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    Philippe Chanial, « Les trésors perdus du socialisme associationniste français »

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Philippe Chanial, « Les trésors perdus du socialisme associationniste français » Empty Philippe Chanial, « Les trésors perdus du socialisme associationniste français »

    Message par Johnathan R. Razorback Lun 6 Sep - 10:26

    "Jugement très contrasté qu’elle porte, dans son Essai sur la Révolution, sur les révolutions américaine et française. En ouvrant ainsi les portes du domaine politique aux pauvres – « sans-culottes » et « enragés » – la Révolution française aurait perverti ce domaine. Devenu effectivement « social », soumis aux préoccupations « domestiques » (oikos), il ne fut plus orienté vers la libération de la tyrannie mais vers celle de la nécessité. L’expérience de la Révolution française validerait ainsi cette vérité générale selon laquelle « toute tentative pour résoudre la question sociale par des voies politiques mène à la terreur » (1985, p. 161). À l’inverse, le succès de la révolution américaine résulterait du fait que la question sociale, insoluble politiquement, ne s’y est pas posée, que les exigences de la nécessité ou du bien-être n’y ont pas prévalu sur celles de la liberté et de l’égalité proprement politiques."

    "L’analyse critique de l’avènement du social et du déclin corrélatif du domaine public suggérée par H. Arendt est souvent interprétée comme le récit nostalgique d’une décadence, indice d’une posture résolument anti-moderne et prisonnière d’une vision excessivement idéalisée de la vie politique grecque. Or, comme le suggère S. Benhabib (1996), cette interprétation ne saisit pas le sens de la démarche d’Arendt."

    "Tout en affirmant que le travail, à la différence de l’œuvre mais surtout de l’action, serait intrinsèquement incapable d’instituer un domaine public, Arendt souligne néanmoins combien, de 1848 au milieu du siècle suivant, la classe ouvrière « a écrit l’un des chapitres les plus glorieux et sans doute les plus riches de promesses de l’Histoire récente » (1988, p. 278). Distinguant le « mouvement politique ouvrier » des syndicats et des partis ouvriers – qu’elle considère comme de simples groupes de pression, défendant de stricts intérêts économiques et sociaux de classe –, elle montre comment la classe ouvrière, émancipée politiquement par l’octroi de la citoyenneté et du droit de vote, sans pour autant être absorbée par le domaine social puisqu’elle ne jouait aucun rôle dirigeant dans les affaires économiques, portait l’espoir d’« un nouvel espace public pourvu de normes politiques nouvelles » (1988, p. 281). La puissance des mouvements ouvriers résultait du fait que, tout en défendant ses intérêts économiques, ceux-ci représentaient bien plus qu’une classe, mais le Peuple lui-même, et surtout menaient une véritable bataille politique, en vue de la mise en œuvre de formes nouvelles de gouvernement démocratique. Pour Arendt, ces formes nouvelles se résument en un système : le système des conseils. Le modèle conseilliste, même s’il s’en inspire, ne constitue pas pour Arendt un retour à l’agora. Il n’est pas sans rapport avec cet art de l’association qu’elle célèbre avec Tocqueville et grâce auquel chacun peut faire l’apprentissage pratique de la liberté politique et de l’auto-gouvernement. Donnant à la liberté des espaces où s’exercer, il exprime conception du politique à la fois irréductible à la gestion et à la technique administrative et critique du processus de professionnalisation politique que supposent le système représentatif et le système des partis. Il assure même, selon la formule de R. Luxembourg, « la participation sans entrave, très active, des masses populaires dans une démocratie sans limites ». Or pour Arendt, c’est bien cette visée-là qui fut, sous une forme ou une autre, revendiquée par toutes les révolutions populaires. Chacune portait cette « espérance d’une transformation de l’État qui eut permis à tous les membres d’une société égalitaire moderne de devenir les co-partageants des affaires publiques »."

    "Si le mouvement ouvrier, principalement à travers sa tradition associationniste, a pu incarner l’espoir d’« un nouvel espace public pourvu de normes politiques nouvelles », c’est avant tout parce qu’il a tenté de donner une forme proprement politique à la question sociale."

    "En 1893, Jaurès affirmait devant la représentation nationale « vous avez fait de tous les citoyens, y compris les salariés, une assemblée de rois (…) mais au moment où le salarié est souverain dans l’ordre politique, il est dans l’ordre économique réduit au servage »."

    "La critique malonienne du capitalisme ne se limite pas à une dénonciation de la misère et de l’exploitation ouvrière. Cette critique est aussi politique et morale. En favorisant le déferlement d’ambitions lucratives désormais sans frein et sans principe, le capitalisme corrompt l’esprit public et les vertus civiques et menace même la survie de la République. Comment alors renforcer l’altruisme civique, la participation de tous aux intérêts publics contre le retrait dans la sphère privée, l’exclusive préoccupation pour l’intérêt personnel ? Par l’association des travailleurs. Seuls les producteurs associés, selon Malon, pourront redonner sens et vigueur à l’esprit public, sauver et consolider la République. C’est désormais l’ouvrier qui incarne la figure moderne du citoyen, le citoyen associé, maître et souverain dans ce nouveau domaine public repris aux intérêts privés, dont il assurera démocratiquement le gouvernement, au bénéfice de tous. Comme un demi-siècle plus tôt, en 1848, la démocratie industrielle incarne pour Malon la réalisation définitive de la République.

    On reconnaît aujourd’hui l’influence de Malon et de son Socialisme intégral sur Jaurès. La singularité du collectivisme jauressien s’exprime notamment dans sa théorie de la propriété sociale. Qu’il s’agisse de la socialisation de l’industrie, du développement et de la gestion des services publics ou des assurances sociales, chaque fois Jaurès mobilise deux aspects dans sa définition de la propriété sociale : la propriété sociale comme mise en commun, comme mutualisation (des moyens de production, des services collectifs, des garanties et des sécurités) mais aussi et surtout comme socialisation des pouvoirs, réalisant ce vieux rêve ouvrier de faire ses affaires soi-même."
    -Philippe Chanial, « Les trésors perdus du socialisme associationniste français », Hermès, La Revue, 2003/2 (n° 36), p. 45-54. DOI : 10.4267/2042/9357. URL : https://www.cairn.info/revue-hermes-la-revue-2003-2-page-45.htm




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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. »
    -Hegel, La Raison dans l'Histoire.


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