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    « Pourquoi ce serait une grave erreur d'abolir l'héritage »

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    « Pourquoi ce serait une grave erreur d'abolir l'héritage » Empty « Pourquoi ce serait une grave erreur d'abolir l'héritage »

    Message par Johnathan R. Razorback Mer 12 Jan - 20:00

    Ferghane Azihari est délégué général de l'Académie libre des sciences humaines (ALSH) et membre de la Société d'économie politique (SEP). Il a publié Les écologistes contre la modernité. Le procès de Prométhée aux Presses de la Cité (qui a reçu le Prix Turgot 2021 dans la catégorie « jeune talent »).

    https://www.msn.com/fr-fr/video/actualite/h%C3%A9ritage-la-gauche-est-anim%C3%A9e-par-l-envie-et-la-jalousie-selon-ferghane-azihari/vi-AASHOL8?ocid=msedgntp

    « Une nation qui essaie de prospérer par l'impôt est comme un homme dans un seau qui essaie de se soulever par la poignée », disait Churchill. Nul besoin d'être économiste pour comprendre son propos. Tous les spécialistes de la fiscalité concèdent ses effets dissuasifs sur les hommes. Le protectionniste désire des taxes douanières pour affaiblir le commerce mondial. L'écologiste veut décourager la pollution par des taxes environnementales. Que cherchent alors les partisans d'une confiscation plus lourde sur ces sources de prospérité que sont le travail et le capital ? C'est à se demander si la ruine collective n'est pas leur objectif inavoué.

    Qu'on en juge plutôt par les propos que le communard Tony Moilin tenait au XIXe siècle : « Que cela soit ou non conforme aux principes de l'économie politique […], nous ne voulons plus de riches, et le seul moyen de détruire à coup sûr la richesse, c'est de confisquer purement et simplement toute portion du revenu dépassant la limite tracée par la loi ». Ainsi, indépendamment des leçons de l'économie, la confiscation n'aurait d'autre objectif que de « détruire la richesse » et non de la stimuler ! Les socialistes avaient jadis l'honnêteté d'admettre que leurs projets étaient moins motivés par la philanthropie que par le désir d'assouvir ce ressentiment envieux qu'Aristote définissait comme la douleur causée par la bonne fortune d'autrui.

    Quand la révolution française interdisait de déshériter
    La question de l'héritage et des donations est le domaine où ce ressentiment est le plus palpable : nous voulons spolier ceux qui transmettent un patrimoine qui a été taxé toute leur vie, au motif que nous ne sommes pas les bénéficiaires de leur générosité. Nul hasard si le penseur libertaire Pierre-Joseph Proudhon qualifiait les droits de succession de « vrai larcin ». Larcin d'autant plus pervers qu'il usurpe les habits de la vertu. Les ennemis de l'héritage se fondent sur une méritocratie dévoyée.

    Contrairement à ce qu'on entend régulièrement, la tradition républicaine n'a jamais opposé le mérite aux donations. Au contraire, c'est la Convention montagnarde qui, à l'apogée du robespierrisme, tombe dans l'excès inverse en détruisant, par la loi du 17 nivôse an II, le droit des pères de déshériter les enfants. Or rappelons que c'est au nom du droit du légateur de récompenser ses successeurs les plus méritants de son point de vue, à l'intérieur comme à l'extérieur de la famille, que les adversaires du partage égalitaire, de la réserve héréditaire ou du droit d'aînesse issu de la féodalité réclamaient une totale liberté testamentaire.

    Mais les révolutionnaires ne l'entendaient pas de cette oreille. En garantissant à tous les enfants une portion identique du patrimoine de leurs parents, ils croyaient œuvrer pour l'égalité en affaiblissant le « despotisme paternel ». « Les révolutionnaires se méfient de la liberté laissée au père de famille. Surtout parce qu'ils présupposent que les pères sont réactionnaires, alors que les jeunes seraient, par définition; enthousiastes de la Révolution», note la juriste Marta Peguera-Poch (Aux origines de la réserve héréditaire du Code civil : la légitime en pays de coutumes, Presses universitaires d'Aix-Marseille, 2010). Enfin, à une époque où le travail des enfants était la norme, il paraissait juste de leur réserver une partie du patrimoine qu'ils contribuaient à former.

    Éloge de l'oisiveté
    En France, la législation de la fin du XVIIIe et du XIXe siècles reste étrangère à l'idée que la réception d'un héritage constitue une usurpation. L'historien Nicolas Delalande rappelle qu'en 1894, le taux de confiscation moyen sur les successions est de 3,28 %. Ce n'est que 7 ans plus tard que la progressivité s'installe en matière d'imposition sur l'héritage sous l'influence des doctrines collectivistes. Au début du XXe siècle, les successions en ligne directe sont frappées de 1 à 5% tandis que les transmissions entre non-parents sont taxées entre 15 et 20,5%.

    La méritocratie ne réprouvait jusqu'ici ni les inégalités « naturelles », ni les avantages issus de la chance. Elle combattait exclusivement les discriminations qui fermaient l'accès à une profession en raison de critères sociaux arbitraires. Ce protectionnisme était répandu sous l'ancien régime et l'ère des corporations avant d'être remis en question par le décret d'Allarde de 1791 qui instaure la libre concurrence.

    Il est vrai toutefois que, dès 1830, les disciples de Saint-Simon, comme Prosper Enfantin et Armand Bazard, ont fini par confondre « mérite » et « effort ». Ils condamnaient toute richesse qui, même paisiblement acquise, n'avait pas été obtenue à la sueur du front de son détenteur. Mais cette éthique du supplice, à laquelle échappent les confiscateurs pressés de dépouiller le patrimoine d'autrui, est défectueuse en ce qu'elle condamne la solidarité humaine et le progrès civilisationnel.

    Après tout, ceux qui vivent au XXIe siècle ne doivent pas leur confort à leurs seuls efforts. Nous sommes tous des héritiers. Chaque génération bénéficie des connaissances et des capitaux accumulés par ses aïeux. C'est ce que rappelle Condorcet quand il proclame avec enthousiasme que « chaque siècle ajoutera de nouvelles lumières au siècle qui l'aura précédé; et ces progrès […] n'auront d'autres bornes que ceux de l'univers ».

    L'accumulation et la transmission des progrès à travers les âges au service de la condition humaine sont au cœur de la philosophie des Lumières. « N'est-il pas merveilleux que nous-mêmes nous nous mettions à la gêne pour couvrir le pays de chemins de fer, sur lesquels aucun de nous ne voyagera peut-être ? », demandait l'écrivain libéral Frédéric Bastiat en pleine révolution industrielle. En quoi ce processus bienveillant à l'échelle des civilisations serait-il malveillant à l'échelle des individus ?

    L'application rigoureuse de l'éthique qui interdit à chaque génération de recevoir le fruit des efforts de ses aïeux assignerait perpétuellement les hommes au mode de vie préhistorique. On mesure à quel point la proposition saint-simonienne de pénaliser l'héritage pour punir l'oisiveté est idiote. Et même si ce constat ne vaut pas argument, mentionnons qu'il faut être naïf pour croire que la réception d'un capital suffit à sécuriser une aisance inconditionnelle. Hélas, il n'en est rien.

    De même que les annales de l'histoire sont remplies de civilisations qui ont sombré dans la décrépitude après un fantastique âge d'or, on ne compte plus les individus qui ont hérité d'un formidable capital qui s'est déprécié faute d'avoir été bien exploité. Les difficultés d'Arnaud Lagardère sonnent comme un rappel : naître dans une famille fortunée ne dispense pas de l'impératif de faire preuve d'habileté entrepreneuriale si l'on aspire à préserver et à augmenter le capital reçu.

    Faire en sorte que le patrimoine soit détenu par les plus aptes à le faire fructifier est d'ailleurs la fonction du marché des capitaux. Il récompense les propriétaires diligents par une plus-value, des intérêts généreux et une appréciation du patrimoine. Il sanctionne les propriétaires négligents par une moins-value, des intérêts médiocres (voire des pertes) et une dépréciation du patrimoine. Il permet enfin aux premiers de racheter les biens des seconds à vil prix. Ceux qui redoutent les dynasties industrielles capables d'augmenter leur fortune à travers le temps louent, malgré eux, les qualités entrepreneuriales de leurs membres.

    Toutefois, il est vrai que les peuples se tuent moins à la tâche à mesure que leur fortune augmente. En 1870, le travailleur français moyen travaillait 3000 heures par an pour s'offrir le niveau de vie du XIXe siècle. Il s'achète le niveau de vie d'aujourd'hui pour moitié moins d'heures désormais. Là encore, il serait absurde de déplorer que l'accumulation des capitaux et des gains de productivité à travers les siècles permette aux peuples qui en bénéficient de travailler moins s'ils le désirent. Le but des sociétés est d'alléger la peine des hommes. La gauche qui fantasme sur le « droit à la paresse » le sait bien.

    Déshériter les individus, c'est déshériter la société
    Dans ses leçons sur la jurisprudence et sa théorie des sentiments moraux, Adam Smith ne se contentait pas d'énoncer que la faculté de léguer librement ses biens est l'un des attributs les plus fondamentaux de ce droit de propriété qui distingue les hommes libres des esclaves. Il rappelle aussi que la succession testamentaire repose sur la vertu sociale de sympathie, laquelle s'étend aux relations entre les vivants et les morts. Les legs constituent la quintessence de la fraternité humaine. Que ces transactions altruistes inspirent une telle hostilité est la preuve que la solidarité est un prétexte insincère chez ceux que Jean Bodin appelait les « imposteurs » chargés d'imaginer de nouveaux impôts.

    Ainsi, la jalousie qui anime les ennemis de l'héritage les conduit à accuser le bénéficiaire d'un leg de commettre une injustice contre celui qui en est dépourvu. Cet égalitarisme défiguré est du même acabit que le discours qui reprocherait aux valides de porter préjudice aux infirmes par le seul fait d'être né en bonne santé. Dans les deux cas, et à l'inverse des « imposteurs », celui qui hérite de son milieu social d'un patrimoine génétique et financier avantageux n'enlève rien à son prochain et ne l'empêche pas de constituer son propre capital. S'il n'est pas légitime à recevoir ce qu'on lui a paisiblement transmis, personne ne l'est.

    Ceci est d'autant plus vrai que le pillage du légataire – et par conséquent du testateur qui l'a désigné – est typique de ce que Frédéric Bastiat appelait « l'égoïsme inintelligent » : de la même manière que l'invalide ne gagne rien à ce que ses semblables soient aussi infirmes que lui, le plus déshérité de la terre a intérêt à prospérer dans une société qui récompense l'augmentation de la masse d'épargne et de capitaux chez toutes les couches sociales. C'est cette accumulation qui distingue les nations développées des pays du tiers-monde. Or la faculté de disposer de nos biens à notre guise et de léguer la meilleure position sociale à ceux que nous aimons est un puissant moteur favorable à cette accumulation. Elle dissuade la dissipation.

    Un critique de l'héritage comme Keynes concédait que le leg fait partie des motifs pour lesquels une personne s'abstient de dépenser son revenu. Hélas, celui qui était obsédé par la consommation n'a jamais compris que la dilapidation est, à la différence de l'épargne, par définition destructrice et non créatrice de richesses. À l'heure où le spectre de la « surconsommation » hante les générations soucieuses de léguer à leurs enfants la planète la plus belle possible, nous débarrasserons-nous enfin du préjugé keynésien qui conçoit le consumérisme comme le moteur de l'aisance quand il n'est que sa conséquence ?

    C'est donc à raison que Frédéric Bastiat insistait avant Keynes sur le fait que l'épargnant agit toujours dans l'intérêt de la société en mettant un intervalle entre le moment où il lui rend des services et celui où il lui en retire des produits équivalents, tout en favorisant la multiplication des capitaux. C'est pourquoi sa tempérance est généralement rémunérée par un intérêt. Il s'ensuit que l'héritage profite aussi à ceux à qui il n'est pas destiné. D'où l'avertissement de Frédéric Passy, grand économiste libéral et premier prix Nobel de la paix : une société qui déshérite ses membres se déshérite elle-même.



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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. »
    -Hegel, La Raison dans l'Histoire.


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