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    Philippe Boutry, Saint-simoniens et fouriéristes devant l’Index romain (1835-1837)

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Philippe Boutry, Saint-simoniens et fouriéristes devant l’Index romain (1835-1837) Empty Philippe Boutry, Saint-simoniens et fouriéristes devant l’Index romain (1835-1837)

    Message par Johnathan R. Razorback Sam 22 Avr - 18:00



    "C’est le cinquième concile du Latran (1512-1517) qui, par la bulle Inter sollicitudines promulguée par le pape Léon X le 4 juin 1515, met en place la censure préventive des livres et la confie à l’autorité des évêques. C’est le pape Paul IV Carafa qui, face à l’expansion rapide des publications réformées, promulgue en 1559 le premier Index librorum prohibitorum. C’est enfin le pape Pie V Ghislieri, ancien commissaire du Saint-Office et Grand Inquisiteur sous les pontificats de Paul IV et Pie IV, qui institue par les constitutions In apostolicae (4 avril 1571) et Ut pestiferarum opinionum (13 septembre 1572), la nouvelle congrégation de l’Index, qui prolonge la commission créée par le concile de Trente dans sa xviiie session (26 février 1562), afin de procéder à la révision périodique de l’Index des livres prohibés. Enfin, c’est le pape Sixte Quint (Felice Peretti) qui consolide, pour plus de trois siècles, l’existence et le fonctionnement de la nouvelle congrégation cardinalice pro Indice librorum prohibitorum, et la place au septième rang parmi les quinze congrégations établies par la bulle Immensa aeterni Dei (22 janvier 1588)."

    "Le XIXe siècle occupe une place non négligeable dans cet ensemble, avec environ 1 300 volumes condamnés : ce sont les deux pontificats de Grégoire XVI (1831-1846) et surtout de Pie IX (1846-1878) qui concentrent la plus grande part (plus des trois quarts sans doute) des censures, dont le nombre et le champ d’application sont notablement restreints au tournant des années 1870. Quant à la répartition géographique des condamnations, elle privilégie principalement l’Italie et la France (plus des deux tiers de l’ensemble des auteurs), puis, en second lieu, l’Allemagne, la Péninsule ibérique, l’Amérique latine et le Royaume-Uni.

    Comment l’instance d’orthodoxie catholique que constitue la congrégation romaine de l’Index en est-elle venue à examiner et à condamner les écrits des premiers socialistes français ? L’objet initial de l’institution est l’hérésie, protestante au premier chef ; puis son activité s’est élargie, au tournant des xviie et xviiie siècles, aux domaines de l’exégèse, de la théologie dogmatique et morale, de l’ecclésiologie et de la spiritualité, mais aussi de la philosophie et de la science ; les publications jansénistes et gallicanes, quiétistes et molinistes, celles des « novateurs » dans l’ordre du savoir subissent alors, sous des formes plus ou moins graves, les « foudres de l’Index ». À partir du second tiers du xviiie siècle, le Saint-Siège, tout en poursuivant ses objectifs traditionnels, transfère progressivement son attention vers un nouveau cercle d’adversaires dont il ne discerne que progressivement la singularité et les orientations : la philosophie des Lumières ainsi que les premières expressions de la pensée libérale. Déjà, l’Essay concerning human understanding et la Reasonableness of Christianity de John Locke avaient été condamnés par le Saint-Office, respectivement en 1734 et 1737 ; la Fable des abeilles de Bernard de Mandeville en 1744 ; et, au terme d’un long et capital débat, L’Esprit des lois de Montesquieu par un décret en date du 29 novembre 1751. À partir du pontificat zelante de Clément XIII Rezzonico (1758-1769), les condamnations portant sur les Lumières françaises et européennes s’accumulent : l’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert tout d’abord, par un décret (non publié) de l’Index en date du 5 décembre 1758 puis un décret solennel du Saint-Office du 3 septembre 1759 ; Voltaire bien sûr, dont pas moins de 36 œuvres et opuscules se retrouvent à l’Index entre 1751 (l’anonyme Voix du sage et du peuple) et 1804 (les Romans et contes) ; Rousseau, dont sont successivement condamnés l’Émile en 1762, la Lettre à Christophe de Beaumont en 1763, Le Contrat social en 1766, les Lettres écrites de la montagne en 1767 ; Des délits et des peines de Beccaria en 1766 ; l’Histoire du déclin et de la chute de l’Empire romain de Gibbon en 1783 ; enfin dans le dernier tiers du siècle, Hume, D’Holbach, Helvétius, La Mettrie, Morelly, Naigeon, Raynal ou Louis-Sébastien Mercier."

    "Au lendemain de la restauration du Saint-Siège en 1814, un nouveau climat intellectuel et culturel se fait jour à Rome. Le magistère romain poursuit la censure de gallicans attardés (Pradt, Tabaraud, Lanjuinais, Montlosier, André-Marie Dupin, Bordas-Dumoulin et François Huet) et de jansénistes non repentis (Pietro Tamburini, Mgr Solari, Vittore Sopranzi, Henri Grégoire ou encore le libéral belge Louis de Potter, biographe de Scipione de’ Ricci). Il persévère également dans la condamnation des « secondes Lumières » : leur principal propagateur en Italie, Melchiorre Gioja (1767-1829), est alors la victime privilégiée des « foudres de l’Index », avec dix ouvrages censurés entre 1817 et 1836. Mais la congrégation opère surtout une sorte d’examen de rattrapage pour des auteurs et des ouvrages du dernier xviiie siècle et du premier xixe siècle passés à travers les mailles des filets des censeurs : Condorcet et son Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain, Parny et sa Guerre des dieux, l’astronome Lalande et son caustique Voyage en Italie, Cabanis et ses Rapports du physique et du moral de l’homme, Le Citateur de l’impie Pigault-Lebrun, les « Idéologues » : Volney, Destutt de Tracy, Daunou, Guinguené ; mais aussi le Milanais Pietro Verri, l’Anglais Jeremy Bentham et son Traité de législation civile et pénale, et l’Espagnol Juan Antonio Llorente enfin, le pourfendeur libéral de l’Inquisition espagnole. La pensée libérale prend ensuite le relais avec Benjamin Constant et son traité De la religion, les œuvres de Pietro Giordani et le Stendhal de Rome, Naples et Florence.

    Surtout l’Index romain élargit considérablement son champ de compétence à des domaines nouveaux, se projetant du terrain de l’exégèse, de la théologie et de l’ecclésiologie vers la philosophie, la science, l’histoire et la littérature. Il poursuit de sa vigilance Lamennais, passé du catholicisme le plus intransigeant à la démocratie sociale : tout à tour, les Paroles d’un Croyant en 1834, les Affaires de Rome et Amschaspands et Darvands en 1837, Le Livre du peuple en 1838, les Discussions critiques et l’Esquisse d’une philosophie en 1841 et sa nouvelle traduction des Évangiles en 1846 sont censurées, ouvrant la voie à un examen plus attentif de l’ensemble de la production intellectuelle des années trente et quarante du xixe siècle, particulièrement en France et en Allemagne : après Charles Villers et sa Philosophie de Kant, la Critique de la raison pure de Kant en traduction italienne est inscrite à l’Index en 1827 ; le Nouveau système de chimie organique de François Raspail en 1834 ; la Vie de Jésus de David Friedrich Strauss en 1838 ; le Cours de l’histoire de la philosophie de Victor Cousin et le Génie des religions de Quinet en 1844 ; de même que les œuvres philosophiques de Lerminier et les écrits réformateurs du jeune Augustin Theiner ; relevons aussi, au titre des (difficiles) rapports entre catholicisme et judaïsme au xixe siècle, l’Histoire des institutions de Moïse et du peuple hébreu et Jésus-Christ et sa doctrine du Juif libéral montpelliérain Joseph Salvador en 1829 et 1839. L’histoire est également censurée et l’on retrouve à l’Index les noms de Sismondi, de Carlo Botta, de William Roscoe pour sa Vie de Léon X déjà citée, de Mignet pour son Histoire de la Révolution française ; mais également les Mémoires de Luther écrits par lui-même (c’est-à-dire un résumé des Tischreden) édités par Michelet en 1840, l’Histoire des papes de Leopold Ranke en 1841, le Port-Royal de Sainte-Beuve en 1845.

    La nouveauté la plus remarquable des censures de l’Index intéresse cependant le champ de la fiction et du roman (Amadieu, 2004, 2017, 2019). Demeuré longtemps à l’écart du tribunal romain de l’orthodoxie, celui-ci se voit désormais placé par les théologiens de l’Index au premier rang des accusés. Alors qu’on ne peut guère, durant le xviiie siècle en matière romanesque, que relever la condamnation de la Pamela de Richardson en 1744, la Papauté du XIXe siècle nourrit une inquiétude croissante envers les importants tirages de la « littérature industrielle » et son impact sur les consciences. Sont ainsi tardivement inscrits à l’Index Jacques le Fataliste de Diderot en 1804 et La Nouvelle Héloïse en 1806, puis successivement A Sentimental Journey through France and Italy de Sterne en 1819, la Vie de Vittorio Alfieri en 1823, les Ultime Lettere di Jacopo Ortis d’Ugo Foscolo en 1824. Les années trente et quarante du XIXe siècle voient l’entrée en masse de la prose et de la poésie françaises dans les colonnes de l’Index : non seulement quelques médiocres productions de Pigault-Lebrun, mais Notre-Dame de Paris de Hugo et les Chansons de Béranger en 1834 ; l’Ahasvérus de Quinet en 1835 ; en 1836, De l’Allemagne et De la France de Heine ainsi que Jocelyn et le Voyage en Orient de Lamartine ; De l’amour de Senancour ainsi que la sulfureuse Chute d’un Ange du même Lamartine en 1838 ; pas moins de douze œuvres de George Sand (Lélia, les Lettres d’un voyageur, Les Sept cordes de la lyre, Le Secrétaire intime, L’Uscoque, La Dernière Aldini, Simon, Les Maîtres mosaïstes, Mauprat, Jacques, Leone Leoni, Spiridion), entre 1840 et 1842 ; des œuvres mineures de Balzac (Le Vicaire des Ardennes, La Femme supérieure, La Maison Nucingen, La Torpille, Les cent Contes drolatiques), mais aussi Le Lys dans la vallée et Louis Lambert en 1841 et 1842 ; les Neue Gedichte de Heine et les Albigeois de Lenau en 1845, les romans historiques de Francesco Guerrazzi à la gloire des anciennes libertés florentines, les Operette morali de Giacomo Leopardi en 1850, les Opera omnia d’Eugène Sue, dont on sait la proximité avec Fourier et les « sociétaires », en 1852."

    "Les premiers courants socialistes modernes font, en l’espace de deux ans (janvier 1835-février 1837), leur apparition soudaine à l’Index – où les Opera omnia de Campanella étaient entrées trois siècles plus tôt, en 1632. Le décret du 29 janvier 1835 inscrit à l’Index le livre majeur de Charles Fourier, Le nouveau monde industriel et sociétaire ainsi qu’un résumé assez tardif de la pensée de Saint-Simon par ses disciples, la Doctrine de Saint-Simon. Dès l’année suivante, par un décret en date du 22 septembre 1836, sont également censurés trois ouvrages des principaux disciples de Fourier, Les Nouvelles transactions sociales, religieuses et scientifiques de Just Muiron5, la Parole de Providence de Clarisse Vigoureux ainsi que le premier volume de Destinée sociale de Victor Considérant. Un troisième et dernier décret, le 14 février 1837, achève ce premier ensemble de condamnations en proscrivant les Considérations sociales sur l’architectonique de Victor Considérant et trois ouvrages saint-simoniens, les Leçons sur l’industrie et les finances d’Isaac Péreire8 ainsi que deux opuscules du « Père » Enfantin, la Lettre du Père à Charles Duveyrier sur la vie éternelle et les Paroles du Père à la Cour d’assises."

    "Évidente confusion entre saint-simoniens et sociétaires : la distinction entre les pensées et les systèmes n’est pas faite ; à la décharge des censeurs romains, il faut convenir qu’elle n’est guère plus explicite encore en France même à l’aube des années trente du XIXe siècle."

    "Le P. Zecchinelli s’indigne en particulier du mode d’éducation réservé aux enfants au sein du phalanstère : « On voudrait ôter entièrement aux pères et aux maîtres l’éducation des enfants » et les abandonner à leur « tendance naturelle à la saleté, à l’orgueil, à l’impudence et à la désobéissance »."

    "C’est en définitive l’imputation d’un détournement de la parole divine au service d’un plan de réforme sociale inséparable d’un projet de régénération de l’humanité qui interpelle, inquiète, irrite et indigne au plus profond de leurs croyances et de leurs convictions les censeurs romains. [...] En 1849 encore, le pasteur Charles Bois intitule sa thèse de théologie protestante, soutenue à l’université de Strasbourg, Du Socialisme envisagé comme conséquence nécessaire de la négation de la chute. L’appréhension des censeurs romains au milieu des années trente du XIXe siècle va dans le même sens : l’invention du social, qui est la marque du premier XIXe siècle, nourrit un conflit frontal, proportionnel à l’ambition de la nouvelle « science de l’homme » à renouveler le sens de la vie."
    -Philippe Boutry, « Saint-simoniens et fouriéristes devant l’Index romain (1835-1837) », Archives de sciences sociales des religions [En ligne], 190 | avril-juin, mis en ligne le 03 janvier 2023, consulté le 22 avril 2023. URL : http://journals.openedition.org/assr/50672 ; DOI : https://doi.org/10.4000/assr.50672




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