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    Marie-Josèphe Bossan, L'art de la chaussure

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Marie-Josèphe Bossan, L'art de la chaussure  Empty Marie-Josèphe Bossan, L'art de la chaussure

    Message par Johnathan R. Razorback Ven 3 Juil - 10:56

    "Athéna porte des chaussures d’or." (p.7)

    "Faite de matériaux les plus divers, cuir, bois, étoffe, paille, nus ou plus ou moins ornés, la chaussure, par sa forme, par son décor, devient un objet d’art. Si la forme est parfois plus fonctionnelle qu’esthétique – mais non pas toujours et il y aurait lieu d’expliquer tant de formes aberrantes – les dessins des étoffes, les broderies, les incrustations, le choix des couleurs relèvent toujours étroitement de l’art caractéristique des pays où elle a été fabriquée.

    Son intérêt primordial vient de ce qu’elle n’est pas, comme les armes ou comme les instruments de musique, réservée à une caste, à un groupe social déter-
    miné, qu’elle n’est pas, comme le tapis, le produit d’une ou deux civilisations seulement, qu’elle ne relève pas comme un objet « somptueux » de la classe riche, comme un objet « folklorique » de la classe pauvre. Elle a été utilisée, du haut en bas de l’échelle sociale, par tous les individus du groupe considéré et, de groupe en groupe, par le monde entier
    ." (p.7)
    -Jean-Paul Roux, préface à Marie-Josèphe Bossan, L'art de la chaussure, Parkstone International, 2012, 273 pages.

    "La Préhistoire semble ignorer la chaussure car toutes les empreintes connues révèlent des pieds nus. Néanmoins, des peintures rupestres découvertes en Espagne, datant du paléolithique supérieur (il y a environ quatorze mille ans), montrent des Magdaléennes chaussées de bottes de fourrure." (p.Cool

    "Au IVe millénaire avant J.-C., les premières grandes civilisations se développent en Mésopotamie et en Égypte. C’est là que se forment les trois types essentiels de chaussures : le soulier, la botte et la sandale. En 1938, une mission archéologique découvre en Syrie, dans un temple de la ville de Tell Brak, un soulier en argile à bout relevé. Il est antérieur de plus de 3 000 ans à J.-C. et il atteste des points communs de cette cité avec la civilisation sumérienne d’Ur en Mésopotamie." (p.9)

    "La sandale, chaussure simplifiée, se compose d’une semelle et de lanières. La botte est une chaussure à tige haute enveloppant la jambe."
    (p.9)

    "Au milieu du IIe millénaire avant J.-C., l’apparition en Égypte de la sandale à bout relevé est probablement liée à une influence hittite. Elle est l’ancêtre de la « chaussure à la poulaine », mode excentrique du Moyen Âge en Europe rapportée d’Orient par les Croisés." (p.10)

    "Comme dans toute l’Antiquité égyptienne, le talon est inconnu des Coptes : chaussures, bottes et sandales sont toujours à semelles plates." (p.16)

    "Les riches macédoniennes du temps de Philippe II (382 av. J.-C.-336 av. J.-C.) chaussent des sandales à semelles en argent doré ou en or, comme le confirment les fouilles archéologiques des tombes à Vergina. Portée par les hommes et par les femmes, la sandale grecque se compose d’une semelle de cuir ou de liège, pouvant varier en épaisseur, différente pour le pied droit et le pied gauche. Des courroies la maintiennent au pied. Simples au début, elles se révèlent d’une élégante complexité par la suite. On peut le constater sur les sculptures en prenant pour exemple les sandales de la Diane à la biche, conservée au musée du Louvre. Sur les vases attiques, certains personnages portent des bottes lacées appelées endromides, agrémentées d’un revers, ce sont les embas." (p.16)

    "À Rome, la chaussure est l’indice du rang et de la fortune. Certains patriciens portent des semelles en argent ou en or massif tandis que les plébéiens se contentent de sabots ou de rustiques souliers à semelles de bois. Les esclaves, quant à eux, n’ont pas le droit de porter de chaussures. Ils marchent les pieds nus enduits de craie ou de plâtre.

    Lorsque les citoyens romains de haut rang sont conviés à un festin, ils font porter leurs sandales chez leur hôte. Les moins fortunés se contentent de les emporter, car le fait de garder ses souliers de marche est un manque de civilité. À Rome où l’on fait usage du lit pour les repas, on ôte ses chaussures avant le dîner et on les reprend en partant.

    Les deux types principaux de chaussures romaines sont la Solea, sorte de sandale, et le
    Calceus, soulier fermé de ville porté avec la toge. D’autres modèles en découlent avec quelques variantes dans la couleur, la forme et l’assemblage. Les magistrats portent aussi de curieux souliers à bouts recourbés faits de peau noire ou blanche et ornés sur le côté d’un croissant d’or ou d’argent. Comme en Égypte et en Grèce, la différence entre le pied gauche et le pied droit est bien marquée. Les cordonniers ne sont pas des esclaves, mais des citoyens. Ils travaillent dans des échoppes. Cette distinction est capitale pour apprécier la considération dont bénéficie la chaussure en tant qu’objet. La chaussure acquiert dès la Rome antique une grande importance dans le domaine militaire ; ainsi, la Caliga, chaussure militaire des Romains, est une sorte de sandale maintenue au pied par des lanières. Elle comprend une épaisse semelle de cuir ferrée de clous pointus. La fourniture des clous reste à la charge des soldats. Mais dans certaines circonstances, ils sont distribués gratuitement au cours d’une cérémonie appelée « Clavarium »." (p.18)

    "Suetone (70-vers 128 ) évoque à ce sujet le sénateur romain Lucius Vitellus qui porte sous sa tunique la pantoufle ayant chaussé le pied droit de sa maîtresse. Sans la moindre gêne, il la sort en public et la couvre de baisers. À Rome, les souliers rouges ont longtemps été l’attribut privilégié des courtisanes, avant que toutes les femmes osent en porter. Portés par l’empereur Aurélien (212-275), ces souliers rouges deviennent alors un emblème impérial. Ainsi naît une tradition, reprise ensuite par les papes, puis dans toutes les cours d’Europe avec le port de souliers à talons rouges." (p.19)

    "Au Moyen Âge, les chaussures coûtent fort cher. Aussi les voit-on figurer sur les testaments et les donations faites aux monastères. Par ailleurs, avant le mariage, le fiancé offre à sa future épouse une paire de souliers brodés. Cette charmante coutume date de Grégoire de Tours (538-594)." (p.24)

    "Les chaussures à semelle plate se maintiennent pendant tout le Moyen Âge. Cependant, les prémices du talon apparaissent comme le montre le Portrait des Epoux Arnolfini peint par Jan van Eyck. En effet, les patins de bois, négligemment jetés sur le sol à gauche, présentent une inclinaison. Le talon postérieur est plus élevé que celui du devant. Au Moyen Âge, les chaussures sont rares et chères. Pour sortir dans les ruelles boueuses, on porte des patins de protection en bois." (p.25)

    "La confrérie des compagnons cordonniers est établie dans la cathédrale de Paris en 1379 par le roi Charles-le-Sage (1338-1380). Les cordonniers prennent pour patron saint Crépin et saint Crépinien, fêtés solennellement le 25 octobre." (p.30)

    "On parle de cette mode avec stupéfaction dans toutes les cours d’Europe, mais elle demeure très limitée. Elle fait son entrée tout de même en Angleterre, où Shakespeare fait dire à Hamlet : « Madame est plus près du ciel que lors de notre dernière rencontre par la hauteur d’une chopine » (Acte II, Scène II). La Pantoufle, mode beaucoup plus raisonnable importée d’Italie, est adoptée en France dès le début du XVIe siècle. Composée d’une épaisse semelle de liège sans quartier, sa légèreté en fait une chaussure d’appartement surtout utilisée par les femmes. De François 1er (1494-1547) à Henri III (1551-1589), hommes et femmes portent des Escarfignons appelés aussi Eschappins." (p.35)

    "Le talon aurait été inventé par Léonard de Vinci, mais il apparaît seulement à la fin du XVIe siècle. Probablement inspiré par les chopines flattant la taille, il commence son ascension. À ses débuts, il est relié à la semelle par une pièce de cuir comme on peut le constater sur le tableau Bal à la cour des Valois de l’École française peint vers 1582 et conservé au musée des Beaux-Arts de Rennes." (p.35)

    "Ce nouveau soulier présente un vide entre le talon et la semelle. C’est pourquoi on le surnomme « soulier à pont-levis ». Il est aussi appelé « soulier à cric », onomatopée venant du bruit fait pendant la marche, si l’on se réfère à sa description dans le pamphlet d’Agrippa d’Aubigné (1552-1630) : Le Baron de Fenestre.

    Vers 1640, la chaussure se fait plus longue que le pied, mais conserve l’extrémité carrée. Au début du siècle, Henri IV envoie un habile tanneur, nommé Roze étudier la préparation des cuirs en Hongrie. À son retour, renaît l’industrie des hongroyeurs. Ils produisent un cuir servant à la fabrication des bottes souples moulant le mollet et la cuisse. Le surpied, patte de cuir couvrant le cou-de-pied, est maintenu par la soulette. Celle-ci s’attache sous le pied et fixe l’éperon. On le recouvre parfois d’une pièce d’étoffe, celui-ci causant des ravages sur les robes des dames depuis l’admission en 1608 des bottes à la cour, dans les salons et les bals.

    À partir de 1620, les bottes à entonnoir, dites aussi à chaudron, peuvent se relever sur le genou pour monter à cheval, ou s’abaisser autour du mollet dans d’autres circonstances. Le talon, purement utilitaire, placé sous la botte, permet de prendre un meilleur appui sur les étriers. Pour protéger les bas de soie, on porte des bas de bottes en toile ornés de dentelles. Ils décorent le haut de botte appelé entonnoir. Par mauvais temps, cet entonnoir a l’inconvénient de devenir le réceptacle des eaux de pluie.

    Les
    Lazzarines ou Ladrines, bottes plus légères et plus basses, à revers épanoui sont très en faveur pendant le règne de Louis XIII. À partir du règne de Louis XIV (1638-1715), la botte se porte à la chasse et à la guerre, mais disparaît des salons et de la cour. La botte forte, portée jusqu’au début du XIXe siècle par les militaires et les postillons, est progressivement remplacée dans les milieux élégants par une botte souple.

    En 1663, le cordonnier Nicolas Lestage, établi à Bordeaux à l’enseigne du « Loup Botté », présente au roi une paire de bottes sans couture. Ce chef-d’œuvre vaut à son auteur une réputation universelle et un blason. Les armes de ce dernier contiennent une botte d’or, une couronne d’or et le lys de la maison de France. Son secret de fabrication sera révélé bien plus tard : ce cordonnier travaillait la peau d’un pied de veau restée entière.

    À Versailles, résidence du roi depuis 1678, lors du cérémonial du lever du roi exigé par les rites de l’étiquette, Louis XIV chausse ses mules que lui tend le premier valet de chambre. À la fin de l’année, elles appartiennent au premier gentilhomme de la chambre ou au premier valet de chambre sortant du quartier. Sous le règne de Louis XIV, les ouvertures latérales des souliers sont supprimées. Les talons en bois sont l’œuvre d’un ouvrier spécialisé, « le talonnier ». Le Roi Soleil fait garnir les siens de cuir rouge. Les courtisans s’empressent de l’imiter. Ces talons rouges restent, jusqu’à la Révolution, la marque des privilèges aristocratiques et sont portés seulement par les personnes de qualité admises à la cour. Leur hauteur, symbole de vanité mondaine, est mentionnée dans la lettre de Marigny, courtisan persifleur, au cardinal Montalto :
    « Je chausse des souliers pointus avec, sous le talon, un coussinet assez élevé pour prétendre au titre d’Altesse »." (p.43)

    "Dans les classes populaires, les formes évoluent peu. On chausse des sabots de bois ou de gros souliers en cuir jusqu’à l’usure totale." (p.46)

    "La forme des chaussures varie peu de la Régence à la Révolution (1715-1789). Leur extrémité est ronde ou pointue, parfois relevée, mais jamais carrée. Louis XV le Bien-Aimé (1710-1774) donne son nom à un talon. Deux types de chaussures se partagent le suffrage des élégantes : d’une part, les mules pour l’appartement et d’autre part, les chaussures à haut talon pour les tenues plus habillées.

    Les mules à talon, de hauteur variable, ont une empeigne de cuir blanc, de velours ou de soie, le plus souvent brodée. Les gravures de Beaudoin, de Moreau le Jeune, les tableaux de Quentin de La Tour, de Boucher, de Gainsborough, de Hogarth et de bien d’autres artistes encore montrent de nombreux modèles de mules et de souliers.

    Dans le tableau Les Hasards heureux de l’escarpolette, Fragonard met en scène une jeune femme mutine, jupes au vent, emportée par son balancement, qui envoie sa mule rose au nez de son soupirant allongé parmi les branches au-dessous de la charmante créature.

    Les lignes courbes du style Louis XV se retrouvent dans les chaussures à talon dont l’élévation atteint maintenant son apogée. Ce talon incurvé, placé sous la voûte plantaire, fait office de cambrion et assure l’équilibre du soulier. Toutefois, cet équilibre reste précaire pendant la marche, comme celui des Vénitiennes de la Renaissance chaussées de Chopines. Pour pallier cet inconvénient, la canne féminine devient très à la mode en 1786, comme le précise le comte de Vaublanc dans ses mémoires :
    « Sans cet effort pour reporter le poids du corps en arrière, la poupée serait tombée sur le nez ». Le comble du raffinement va se nicher dans les talons incrustés de brillants, appelés en l’occurrence « venez-y voir ». Il s’agit toutefois d’une coquetterie assez confidentielle, masquée par la robe tombant jusqu’au sol. Restif de la Bretonne (1734-1806), dont on sait l’importance qu’il accorde à l’exaltation du pied et de la chaussure féminine, y fait clairement allusion dans son œuvre littéraire : « C’était un soulier de nacre-de-perle avec une fleur en diamant : les bordures étaient garnies de brillants, ainsi que le talon qui, malgré cet ornement, était fort délié. Cette chaussure coûtait deux mille écus, sans compter les diamants de la fleur, qui valaient trois ou quatre fois cette somme : c’était un présent de Saintepallaire » (Le joli Pied, p. 240).

    Ces ravissantes chaussures sont en cuir blanc brodé, en soieries précieuses assorties aux robes et fermées par une boucle qui peut être changée selon sa toilette. Comme au siècle précédent, les boucles d’argent ciselé, ornées de strass ou de pierres précieuses, sont conservées dans des boîtes à bijoux et transmises par héritage.

    Pour sortir, on continue de protéger ses chaussures à l’aide de patins. Ceux-ci sont maintenus par deux oreilles de cuir s’attachant sur le dessus du pied. La semelle, garnie d’une encoche, permet de placer le talon. Le contexte historique, économique et culturel de la France du XVIIIe siècle met l’Orient à la mode. Ce goût exotique se traduit donc, dans la cordonnerie, par la vogue de souliers pointus à bouts relevés dits « à la turque », « en sabot chinois » ou « à l’orientale ».

    Les hommes portent des chaussures de forme simple à talon plat, ornées d’une boucle. En cuir sombre ou noir, ces chaussures mettent en valeur les bas clairs portés avec la culotte de soie. Certaines, en soierie ou en velours, assorties aux justaucorps, connaissent une grande faveur. La mode des bottes importée d’Angleterre, comme bien des détails de la mode, revient vers 1779
    ." (p.51)

    "De 1795 à 1799, les prémices de la mode du retour à l’antique, voulu par Napoléon Ier, apparaissent dans l’évolution de la chaussure sous le Directoire. Légère, plate, pointue, pour les hommes comme pour les femmes, elle confirme la disparition du talon de l’Ancien Régime." (p.54)

    "Sous la Restauration et le règne de Louis-Philippe, les hommes portent des bottines et des escarpins de cuir noir. Seules les demi-bottes souples se permettent des beiges, des fauves et des marrons.

    Le dandy britannique George Brummell (1778-1840), plus connu sous le nom de Beau Brummell, porte des bottines lacées avec des pantalons étroits. Surnommé le roi de la mode, ses tenues deviennent une référence d’élégance qui dépasse les frontières. Parmi ses admirateurs, citons le prince de Galles et le roi Georges IV d’Angleterre (1762-1830).

    Les femmes portent aussi des bottines plates en tissu, lacées sur le côté. Les escarpins de satin ou de soie maintenus par des rubans persistent jusqu’en 1830. Sous le règne de Louis-Philippe (1773-1850), le talon revient, mais il faut attendre 1829 pour lire dans le journal de mode
    Le Petit Courrier de Dames la nouvelle surprenante de sa réapparition : « Oserons-nous risquer l’annonce des souliers dont le talon exhaussé dans l’intérieur de la semelle soulevait le coup de pied et devait donner de la grâce à la démarche. Au moins si nos talons se font de cette manière, ils n’auront pas le ridicule de ceux de nos grands-mères ». Les Modes parisiennes signalent en 1850 : « Certaines femmes portent par fantaisie des souliers à talon ; c’est vouloir céder à une mode, car c’est très incommode pour danser ; les bottines aussi commencent à avoir de petits talons, elles ne peuvent convenir qu’aux femmes qui n’ont pas à porter de caoutchoucs »." (p.59)

    "[La] révolution industrielle transforme aussi la cordonnerie artisanale qui évolue avec l’apparition en Angleterre, dès 1809, d’une machine destinée au clouage des semelles. En 1819, une nouvelle machine produit les chevilles de bois pour le clouage des semelles. Mais la palme de la réussite revient à Barthélémy Thimonnier (1793-1857) qui invente la machine à coudre et la fait breveter en 1830. Perfection née, elle permet la couture des tiges en matière souple et se répand dans les ateliers à partir de 1860. La technique améliore donc le rendement de la production, et des machines posent le talon, cousent la tige et assemblent l’empeigne à la semelle. Après 1870, l’utilisation d’une forme pour chaque pied se généralise. Elle permet une production de chaussures conformes à l’anatomie du pied. Cet essor industriel commence à éclipser la fabrication artisanale des chaussures, des usines se fondent notamment la maison Rousset à Blois en 1851 – et se développent ; le parcours de François Pinet en est l’illustre exemple." (p.63)

    "François Pinet naît à Château la Vallière, en Indre-et-Loire, le 19 juillet 1817. Son père, cordonnier, l’initie au métier. À la mort de ce dernier, en 1830, cet enfant de treize ans est placé chez un maître cordonnier pour y terminer son éducation professionnelle. Il entreprend son Tour de France et, en 1836, il est reçu Compagnon Cordonnier Bottier du Devoir sous le nom de « Tourangeau la Rose d’Amour ».

    Il a seize ans et pour toute fortune douze francs soixante-cinq. Le jeune François trouve alors un travail à Tours et gagne cinq francs par semaine. Sur ce modique salaire, il économise pour acheter ses outils et acquérir son indépendance par le travail. Il passe trois ans à Bordeaux, puis à Marseille, et devient Président de la Société des Compagnons Cordonniers. En 1844, il arrive à Paris où il poursuit sa formation dans la grande fabrication. Là, son esprit observateur lui permet de comprendre l’utilité de la division du travail et la réunion de ses diverses parties au service de l’accroissement d’une production de qualité.

    En 1845, il devient commis voyageur et s’initie à la pratique des affaires. En 1854, il dépose un brevet d’invention pour un nouveau système de talons plus
    solides et légers que ceux à rondelles superposées. En 1855, il fonde une fabrique de chaussures pour dames, 23, rue du Petit-Lion-Saint-Sauvent. Le développement de l’entreprise justifie son transfert dans un local plus vaste au numéro 40 de la même rue. En 1858, il se marie. Sa femme lui apporte en dot ses qualités de cœur, son charme, sa grâce et sa vivacité d’esprit. Très vite, elle met au service de l’entreprise son intelligence et sa solide instruction, devenant ainsi une collaboratrice éclairée.

    Il faudra attendre 1863 pour que François Pinet fasse élever, d’après ses plans et sous sa direction, de nouveaux ateliers et bureaux au 44, rue Paradis-Poissonnière. Dans ce nouvel établissement modèle, fonctionnel pour l’époque, les ouvriers se sentent honorés et respectés. Il emploie cent-vingt personnes dans ses ateliers et sept-cents ouvriers et ouvrières travaillent à domicile. Les créations de François Pinet attirent une clientèle fortunée, française et étrangère. Dans le grand magasin Pinet, boulevard de la Madeleine, les élégantes accourent pour acheter bottines, escarpins, derby, réalisés dans les peausseries les plus souples gantant le pied. En tissus chatoyants, aux couleurs radieuses, ils sont aussi brodés ou peints à la main. Ce chef d’entreprise crée en 1864 la première chambre syndicale de la chaussure en gros dont il devient le président.

    De nombreuses médailles viennent récompenser son travail, dont une superbe médaille à l’Exposition universelle de Paris en 1867, qui sera désormais gravée sous les semelles de ses chaussures en reconnaissance de son talent. Par ailleurs, la même année, il invente une machine composée de presse et d’une matrice pour la formation de talons Louis XV d’un seul morceau. Cette recherche technologique est couronnée par un nouveau brevet. Les progrès techniques de l’époque marquent le passage de l’artisanat à l’industrie. Au cours des événements de 1870-1871 qui bouleversent la France et Paris en particulier, il apporte son soutien financier aux blessés et crée à ses frais une ambulance de vingt lits. En 1892, au cours du traditionnel banquet de la Saint Crépin, il adhère à la nouvelle société de compagnonnage dite « Union Compagnonnique ».

    François Pinet décède en 1897. L’humble cordonnier de province avait réussi à chausser les femmes les plus élégantes du monde. Il devenait ainsi le précieux auxiliaire de la haute couture au rayonnement international. Par ailleurs, l’apparition des grands magasins, dès 1852, contribue à une large distribution de chaussures variées. Le retour du talon, amorcé et mal accueilli sous Louis-Philippe, devient habituel et prend la forme d’une demi-bobine. La voûte plantaire, désormais soutenue par le cambrion, permet de le placer à l’extrémité de la semelle
    ." (p.67)
    -Marie-Josèphe Bossan, L'art de la chaussure, Parkstone International, 2012, 273 pages.




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