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    Marie Garrau, Politiques de la vulnérabilité + Marie Garrau et Alice Le Goff, Vulnérabilité, non-domination et autonomie : l’apport du néorépublicanisme

    Johnathan R. Razorback
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    Marie Garrau, Politiques de la vulnérabilité + Marie Garrau et Alice Le Goff, Vulnérabilité, non-domination et autonomie : l’apport du néorépublicanisme Empty Marie Garrau, Politiques de la vulnérabilité + Marie Garrau et Alice Le Goff, Vulnérabilité, non-domination et autonomie : l’apport du néorépublicanisme

    Message par Johnathan R. Razorback Mar 6 Juil - 13:09

    https://sophiapol.parisnanterre.fr/les-membres/chercheurs-rattaches/marie-garrau-393583.kjsp

    https://journals.openedition.org/lectures/25839

    https://www.erudit.org/fr/revues/philoso/2018-v45-n2-philoso04206/1055284ar.pdf

    https://www.metiseurope.eu/2019/10/25/tous-vulnerables%e2%80%89-a-propos-du-livre-de-marie-garrau-politiques-de-la-vulnerabilite/

    https://journals.openedition.org/asterion/1532

    "On sait que le développement du néorépublicanisme s’est enraciné dans un courant de recherches et de réflexions historiographiques initiées par la publication de l’ouvrage de John G. A. Pocock, Le moment machiavélien. Commandée par la volonté de contester la prédominance, dans le domaine de la philosophie politique, du discours libéral-juridique, la démarche de Pocock a tenté de mettre en valeur la prédominance d’un discours ou d’une tradition, celle de l’humanisme civique de la pensée florentine jusqu’à la révolution américaine. Il s’est agi de proposer une vision de l’histoire politique américaine en rupture avec l’idée d’un triomphe progressif et indiscutable du libéralisme. Le discours humaniste civique, développé par les humanistes puis par des penseurs politiques comme Machiavel et Guichardin, repose sur une anthropologie présentant l’homme comme un être politique ne pouvant s’accomplir que par la participation à la vie de la cité. [...]
    La réflexion de Pocock a eu un effet libérateur sur la pensée politique américaine en mettant en doute l’idée, auparavant incontestable, selon laquelle la philosophie américaine était directement et avant tout associée à un prolongement de la tradition libérale lockienne ainsi que du discours du contrat et des droits naturels du XVIIe siècle. Les thèses de Pocock ont été reprises, prolongées et, dans un même mouvement, vivement contestées, notamment par Quentin Skinner et Maurizio Viroli qui ont défendu l’idée selon laquelle l’accent mis sur la participation civique découle non pas d’une reprise de thèses aristotéliciennes mais d’une réactualisation des thèses de Cicéron, Salluste et Tite-Live : la participation civique apparaît ici moins comme une fin en soi que comme une valeur quasi instrumentale visant la protection de la liberté comme indépendance. Cette insistance sur le noyau cicéronien du républicanisme se traduit par le rejet d’une identification de la liberté républicaine avec une forme de liberté positive. En cela, Skinner et Viroli contestent certaines thèses défendues par Isaiah Berlin, mais sans pour autant sortir de la dichotomie de la liberté négative et de la liberté positive. Les libéraux, qui excluent l’idée de liberté positive, procèdent à une radicalisation des thèses de Berlin et c’est cette radicalisation que Skinner entend critiquer en montrant, d’une part, que la protection et la sauvegarde de la liberté négative constituaient bien une visée ultime pour les penseurs de la Renaissance et que, d’autre part, ces derniers avaient bien saisi qu’une citoyenneté active était le seul moyen d’atteindre un tel but. Skinner s’appuie principalement, pour étayer sa position, sur la pensée de Machiavel, au sein de laquelle pourrait, à ses yeux, s’opérer la jonction de l’idéal antique de vertu civique et d’une défense de la liberté individuelle, permettant de définir les contours d’une démocratie pluraliste bien distincte de la conception libérale et de la vision communautarienne de la démocratie. On constate ainsi que le renouveau républicain ne recouvre pas uniquement un programme d’investigations historiographiques mais a trouvé des prolongements dans le domaine de la théorie politique contemporaine.
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    "Pettit s’inscrit à cet égard dans la lignée de Skinner dans la mesure où la démarche déployée dans Républicanisme vise à montrer en quoi les idéaux républicains ne peuvent être rabattus sur des idéaux communautariens. Mais il s’écarte de Skinner en ce que son but est moins de contester l’assimilation de la liberté républicaine à une forme positive de liberté que de faire éclater la dichotomie de la liberté négative et de la liberté positive. En cela, Pettit quitte nettement le terrain historiographique et situe sa démarche sur le plan analytique. Il s’agit pour lui de définir la liberté républicaine à partir d’un critère de démarcation permettant d’éviter tout rabattement de celle-ci que ce soit sur la liberté positive ou sur la liberté négative.

    Pettit va ainsi identifier dans la non-domination l’objet de l’idéal républicain, faisant par là même de la vulnérabilité un enjeu politique. C’est en effet parce que les individus sont fondamentalement vulnérables qu’ils sont potentiellement sujets à la domination ; mais corollairement, la domination peut elle-même être comprise comme la source d’une vulnérabilité sociale qui doit légitimement faire l’objet d’une appréciation et d’une action politiques.
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    "Si le maître bienveillant représente le cas typique de domination sans interférence, les exemples des interventions du juge ou du policier, régulées par des filtres légaux, illustrent quant à eux l’idée d’interférence sans domination."

    "Si la domination se définit ainsi à partir de l’idée d’une capacité d’interférence arbitraire dans les choix d’autrui, on comprend comment Pettit aboutit à la conception de la non-domination comme forme de contre-pouvoir : la non-domination renvoie à la « capacité de contrôle que possède une personne sur sa propre destinée », et implique que l’agent puisse empêcher les autres de lui nuire. La non-domination acquiert ainsi une positivité, qui la distingue clairement de la liberté négative, et que Pettit élabore à partir de la notion d’immunité. L’immunité n’est pas l’absence de maladies mais la protection contre certaines agressions que peut subir l’organisme ; de la même façon, la non-domination n’est pas l’absence d’interférence mais la garantie de ne pas en subir d’arbitraire ; en ce sens elle renvoie bien à une réduction de la vulnérabilité, qu’explicite l’analogie avec l’immunité."

    "Le pari d’un élargissement du républicanisme au-delà de ses limites culturelles et sociales initiales s’opère en deux temps, qui mobilise chacun l’une des acceptions de la vulnérabilité entrevues plus haut. Le premier moment est celui de l’universalisation de l’idéal républicain de non-domination, qui repose sur l’idée d’une vulnérabilité fondamentale et commune des individus, auquel Pettit associe un « présupposé de permutabilité » : parce que nous sommes tous vulnérables, nous sommes tous susceptibles de subir une forme de domination et le fait qu’un membre de notre société en subisse une nous informe sur la possibilité que nous avons d’en subir une semblable. Comme l’écrit Pettit, « au jeu de la non-domination nos destins sont liés », c’est pourquoi nous avons tous un intérêt à la non-domination, non seulement pour nous-mêmes, mais encore pour tous les membres de notre société. En ce sens, la non-domination est un bien à la fois social et commun : social dans la mesure où elle ne peut exister que dans la cité ; et commun dès lors que la maximisation de la non-domination pour un individu requiert la maximisation de la non-domination pour tous les autres."

    "Pettit commence par réinterpréter la critique marxiste du capitalisme comme système d’esclavage salarié en termes de non-domination. C’est parce qu’ils sont éminemment vulnérables aux choix et aux actes des employeurs dont ils dépendent, contraints de « vivre en étant exposés en permanence à la possibilité d’une interférence arbitraire », que les travailleurs peuvent aspirer à la liberté comme non-domination. Mais celle-ci ne saurait être assurée, pour les républicains comme pour les socialistes, par un simple contrat, lequel met entre parenthèses la vulnérabilité des contractants, et notamment celle de l’employé se trouvant en position de faiblesse du fait de la structure asymétrique de la relation, pour instaurer entre eux une égalité abstraite. La critique républicaine du contrat d’esclavage rejoint ici la dénonciation socialiste de la doctrine du libre contrat, susceptible de justifier des formes de domination au nom du libre consentement. Pour Pettit, ce qui est requis pour assurer le caractère non arbitraire d’un pouvoir comme celui de l’employeur n’est pas le consentement des travailleurs aux termes d’un contrat, mais la possibilité pour eux de contester activement les choix et les actes de l’employeur dans la mesure où ils les affectent. Ce que commande la prise en compte de la vulnérabilité ici est le renforcement des protections offertes à l’employé ; renforcement qui consiste en un rééquilibrage de la relation initialement asymétrique et rend possible une augmentation de la puissance d’agir des travailleurs, laquelle s’exprime sur le mode de la contestation possible. C’est d’ailleurs pourquoi – et c’est le second point de convergence avec le socialisme – l’idéal de non-domination permet de justifier la grève et les mobilisations collectives lorsqu’elles visent à dénoncer le caractère arbitraire d’un pouvoir. Finalement, la politique républicaine répond à certaines revendications socialistes en ce qu’elle recouvre une politique de promotion de l’indépendance, conçue par Pettit sur la base d’une reprise de la théorie des capabilités. Il s’agit de faire en sorte que ceux qui sont dans le besoin disposent des capabilités de base nécessaires au fonctionnement dans une société. La promotion de la non-domination implique en ce sens la réduction de certaines inégalités matérielles, en ce que ces dernières peuvent favoriser le développement de relations de dépendance et de domination. Notons cependant que Pettit s’oppose à la poursuite de l’égalité matérielle, et ce pour deux raisons : la première est qu’une personne peut en effet disposer de capabilités suffisantes sans pour autant disposer des mêmes ressources que les autres. Mais surtout, la recherche de l’égalité matérielle risquerait selon Pettit d’amener l’État à se muer en une force de domination."

    "[John] Maynor commence par reprendre l’argumentation de Pettit qui choisit de défendre la liberté comme non-domination avant tout d’un point de vue instrumental. Il revient ainsi sur les avantages comparatifs que présente la définition de la liberté comme non-domination par rapport à une définition en termes de non-interférence. L’approche républicaine permet d’abord d’intégrer l’importance de l’éviction de l’angoisse et de l’incertitude associées à la possibilité d’interférences arbitraires ; elle permet ensuite de réduire le degré auquel les agents doivent être préparés à se protéger eux-mêmes des interférences illégitimes. Enfin, la perspective républicaine prend en considération les avantages subjectifs et intersubjectifs liés à la diminution de la vulnérabilité. Ce n’est en effet qu’en l’absence de sentiment de vulnérabilité des agents que la confiance et la civilité peuvent se déployer. De ce point de vue, la prise en compte de la vulnérabilité apparaît comme l’un des aspects constituant la supériorité de la perspective républicaine sur la perspective libérale. Maynor entend cependant aller plus loin. S’il insiste sur le sens spécifiquement républicain de l’instrumentalisme – qui tient à l’articulation entre non-domination et institutions –, il ajoute que la conception républicaine de la liberté déborde le cadre strictement instrumentaliste : selon lui en effet, les avantages associés au statut de non-domination ont une valeur intrinsèque, dont la mise en évidence doit permettre de développer une conception plus positive de la liberté comme non-domination.

    En s’écartant ainsi de Pettit, qui insiste avant tout sur ce qui rapproche sa définition de la liberté d’une conception négativiste, Maynor cherche à expliciter le rapport de la non-domination à la maîtrise de soi, de façon à montrer que, sans se confondre avec une conception positive de la liberté comme autonomie personnelle, la liberté républicaine favorise le développement et l’épanouissement personnels. Pour cela, il distingue une forme réciproque et une forme constitutionnelle de non-domination. Si Pettit a privilégié la description des modalités institutionnelles et constitutionnelles de la non-domination, en la corrélant au statut notamment, il en a en revanche négligé la dimension réciproque essentielle, autrement dit la façon dont la non-domination se traduisait dans les relations interpersonnelles. Maynor remarque que pour qu’un agent soit considéré comme libre, non soumis à la domination, il faut que ses intérêts soient pris en compte ; mais, ajoute-t-il, cette condition implique immédiatement que l’inverse soit vrai, autrement dit que l’agent lui-même se préoccupe de savoir quels sont les intérêts des individus que ses propres actions peuvent à leur tour affecter. La conscience de la vulnérabilité, qui rend désirable l’idéal de non-domination, n’est donc pas simplement conscience de ma propre vulnérabilité ; elle est aussi conscience de la vulnérabilité de l’autre. C’est pourquoi elle peut fonder une conception de la civilité et de la vertu qui repose moins sur l’adhésion à un ensemble de valeurs partagées que sur une forme d’attitude et un ensemble de pratiques : la visée de la non-domination implique en effet une posture à l’égard de l’autre qui soit à la fois active – rechercher quels peuvent être ses intérêts – et attentive – demeurer à l’écoute de ce qu’il est et veut. On comprend ainsi que la communication joue un rôle crucial dans le développement de la non-domination comme « pouvoir réciproque », mais aussi que la non-domination aille de pair avec une compréhension de soi plus riche qui favorise, à terme, l’autonomie personnelle
    ."

    "Contrats et promesses donnent effectivement lieu à des responsabilités spéciales, mais uniquement dans la mesure où la personne à qui nous promettons devient vulnérable du seul fait de notre engagement : désormais, elle dépend en partie de nous, ce qui signifie pour [Robert] Goodin que nos actes peuvent avoir un impact sur ses intérêts et son bien-être. Cette dépendance, qui la place dans une situation de vulnérabilité à notre égard, nous confère une responsabilité à son égard."

    "Pettit va plus loin en affirmant que la théorie féministe républicaine de Pateman à Young en passant par Mansbridge et Okin peut être reformulée en termes de non-domination."

    "Les obligations spéciales sont traditionnellement distinguées des obligations générales : tandis que ces dernières valent pour tous, les premières sont différentielles, elles nous lient uniquement à certaines personnes, généralement nos proches, et sont perçues comme plus contraignantes moralement."
    -Marie Garrau et Alice Le Goff, « Vulnérabilité, non-domination et autonomie : l’apport du néorépublicanisme », Astérion [En ligne], 6 | 2009, mis en ligne le 03 avril 2009, consulté le 06 juillet 2021. URL : http://journals.openedition.org/asterion/1532 ; DOI : https://doi.org/10.4000/asterion.1532





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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. »
    -Hegel, La Raison dans l'Histoire.


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