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    Frank Lestringant, L'orientalisme dévoilé : Musset, lecteur de Hugo

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Frank Lestringant, L'orientalisme dévoilé : Musset, lecteur de Hugo Empty Frank Lestringant, L'orientalisme dévoilé : Musset, lecteur de Hugo

    Message par Johnathan R. Razorback Mer 2 Jan - 21:09

    https://www.cairn.info/revue-d-histoire-litteraire-de-la-france-2002-4-page-563.htm

    "Iconoclaste, Musset le fut tout autant que Rimbaud, et à un âge aussi précoce. Vis-à-vis de Hugo, son aîné de huit ans, il déchaîna l’ironie de sa verve adolescente dans les Contes d’Espagne et d’Italie, dès 1829, puis dans Un spectacle dans un fauteuil (vers), trois ans plus tard. Les Orientales, dans les deux cas, furent la cible favorite de sa verdeur. Vers le même temps, il parodiait son théâtre, de La Nuit vénitienne à Fantasio, pièce composée à l’automne 1833 et qui multipliait les allusions au Roi s’amuse, à Hernani et à Lucrèce Borgia.

    Deux circonstances mirent en présence Musset et Hugo. La première remonte à l’enfance, ou, si l’on préfère, à la prime adolescence. En juin 1822, Alfred, âgé de onze ans, se rend le dimanche à Gentilly chez la mère de Paul Foucher, son camarade du collège Henri IV, dont la sœur Adèle vient de se fiancer à Hugo. Le mariage sera célébré en octobre de la même année. En 1828, lors des soirées que Charles Nodier organise à la bibliothèque de l’Arsenal, Musset danse avec Marie Nodier, écoute Hugo déclamer Les Feuilles d’automne et lit peut-être lui-même des vers. La grande figure, le demi-dieu de ce salon érudit et mondain, où se fomentent les coups d’état du romantisme, c’est incontestablement Hugo."

    "En juillet 1830, il se serait « déshugotisé », au dire de son père. La vérité est qu’à aucun moment il ne fut hugolâtre, gardant raison et toujours une légère ironie par rapport au maître du chœur. Du reste, il nourrit assez vite pour Hugo un sentiment d’agacement, que traduisent les insolences de Mardoche et de Namouna, parodiant l’éclatante palette des Orientales et mettant à mal le philhellénisme en vogue. "

    "Alfred lui-même, qui a conçu Mardoche à son image, rechignait à suivre Hugo lors des fameux pèlerinages aux tours de Notre-Dame, pour contempler au loin le crépuscule sur la plaine de Montrouge. C’est au cours de ces promenades rituelles que Hugo a trouvé l’inspiration des « Soleils couchants » qui forment une section des Feuilles d’automne et dont un premier exemple, « Rêverie », se trouve dans Les Orientales."

    "Musset fait de son héros un adepte de la cause turque au détriment de la liberté grecque."

    "L’esthétique, de toute évidence, prime sur la politique et la morale ; le beau éternel compte seul au regard des convulsions et des révolutions humaines. L’attentat le plus scandaleux est celui qui vise le minéral, non l’animal humain. En soutenant, ou en feignant de soutenir cette position intenable, Musset jeune veut choquer ses aînés, ses parents, ses amis, qui prirent du reste assez bien cette plaisanterie risquée."

    "La profession d’insensibilité de Mardoche, plus libertine que stoïque, se retrouve un peu plus loin dans le poème, pour tourner en ridicule le rousseauisme en vogue et les adeptes de la religion naturelle. [...] À cette homélie qui pastiche la Profession de foi du vicaire savoyard, Mardoche s’esclaffe. Décidément Musset n’est pas encore ce disciple de Jean-Jacques qu’il deviendra après sa rencontre avec George Sand."

    "Nulle part Musset ne s’est plus entièrement livré que dans ces deux poèmes, qui sont peut-être ses deux premiers chefs-d’œuvre et qui offrent entre eux une grande parenté. Même affectation de dandysme ici et là : Mardoche se place sous le signe de George Brummel , tandis que Namouna transporte l’élégance anglaise dans un Orient de pacotille. Même prise de distance par rapport au romantisme et à son illustre avantcourrier Jean-Jacques Rousseau. Même irréligion insolemment affichée au bénéfice du seul plaisir, un plaisir d’ordre essentiellement sexuel. Même exhibitionnisme enfin d’un autoportrait en pied et, dans le cas de Namouna, en nu intégral.
    Namouna, après Mardoche, pastiche les couchers de soleil romantiques si prisés de Hugo."

    "Le dandy et le sultan ont en commun la paresse et le spleen, sans oublier la luxure, que la paresse favorise et qui trompe l’ennui, à moins qu’elle ne l’approfondisse. Mardoche est un pacha, Hassan un dandy repeint à l’orientale, et son harem ressemble à s’y méprendre à une maison close. Lui aussi coule des jours d’une parfaite oisiveté, partageant son existence entre l’amour et le sommeil."

    "Le sadisme de Baudelaire, en effet, est déjà celui du jeune Musset."

    "Matérialisme, soit ! Mais il vaudrait mieux dire nihilisme. L’indolence cynique de Mardoche défiant les certitudes fragiles de son oncle bedeau le suggère. Le nu exhibitionniste de Namouna le confirme. Ce nu ne fait pas que dénoncer un orientalisme de pacotille, qui, pour des décennies encore, va revêtir de déshabillés pittoresques et somme toute présentables les fantasmes du bourgeois. Il exprime un vide insondable, et sous la peau complaisamment exhibée, frottée et parfumée du dandy, un désespoir sans relève."
    -Frank Lestringant, L'orientalisme dévoilé : Musset, lecteur de Hugo, Revue d'histoire littéraire de la France, 2002/4 (Vol. 102), p. 563-578.



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