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    Samuel Depraz, La France des marges. Géographie des espaces « autres »

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Samuel Depraz, La France des marges. Géographie des espaces « autres » Empty Samuel Depraz, La France des marges. Géographie des espaces « autres »

    Message par Johnathan R. Razorback Sam 31 Juil - 22:46

    https://www.armand-colin.com/samuel-depraz

    https://book4you.org/book/16995452/c227d6

    " [Introduction]
    LA MARGE, NOUS DISENT LES DICTIONNAIRES, c’est ce qui est autour du texte sur la page et qui le met en valeur. Ce qu’on note dans la marge n’est qu’annexe ; cela reste secondaire par rapport au texte principal. On se réfère à ce dernier, on le commente, dans un aller-retour permanent entre le centre et la marge, mais l’essentiel reste au cœur de la page. Et pourtant… la marge, c’est aussi l’espace laissé en blanc autour du texte, où rien n’est encore écrit. La marge peut accueillir le commentaire critique, l’appréciation voire l’idée qui surgit à la lecture du texte et qui vient l’enrichir, permettant l’ouverture à d’autres réflexions théoriques extérieures. En économie, plus encore, la marge est avant tout une promesse de profit. Le terme est donc synonyme de potentialités, d’expression de soi et/ou d’enrichissement.

    C’est de cette ambivalence fertile que naît tout l’enjeu d’une réflexion géographique sur les marges territoriales de la France. Si les territoires de marge, en première approche, semblent bien désigner des espaces secondaires, inféodés aux logiques de commandement des territoires plus centraux, ils ne doivent pas se réduire à cette relation de subalternité, loin de là. Il s’agit de proposer une vision différente de ce qui fait rarement le cœur de l’analyse géographique et de chercher à voir ce qui s’écrit dans les territoires de marges – certes à l’écart, souvent plus pauvres que d’autres, mais non moins riches de potentialités sociales."

    "Par la distance qu’elles entretiennent vis-à-vis du centre, par leurs insuffisances mais aussi leur différence sociale et leur richesse propre, les marges constituent des miroirs efficaces de la société et nous parlent de la manière dont sont produites et entretenues les inégalités en France. [...]

    Le terme peut s’avérer triplement fécond. On peut l’envisager à la fois comme un état des lieux de ce qui est relatif à un centre (la marge). C’est également, d’un point de vue fonctionnel et dynamique, ce qui entretient une relation inégale avec d’autres éléments d’un système (la marginalité). Enfin, c’est un processus en cours, à venir ou abouti, qui met à distance un territoire et ses sociétés (marginalisation)."

    "Les rapports de richesse et de pouvoir, que l’on sache, sont eux-mêmes particulièrement déséquilibrés au profit d’une classe dominante aussi forte que numériquement réduite et spatialement concentrée en un petit nombre de lieux. La traduction territoriale de cette asymétrie fondamentale des sociétés humaines voit donc la marginalité s’inscrire dans des espaces très vastes : aussi bien l’Outre-Mer que de larges pans des campagnes, aussi bien des petites villes périphériques que de nombreux quartiers de banlieue. Aussi diverse que répandue, la marge permet alors de mettre en avant tous ces lieux qui décrochent, résistent ou s’effacent lorsque s’imposent des logiques centralisées ou des décisions politiques qui leur échappent."

    "Terme plus social que spatial, la marginalité décrit le fait qu’un individu ou un groupe social se trouve à l’écart de la norme sociale, soit qu’il l’ait choisi soit – bien plus souvent – que cette marginalité ait été subie du fait d’une exclusion ou d’une rupture avec le reste de la société. L’exclusion survient de multiples manières, par la déviance, l’anomie, le handicap, mais aussi la stigmatisation et la ségrégation sociale.

    Si la marginalité n’appelle pas nécessairement l’idée de pauvreté (et pourrait être parfois considérée comme une « ascèse volontaire »), elle s’en rapproche très souvent, car la privation des liens sociaux et l’exclusion de la possibilité de bénéficier des biens offerts par la société constituent des facteurs manifestes d’appauvrissement."

    "Si certaines situations de pauvreté sont atténuées voire « intégrées » à la société par des stratégies d’adaptation grâce aux réseaux de solidarité, à l’économie informelle, d’autres situations de pauvreté peuvent être considérées comme « disqualifiantes » et mener à des stades plus sévères que sont la précarité (vulnérabilité sociale permanente, risque accru de décrochage du fait d’un isolement croissant) et l’exclusion ou la misère, stades avérés de rupture sociale sous-entendant une forme de souffrance morale voire physique."

    "Il n’y a ainsi pas une vaste France périphérique, mais bien une France des marges."

    "Toute inégalité n’est pas nécessairement injuste, d’autant moins si elle n’est pas vécue comme telle par les personnes concernées et qu’elle constitue d’abord l’expression d’une différence choisie. On parlera d’injustice, à la suite d’Iris-Marion Young (Hancock, 2009 ; Bret et al., 2010), lorsque les inégalités sont génératrices d’un sentiment de précarité économique, d’une pauvreté disqualifiante et/ou d’une oppression de la part d’un groupe dominant."

    "Libre arbitre des actions humaines."

    "[Chapitre 1 Une théorisation des marges : approches épistémologiques et conceptuelles.]

    [...] Pierre Deffontaines indique, au sujet de la démarche vidalienne, l’importance du « principe d’étendue » : « un fait n’est intéressant que si l’on connaît son domaine propre et les curieuses formes de transition qu’il revêt sur son pourtour » (Deffontaines, 1933, p. 22). Emmanuel de Martonne insiste, quant à lui, sur l’identification des « traits caractéristiques de la physionomie d’un pays, en montrant les contrastes avec les pays voisins » (de Martonne, 1902, p. XIV). Paul Vidal de la Blache évoque lui aussi les « marges indécises » entre systèmes agricoles dans ses Principes de géographie humaine (1922). Contrastes, curieuses transitions ou indécisions géographiques : la marge est bien présente, en creux, dans la démarche régionale en géographie, tant il est vrai que la différence est nécessaire pour penser les centres.

    Cependant, cette démarche régionale implique aussi, tacitement, une hiérarchisation entre espaces. La typologie des paysages ruraux, l’identification des lieux emblématiques d’une région se focalise justement sur ce qui est le plus visible, le plus central. Lucien Febvre lui-même, fin analyste de la démarche vidalienne, le reconnaissait : « Peu importe le cadre, la marge. C’est le cœur qui vaut, et qu’il faut avant tout considérer » (Febvre, 1922, p. 337). L’historien concluait en ces termes un peu définitifs l’évocation des provinces de l’Artois, de Picardie et du Cambrésis, en constatant la difficulté de cerner les limites entre ces territoires proches. Paul Vidal de la Blache lui-même reste peu attiré par l’indécision géographique ; sa démarche préfère ce qui est fixe, stable et bien caractérisé :

    « Lorsqu’un coup de vent a violemment agité la surface d’une eau très claire, tout vacille et se mêle ; mais, au bout d’un moment, l’image du fond se dessine de nouveau. L’étude attentive de ce qui est fixe et permanent dans les conditions géographiques de la France doit être ou devenir plus que jamais notre guide. » (Vidal de la Blache, 1903, p. 551).

    En somme, les marges indisposent : dans ces portions d’espace indécises et floues, voire évolutives par leur contact avec ce qui est extérieur, les caractères des territoires s’atténuent et se mêlent les uns aux autres, sans que l’on puisse en déterminer visiblement les caractéristiques propres.

    La géographie classique aurait donc contribué, par un certain conservatisme des formes, à imposer le primat des centres sur les marges. Le centre de tout pays rural, de toute région, est alors un espace considéré comme stable, moteur et peuplé. Source de richesses, il centralise le pouvoir et définit ce qui fait l’identité des lieux. Dès lors, les espaces dominés et marginaux ne sont pas vraiment étudiés – ou, s’ils le sont, c’est bien rapidement et au filtre de ce que sont les centres, puisque c’est le centre qui est structurant et explicatif de l’organisation de l’espace."

    "Si la méthode est efficace pour construire le raisonnement et confirmer les faits les plus caractéristiques du fonctionnement d’un territoire, elle ouvre cependant au risque de repousser en un second temps, voire de négliger l’analyse des marges et des résidus, c’est-à-dire de toutes ces exceptions au modèle qui font précisément la particularité du local : c’est le danger du « déterminisme du mesurable », selon Pierre George (1990)."

    "Dans son ouvrage Société, espace et justice, paru en 1981, Alain Reynaud a proposé une analyse plus approfondie du couple centre-périphérie dans laquelle il cherche à déterminer les critères et les modalités qui fondent la domination d’un pôle sur les autres territoires. L’auteur a ainsi construit, dans le cadre de sa réflexion sur les « classes socio-spatiales » une typologie des périphéries à la fois simple et féconde qui, pour la première fois sans doute dans le champ géographique, se centre prioritairement sur ces objets spatiaux.

    Son approche, d’inspiration largement économique, examine simultanément plusieurs critères pour distinguer ce qui est central de ce qui est périphérique : la masse de population, la richesse, la production industrielle et l’innovation, la localisation du pouvoir. Ensuite, l’auteur cherche à qualifier la relation qui lie le centre à la périphérie, relation asymétrique qui suppose des échanges de nature variée : des flux humains (échanges migratoires), des flux financiers, de marchandises ou d’information. La variation de ces différents paramètres permet de définir plusieurs types de périphéries, dont la désignation révèle, dans tous les cas, le parti pris critique de l’auteur.

    – La périphérie dominée : les territoires périphériques sont producteurs de matières premières (denrées agricoles, ressources naturelles, énergie) et de main-d’œuvre au bénéfice du centre, dont ils importent en retour des biens transformés, ce qui peut provoquer un déséquilibre de la balance commerciale, la valeur ajoutée étant surtout dans les biens importés. Il y a peu d’investissements sur place, peu de capitalisation et un sous-équipement notoire, y compris en moyens de communication. L’ émigration peut cependant être compensée par un bilan naturel qui demeure élevé ou l’arrivée de population depuis l’extérieur.

    – La périphérie délaissée : c’est une accentuation du stade précédent. L’exportation de denrées fléchit, l’intérêt pour la périphérie décroît. On observe alors un déclin démographique prononcé, du fait d’un solde migratoire très négatif, et un vieillissement qui témoigne de l’absence de renouvellement des classes jeunes. On note une forme de résignation à la pauvreté et au déclin, ou de repli identitaire, tandis que le centre, devenu hypertrophié, peut connaître à l’inverse des externalités négatives (surcharge des réseaux, pollutions urbaines notamment). Le centre peut toutefois soutenir cette périphérie par des transferts sociaux compensatoires qui permettent d’atténuer les effets les plus forts de cette marginalisation.

    – La périphérie intégrée et exploitée : c’est une forme de redistribution des tâches qui atténue l’effet de dissymétrie, tout en restant inégal. Le centre réinvestit une partie de ses richesses et envoie des travailleurs vers l’aire marginale, dans le cadre de programmes d’équipement ou de développement économique, pour y exploiter les ressources locales – mais parfois de manière brutale. L’arrivée de touristes stimule également l’économie de la périphérie et exploite les « gisements paysagiques » (Reynaud, 1981, p. 67) du territoire. S’il n’y a pas forcément d’inversion marquée des flux migratoires, la croissance est forte. Mais cette dernière reste mal partagée : les tensions sociales et environnementales sont fréquentes.

    – La périphérie annexée : la périphérie attire au détriment du centre, dont elle devient une annexe résidentielle – mais prioritairement pour des retraités, des emplois intermédiaires et de jeunes ménages ne pouvant accéder au marché du logement du centre. Des entreprises font aussi le choix de se déplacer pour optimiser leurs coûts d’implantation et de production. Les flux migratoires y sont donc positifs, les flux de capitaux s’inversent aussi, même si le centre garde les cadres et les fonctions supérieures (contrôle politique, sièges sociaux d’entreprises notamment), si bien que les écarts de revenus demeurent.

    – La périphérie émergente : Alain Reynaud utilise plutôt l’expression chinoise « comptant sur ses propres forces » afin de faire écho à une logique de lutte contre la domination. Ce contexte idéologique mis à part, on observe ici un phénomène de renversement de l’asymétrie, avec un centre déclinant et une périphérie qui parvient à valoriser suffisamment ses atouts pour maîtriser son développement de manière autonome : soit par une agriculture à très forte valeur ajoutée, soit par une industrie de niche et de qualité, soit par un tourisme endogène. On insiste alors sur le dynamisme des acteurs, l’ancrage local des entreprises, légères et adaptables et sur le contrôle sur place des capitaux, dans l’esprit des systèmes productifs localisés.

    – Enfin, dans le cas où les relations entre un centre et un autre territoire éloigné seraient finalement faibles, voire inexistantes, il est possible de parler d’isolat et d’angle mort – même si cette idée devient, dans le contexte contemporain de l’intégration économique mondiale, a priori caduque. La différence entre l’isolat et l’angle mort tient au fait que l’isolat possède une cohérence et une dynamique interne forte, avec une économie autarcique, lorsque l’angle mort est un territoire atone, sans véritable cohésion d’ensemble. C’est une périphérie délaissée à l’extrême, au point de ne plus avoir de lien significatif avec un centre.

    Cette typologie est ensuite complétée par deux figures spatiales plus particulières, à des échelles plus fines. On parle de métamorphisme de contact, par analogie avec la géologie, pour désigner la transformation des territoires à proximité immédiate du centre : on pense tout particulièrement aux auréoles d’urbanisation autour des grandes villes, qu’il s’agisse des couronnes de banlieues ou des espaces périurbains, chacun de ces territoires étant dans un rapport de domination variable avec le centre, mais intégrés et dynamisés par lui.

    Enfin, Alain Reynaud propose, de manière très intéressante, le concept d’associat pour désigner des portions réduites de territoire, situées à grande distance d’un centre mais étroitement liées à ce dernier, soit qu’il s’agisse d’enclaves résidentielles touristiques et/ou de centres économiques secondaires sous contrôle des capitaux du centre. On peut ici évoquer les stations touristiques intégrées développées dans les années 1960, sur le littoral et en montagne, sous l’effet des plans d’aménagement de l’État ainsi que des promoteurs et investisseurs privés du secteur du tourisme ; mais aussi aux lieux de résidence des classes sociales les plus aisées, sur le littoral ou dans l’Outre-Mer, lesquels ont connu une logique de développement accéléré de leurs aménités résidentielles, en total décalage avec leur voisinage moins privilégié.

    Le modèle d’analyse constitué par la typologie précédente a eu l’immense mérite de recentrer le discours géographique sur les catégories d’espaces marginaux, dont les destins variables se sont trouvés ainsi éclairés. Cela a permis de penser des modalités d’intervention sur le territoire, en vue de plus de justice spatiale, dans le contexte de l’affirmation des grandes politiques d’aménagement du territoire des Trente Glorieuses. Les espaces périphériques ont été ainsi reconsidérés dans une perspective développementaliste, sous l’effet du besoin politique de rééquilibrage du territoire national."

    "La marge n’est pas à comparer avec la périphérie. Il semble vain d’inventer une relation de gradation ou d’inclusion entre ces deux termes. Non que les deux termes soient incompatibles, ni même opposés dans ce qu’ils désignent : il s’agit plutôt du fait que les deux notions relèvent d’un paradigme scientifique différent et constituent ainsi deux façons distinctes d’aborder un même phénomène. En effet, de nombreuses recherches récentes ont produit une vision alternative de la notion de « marge » en privilégiant, pour cela, une entrée éminemment sociale, en rupture assez franche de ce fait avec l’héritage de la Nouvelle géographie.

    L’importance actuelle accordée à une conception nouvelle de la marge, dégagée de l’héritage structuraliste, s’explique par un double mouvement de rupture : (a) l’introduction des approches constructivistes en géographie, centrées sur la société et la manière dont l’homme construit ses représentations de l’espace ; des approches directement inspirées par (b) le « tournant spatial » (spatial turn) que connaissent les sciences humaines et sociales dans leur ensemble."

    "La géographie sociale a repris à son compte une telle entrée critique et a élargi le champ d’investigation de la subalternité au contexte des pays dits développés, notamment en France. On aborde désormais largement les formes d’hégémonie culturelle exercées en tout lieu au détriment des groupes dominés, qu’ils soient minoritaires ou non, mais qui se trouvent marginalisés du fait de leur pauvreté économique, de leur genre, de leur orientation sexuelle, de leur religion ou de leur origine ethnique – pour ne prendre que les critères les plus évidents – et l’on cherche à analyser les agencements spatiaux qui expliquent la marginalité.

    Ces territoires restent certes caractérisés par la mise à l’écart, la ségrégation ou la relégation. Mais ils sont aussi, simultanément, des lieux autres ; ils se construisent sur un refus de la norme et une certaine liberté vis-à-vis du cadre social dominant. On ne peut donc plus les considérer d’emblée en négatif ; c’est un construit social complexe, qui laisse place à plusieurs représentations oscillant entre les idées de mise à l’écart et de non-conformité. Ainsi, « l’étude des marges renvoie, en géographie, à une approche culturelle parfois qualifiée de post-moderne qui met l’accent sur la pluralité comme norme » (Sierra, Tadié, 2008, p. 5)."

    "On se propose donc, pour la suite de ce propos, de définir la marge comme une :

    « portion d’espace qui, à une échelle donnée, se situe à l’écart d’un centre – que cet écart soit de nature économique, politique et/ou social – et qui ouvre à d’autres réalités territoriales. La marge, subie ou choisie, s’analyse plus en termes de différence socio-culturelles que d’infériorité économique par rapport au centre. Elle consiste surtout en un décentrement de l’analyse au profit de territoires et de groupes sociaux généralement minoritaires. »

    Pour faciliter l’identification et la compréhension de ces marges, on se propose de dégager huit principes théoriques qui pourront servir de fil directeur à la démonstration et qui seront détaillés l’un après l’autre par la suite à travers quelques exemples (encadré ci-dessous).

    Huit principes pour penser les marges

    1. La marge est une notion multiscalaire (elle est valable à plusieurs échelles) : tout territoire central contient lui-même des marges à une échelle plus fine, ou peut devenir marge par rapport à un centre plus éloigné mais plus puissant.

    2. La marge est un principe évolutif. Une marge se construit dans le temps, les écarts mesurés peuvent s’approfondir ou se réduire.

    3. Une marge est un territoire ouvert, elle forme une transition aux limites floues vers d’autres réalités territoriales. Elle appelle une pensée ternaire de l’espace.

    4. La marge doit être conçue comme un espace de mobilités et d’échanges.

    5. La marge ne s’apprécie pas qu’en termes économiques ; elle implique des critères politiques, sociaux et culturels, qui peuvent d’ailleurs être contradictoires entre eux.

    6. La marge géographique ne se réduit pas toujours à la marginalité ni à la pauvreté. Elle peut être un écart volontaire. Elle doit en tout cas être pensée en termes de différences sociales, plus que de hiérarchisation systématique par la richesse.

    7. la marge est un espace de mise à distance de la norme. Entre liberté et contrôle, entre tolérance et conflits, elle permet l’informalité voire la transgression.

    8. La marge est, de ce fait, un espace d’innovation discrète. Zone blanche, hors texte, tout n’y est pas déjà écrit. Il s’y produit des adaptations, inventions et hybridations originales, propres à chaque territoire de marge."

    "Si les Landes de Lanvaux, en Morbihan, peuvent être considérées comme une marge intérieure de la Bretagne, la Bretagne reste elle-même une marge éloignée vis-à-vis des principaux flux économiques des grandes métropoles, Paris en tête. Mais la capitale elle-même, quelle qu’en soit la puissance, demeure en position relativement marginale par rapport à la Dorsale économique européenne, cet axe de peuplement et de puissance économique identifié dès les années 1980 par Roger Brunet et qui court de Liverpool à Milan, passant par Londres, le Benelux et l’axe rhénan – tout en contournant largement Paris et les Hauts de France (Brunet, 1989). L’aménagement du territoire n’aura d’ailleurs eu de cesse de réduire cet écart par des équipements structurants de grande ampleur : autoroutes (A1, A2, A16, A26), lignes à grande vitesse (TGV Nord, Thalis, Eurostar), tunnel sous la Manche voire, peut-être, canal à grand gabarit avec la réalisation de la liaison Seine-Escaut par le canal Seine Nord-Europe, projeté à l’horizon 2025. Tous ces investissements visent précisément à atténuer la mise à distance de Paris face au centre de commandement nord-européen."

    "Les friches urbaines témoignent tout particulièrement, à l’échelle locale, de cette situation transitoire. Ce sont des espaces provisoires, qui se développent entre déprise industrielle et reconquête par les projets urbains ; c’est en conscience de cette échéance que s’y développent de manière éphémère des organisations sociales marginales, du squat artistique aux jardins partagés ou aux abris de réfugiés. C’est précisément du temps d’attente que naît une liberté d’auto-organisation et que se déploie une dynamique sociale spécifique. L’espace périurbain, également, s’inscrit dans une temporalité très dynamique. Il se développe rapidement, aux marges de la ville, par intégration de périphéries rurales à l’économie urbaine. Mais il est lui-même progressivement intégré à l’agglomération urbaine qui l’absorbe inéluctablement. Le périurbain est alors conçu comme « un sas temporel entre ce qui n’est plus et ce qui n’est pas encore »."

    "Les marges peuvent même être tout à fait invisibles : soit que l’on souhaite nier leur existence, pour occulter ce qui semble dysfonctionner dans un territoire, soit que cet effacement soit voulu pour le bon fonctionnement de réseaux informels, sans même parler d’illégalité. Des lignes de rupture existent donc, mais elles sont d’abord sociales et – parfois seulement – associées à une limite nette dans le paysage ; ce n’est pas la règle."

    "La marge constitue dans tous les cas une unité originale de situations, distincte de toute polarisation normative par opposition à un unique espace de référence."
    -Samuel Depraz, La France des marges. Géographie des espaces « autres », Armand Colin, 2017.



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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. »
    -Hegel, La Raison dans l'Histoire.


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