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    Léon Bloy, Oeuvres

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback Sam 24 Mai - 19:04



    _________________
    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. »
    -Hegel, La Raison dans l'Histoire.

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    Message par Johnathan R. Razorback Mar 7 Juin - 19:44

    « Au seul point de vue de l’histoire des Lettres françaises, il n’est pas inutile qu’on sache de quelle manière la génération des vaincus de 1870 a pu traiter un Écrivain fier qui ne voulait pas se prostituer. »
    « 26 [mars 1892] : Lettre du prince Ourousof, qui me croit incapable de faire du roman, parce que la vie est plate et pâle, et que ma forme lui paraît éclatante et mamelonnée. Opinion flaubertiste. »
    « 8 [avril 1892] Brouille certaine et irrémédiable avec une demi-douzaine de gens. Liquidation générale des mais douteux. »
    « 17 [avril 1892] Je sais des choses que nul ne sait. Elles ne m’ont pas été montrées uniquement pour me faire souffrir. »
    « 10 [mai 1892] : Il n’y a pas à dire, je suis admirablement malheureux. »
    « 29 [mai 1892] : J’ai la sensation nette que tout le monde se trompe, que tout le monde est trompé, que l’esprit humain est tombé dans les plus épaisses ténébres. »
    « 1er [juin 1892] : Si vous êtes pessimistes […] vous vous êtes trompés de guichet. [….) Je n’estime que le courage sans mesure et je n’accepterai jamais d’être vaincu –moi ! »
    « 4 [juin 1892] : Une ironique Providence a décrété le fiasco miraculeux de tous les apôtres du silence qui avaient entrepris à forfait mon extermination par la faim ».
    « 10 [juin 1892] : J’ai fini par comprendre que l’homme complet, le vrai homme, digne d’être montré par Pilate à la multitude vile, devait être une combinaison de puissance et de douceur. »
    « 29 [juin 1892] : Ne voyez-vous donc pas que le silence est la conversation des morts et qu’il faut parler aux vivants surtout lorsqu’ils sont en agonie et que tout le monde les abandonne ? »
    « 11 [juillet 1892] : Vous m’écrivez qu’une « admiration aveugle » n’a rien de flatteur. Je pourrais vous répondre, avec un orgueil d’enfer et une impertinence de réprouvé, que c’est précisément de cette admiration-là que j’ai soif. Je n’en ai jamais désiré d’autre et, quand il m’est arrivé à moi-même d’admirer quelqu’un, j’ai admiré le plus généreusement que j’ai pu, sans retour, sans restriction ; m’effaçant, m’oubliant complètement, surtout lorsque je savais que l’admiré était un pauvre admirablement privé de son salaire, un captif dans les lieux obscurs…
    On a toujours le temps de formuler sa petite critique, mais quand, pour la première fois, on serre dans ses bras un abandonné lamentable en qui on a deviné la Grandeur, le moment est aussi mal choisi que possible pour lui dire qu’il a les glandes scrofuleuses ou un champignon sur la face.
    […] Les prudents et les réservés n’aiment pas et son incapable d’admiration. »
    « 29 [août 1892] : Tout l’art du monde est inutile, il faut des idées et des faits ».
    « 2 et 4 [septembre 1892] : La faiblesse de style de [Balzac] me paraît extrême [et sa] pensée trop souvent débile. »
    « 17 [octobre 1892] : Vous le savez sans doute, je fus mis en interdit par la presse entière, seul contre tous pendant des années, sans qu’il se rencontrât, fût-ce par pitié, un seul être assez courageux pour me défendre.
    […] Ah ! la vie ne me fut pas douce !... »
    « 5 [décembre 1892] : Nous gardons le FEU, en vous suppliant de n’être pas trop surpris d’une fricassée prochaine. Vos palais et vos hôtels flamberont très bien, quand il nous plaira, car nous avons attentivement écouté les leçons de vos professeurs de chimie et nous avons inventé de petits engins qui vous émerveilleront !
    […] L’enfer ne sera pas, sans doute, plus atroce que la vie que vous nous avez faite. »
    « 31 [décembre 1892] : J’ai terriblement besoin de me rappeler que je ne suis pas seul au monde. »
    « 24 [février 1893] La justice, que j’ai passé ma vie à demander pour quelques autres, m’a été refusée avec une énergie singulière. On a même fait ce qu’on pouvait pour que je mourusse de faim –tant ce monde est incompatible avec les êtres […] pour qui l’Absolu est un besoin. »
    « Le Docteur Busch est, certes, un crétin, et il a écrit un énorme bouquin pour le prouver. »
    « 7 [mai 1893] : Tout change. »
    « 19 [mai 1893] : Discours de Zola aux étudiants. A conserver. Cet idiot remplace Dieu par le travail. »
    « 22 [août 1893] : Seul contre tous, j’ai enduré ce que peut endurer un homme, et je VIS toujours, plus que jamais. »
    « 3 [septembre 1893] : Je suis mangé par un besoin de la Justice, comme par un dragon affamé depuis le Déluge.
    Ma colère est l’effervescence de ma pitié. »
    « 13 [septembre 1893] : J’ai l’honneur d’être l’écrivain le plus redouté et par conséquent, le plus calomnié de ce temps. »
    « 3 [octobre 1893] : Je ne suis ni journaliste, ni écrivain, ni pamphlétaire, ni penseur, ni artiste, ni maître, ni écolier, ni même patriote […] ni quoi que ce soit, sinon le catholique Léon Bloy.
    […] Vous n’aimez pas la guerre ! Vous n’aimez donc rien ! C’est terrible, vous savez, de n’aimer rien. On est comme le Diable, et ce qu’on s’embête, alors, qui pourrait le dire ? »
    « 6 [novembre 1893] : Lisez-vous mes Histoires désobligeantes, publiées par le Gil Blas, tous les vendredis ? […] J’écris –mais à quel prix- pour dire quelque chose. J’écris pour le petit nombre de ceux qui m’aiment, ou qui disent m’aimer, et je veux que ce ne soit pas en vain. »
    « 24 [novembre 1893] : Décidément, on est aussi bête et aussi capon chez les juifs que chez les Catholiques. »
    « 26 [novembre 1893] : Nous déplorons, une fois de plus, l’impossibilité d’être compris, même de nos amis les plus intimes. »
    « 6 [décembre 1893] : Se défier des gens qui promettent des millions et dont on est forcé de régler les consommations. »
    « 10 [décembre 1893] : Les journaux m’apprennent qu’on a lancé une bombe en pleine Chambre législative. Une cinquantaine de blessés, dont le plus mal accommodé est un prêtre, l’abbé Lemire, nouveau député, qui aurait mieux fait de s’occuper des âmes. J’avoue ne sentir que la plus parfaite indifférence, au récit de cette catastrophe.
    Léopold Lacour déjeune chez nous. Il profère que ces explosions, renouvelées assidûment, finiraient par contraindre les bourgeois à pratiquer un peu de justice. Idée de gardien de phare. »
    « 18 [décembre 1893] : Tout le monde sait que je suis le plus méprisable des hommes. Il n’est plus permis d’ignorer que l’ingratitude, la cupidité, l’ivrognerie, la paillardise, la calomnie, le chantage et le maquerellage le plus fangeux sont mes pratiques. Tout cela fut écrit par des citoyens de haut mérite […]
    S’il le faut absolument, je ferai violence à ma nature pacifique et me départirai, non sans chagrin, de ma coutumière douceur. »
    « 25 [janvier 1894] : Louis XVII, errant et renié par toute la terre. »
    « 30 [janvier 1894] : Nous avons tout à attendre, puisque nous sommes dans le Chaos. »
    « 16 [février 1894] : Je mets mon cœur dans tout ce que j’écris. […] J’ai l’air de parler à la foule pour l’amuser. En réalité, je parle à quelques âmes d’exception qui discernent ma pensée et l’aperçoivent sous son voile. »
    « 2 [mars 1894] : Je vais avoir cinquante ans et j’ai la meilleure partie de mon œuvre à faire. »
    « 8 [mars 1894] : Que nous voici loin de ces temps abécédaires, et combien raisonnables et savants ne sommes-nous pas devenus, depuis que l’on cessa de pleurer d’amour, sous un firmament expliqué ! »
    […] Quelqu’un paraît cependant, Quelqu’un qui est tout en pleurs.
    Ce n’est pas la Mère. Ce n’est pas l’Évangéliste. Ce n’est pas non plus l’Amoureuse d’or, la Fiancée magnifique, cette Madeleine des incendies, dont les larmes sont aussi « dures » que les cristaux de l’Enfer.
    Ce n’est ni un Martyr, ni une Vierge, ni un Confesseur. Et c’est encore moins, à coup sûr, un de ces Innocents trucidés qui jouent, depuis deux mille ans, avec leurs palmes et leurs couronnes, sous l’Autel des Cieux.
    Celui-là, c’est un Étranger, parmi tous les étrangers. C’est un Inconnu solitaire qui n’attend personne et que personne n’attend.
    Serait-ce Lui que Jésus a tant appelé dans sa Langueur ? le Libérateur mystérieux qui doit le décrucifier ?
    Mais alors, bon Dieu ! qu’il a mis de temps à venir !
    […] Pour délivrer le Roi des pauvres, il fallait, peut-être, Quelqu’un qui fût plus pauvre que lui, et qui arrivât…trop tard. »
    « 11 [mars 1894] : Tout ce monde antique est, d’ailleurs, effroyable ! Quel mystère que le silence de Dieu, pendant tant de siècles ! »
    « 7 [avril 1894] : Je n’ai pas le droit de me désintéresser d’un homme contre qui tout le monde se déchaîne. »
    « 8 [avril 1894] : Je ne crois qu’à l’obéissance. »
    « 13 [avril 1894] : Le Duel, selon moi, est une saleté ridicule, inventé par les saltimbanques. Je le remplace volontiers par des coups de pied dans le derrière des autres… »
    « 1er [mai 1894] : Il nous reste à peine vingt francs, pour attendre le Jugement dernier. »
    « 30 [mai 1894] : On est […] à peu près sûr d’échouer si l’on manque d’exactitude. »
    « 5 [juin 1894] : Relu quelques contes d’Edgar Poe, qui me passionnait, autrefois. […] Quel noir génie ! quelle imagination de ténèbres ! Dieu en est absent, comme de l’enfer. »
    « 6 [mai 1894] : Le vrai Gouffre, […] l’âme humaine. »
    « 8 [mai 1894] : Essayé de relire L’Ève future, de Villiers.
    Trop de science humaine et trop peu de science divine. C’est la même impression que pour Edgar Poe. Ces poètes ne priaient pas, et leur mépris, éloquent parfois, n’est que l’amertume de leur impatience terrestre. Ils sont pleins de terre, comme les idoles. »
    « 26 [juin 1894] : Voulez-vous chercher pour moi, dans n’importe quel bureau ou chantier, un emploi quelconque ? Le moment est venu d’oublier que je suis un artiste, un écrivain, et de me souvenir que j’ai le devoir de nourrir les miens. Les privations qu’on endure, depuis deux mois, ne peuvent plus être supportées. »
    « 30 [juin 1894] : Regina Tenebrarum et locurum Tristinae [« Reine des Ténèbres et des lieux de tristesses ».] »
    […] Nous serons punis, me dit Jeanne, pour ce que nous n’aurons pas fait, et que nous aurions pu faire.
    Nous serons récompensés pour ce que nous n’aurons pas fait, et que nous aurions pu faire. »
    « 2 [juillet 1894] : Le Surnaturel a tenu une place si énorme dans mon exceptionnelle vie. »
    « 3 [juillet 1894] : Lautréamont […] un monstre.
    Vallès. -un voyou jetant Homère dans les latrines.
    Ernest Renan. –Platon embêté devant une porte où il est écrit : Il y a quelqu’un.
    Tolstoï. –Le Christ chassé du temple par des marchands de livres russes.
    Stendhal. –Tête de mort ailées, voletant au-dessus d’un cœur de cochon.
    Arthur Rimbaud. –Un avorton.
    Paul Verlaine. –Un ange qui se noie dans la boue.
    […] Plus ce sera fou, plus ce sera beau. »
    « 5 [juillet 1894] : A l’issue d’un repas sinistre, nous décidons que, désormais, personne ne sera admis à notre table, sans le préalable Signe de Croix. »
    « 7 [juillet 1894] : Londres […] qu’il n’en reste qu’un immense amas de poussière.
    L’Angleterre est au monde ce que le Diable est à l’homme. »
    « 19 [juillet 1894] : Science moderne. Au lieu du Fiat Lux ! lire ceci : Que l’Électricité fonctionne ! »
    « 21 [juillet 1894] : Dieu est seul contre tous. »
    « 25 [juillet 1894] : ce goût violent pour les ténèbres et pour l’empire des ténèbres, signalé par Hello comme la caractéristique même de Shakespeare. »
    « 26 [juillet 1894] : Pourquoi Dieu ne montre-t-il pas sa Main à ceux qui l’aiment. »
    « 31 [juillet 1894] : A Julien Leclercq :
    […] Vous êtes un des très rares qui m’ont applaudi sans m’exaspérer.
    […] Je prononce que tout individu qui ne pense pas exactement comme moi est, tôt ou tard, dans la nécessité absolue de s’avouer lui-même chenapan, cafard ou imbécile ; -et je déclare que le premier de tous les devoirs, pour un homme qui n’a pas renoncé à l’usage de la raison, est d’affliger, autant que possible et par tous les moyens imaginables, cet individu. »
    « 13 [août 1894] : Tout, dans ce monde, est inexplicable sans l’intervention du Démon. Ceux qui se souviennent habituellement de cet Ennemi peuvent entrevoir, avec autant d’admiration que de crainte, le dessous des choses.
    […] Qui donc sent et pense comme nous sur la terre ? »
    « 15 [août 1894] : Je méprise, il est vrai, beaucoup la jeunesse contemporaine que les universitaires et les esclaves de toute espèce nous confectionne, mais je sais que tout ne tombe pas dans leurs filets et qu’il n’est pas en leur pouvoir de tuer tout à fait la France.
    Cela n’est le pouvoir de personne, croyez-le. La France n’est pas une nation comme les autres. C’est la seule dont Dieu ait besoin a dit de Maistre, qui fut quelquefois prophète.
    […] Mes plus bêtes ennemis, devinant, d’instinct, une force qui les menace, ont tout tenté pour me réduire véritablement au désespoir. […] Les haines les plus ferventes, les plus implacables, les plus perfides, me sont venues de mes très chers frères les catholiques, dont j’ai conspué, en toute occasion, la lâcheté indicible. […] Nul […] n’est venu vers moi, les mains tendues, n’a cherché à savoir si je n’étais pas sur le point de succomber au chagrin, au froid ou à la famine… »
    « 9 [septembre 1894] : Rien n’est plus semblable au Reniement de Pierre que le Concordat. »
    « 10 [septembre 1894] : Les hommes modernes, presque tous esclaves du Démon, ont un instinct sûr de ce qui est excellent, et le repoussent avec énergie. Ils détestent la santé, comme ils détestent la Béatitude. »
    « 12 [septembre 1894] : Il y a peut-être quelque chose de plus, quelque chose comme une parole vivante, une parole d’Absolu proférée devant des fantômes impurs, une manière d’exorcisme jeté à la face d’une société longtemps polluée dans les ténèbres et qui agonise.
    […] Savez-vous quel est ma vie ? Je me lève, chaque matin, avec cette pensée : comment ferai-je, aujourd’hui, pour nourrir les miens ? Je doute fort que vous puissiez vous représenter l’effrayante angoisse de ce réveil…
    […] J’ai passé ma vie à faire pour les autres à faire ce que personne ne voulait faire pour moi. »
    « 16 [septembre 1894] : La Gloire, pour les corps, consiste à ne plus peser. »
    « 30 [octobre 1894] : Il est trop vrai que je suis en danger. »
    « 8 [novembre 1894] : Je ne suis pas de ceux qui « respectent toutes les opinions », comme disent les bourgeois […] Je suis pour l’intolérance parfaite et j’estime que qui n’est pas avec moi est contre moi. »
    « 18 [novembre 1894] : Mépris absolu des blagues de l’occultisme ou de la magie qui me font horreur. »
    « 9 [décembre 1894] : Je dis les mots que je veux, quand je veux, au moment calculé par moi, et c’est un jeu où je passe pour avoir gagné mes contemporains.
    […] Chaque instant doit être arraché au désespoir. »
    -Léon Bloy, Le Mendiant Ingrat (journal de 1892 à 1895).
    « J’ignore éternellement la politique. »
    -Léon Bloy, à Georges Clemenceau, mai 1894.


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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. »
    -Hegel, La Raison dans l'Histoire.

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    Message par Johnathan R. Razorback Mar 11 Mai - 17:32



    "Je n’ai cessé de l’écrire depuis vingt ans. Jamais il n’y eut rien d’aussi odieux, d’aussi complètement exécrable que le monde catholique contemporain — au moins en France et en Belgique — et je renonce à me demander ce qui pourrait plus sûrement appeler le Feu du Ciel…

    Je déclare, au nom d’un très-petit groupe d’individus aimant Dieu et décidés à mourir pour lui, quand il le faudra, que le spectacle des catholiques modernes est une tentation au dessus de nos forces.
    " (p.12)

    "Je ne sais rien d’aussi dégoûtant que de parler de ces misérables qui font paraître petites les souffrances du Rédempteur, tellement ils ont l’air capable de faire mieux que les bourreaux de Jérusalem.

    Beaucoup de mes pages, et non des moins bonnes, j’ose le dire, furent écrites pour exhaler mon horreur de leur vilenie et de leur sottise. J’ai toujours insisté particulièrement sur cette dernière qui est une espèce de monstre dans l’histoire de l’esprit humain, et que je ne puis mieux comparer qu’à une végétation syphilitique sur une admirable face. Au surplus, toutes les figures ou combinaisons de similitudes supposées capables de produire le dégoût sont d’une insuffisance plus que dérisoire quand on songe, par exemple, à la
    littérature catholique !… Une société où on en est à croire que le Beau est une chose obscène est évidemment une société formée par Satan, avec une attention angélique et une expérience effroyable…

    Voulez-vous que nous parlions de leurs pauvres, rien que de leurs pauvres dont j’ai l’honneur d’être ?

    J’ai rencontré, un jour, à Paris, une très belle meute appartenant à je ne sais quel mauvais apôtre qui avait su vendre son Maître beaucoup plus de trente deniers. J’en ai parlé, je ne sais où. J’ai dû dire la révolte immense et profonde, le mouvement de haine infinie que me fit éprouver la vue de ces soixante ou quatre-vingts chiens qui mangeaient, chaque jour, le pain de soixante ou quatre-vingts pauvres.

    À cette époque lointaine, j’étais fort jeune, mais déjà fort crevant de faim, et je me rappelle très-bien que je fis de vains efforts pour concevoir la patience des indigents à qui on inflige de tels défis, et que je rentrai en grinçant des dents.
    " (pp.15-16)

    "Le riche est une brute inexorable qu’on est forcé d’arrêter avec une faux ou un paquet de mitraille dans le ventre…

    Il est intolérable à la raison qu’un homme naisse gorgé de biens et qu’un autre naisse au fond d’un trou à fumier. Le Verbe de Dieu est venu dans une étable, en haine du Monde, les enfants le savent, et tous les sophismes des démons ne changeront rien à ce mystère que la joie du riche a pour substance la Douleur du pauvre. Quand on ne comprend pas cela, on est un sot pour le temps et pour l’éternité. — Un sot pour l’éternité !

    Ah ! si les riches modernes étaient des païens authentiques, des idolâtres déclarés ! il n’y aurait rien à dire. Leur premier devoir serait évidemment d’écraser les faibles et celui des faibles serait de les crever à leur tour, quand l’occasion s’en présenterait. Mais ils veulent être catholiques tout de même et catholiques comme ça !
    " (pp.18-19)

    "Dieu souffre tout cela jusqu’à ce soir, qui pourrait être le « Grand Soir », comme disent les nourrissons de l’Anarchie. Cependant il fait jour encore. Il n’est que trois heures, c’est l’heure de l’Immolation du Pauvre. Les esclaves des mines et des usines travaillent encore. Des millions de bras agissent péniblement sur toute la terre pour la jouissance de quelques hommes et les millions d’âmes, étouffées par l’angoisse de ce labeur, continuent à ne pas savoir qu’il y a un Dieu pour bénir ceux qui les écrasent : le Dieu des luxures et des élégances, dont « le joug est suave et le fardeau si léger » pour les oppresseurs." (p.42)

    "Un homme riche est rencontré au seuil d’un mont-de-piété. — Que faites-vous ici ? Vous ne venez sans doute pas pour engager. — Je cherche une occasion. On rencontre quelque fois de petites femmes aimables privées d’amis et forcées par la misère de mettre en gage ce qu’elles peuvent avoir de plus précieux. Il y en a qui pleurent, ce qui les rend plus jolies. On se fait leur sauveur et neuf fois sur dix, en s’y prenant bien, on en est récompensé. Cela ne coûte pas cher et on a fait une bonne action.

    On ne sait pas le nombre de ces bienfaiteurs qui n’ambitionnent pas la publicité et qu’on désobligerait en les divulguant. Tout porte à croire qu’ils sont très-nombreux. On sait que les patrons ou chefs d’emploi, dans le commerce ou l’industrie, pour ne rien dire des administrations les plus respectables, sont, assez ordinairement, des sauveurs en cette manière. Les anglo-saxons ne sont pas seuls à pratiquer ainsi l’Évangile." (pp.55-56)

    "La méchanceté la plus horrible est d’opprimer les faibles, ceux qui ne peuvent pas se défendre. Prendre le pain d’un enfant ou d’un vieillard, par exemple, et combien d’autres iniquités du même genre dont la seule pensée crève le cœur, c’est tout cela qui doit être strictement, rigoureusement, éternellement reproché aux riches.

    J’en sais deux, que je pourrais nommer, l’homme et la femme. Ceux-là exigent de leur bonne, souvent renouvelée — l’indignation et l’horreur la mettant bientôt en fuite — qu’elle jette dans la boîte aux ordures tous les restes, quelquefois importants, de leur table, viandes ou poissons à peine entamés. Ordre formel de les déchiqueter, de les souiller d’excréments ou de pétrole, pour que nul n’en puisse profiter, pas même les chiens et les rats. Même injonction et même contrôle pour les vêtements hors d’usage. Ces gens mangent à peine. Leur régal, c’est le désir et la déception des affamés.

    J’ai parlé de la prostitution du mot charité, sottement et diaboliquement substitué au nom plus humble de l’aumône. Quand on n’est pas exactement un méchant, on fait l’aumône, qui consiste à donner une part très faible de son superflu, — volupté d’attiser le désir sans le satisfaire. L’aumônier donne les autres, c’est-à-dire ce qui appartient aux autres, son superflu. Le charitable se donne lui-même en donnant son nécessaire et, par là, le désir du pauvre est éteint. C’est l’Évangile et il n’y en a pas d’autre.
    " (pp.66-67)

    "La richesse est agréable au Seigneur et c’est pour cela qu’il en a comblé Salomon. Le Væ divitibus que prétendent nous opposer quelques anarchistes est une erreur visible de transcription, introduite vraisemblablement par l’un ou l’autre de ces moines bâtés et pouilleux qui déshonorèrent si longtemps l’Église. Il était urgent de remettre les choses à leur place et le clergé s’en occupe avec diligence. À la porte les pauvres, ou du moins très-près de la porte, dans les bousculades et les courants d’air. Il est inutile qu’ils voient l’autel. Les paroissiens à surface le voient pour eux. Cela suffit. Voudrait-on que des ouvriers ou des mendiants en cheveux s’agenouillassent à la place des pénitentes du curé, sur la peluche ou le satin de leur prie-Dieu, pendant que ces dames seraient reléguées au bas de la nef, dans le voisinage du trottoir ?! Il y a heureusement quelques-unes de nos églises paroissiales, et non des moins pieuses, où les gens mal vêtus ne sont admis à la communion qu’à des messes furtives et sans importance, chuchotées par des prêtres surnuméraires, à de tout petits autels peu éclairés." (pp.91-92)

    "Ah ! tu n’es pas de ces apôtres sauvages qui diraient à leur auditoire :

    — Un homme va mourir pour nous de la plus infâme des morts. Cet homme est un voleur et un assassin, comme chacun de nous. La seule différence entre nous et lui, c’est qu’il s’est laissé prendre, n’étant pas un hypocrite et que, portant ostensiblement ses crimes, il est moins abominable. C’est en ce sens qu’il va expier pour nous et c’est parce que j’ai mission de vous annoncer la Parole de Dieu que je vous en avertis. Je sais bien que ce langage vous étonne et qu’il vous révolte. Je voudrais qu’il vous fît peur. Vous vous croyez innocents parce que vous n’avez coupé la gorge à personne, jusqu’à ce jour, je veux le croire ; parce que vous n’avez pas fracturé la porte d’autrui ni escaladé son mur pour le dépouiller ; parce qu’enfin vous n’avez pas transgressé trop visiblement les lois humaines. Vous êtes si grossiers, si charnels, que vous ne concevez pas les crimes qu’on ne peut pas voir. Mais je vous dis, mon très-cher frère, que vous êtes une plante et que cet assassin est votre fleur. Cela vous sera montré au Jugement d’une manière plus que terrible. Sans le savoir et sans le vouloir, chacun de nous confie son trésor d’iniquités et de turpitudes cachées à un homicide, comme un avare peureux confie son argent à un spéculateur téméraire, et, quand la guillotine fonctionne, les deux têtes tombent ensemble ! Nous sommes tous des décapités !

    Il est certain que le prédicateur qui parlerait ainsi ne garderait pas longtemps sa chaire. Il est même difficile d’imaginer la rapidité de son balayage." (pp.102-103)

    "Bossuet a fait un sermon sur « l’éminente dignité des pauvres dans l’Église ». Ce discours célèbre, digne en tout point de la perruque ordonnée de Louis XIV, ne dut pas déplaire aux viveurs de ce « siècle délicieux », ainsi qu’il s’exprime. « Non, chrétiens, je ne dis pas que vous renonciez à vos richesses… etc. » C’est de la sorte que le grand évêque du gallicanisme lisait l’Évangile.

    Aujourd’hui Bossuet serait forcé de renoncer à l’épiscopat ou de faire un autre sermon et devant un autre auditoire, sur l’éminente dignité du Capital dans la même Église
    ." (p.104)
    -Léon Bloy, Le Sang du pauvre, Stock, Delamain et Boutelleau, 1932 (1909), 230 pages.




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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. »
    -Hegel, La Raison dans l'Histoire.


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    Léon Bloy, Oeuvres Empty Re: Léon Bloy, Oeuvres

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