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    Charles Wolfe (sur le matérialisme, le vitalisme et les Lumières radicales)

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Charles Wolfe (sur le matérialisme, le vitalisme et les Lumières radicales) Empty Charles Wolfe (sur le matérialisme, le vitalisme et les Lumières radicales)

    Message par Johnathan R. Razorback Mer 24 Mar - 18:26

    https://univ-tlse2.academia.edu/CharlesWolfe

    "Contrairement à la plupart des autres grandes doctrines philosophiques, le matérialisme est principalement défini, construit, systématisé, présenté dans toutes ses nuances, par ses détracteurs, disons franchement ses ennemis."

    "Jean-Claude Bourdin dans son premier livre, tiré je crois de sa thèse d’État, sur Hegel et les matérialistes français du XVIIIe siècle, cite des passages assez surprenants de Hegel là-dessus, par exemple quand il dit que certes, ces matérialistes sont allés un peu trop loin dans ce que nous nommerions aujourd’hui leur réductionnisme, mais qu’il faudrait voir – toujours selon Hegel – à quelle Église ils avaient affaire !"

    "Plutôt que de laisser la tradition aristotélicienne naturaliste de la Renaissance toute seule dans son coin, avec Pomponazzi et le Theophrastus, il peut être utile et même salutaire de répondre à un A.C. Kors (ou d’autres en France d’obédience plus cartésienne), pour lesquels il n’existe pas d’athéisme ou de matérialisme au XVIIe siècle [...] De même, quand on affirme que le matérialisme est mécaniste ou qu’alors il n’a pas de sens – je l’ai entendu souvent, surtout à mes débuts, et l’on trouve une telle affirmation également dans un ouvrage de référence assez important dans le contexte anglophone, le Oxford Companion to the History of Modern Science – il est utile de pouvoir citer Diderot, qui se revendique du matérialisme et considère que la matière sent et pense, et donc vit, aux niveaux les plus élémentaires."

    "Distinction qu’opère Diderot dans le court article Spinosiste de l’Encyclopédie, entre spinozistes « anciens » et « modernes »,où la différence entre les uns et les autres tient à l’intégration des théories biologiques les plus contemporaines, notamment l’épigenèse, à une métaphysique spinoziste (en fait matérialiste, dans la version de Diderot) – alors que Spinoza ne se souciait vraiment pas de ces questions."

    "Quand Russell rédige la préface de la réédition de la traduction anglaise de l’Histoire du matérialisme de Lange, en 1925, il souligne qu’« aujourd’hui », le matérialisme est la position par défaut du philosophe contemporain – une affirmation avec laquelle je ne suis pas complètement d’accord (un Husserl, un Sartre, un Ricoeur, un Charles Taylor, par exemple, ont bataillé assez fermement contre « le matérialisme », ou une certaine idée du matérialisme …), mais qui exprime bien une situation dans laquelle le matérialiste n’est plus le chien enragé de la philosophie."

    "Le jeune Habermas dénonce Ernst Bloch (je renvoie à la belle étude de Cat Moir sur Bloch) pour avoir inventé un matérialisme trop mystique, trop messianique…"

    "Anthony Collins reprend à Leibniz sa notion des petites perceptions et l’insère dans une vision originale et cohérente de l’esprit soumis à tout un ensemble de « déterminations » causales – mais au lieu de rabattre cet ensemble causal sur la causalité physique « brute », pourrait-on dire (comme le fait Hobbes), Collins réussit à analyser un niveau spécifiquement psychologique (« mental », « cognitif », « volitionnel », etc.) du déterminisme, qui n’est pas plus libre que le niveau des atomes (des toupies, ou des machines), mais spécifique."

    "Diderot formule des critiques brillantes et détaillées à l’encontre de la vision du comportement humain chez Helvétius, ainsi que de la dimension proprement sociale de ce comportement. Il lui reproche ce que l’on aimerait pouvoir qualifier de « behaviorisme », Helvétius pensant qu’un conditionnement réussi (durant l’éducation) produit un individu aux désirs et aux réactions conformes… Second exemple, toujours à partir de Diderot et plus frappant encore : son hostilité très grande à l’égard de La Mettrie, qui peut être interprétée de plusieurs façons. On peut certes y voir la colère d’un compagnon de route qui considère que le médecin-philosophe malouin (puis potsdamois) gâche tout le travail commun du matérialisme, en plongeant sans souci dans les affres du libertinage et/ou d’un hédonisme revendiqué. Mais on peut aussi y voir la crainte du matérialiste face à lui-même, concernant la question morale et politique, ce qui n’est sans doute pas étranger à l’angoisse qu’il décrit au sujet de son ouvrage de philosophie morale raté, bâclé ou juste abandonné : « je n’ai même pas osé prendre la plume pour en écrire la première ligne. Je me disais : si je ne sors pas victorieux de cette tentative, je deviens l’apologiste de la méchanceté : j’aurai trahi la cause de la vertu, j’aurai encouragé l’homme au vice » (dans la Réfutation d’Hélvétius)."

    "Certains, comme le curé Meslier et le baron d’Holbach, cherchent de manière assez rigoureuse à établir une sorte de système d’enchaînements autant logique que métaphysique dans lequel les conséquences socio-politiques sont explicites : si tout n’est que matière, alors les hiérarchies sociales, le droit des rois, la différence des classes, doivent disparaître. Mais c’est une vision somme toute assez rare." (p.115)

    "Ta formule d’une « ontologie sauvage » (la notion est assez explicite chez Jane Bennett, qui nous donne à voir ce que j’appellerais plutôt un animisme universel, où les vivants, les non-vivants, les affects, les débris sont pénétrés d’une matérialité vitale). Et là, on peut se demander à quoi sert cette ontologie sauvage d’un point de vue politique (puisqu’elle se présente sous des airs émancipateurs)."

    "En 1933, Raymond Ruyer publie un titre au titre évocateur, « Ce qui est vivant et ce qui est mort dans le matérialisme » – article qui est passé assez inaperçu, sans doute à cause du contexte historique … Dans ce texte, très combatif, Ruyer prend le cas des délibérations dans une cour de justice : du point de vue du matérialiste, il n’y a que des vibrations dans l’air, aucune dimension de sens n’est présente. Or, non seulement Ruyer néglige la complexité des théories de la matière au sein de l’histoire du matérialisme (qui ne se réduisent pas au mécanisme strict) et les rapports complexes et variés entre ces systèmes et les considérations sociales et politiques, mais il fait complètement l’impasse sur le cerveau. Si en effet un système d’atomes et/ou de forces et de pesanteur ne rend pas très bien compte des débats dans un tribunal, par contre, le cerveau, a fortiori un cerveau socialisé, au fait des nuances du droit, en rend pleinement compte."

    "Dans le chapitre sur Diderot et le cerveau, je souligne que la vision diderotienne de cet organe fait explicitement une place (bien sûr programmatique, en l’état des connaissances anatomiques et physiologiques dans le dernier tiers du XVIIIe siècle) à ses déterminations sociales et culturelles. Autrement dit à sa « plasticité » : contrairement à un poumon ou un rein, le cerveau non seulement est capable d’apprendre, de s’auto-organiser, mais il a besoin de cet apprentissage pour atteindre à son fonctionnement normal (cf. l’histoire de Kaspar Hauser, dont l’absence de développement linguistique est lourd de conséquences pour son développement cognitif tout court)."

    "Vygotski –auteur également d’un travail publié seulement à titre posthume sur Spinozaet les affects – écrit explicitement que c’est déjà le cerveau qui est social."
    -Charles Wolfe, entretien avec Pierre-François Moreau, Revue de Synthèse, tome 141, série 1-2, 2020, pp.107-129:
    https://www.academia.edu/44629270/Entretien_sur_lhistoire_du_mat%C3%A9rialisme

    "Un des premiers emplois philosophiques du terme « matérialiste », relevé dans un article classique par Olivier Bloch, à savoir, dans les Divine Dialogues du platonicien de Cambridge Henry More (1668)."
    -Charles Wolfe, Un matérialisme intelligent, in D. Antoine-Mahut, M. Mestre Zaragoza, P. Girard (dir.), Mélanges en l'honneur de Pierre-François Moreau,
    https://www.academia.edu/44629244/Un_mat%C3%A9rialisme_intelligent

    https://www.academia.edu/44629201/Le_libertinage_est_il_une_cons%C3%A9quence_n%C3%A9cessaire_du_mat%C3%A9rialisme_Le_mat%C3%A9rialisme_face_%C3%A0_l%C3%A9thique_La_Mettrie_Diderot

    https://www.academia.edu/42076311/Vitalism_and_the_metaphysics_of_life

    https://www.academia.edu/11591679/Varieties_of_vital_materialism

    https://www.academia.edu/1664719/Les_trois_ontologies_Quine_Descola_Negri

    https://www.academia.edu/35588042/Beyond_the_veil_of_the_flesh

    https://www.academia.edu/35657235/Metaphysics_function_and_the_engineering_of_life_the_problem_of_vitalism

    https://www.academia.edu/33838555/La_biophilosophie_de_Georges_Canguilhem

    https://www.academia.edu/21986318/Introduction_Vitalism_without_Metaphysics_Medical_Vitalism_in_the_Enlightenment

    https://www.academia.edu/193599/Heretical_empiricism_and_materialism_in_early_modern_thought

    https://www.academia.edu/3258472/Vital_materialism_and_the_problem_of_ethics_in_the_Radical_Enlightenment

    https://www.academia.edu/7292314/The_Return_of_Vitalism_Canguilhem_Bergson_and_the_Project_of_Biophilosophy




    _________________
    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. »
    -Hegel, La Raison dans l'Histoire.


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