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    Edith Fuchs, Entre Chiens et Loups. Dérives politiques dans la pensée allemande du XXème siècle

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Edith Fuchs, Entre Chiens et Loups. Dérives politiques dans la pensée allemande du XXème siècle Empty Edith Fuchs, Entre Chiens et Loups. Dérives politiques dans la pensée allemande du XXème siècle

    Message par Johnathan R. Razorback Sam 17 Mar - 9:30

    "La philosophie a-t-elle joué un rôle dans l'adhésion au nazisme de la majorité des intellectuels, parmi lesquels, des philosophes ? Peut-on parler de philosophes nazis ?
    Sauf à entendre que la philosophie se réduirait à une Weltanschauung, philosophie et philosophe nazis sonnent comme "cercle carré".
    "

    "On ne peut nullement comparer le rôle que Platon, par exemple, escomptait sans jouer auprès de Denys avec celui que Carl Schmitt a en effet joué avant et pendant l'hitlérisme: le grand penseur conseiller du Prince ! Même en ne tenant aucun compte de l' "échec" de Platon lors de ses séjours en Sicile, il faudrait omettre que l'idée platonicienne de la philosophie reine veut bien dire que la seule autorité, dont tout autre n'est qu'une image, réside dans la sagesse, laquelle n'a de sens que par rapport au Noûs divin. Quand, en revanche, le grand juriste occupe un temps, "dans le ventre du poison", avec hauteur, distance et réserves, un poste de pouvoir, même latéral, pour ensuite ne cesser d'être l'étoile des congrès de juristes nazis, il ne cherche nullement à contrer la criminalité du régime."

    "Nous entendons bien que cette configuration sociopolitique que fut le régime hitlérien relève de l'histoire et des méthodes historiennes. Notre objet d'interrogation est autre: il cherche à cerner le terreau intellectuel sur lequel ont grandi les phénomènes de croyances."

    "Tous les historiens s'accordent pour souligner le remarquable assentiment avec lequel les autorités religieuses et morales, l'élite intellectuelle, universitaire, artistique, ont accueilli le succès du dictateur, et, avec celui-ci, les premières décisions et exactions aussitôt dirigées contre les opposants, communistes, socialistes, libéraux, syndicalistes, sans oublier les juifs, quand ces derniers ne se confondent pas avec les premiers. Les violences n'ont pas rencontré de protestations sérieuses."

    "Si Nietzsche avait connu le nazisme, il l'aurait assurément détesté."

    "Carl Schmitt, le profond juriste, fait plus que loucher du côté de la philosophie politique ; il a nourri une grande admiration pour Hegel, dont une part au moins de l'œuvre fait partie du "bagage" schmittien, avant, en tout cas, que Schmitt ne déclare Hegel "mort en 33"."

    "Ce n'est évidemment pas la politique hitlérienne qui pourrait s'enraciner dans quelque philosophie."

    "L'adulation sectaire dont Heidegger fait l'objet conduit ses "admirateurs" à bannir jusqu'au projet même, qui consiste légitimement à interroger le rapport entre l'adhésion au nazisme et l'œuvre."

    "Il nous faudrait cerner comment sont écrits des ouvrages de fausse philosophie, composés par des hommes instruits. La fausse philosophie, qui est aussi une philosophie fausse, plagie, parodie, travestit et dévoie le travail philosophique."

    "L'abandon des exigences de détermination, d'explication de la nature des problèmes, de la nature des concepts et des rapports qu'ils entretiennent entre eux, l'abandon des exigences de fondation et de détermination des champs de validité et de signification, l'abandon de tous ces réquisits qui prévalaient depuis Leibniz et Kant est flagrant dans l'œuvre novatrice de Nietzsche. Il nous semble que cet abandon à joué un rôle majeur pour autoriser des "nietzschéens", tels que Langbehn ou Blüher et beaucoup d'autres, à s'adonner à des écrits philosophiques."

    "Penseur de la souveraineté de l'État, Carl Schmitt voit dans le libéralisme la destruction de cette souveraineté et, par là même, l'instauration d'un nouvel État de nature, gros de la menace de la guerre de tous contre tous. Nous serions entrés, avec l'extension des démocraties libérales contemporaines, dans ce que Marx appelait déjà, le "stade de l'économie". Mais loin que Carl Schmitt ait en vue le règne de la marchandise et de l'exploitation généralisée qui en est solidaire, loin qu'il accorde un sens à l'idée d'économie politique, le règne de l'économie signe, au contraire, selon lui, la fin de la politique ; aussi longtemps du moins que les conflits de puissance et richesses ne jettent pas les sociétés libérales hors de la "neutralisation" du marché et des échanges mondiaux, pour retrouver la politique par la guerre elle-même. La priorité libérale de l'économie sur tous les autres domaines de l'existence collective ferait donc, selon Carl Schmitt, basculer le monde contemporain dans un apolitisme infiniment plus dangereux pour la paix que ne l'étaient les conflits de puissance entre les États modernes (depuis les XVIIème et XVIIIème siècles)."

    "Fichte, par exemple, commentant Machiavel, salue ce dernier pour avoir vu que tout fondateur d'un État doit faire "comme si" tous les hommes sans exception étaient méchants -et il n'y a aucun théologie du péché, mais seulement une maxime politique de prudence."

    "Carl Schmitt peut en somme englober dans un même refus "marxistes" et "libéraux" puisqu'ils sont installés dans une commune croyance en une amélioration historique, en dépit des divergences conflictuelles qui les séparent."

    "Si donc une pensée ne cherche pas à exposer en quoi, et pour quelle raison, ce qui est avancé est vrai, si au contraire le discours s'effectue par déclarations, assorties tant qu'on voudra, d'illustrations, d'exemples, de confirmations par l'autorité des prédécesseurs, sans omettre même la formulation des conséquences, positives et négatives, un tel discours peut être habile, frappant, persuasif à l'extrême ; il sera, selon nous, quand même hors philosophie. Un bon pamphlet, un bon prêche, un bon diagnostic (sur l'époque présente ou passée), une belle prophétie (fût-elle apocalyptique), tout cela peut être mis en œuvre par un philosophe sans que pour autant, à eux seuls, ils suffisent à "faire" de la philosophie."

    "La notion de souveraineté [...] habite la tradition philosophique depuis Platon et Aristote."

    "Carl Schmitt est fermé à la dialectique. Ce n'est même pas qu'il y serait hostile, c'est qu'il ne l'entend pas, muré qu'il est dans une "pensée d'entendement", fermé à la rationalité philosophique. [...] Carl Schmitt ne cesse de biaiser, parce qu'il s'en tient à quelques écrits de jeunesse de Hegel, tout en ignorant superbement le système hégélien. Il ne tient compte ni de la Logique ni de l'Encyclopédie, ni de la Philosophie de l'Histoire."

    "Séparer système et méthode relève d'une approche purement polémique ; Kervégan souligne, non sans ironie, que c'est là la commune façon de faire à Marx (et surtout Engels) et Carl Schmitt."

    "Sous le nom de pensée d'entendement, Hegel fustige (dans la Phénoménologie de l'Esprit par exemple) ce qui en appelle soit à l'intuition, "ni chair ni poisson", soit au sens commun (nous avons vu Carl Schmitt se livrer à cette double faiblesse). C'est la dogmatisation, l'absolutisation de la positivité et de la négativité, chacune de leur côté, qui rend Carl Schmitt sourd à la dialectique. La décision, marque de la souveraineté, est absolutisée dans sa positivité, tandis que l'ennemi, nous venons de le voir, est absolutisé dans la négation absolue qui le définit. La fixité des opposés, censés constituer une impérieuse alternative, est présente en tous points de la pensée schmittienne, qui peut par là même être appelée dualiste."

    "Selon Hegel, l'irrationalité relative de la vie sociale et de ses antagonismes, loin d'être un obstacle à contrer, devient le moyen par lequel le niveau proprement politique de l'existence peut se constituer. Quand donc Carl Schmitt croit suivre Hegel en se référant à la "grandiose théorie de l'Etat hégélien comme tiers supérieur", ce n'est nullement Hegel qu'il suit, mais Gentile, c'est-à-dire un néohégélien de droite -noblesse oblige !" (p.68)

    "Alors que, selon Carl Schmitt, la guerre, la décision de discrimination de l'ennemi substantiel, est critère du politique, Hegel, lui, toutes choses égales par ailleurs, se rattache à Platon et Aristote: le sens du politique n'est ni la gestion (contre le libéralisme contemporain, seul point d'accord avec Schmitt) ni le conflit "vital". C'est le "vivre-ensemble". Il ne faudrait pas exagérer le "travail de la guerre" (selon Hegel), il n'est, à vrai dire, que la condition négative du politeuein, et le lien effectué entre guerre et gouvernement ne doit pas faire oublier que, comme l'ont affirmé Platon et Aristote, la pratique politique et la spéculation philosophique sont le véritable couronnement de l'existence éthique."

    "Tous les commentateurs sont sensibles au style de Nietzsche: comment, en effet, y être sourd ?" (p.85)

    "La fascination continue que Nietzsche exerce, à la fois dans l'enseignement et dans la production philosophiques contemporains, en particulier à des fins politiques et morales "libératrices", cette fascination est fascinante. Tout ce passe comme si les vues politiques de l'auteur, pourtant fort explicites, pourtant fortement arrimées à l'ensemble de son propos, pouvaient être enjambées. La façon dont il s'inscrit avec ardeur, dans le courant anti-lumières, antimoderne de son temps, ce qui le conduit à aimer Gobineau autant que Baudelaire, loin de le rejeter dans le XIXème siècle, paraît au contraire apte à nourrir une postmodernité qui s'enchante non pas de la destruction du sujet -cela va sans dire- mais de celle de tout sens comme de toute raison."

    "Jamais la valeur à accorder à la vérité n'aura été interrogée par aucune philosophie avant Nietzsche."

    "Comment ne pas approuver le portrait que Nietzsche ne cesse de nous tendre de nous-mêmes ? La décadence, l'affadissement des meurs et du goût, la vulgarité générale, le manque de héros, tout cela suscite un soupir plaisant à la belle âme qui sommeille en tout un chacun. Comment ne pas nous croire nous-mêmes, nous qui suivons avec intérêt, stupéfaction, agacement et admiration l'auteur dans ses rages et ses éloges, comment ne pas se persuader que nous sommes du côté de la noblesse et de l'aristocratie de l'esprit ?" (p.94)

    "Rien de ce qu'écrit Nietzsche ne respire ni joie ni amour de la vie."

    "Anti-Rousseau à tous égards, Nietzsche croise extérieurement Rousseau quand au refus du progrès, mais aussi pour la rêverie des origines et celle de leur "retour" sous un visage transfiguré."

    "Thomas Mann, contrairement à beaucoup de nietzschéens ultérieurs, ne ferme nullement les yeux sur les ignominies que Nietzsche martèle -et cependant, il aime Nietzsche, et le tient pour "apolitique et spirituellement innocent". Refusant qu'on voit en Nietzsche un des "entraîneurs, des fondateurs et des inspirateurs du fascisme européen et mondial", il écrit: "Pour ma part, je suis assez enclin à intervertir ici la cause et l'effet et à penser que c'est non pas Nietzsche qui a fait le fascisme, mais le fascisme qui a fait Nietzsche : je m'explique: essentiellement étranger à la politique et spirituellement innocent, Nietzsche a pressenti, dans sa philosophie de la puissance, ainsi qu'un très sensible appareil enregistreur et émetteur, la montée de l'impérialisme, et a annoncé à l'Occident, comme une aiguille, tremblante, la venue de l'époque fasciste dans laquelle nous vivons et vivrons, malgré la victoire militaire remportée sur le fascisme, longtemps encore."
    L'image du sensible sismographe est à la fois élogieuse, et accablante: le psychologue de la culture, le médecin de l'âme des peuples aurait été, à son insu, porté par l'esprit du temps
    ."

    "En dépit de l'importance de la figure platonicienne de Socrate, et de surcroît même si on met l'accent sur les exercices spirituels pratiqués dans les écoles grecques, de façon ésotérique, réservées aux initiés selon les degrés de leurs progrès, reste que ce qui distingue la sagesse philosophique désirée et recherchée de toute autre sagesse contenue dans les grands textes fondateurs de religion, c'est qu'elle est théorétique. Même si on voit l'essentiel de la philosophie dans la question du mode de vie le meilleur, du mode de vie philosophique, ce mode de vie se caractérise par le fait qu'il est consacré à la lumière de la connaissance ( et non à la lumière ou à la parole divines). On peut sûrement dire, de façon acceptable, d'un homme qu'il vit en philosophe ; tant que, toutefois, il n'a pas "inventé" quelque chose en philosophie, il ne sera pas vraiment un philosophe (la réciproque n'est pas nécessairement vraie). Si donc un philosophe est celui qui invente sinon une philosophie, du moins en philosophie, alors, il y a fort peu de philosophes."

    "Les faux théoriciens se caractérisent par leur talent à se répéter, à faire "du sur-place", tout en noircissant des volumes entiers ; l'ignorance, le manque d'instruction, leur permet une "improvisation" sans contraintes ; l'absence d'élucidation, c'est-à-dire la plus grande abstraction sont des conséquences inévitables, sans oublier l'indifférence à toute philosophie passée ou présente !"

    "Le grand succès aussitôt rencontré par Le Déclin de l'Occident s'explique peut-être par deux raisons: ceux qui le lisent sont depuis longtemps familiers des professions de foi antirationaliste, anti-françaises, anti-anglaises, germanophiles et conservatrices. Mais en outre, aucune "épine dialectique" ne barre la route, qui peut être en quelque sorte dévaluée: les deux volumes requièrent, assurément, quelque patience, mais assez rarement la méditation. Comment un ouvrage aussi volumineux, répétitif, obscur, bourré d'erreurs et d'affirmations arbitraires aussitôt relevées par les lecteurs dès la parution, a-t-il pu être confectionné par un homme instruit, docteur en philosophie ?
    Le Déclin de l'Occident n'a rien d'un manifeste, ou d'un pamphlet, écrit avec la vivacité de la polémique et de la conviction. C'est bien tout le contraire: écriture pesante, insistante à multiplier en juxtaposition d'innombrables "faits" historiques hétéroclites de sorte que, les interminables énumérations valent visiblement aux yeux de leur auteur, pour argument. C'est que Spengler entend nommément faire à la fois œuvre de savant, d'historien et de philosophe. Les trois d'un genre inédit. A la façon de Nietzsche, il affiche sans cesse un hostile mépris à l'égard des tâcherons de la connaissance scientifique, comme à l'endroit des artisans de la connaissance historique ; mais pour les faiseurs de systèmes et concepts philosophiques, c'est une franche raillerie qui s'empare de lui ! Son ambition déclarée sera donc d'avoir inventé une "philosophie a-philosophique" qui sera, espère-t-il, une "philosophie allemande". Sa bataille antiphilosophique fait rage sur deux lignes de front, on le devine déjà: l'une est constituée par les "philosophes français", tous promus rationalistes abstraits, au premier rang desquels Rousseau. Laissons pour l'heure la conviction que le libéralisme, le droit, la religion naturels seraient anglais, ainsi que la souveraineté du peuple, conviction qui conduit à baptiser anglais non seulement Voltaire, Diderot et Rousseau, mais aussi la Révolution française. La seconde ligne de front, quand à elle, se limite à l'Allemagne et à ses "faiseurs de systèmes" au premier (et seul) rang desquels Spengler érige Kant en œuvre à abattre. [...] Lui font horreur [...] l'universalisme et le cosmopolitisme.
    Prenant dès lors des chemins opposés à ceux des "faiseurs de concepts et de systèmes", Spengler discourt de tout: il a science de tout, aucun domaine de la culture n'échappe à sa sagacité, pas plus l'architecture, la peinture, la musique, les religions, les mœurs, l'habitat que les sciences physiques et les connaissances mathématiques. Aucune époque, aucun lieu ne lui sont inconnus
    ."

    "Sont proclamés [...] l'engouement pour la démocratie et le règne de l'argent qui lui est inhérent -décadente la multiplication des grandes villes cosmopolites, dont les masses anonymes ne savent plus rien ni du sol ni du sang- décadents l'individualisme et le rationalisme abstraits, méprisants l'autorité des coutumes et traditions pour sombre dans l'irréligion."

    "N'y a-t-t-il pas toutefois quelque ridicule à prendre tellement au sérieux la symbolique des saisons, pour bâtir sur elle les époques "spirituelles" ?"

    "Spengler imagine peut-être se situer dans le sillage de Nietzsche pour lui emprunter des mots, des figures ou mêmes des phrases ; toutefois, ni inspiré ni visionnaire, Spengler donne plutôt le sentiment d'un écrivain laborieux et obstiné dont l'esprit muselle d'avance toute interrogation, tout retour sur soi un peu sincère. [...] Quant à la "volonté de puissance" ! Le mot y est, assurément, mais non la chose: comment y aurait-il place pour un vouloir qui se veut lui-même, dans la fresque du destin cosmique auquel tous sont soumis, sans le savoir ? Nulle possibilité d'un amor fati, quel qu'il soit."

    "L'histoire, selon Spengler, n'est aucunement une histoire. L'historisme radical paraît voué à cette situation paradoxale: en rabattant chaque homme, chaque société, chaque élément de la culture matérielle ou spirituelle sur sa localisation temporelle, spatiale et "culturelle", l'historisme, par définition, dénie tout univers commun. Comment dès lors, si seul un "grec" perçoit et comprend ce qui est grec, comment la philosophie, la géométrie, la sculpture grecques pourraient-elles se transmettre à d'autres ? Spengler, nous l'avons vu, ne recule nullement devant cette conséquence, au point qu'il y a lieu de croire que ce serait même pour y venir que le tout est échafaudé."

    "Spengler serait celui qui se déclare philosophe, pour ruiner toute philosophie ; écrivant une "philosophie du destin, la première de son espèce", il entend expressément ramener ontologie, métaphysique, logique, éthique, philosophie du droit, épistémologie au rang de travaux superflus, propres tout justes à alimenter l'alexandrinisme de bibliothèques de spécialistes. Toute "droite philosophie" se réduirait donc à un symptôme de décadence, tandis que, au contraire, la "philosophie naturelle, pressentie par tous", relèverait du "tact cosmique", tant de son auteur que de ses lecteurs."

    "L'ouvrage qui montre, raconte et annonce la fin de l'Occident traite bien d'une philosophie générale de l'histoire (anti-voltairienne, anti-kantienne, anti-hégélienne, anti-marxiste tant qu'on voudra)."

    "Nous cherchons dans Le Déclin de l'Occident un exemple d'idéologie philosophique." (p.210)

    "Qu'est-ce que la race, selon Spengler ? [...] Spengler serait plutôt racialiste que raciste: aucun répertoire des races, aucune hiérarchie entre les races, rien sur le métissage. En revanche, sang, sol et race forme une sorte de nouvelles trinité, haussée vers les splendeurs obscures du cosmique et du destin." (p.233-234)

    "Loin qu'un peuple façonne une culture, c'est, selon Spengler, l'inverse qui est vrai."

    "Nous voyons combien Spengler a pu nourrir Carl Schmitt."

    "Le plus abusif, de surcroît, consiste à imputer à Spinoza le rationaliste, l'appartenance à l'âme magique, pour ensuite l'enrôler, contre toute évidence, parmi les défenseurs du lien indissoluble entre le trône et l'autel. [...] La référence à Spinoza fournit l'occasion de distiller le portrait, déjà fortement dessiné ailleurs, du juif, appendice définitivement étranger à l'univers spirituel du pays dont il est l'"hôte"."

    "Nous avons accordé une attention quelque peu minutieuse au Déclin de l'Occident. Trois raisons nous ont poussé à le citer: notre stupéfaction, en premier lieu. La lecture continue de cette œuvre finit par faire vaciller l'entendement. Du coup, nous soupçonnons qu'en dépit de leur succès d'audience, les deux volumes auront peut-être rarement été vraiment lus, de sorte qu'il n'était pas inutile d'en donner un aperçu un peu substantiel. Enfin, et c'est là notre motif majeur: Spengler, dans les dictionnaires, comme dans les histoires de la philosophie, y est présent en tant que philosophe."

    "Bergson, par exemple, écrit rationnellement une philosophie de la vie antirationaliste. Ses vues sur l'élan vital n'entretiennent aucun point commun avec celles de Spengler."

    "Celui qui dispose d'une seule "clé" n'est jamais un philosophe."

    "Blüher, lui, se tourne vers vers la théologie, l'histoire des religions, mais aussi, forcément, vers la philosophie: cette façon de feindre la compétence en toutes sortes de disciplines, dont aucune n'est maîtrisée, ne signifie-t-elle pas que son auteur cherche, par son omniscience, à "fasciner" ses lecteurs, pour les attirer "ailleurs" ?"

    "La "révolution nazie" n'a fait qu'entériner ce qui était à l'œuvre dans toute la pensée conservatrice allemande -les plaidoyers incessants tournés contre la citoyenneté, à la française, contre la souveraineté du peuple, contre la représentation parlementaire, contre toute tentative d'intervenir rationnellement dans le train des affaires publiques. Tous ces plaidoyers en appellent à l'âme nationale, à un Volk haussé à la sublimité d'une entité mystique." (p.273)

    "Rosenberg ferait presque paraître Spengler savant: ils ont en commun emphase, désordre et obscurité."

    "Le Mythe du XXème siècle n'est rien d'autre qu'un vibrant prêche au massacre de tout ce qui n'est pas "völkisch-nord-germanisch-rassig-seelig"."

    "[Rosenberg] se moque de la composition du Déclin tout en en imitant le tracé, et pour le reste il en suit servilement la pente en répétant, encore et toujours, que sont désormais moribonds "l'intellectualisme abstrait", l'universalisme et son double, l'individualisme, le cosmopolitisme et le droit romain, tout cela au nom d'une "vérité organique", dont nous avons largement aperçu la nature en lisant Spengler. Quant aux attaques contre Rome et les Églises chrétiennes, et par conséquent l'appel à une religion nationale, ils sont du Paul de Lagarde tout pur: celui-ci, du coup, est promu nouveau grand mystique allemand." (p289)

    "Déporter la philosophie vers la vision du monde, revient à la destruction de celle-ci."

    "Selon Luther encore, les juifs sont "chiens assoiffés de sang"."

    "La grande stratégie du renversement des victimes en bourreaux, et inversement, traverse inlassablement toute la propagande nazie."

    "De quelle "science historique" relève le portrait du juif auquel Marx s'adonne [dans La Question juive], qui sort tout droit du chapeau des préjugés européens les mieux enracinés depuis le Moyen-âge ?"

    "Les attaques répétées de Paul de Lagarde contre le parlementarisme, le suffrage universel, contre les partis, ont pour envers l'appel à un Führer incarnant à lui seul le peuple, de sorte que ses ordres valent pour la souveraineté populaire." (p.394)

    "Paul de Lagarde aura aussi exacerbé la charge d'hostilité intense avec laquelle tout "vrai Allemand" prononce les mots "libéral" et "libéralisme". Tout ce qui est, selon lui, à rejeter est baptisé "libéral": le cosmopolitisme, la démocratie, l'individualisme, le matérialisme..."

    "Comme beaucoup de ses contemporains, P. de Lagarde, a une vision prétendument "spirituelle" de la race."

    "Non seulement dans les mouvements de jeunesse dans l'Allemagne du XIXème et XXème siècles, mais même aussi des écrits antérieurs, comme ceux de Paul de Lagarde, tournent autour de convictions et d'alternatives qui paraissent n'avoir pris aucun ride. Ainsi en va-t-il de l'opposition entre l'ardente tâche qui consiste à inculper des "valeurs" et celle d'instruire ; ainsi encore la contraignante autorité du maître qui prétend savoir est-elle opposée à l'impérieux devoir de laisser la jeunesse façonner elle-même son expérience et ses "savoirs"."

    "La majorité des célébrités prénazies et nazies est faite de "déclassés"." (p.411)

    "Si Arendt ne réécrit pas Le Déclin de l'Occident, elle s'inscrit, en tout cas, dans la lignée des penseurs de la décadence, même si elle se garde bien de ce vocable, sans doute, trop lié, à ses yeux, à son antonyme, le progrès, qui, lui, est récusé avec ardeur."

    "Quant aux tendances factuelles propres à la modernité, telles qu'esquissées dans le fatal tableau qu'Arendt livre dans son Prologue, nous ne pouvons que juger, après beaucoup d'autres, qu'elles relèvent d'un imaginaire de la peur."

    "De même que, selon Heidegger, Platon serait la source de l'oubli de l'être, oubli auquel toute la métaphysique devrait son existence, de même que, selon Nietzsche, Platon devient la matrice de la morale ascétique, selon Ardent, la République, mais aussi Les Lois, se trouvent au principe de la fatale erreur de l'illusion la plus dommageable: loin de la vision homérique, ce serait à Platon que tous devraient d'avoir envisagé les questions politiques par le biais de la question du gouvernement le meilleur."

    "Là où Descartes -songeant certes aux "méchaniques", mais surtout à la médecine, dont il percevait avec acuité la faiblesse -proclamait que l'homme pourrait devenir "comme maîtres et possesseur de la nature", la plupart, dont Ardent, vont répétant que grâce à Descartes, les hommes seraient, au XXème siècle, devenus maîtres de la nature, montrant ainsi combien ils méprisent la "dignité" de celle-ci."

    "Arendt paraît s'être mise à l'école de Nietzsche: ils ne sont, ni l'un ni l'autre, hommes à suivre les méandres de la pensée d'un écrivain, mais bien déterminés à monter eux-mêmes sur scène."

    "Arendt consacre de nombreuses pages à Marx, tant dans le chapitre dédié au travail, que dans celui dédié à l'œuvre : les déformations toutefois qu'elle lui fait subir ne reculent devant aucune trahison, pour ne pas dire contre-sens. Le lecteur, à bon droit, se demande se Arendt parle bien de Marx, si elle l'a même un peu lu ; quoi qu'il en soit, le caractère lacunaire et tendancieux de cette prétendue réfutation empêche la confrontation d'avoir lieu."

    "Quand donc Arendt déclare que l'expression "économie politique" constituerait une contradiction dans les termes pour la pensée antique, il est clair qu'il en va de même pour elle." (p.444)

    "Là où Marx envisage la possibilité historique que prenne fin cette exploitation qu'est le salariat, Arendt lui prête d'envisager, de façon absurde, l'abolition du travail."

    "Arendt ne se livre nullement à un examen critique. Elle ne cesse de biaiser et de tronquer."

    "La Condition de l'homme moderne a rejeté Kant du côté des utilitaristes parce qu'il défend, précisément dans la troisième Critique, la nécessité régulatrice de considérer l'homme comme fin dernière de la nature. C'est qu'il a osé écrire que "sans l'homme, la nature serait un affreux désert vide de sens", aveugle à son propre anthropocentrisme, et sourd à la "dignité" que Arendt, au contraire accorde à la "Terre Mère", dignité qui réclamerait notre respect." (p.456)

    "Cherchant quelles conceptions animent l'éloge arendtien de la pensée, nous venons de trouver une magistrale dépréciation de la science moderne." (p.469)

    "L'attaque contre la causalité constitue une sorte de front commun, unissant, en dépit de motifs fort dissemblables, Spengler, Heidegger et Arendt: leurs raisons sont sans rapport avec celles du scepticisme cohérent de Hume." (p.476)

    "Un système philosophique n'a rien à voir avec cette tranquillité sans surprise que Arendt prétend y trouver."

    "Les spécialistes qui ont écrit sur Arendt accordent, pour la plupart, que les écrits de cet auteur sont anti-philosophiques. Contrairement à ce que notre brève étude en conclut, ils s'enchantent de cette situation, pour saluer la belle indépendance, dérangeante et vivifiante."

    "Nous n'avons cessé de voir Arendt n'octroyer le titre de "grand auteur" à un philosophe que pour aussitôt l'accuser de contradictions mortelles."

    "Arendt se range sous "la bannière" des démolisseurs de "la" philosophie."

    "La fraternelle admiration d'Arendt pour Rosa Luxembourg est-elle compatible avec l'abrupte certitude que la modernité aurait déjà délivré les travailleurs de l'oppression et de l'exploitation ? Est-ce conciliable avec la conviction centrale que la politique serait autonome par rapport à la société et indépendante de l'économie ?" (p.487)

    "Nous avions déjà crédité Nietzsche de faire basculer l'écriture philosophique vers l'écriture littéraire, celles des pamphlets polémiques et provocateurs. Or il ne nous semble guère possible de parer Arendt de brio littéraire. Autant Nietzsche est ingénieux, au point de ne pas reculer devant l'infamie, pour peu qu'il parvienne à une belle trouvaille de langage, autant Arendt nous semble "professorale". A ce titre, parmi les représentants, depuis la fin du XIXème siècle, de la destruction de la tradition allemande de la philosophie, celui qui nous paraît le plus proche d'Arendt serait Spengler [...] Se rebellant contre "les" philosophes, ils tiennent tous deux à exhiber leur science en la matière, dans le temps que ni l'un ni l'autre ne se soucient de leurs références. On ne peut leur faire confiance, ni à propos des œuvres, ni à propos des faits historiques dont ils parlent."

    "Tous ces traits autorisent à voir une idéologie philosophique dans les essais non politiques de Hannah Arendt." (p.491)

    "Ludwig Schnemann [1852-1938], très admirateur de Paul de Lagarde [introduisit Gobineau en Allemagne vers 1894]." (p.506)

    "Houston S. Chamberlin, quand à lui, défend avec force considérations supposées érudites que le Christ n'avait rien de juif, mais était un vrai aryen." (p.511)

    "Le courant "paysan" de la Jeunesse bündisch bascule dans le camp völkisch, et en 1929, par exemple, Darré dira de cette paysannerie allemande dans laquelle il faut s'enraciner qu'elle est "source de vie de la race nordique"." (p.523)

    "Si la société Thulé contient tous les ingrédients propres à la faire figurer à la rubrique des courants antisémites, elle disparaît après 1933 et tous les doctrinaires völkisch préhitlériens seront frappés d'interdiction." (p.528)

    "[Theodor Fritsch] confectionne une anthologie de la haine antijuive sous les espèces d'un Catéchisme antisémite (35 000 exemplaires en 1893). Régulièrement augmentée, cette œuvre devient, à partir de 1907, Manuel de la Question juive. Dans la dernière édition de 1931, l'auteur rend hommage à Hitler." (p.530)
    -Edith Fuchs, Entre Chiens et Loups. Dérives politiques dans la pensée allemande du XXème siècle, Éditions du Félin, coll. Les marches du temps, 2011, 541 pages.

    "[Les juifs] sont en Europe les maîtres des non-juifs [...] les usuriers vident, tels des vampires, l'Allemagne de sa substance -vermine ou germes pathogènes dont il faut se débarrasser par tous les moyens. On ne parlemente pas avec des trichines ou des bacilles, on ne les éduque pas, on les anéantit aussi rapidement et radicalement que possible."
    -Paul de Lagarde, cité par Edith Fuchs, op.cité, p.269.

    Spengler écrit sur "des groupes naturels qui révèlent la tendance à prendre racine dans un paysage."

    "Un peuple existe comme tel aussi longtemps que dure le sentiment de communauté."

    "La guerre est créatrice de toutes les grandes choses."

    "La masse est la fin, le radical néant."

    "Il y a une musique grandiose des sphères qui demandent à être entendue."

    "La lutte et la vie sont au fond identiques."

    "Tout ce que j'ai opposé au capitalisme sous le nom de socialisme, tout cela deviendra subitement le point de concentration de formidables énergies vitales."

    "L'avènement du césarisme brise la dictature de l'argent et son arme politique, la démocratie."

    "L'histoire universelle [...] a toujours [...] condamné à mort les hommes et les peuples qui prisaient les vérités plus que les actes, la justice plus que la puissance."
    -Oswald Spengler.

    "Un monde fait par les hommes pour les hommes m'écœure."

    "Les théologiens ont tendance à définir l'ennemi comme quelque chose qui doit être anéanti. Mais je suis juriste et non pas théologien. Qui puis-je en somme reconnaître comme mon ennemi ? Visiblement, seul celui qui peut me mettre en question. En le reconnaissant comme ennemi, je reconnais qu'il peut me mettre en question. Et qui peut réellement me mettre en question ? Seulement moi-même. Ou bien mon frère. C'est cela: l'autre se présente comme mon frère, et le frère se présente comme mon ennemi...C'est la tension dialectique qui maintient en mouvement l'histoire du monde, et l'histoire du monde n'est pas encore à sa fin. Prends garde alors, et ne parle pas légèrement de l'ennemi."
    -Carl Schmitt.

    "L'État moderne a moins besoin de héros que de citoyens ; une des leçons de la Révolution Française est que, s'il sait avoir des citoyens, il aura, en cas de besoin, des héros."
    -Hegel.


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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. »
    -Hegel, La Raison dans l'Histoire.


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