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    Gareth Stedman Jones, De l’histoire sociale au tournant linguistique et au-delà. Où va l’historiographie britannique ?

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Gareth Stedman Jones, De l’histoire sociale au tournant linguistique et au-delà. Où va l’historiographie britannique ? Empty Gareth Stedman Jones, De l’histoire sociale au tournant linguistique et au-delà. Où va l’historiographie britannique ?

    Message par Johnathan R. Razorback Lun 11 Mai - 10:59

    https://journals.openedition.org/rh19/1150

    "L’histoire sociale peut être définie de maintes façons. Il peut s’agir d’un ensemble de domaines de recherche techniquement spécialisés : histoire de la population, histoire de l’alimentation, histoire de l’évolution des modes d’exploitation agricole, d’habitation ou de colonisation des territoires, histoire des convenances, de la séduction, de l’alphabétisation, du sport, etc. Mais il peut aussi s’agir d’une approche générale, une approche visant à gratter l’écorce des événements politiques pour mettre au jour une réalité au contenu notionnel plus fondamental qui sous-tendrait le développement d’un peuple, d’une culture ou d’une classe."

    "En premier lieu apparut, dans certains domaines rattachés à l’histoire, un intérêt modéré mais croissant pour les approches françaises de l’histoire sociale, en particulier celle de l’école des Annales. Les historiens groupés autour de la revue Past and Present – qu’ils fussent marxistes, comme Eric J. Hobsbawm et Rodney H. Hilton, ou non, comme John H. Elliott et Hugh Trevor-Roper –, adhéraient à la critique de « l’histoire événementielle » développée dans les Annales et à l’idée de « longue durée » avancée par Braudel."

    "Ce fut Edward H. Carr qui donna le ton dans ses célèbres conférences regroupées dans What is History ? qui, en 1961, exprimaient son aspiration à une union de l’histoire et de la sociologie."

    "Par le biais des travaux de Richard C. Cobb et de George F. E. Rudé, Past and Present fit également mieux connaître au monde anglophone les historiens français Georges Lefebvre et Albert Soboul, qui étaient à l’époque les principaux spécialistes de la Révolution, ainsi que les travaux d’Ernest Labrousse et de ses disciples sur les formes préindustrielles et industrielles de crise économique."

    "Si les travaux de Thompson et de Williams eurent une telle influence à partir des années 1960, c’est principalement parce que leurs écrits représentaient le renouveau d’une tradition socio-historique plus ancienne qui était déjà profondément ancrée dans l’imaginaire historique propre aux Britanniques. Cette tradition remontait, à tout le moins, à l’ouvrage d’Arnold Toynbee publié en 1884, Lectures on the Industrial Revolution in England, et sans doute même à ceux de Thomas Carlyle publiés dans les années 1830 et 1840, tel The French Revolution : A History, Chartism ou encore Past and Present. Là s’affirmait l’idée que le contexte qui influait de façon fondamentale sur le déroulement des événements politiques les plus visibles et qui façonnait la lutte des idées n’était autre que le social. Ce n’était pas là une invention de Marx, et celui-ci n’était pas le seul à y croire."

    "Carlyle influença profondément l’imaginaire littéraire de l’Angleterre victorienne, de Charles Dickens à Friedrich Engels en passant par George Eliot, John Ruskin et William Morris. C’est également lui qui inspira la première école d’histoire sociale, celle qui vit le jour dans les années 1880 avec les travaux d’Arnold Toynbee."

    "Ce dernier devint célèbre pour avoir introduit la notion de « révolution industrielle » au sein du débat anglais et pour avoir défini les termes d’une controverse dont les écrits d’Hobsbawm et de Thompson débattaient encore 80 ans plus tard. Son ouvrage paru en 1884, Lectures on the Industrial Revolution, était un chef-d’œuvre éclectique qui empruntait tout autant à Carlyle qu’à Marx et à la pensée de la Charity Organisation Society. Fait particulièrement surprenant, dans son exposé sur la révolution industrielle Toynbee ne fit aucune allusion aux répercussions de la Révolution française en Angleterre. Il laissa de côté la répression politique, le climat de terreur sociale, la propagation de notions évangéliques d’expiation, les pressions en faveur de l’abolition de la Poor Law et la progression de la doctrine démographique de Malthus. Les effets néfastes de la guerre, ceux du chômage qui accompagna la démobilisation et la déflation, la crispation des attitudes envers les déshérités, tout cela était traité comme faisant partie de la révolution industrielle – et considéré comme un phénomène purement social. Selon Toynbee, à l’exception des célèbres inventions de Richard Arkwright et de James Watt, « l’essence de la révolution industrielle fut le remplacement par la concurrence des réglementations médiévales qui avaient jusqu’alors régi la production et la distribution des richesses ». En d’autres termes, Toynbee s’appuyait sur ce que Carlyle avait décrit comme la substitution du « cash nexus » au « lien humain » et la « fin des rapports séculaires entre maîtres et serviteurs », mais il ramenait ce changement aux années 1760 et 1770, à l’époque des écrits d’Adam Smith et des inventions de Watt. L’historien dissociait le changement économique et social du contexte politique mouvant dans lequel il se produisait."

    "Le « tournant linguistique » auquel je fus associé avec quelques autres dès le début des années 1980, bien qu’il représentât le défi le plus manifeste à l’application de ce type d’histoire sociale en Grande-Bretagne, ne fut qu’une attaque parmi d’autres contre le paradigme dominant.

    Le vaste débat qui s’instaura entre les historiens au sujet du tournant linguistique lui-même dans les années 1980 et 1990 fut passablement confus. J’ai une petite part de responsabilité dans cette confusion. En effet, dans
    Languages of Class paru en 1983, je présentai tout d’abord un certain aspect du tournant linguistique en faisant référence à la « grande importance des travaux de Saussure », mais ensuite, quelques lignes plus bas, j’évoquai une « conception non-référentielle du langage ». À la vérité, je n’étais pas encore sûr à ce moment-là des conséquences que pourrait entraîner, à terme, l’adoption d’une approche sémiotique. Je me demandais notamment dans quelle mesure une approche sémiotique du langage était compatible avec l’exercice de la profession d’historien ; et, tout comme la plupart des autres participants au débat à l’époque, je présumais que j’étais face à un choix dogmatique entre deux approches qui s’excluaient mutuellement. La tentative que je fis pour laisser cette question ouverte ne fut pas concluante : évoquer la grande importance de Ferdinand de Saussure sous-entendait l’existence d’une sémiotique qui concèderait à la référentialité une certaine rémanence ; parler d’une « conception non-référentielle du langage », en revanche, sous-entendait l’adhésion à un système inspiré de Jacques Derrida, celui d’une mise en abyme de l’auto-référentialité où nulle place n’était laissée au hors-texte.

    Bien que je croie possible et parfois même instructif pour l’historien d’appliquer les techniques déconstructrices de Jacques Derrida à l’analyse des textes, je suis à présent convaincu qu’une adhésion totale et sans réserve à la démarche de celui-ci est incompatible avec l’exercice de la profession d’historien
    ."

    "Dans les années 1850, alors que la différence de productivité industrielle entre la Grande-Bretagne et la France était estimée à 10 %, celle de la productivité agricole entre les mêmes pays était estimée, elle, à plus de 60 % 52."

    "Avec l’accession au trône de Guillaume III Prince d’Orange, la Grande-Bretagne se trouva intégrée à une coalition européenne protestante contre la France et l’Espagne. Pour la France, cela marqua le début d’une seconde Guerre de Cent Ans (1688-1815). Tout au long de cette période, l’État britannique demeura l’acteur belliqueux et énergique d’un conflit tant commercial qu’idéologique. Les dépenses militaires qu’il engagea surpassèrent celles de toutes les autres puissances européennes impliquées dans le conflit, avec 83 % de l’argent public investi à des fins militaires 54. La lutte dans laquelle la Grande-Bretagne était engagée fut une lutte mondiale. Dans ce conflit, une importance capitale était accordée au commerce et à l’industrie d’exportation, non seulement en tant que moteurs de la richesse nationale mais aussi, à plus court terme, en tant que pourvoyeurs des recettes fiscales nécessaires au financement des emprunts contractés pour entretenir la guerre."

    "Même à l’apogée de sa puissance économique en 1848 et en dépit de sa force navale colossale, l’empire britannique demeura une aventure précaire et impécunieuse dont les ressources étaient à peine suffisantes pour juguler la grogne dans les colonies autrement que par le recours à une brutalité jugée tout à fait déplacée en Grande-Bretagne."
    -Gareth Stedman Jones, « De l’histoire sociale au tournant linguistique et au-delà. Où va l’historiographie britannique ?  », Revue d'histoire du XIXe siècle [En ligne], 33 | 2006, mis en ligne le 01 décembre 2008, consulté le 11 mai 2020. URL : http://journals.openedition.org/rh19/1150 ; DOI : https://doi.org/10.4000/rh19.1150



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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. » -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

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