer leurs aspirations, pour rabaisser leur œuvre et leur dénier toute légitimité, leurs rêves merveilleux, leur combat héroïque pour les réaliser restent inoubliables et marqués par la gloire. Les Wobblies furent de bout en bout des romantiques et ils savaient qu’ils l’étaient, l’héritage — au meilleur sens du mot — qu’ils laissent est celui d’intraitables romantiques.

    En fait, et contrairement à ce qui peut apparaître à première vue, cette organisation d’ouvriers itinérants et non-qualifiés, sans règles précises de fonctionnement, auto-proclamée « Rebel band of labor », s’avéra être l’une des dernières et grandes manifestations du mouvement romantique international. « Syndicalisme industriel révolutionnaire » reste l’expression qui rend compte précisément du programme économique et social de base des I.W.W., mais la dimension culturelle du syndicat, et notamment telle qu’elle se manifeste dans la poésie et les chants, pourrait être justement qualifiée de romantisme de la classe ouvrière révolutionnaire. Les historiens n’ont pas suffisamment insisté sur le fait que les I.W.W. — et notamment leurs larges fractions d’ouvriers itinérants d’où naquirent poètes et penseurs — n’étaient pas simplement opposés au capitalisme, mais partageaient certaines valeurs précapitalistes. Ce sont ces valeurs que les premiers romantiques mirent précisément en avant : liberté, beauté, générosité et conception d’une vie humaine intense entendue comme aventure, exaltation, accomplissement de soi et enchantement. Les Wobblies partagèrent complètement le rejet des premiers romantiques du désir bourgeois d’acquérir, de la mécanisation et du cloisonnement affectant tous les domaines de la vie, de la réification des relations humaines et, conséquemment, de la bureaucratisation et de la destruction de la véritable communauté des hommes. Certains d’entre eux, et en particulier Bill Haywood, Covington Hall et celui que l’on nommait T-Bone Slim questionnèrent le mythe débilitant du Progrès pour revaloriser les sociétés primitives.

    En bref, la critique économique de la société capitaliste formulée par les I.W.W. fut enrichie par une puissante critique poétique largement inspirée par les poètes romantiques. Les Wobblies détestaient le capitalisme, non seulement parce qu’il est exploiteur, autoritaire et injuste, mais aussi parce qu’il est hideux, nauséabond, bruyant, inutile, abêtissant, totalement incompatible avec la « vie bonne » telle que l’ont rêvée les poètes et, pour ces raisons, irrémédiablement mauvais. Fermement opposés à la rationalisation capitaliste de la misère et de l’injustice, les I.W.W. ne défendirent pas l’irrationalisme, mais à l’inverse, une raison plus haute
    ."

    "Pour remplacer l’ordre oppressif fondé sur l’esclavage salarié, l’accumulation du capital et le fétichisme de la marchandise, les I.W.W. imaginèrent un projet de communauté radicalement neuf établi sur la solidarité, l’aide mutuelle et l’idéal d’un grand syndicat pour tous. Ils voyaient « la nouvelle société » commencer à prendre forme dans l’activisme sur les lieux de travail, dans l’organisation des syndicats de l’industrie, dans les grèves, mais aussi dans la communauté des travailleurs itinérants, communauté très mobile et libertaire, au sein de laquelle la compétition capitaliste était remplacée par la créativité et la coopération prolétariennes. A l’instar du romantisme tardif, la conception ouvrière des I.W.W. était chargée d’une forte dimension « utopique ». Il n’y avait là rien de « réactionnaire » — comme quelques « marxistes » myopes le craignaient — l’objectif n’était pas un retour au passé, mais plutôt un renforcement de certains aspects toujours vivants des vestiges pré-capitalistes qui étaient parvenus à se maintenir parmi les ruines du présent capitaliste."

    "Selon Richard Brazier, le but fondamental de la poésie et des chants des I.W.W. était de tirer les ouvriers de l’apathie et du contentement et, par dessus tout, d’« exalter l’esprit de rébellion. Contre le conformisme « scissorbillish » et le respect des normes bourgeoises, ces ouvriers itinérants ne toléraient pas seulement la « différence », mais accueillaient même la singularité. Personne ne pourrait affirmer que lesgrèves ou que les combats pour la liberté d’expression des I.W.W. étaient « indisciplinés » et pourtant la « discipline » en tant que telle n’était guère présente dans les publications du syndicat. De ce point de vue (comme de bien d’autres), les I.W.W. étaient strictement à l’opposé du Parti communiste, dans lequel la « discipline » était célébrée et l’« individualisme » considéré comme l’une des pires déviations contre-révolutionnaires. Dans le « grand syndicat pour tous », les éclatantes manifestations d’individualité et la lutte collective en faveur de la révolution prolétarienne n’étaient pas considérées comme incohérentes. Dans leur pratique de la poésie, l’humour était très présent."

    "Dans le combat pour créer une nouvelle société à partir de celle qui existait, le poète était à la fois créateur et destructeur. Retourner le langage répressif, dévalorisé, dégradé, prosaïque était évidemment une priorité. Pour les poètes des I.W.W., la poésie était agitation, d’abord et toujours, pour provoquer émotion et tressaillement, inspirer rêves et action. La meilleure poésie des I.W.W. n’avait rien de commun ni avec le langage brutal du commerce et du pouvoir, ni avec la rhétorique moralisante, sectaire et bornée de la gauche traditionnelle ; celui-là et celle-ci sont aussi éloignés de la vie réelle qu’une allocution présidentielle au journal télévisé. En revanche, les meilleurs des poètes des I.W.W. proposaient à leurs compagnons une langue emplie de visions brisant la routine, d’images s’attaquant à l’illusion, d’éclats de rire lucifériens, de métaphores séditieuses pour aiguiser et stimuler l’esprit. Une langue sans cesse recréée grâce à l’argot."

    "Inspiration romantique et révolte furent les éléments-clefs non seulement de la poésie et du chant au sein du syndicat, mais aussi dans ses œuvres artistiques, dans ses dessins, ses pièces de théâtre, ses prises de parole. Contre les valeurs classiques d’autorité, d’obédience, de normalité, d’ordre, d’équilibre, de propriété, de maturité, les manifestations artistiques des Wobblies résonnent de leurs opposés romantiques : liberté, révolte, passion, extravagance, urgence, défiance et génie de la jeunesse."
    -Franklin Rosemont, « Le romantisme de la classe ouvrière révolutionnaire. La politique culturelle des Industrial Workers of the World », Tumultes, 2003/1 (n° 20), p. 105-118. DOI : 10.3917/tumu.020.0105. URL : https://www.cairn.info/revue-tumultes-2003-1-page-105.htm



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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. » -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

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