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    Matière Prométhéenne

    Johnathan R. Razorback
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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 12 Oct - 14:25

    « Dans la science, le contenu est essentiellement lié à la forme. »

    « L'attitude du sentiment naïf, c'est tout simplement de s'en tenir à la vérité publiquement reconnue, avec une conviction confiante et d'établir sa conduite et sa position dans la vie sur cette base ferme. »

    « La soi-disant philosophie a déclaré expressément que le vrai ne peut pas être connu, mais que la vérité est ce que chacun laisse s'élever de son cœur, de son sentiment et de son enthousiasme sur les objets moraux, particulièrement sur l'État, le gouvernement, la constitution.[…] Cette soi-disant philosophie, en présentant la connaissance de la vérité comme un essai insensé, a rendu identiques la vertu et le vice, l'honneur et le déshonneur, la connaissance et l'ignorance, elle a nivelé toutes les pensées et tous les objets »

    « Une vieille plaisanterie dit que : « A qui Dieu donne une fonction, il donne aussi la compétence. » De nos jours personne ne voudrait la prendre au sérieux. »

    « Toujours et sans fin la raison est accusée, dénigrée et condamnée. »

    « Rien n'est réel que l'idée et alors, il s'agit de reconnaître dans l'apparence du temporel et du passager, la substance qui est immanente et l'éternel qui est présent. »

    « Hostilité où se complaît le plus souvent la médiocrité parce qu'elle y atteint à la satisfaction de soi. »

    « Toute réalité qui n'est pas réalité posée par le concept même, est existence passagère, contingence extérieure, opinion, apparence superficielle, erreur, illusion, etc. »

    « Montesquieu a défini la vraie vision historique, le véritable point de vue philosophique qui est de ne pas considérer la législation générale et ses déterminations isolément et abstraitement, mais comme élément conditionné d’une totalité en corrélation avec les autres déterminations qui constituent le caractère d'une nation et d'une époque ; dans cet ensemble elles reçoivent leur véritable signification et par suite leur justification. […]
    Une détermination juridique peut se révéler pleinement fondée et cohérente d'après les circonstances et les institutions existant, et pourtant injuste en soi et pour soi et irrationnelle.
    »

    « Lorsque par exemple, pour le maintien des couvents on fait valoir leur mérite, les déserts qu'ils ont peuplés et défrichés, la culture qu'ils ont conservée par la copie et l'enseignement, et qu'on invoque ce mérite comme une raison et une condition de leur continuation, on devrait plutôt conclure que, les circonstances étant complètement changées, ils sont devenus, dans la mesure au moins de ce changement, superflus et inutiles. »

    « Chacun peut d’emblée trouver en soi le pouvoir de s'abstraire de tout ce qu'il est et aussi celui de se déterminer lui-même. […] La volonté contient : a) : l'élément de la pure indétermination ou de la pure réflexion du moi en lui-même dans laquelle s'évanouissent toute limitation, tout contenu fourni et déterminé soit immédiatement par la nature, les besoins, les désirs et les instincts, soit par quelque intermédiaire ; l'infinité illimitée de l' abstraction et de la généralité absolues, la pure pensée de soi-même. »

    « Le Moi est passage de l'indétermination indifférenciée à la différenciation. »

    « Le particulier est contenu dans l'universel. »

    « Tout vrai est concret. »

    « Quand on entend dire que d'une façon absolue la volonté consiste à pouvoir faire ce que l'on veut, on peut considérer une telle conception pour un défaut total de culture de l'esprit, où ne se trouve aucun soupçon de ce que sont la volonté libre en soi et pour soi, le droit, la moralité, etc. […] Le libre-arbitre, loin d'être la volonté dans sa vérité, est bien plutôt la volonté en tant que contradiction. La querelle célèbre dans l'école wolfienne pour savoir si la volonté était réellement libre ou si la croyance à la liberté n'était qu'une illusion, concerne le libre-arbitre. Le déterminisme a opposé avec raison à la certitude de cette détermination abstraite de soi, son contenu qui étant donné, n'est pas impliqué dans cette certitude et par conséquent lui vient du dehors. Sans doute ce dehors est instinct, représentation et, en général, de quelque manière, est de la conscience, mais elle est remplie en sorte que le contenu n'est pas le fait de l'activité d'autodétermination. Si donc il n'y a que l'élément formel de la libre détermination de soi qui soit intérieur au libre-arbitre et que l'autre élément soit pour lui un donné, on peut appeler le libre-arbitre qui prétend à être la liberté, une illusion. »

    « Ce qui est choisi dans la décision, la volonté peut aussi bien à nouveau l'abandonner. »

    « L'universel en soi et pour soi est ce qu'on appelle le rationnel. »

    « Le subjectif signifie, quand on considère la volonté en général, l'aspect de la conscience de soi, de son individualité dans la différence qu'elle présente avec son concept en soi. […] C'est la pure certitude de soi-même, différente de la vérité. […] L'objectivité est enfin la forme unilatérale qui s'oppose à la la détermination subjective de la volonté, par suite l'immédiateté de l'existence, comme réalité extérieure ; en ce sens, la volonté se fait objective seulement au moment de la réalisation de son but.
    […] La volonté, en tant que liberté existant en elle-même, est la subjectivité même
    . »

    « Le fait qu'une existence en général soit l'existence de la volonté libre, est le Droit. »

    « La définition citée [« la limitation de ma liberté (ou de mon libre-arbitre), pour qu'elle puisse s'accorder avec le libre-arbitre de chacun suivant une loi générale » Kant] contient l'idée très répandue depuis Rousseau, d'après laquelle la base primitive et substantielle doit être, non pas la volonté comme existant et rationnelle en soi et pour soi, non pas l'esprit comme esprit vrai, mais la volouté comme individu particulier, comme volonté de l'individu dans son libre-arbitre propre. Ce principe une fois accepté, le rationnel ne peut apparaître que comme une limitation pour cette liberté et donc non comme raison immanente mais comme un universel extérieur, formel. Ce point de vue est rejeté aussi bien sans considération spéculative que par la pensée philosophique, depuis qu'elle a produit dans les têtes, et dans la réalité, des événements dont l'horreur n'a d'égale que la platitude des pensées qui en ont été la cause. »

    « Chaque niveau du développement, de l'idée de liberté a son droit particulier parce qu'il est l'existence de la liberté dans une des déterminations qui lui sont propres. »

    « Si le point de vue moral subjectif de l'esprit n'était pas lui aussi un droit, la liberté sous une de ses formes, celle-ci ne pourrait d'aucune façon entrer en conflit avec le droit de la personnalité ou avec aucun autre. »

    « Le principe moteur du concept en tant qu'il n'est pas simplement analyse mais aussi production des particularités de l'universel, je l'appelle dialectique.
    Ce n'est pas une dialectique qui dissout, confond, bouleverse un principe ou un objet donné au sentiment, à la conscience immédiate et ne se soucie que de la déduction d'un contraire - en un mot une dialectique négative comme on la trouve souvent, même chez Platon. Elle peut considérer comme son dernier mot d'atteindre le contraire d'une représentation, soit qu'il apparaisse comme sa contradiction dans un scepticisme décidé, soit d'une manière plus terne, comme une approximation de la vérité, demi-mesure toute moderne. Mais la dialectique supérieure du concept, c'est de produire la détermination, non pas comme une pure limite et un contraire, mais d'en tirer et d'en concevoir le contenu positif et le résultat, puisque c'est par là seulement que la dialectique est développement et progrès immanent
    . »

    « Que la liberté comme substance existe aussi bien comme réelle et nécessaire que comme volonté subjective ; c'est l'idée dans son existence universelle en soi et pour soi, c'est la moralité objective. »

    « L'Etat comme liberté. »

    « Une chose ou un contenu qui est posé d'abord d'après son concept ou comme il est en soi a l'aspect de l'immédiateté ou de l'être ; autre chose est le concret qui est pour soi dans sa forme de concept ; il n'est plus immédiat. »

    « La définition conceptuelle de la nature est d'être l’extériorité en elle-même. »

    « Les lois agraires de Rome représentent un combat entre l'esprit de la communauté et le caractère privé de la propriété foncière ; ce dernier, comme élément plus rationnel, devait l'emporter, même aux dépens de l'autre droit. La propriété familiale par fidéi-eommission contient un élément qui s'oppose au droit de la personnalité et donc à la propriété privée. Mais les règles qui concernent la propriété privée peuvent devoir être subordonnées à des sphères plus élevées du droit, à un être collectif, l'État. […] L'idée de l'État platonicien contient une injustice vis-à-vis de la personne en la rendant incapable, par une mesure générale, de propriété privée. La représentation d'une fraternité des hommes, pieuse ou amicale ou même forcée avec communauté des biens et suppression de la propriété privée, peut se présenter facilement à une mentalité qui méconnait la nature de la liberté, de l'esprit et du droit et qui ne la saisit pas dans ses moments définis. »

    « La personne en tant qu'abstraite est précisément ce qui n'est pas encore particularisé et posé dans les déterminations qui la différencient. L'égalité est l'identité abstraite de l'entendement sur laquelle la pensée réfléchissante et avec elle la médiocrité de l'esprit se bute lorsqu'elle rencontre la relation de l'unité à une différence. Ici l'égalité ne pourrait être que l'égalité des personnes abstraites comme telles et justement tout ce qui concerne la possession, ce territoire de l'inégalité, tombe en dehors de la personne abstraite. La revendication présentée quelquefois, de l'égalité dans la division de la propriété foncière ou même de toute la fortune existante, est une conception d'autant plus vague et superficielle. »

    « On ne peut pas parler d'une injustice de la nature à propos de la répartition inégale de la possession et de la fortune, car la nature n'est pas libre et n'est donc ni juste, ni injuste. »

    « Que la chose appartienne à celui qui se trouve chronologiquement le premier à en prendre possession est une règle superflue qui se comprend de soi-même. »

    « Il faut qu'on reconnaisse que l'idée de la liberté n'est vraiment que dans la réalité de l'État. »

    « C’est raison elle-même qui reconnaît que la contingence, la contradiction et l'apparence ont leur sphère et leur droit. »

    « Accrocher les lois comme le fit Denis le Tyran si haut qu'aucun citoyen ne pût les lire ou bien les ensevelir sous un imposant apparat de livres savants, de recueils de jurisprudence, d'opinions de juristes et de coutumes, et par-dessus le marché, en langue étrangère, de sorte que la connaissance du droit en vigueur ne soit accessible qu'à ceux qui s'instruisent spécialement, tout cela est une seule et même injustice. »

    « Un code pénal appartient essentiellement à son temps et à l'état correspondant de la société civile. »

    « On doit considérer la juridiction autant comme un devoir que comme un droit de la puissance publique. Ce devoir et ce droit ne peuvent pas dépendre de la volonté arbitraire des individus d'en charger ou non une puissance quelconque. »

    « Le droit contre le crime, quand il a la forme de la vengeance, est seulement droit en soi et non pas dans la forme du droit, c'est-à-dire qu'il n'est pas juste dans son existence. A la place de l'offensé en tant que partie intervient l'offensé en tant qu'universel qui a sa réalité efficiente propre dans le tribunal. Il assume la poursuite et la répression du crime qui cessent ainsi d'être des représailles subjectives et contingences comme dans la vengeance. »

    « Pour qualifier l'action, le point de vue subjectif de l'intention et de la conviction de l'agent est essentiel. »

    « Au point de vue de la preuve qui repose sur les déclarations et les assurances des autres, le serment est la garantie suprême, quoique subjective. »

    « Lorsqu'une classe en utilisant soit un caractère commun à l'ensemble des lois soit la procédure, s'approprie la connaissance du droit et la possibilité de poursuivre son droit, lorsqu'en outre elle se rend exclusive en employant une langue étrangère à ceux auxquels se rapporte le droit, les membres de la société civile qui doivent leur subsistance à leur activité, à leur volonté, et à leur savoir-faire sont maintenus à l'écart du droit, c'est-à-dire non seulement de ce qui leur est propre et personnel, mais encore de ce qui est substantiel et rationnel dans leurs affaires ; ils sont dans une espèce de tutelle et même d'esclavage eu égard à cette classe. S'ils ont bien le droit d'être présents au tribunal corporellement (in judicio stare), cela est peu de chose s'ils ne sont pas présents par l'esprit, avec leur savoir propre, et le droit qu'ils obtiennent est pour eux un destin extérieur. »

    « Il reste encore bien assez à faire à la bienfaisance, et celle-ci se trompe si elle veut que les remèdes à la misère soient réservés à la particularité du sentiment et à la contingence de ses dispositions et de ses informations, si elle se sent lésée et offensée par les règlements et les ordonnances obligatoires collectifs. L'état public doit au contraire être considéré comme d'autant plus parfait que ce qui est laissé à l'initiative de l'individu selon son opinion particulière est moins important en comparaison de ce qui est assuré d'une manière universelle. »

    « Si une grande masse descend du minimum de subsistance qui apparaît de soi-même comme régulièrement nécessaire pour un membre d'une société, si elle perd ainsi le sentiment du droit, de la légitimité et de l'honneur d'exister par sa propre activité et son propre travail, on assiste à la formation d'une plèbe, qui entraîne en même temps avec soi une plus grande facilité de concentrer en peu de mains des richesses disproportionnées. »

    « La recherche du gain, en tant qu'elle comporte un risque pour l'obtenir, élève celle-ci au-dessus de son but et substitue à l'attachement de la glèbe, et au cercle limité de la vie civile, des plaisirs et des désirs particuliers qui accompagnent le facteur de fluidité, de danger et d'engloutissement possible. De plus, cette recherche met des pays éloignés en rapport de trafic par le plus grand moyen de liaison. Le trafic est une activité juridique qui introduit le contrat, et il contient en même temps un grand moyen de culture, et le commerce y trouve sa signification historique. »

    « Les fleuves ne sont pas des frontières naturelles, quoiqu'on les fait valoir comme tels dans les temps modernes, mais ils relient bien plutôt les hommes, ainsi que les mers. »

    « Toutes les grandes nations, celles qui font un effort sur elles-mêmes, tendent à la mer. »

    « A côté de la famille, la corporation constitue la deuxième racine morale de l'Etat, celle qui est implantée dans la société civile. »

    « L’État est la réalité en acte de l’Idée morale objective - l'esprit moral comme volonté substantielle révélée, claire à soi-même, qui se connaît et se pense et accomplit ce qu'elle sait et parce q:u'elle sait. Dans la coutume, il à son existence immédiate, dans la conscience de soi, le savoir et l'activité de l'individu, son existence médiate, tandis que celui-ci a, en revanche, sa liberté substantielle en s'attachant à l'État comme à son essence, comme but et comme un produit de son activité. »

    « Rousseau a eu le mérite d'établir à la base de l 'État un principe qui, non seulement dans sa forme (comme par exemple l’instinct social, l'autorité divine), mais encore dans son contenu, est de la pensée et même est la pensée, puisque c'est la volonté. Mais en concevant la volonté seulement dans In forme définie de la volonté individuelle (comme plus tard aussi Fichte), et la volonté générale, non comme le rationnel en soi et pour soi de la volonté, mais comme la volonté commune qui résulte des volontés individuelles comme conscientes, l'association des individus dans l' État devient un contrat, qui a alors pour base leur volonté arbitraire, leur opinion et une adhésion expresse et facultative et il s'ensuit les conséquences ultérieures purement conceptuelles, destructrices du divin existant en soi et pour soi de son autorité, de sa majesté absolues. Arrivées au pouvoir, ces abstractions ont produit d'une part le plus prodigieux spectacle vu depuis qu'il y a une race humaine : recommencer a priori, et par la pensée, la constitution d'un grand état réel en renversant tout ce qui existe et est donné, et vouloir donner pour base un système rationnel imaginé ; d'autre part, comme ce ne sont que des abstractions sans Idée, elles ont engendré par leur tentative, les événements les plus horribles et les plus cruels. »

    « [L’Idée de l’État] est l'idée universelle, comme genre et comme puissance absolue sur les États individuels, l'esprit qui se donne sa réalité dans le progrès de l'histoire universelle. »

    « L'État est la réalité en acte de la liberté concrète ; or, la liberté concrète consiste en ceci que l'individualité personnelle et ses intérêts particuliers reçoivent leur plein développement et la reconnaissance de leurs droits pour soi (dans les systèmes de la famille et de la société civile), en même temps que d'eux-mêmes ils s'intègrent à l'intérêt général, ou bien le reconnaissant consciemment et volontairement comme la substance de leur propre esprit, et agissent pour lui, comme leur but final. »
    -Hegel, Principes de la philosophie du droit.

    « On peut appeler ruse de la raison le fait qu'elle laisser agir à sa place les passions. »
    -Hegel.


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 15 Oct - 13:25

    "Nous savons que tous les hommes sont faillibles, sujets à l’erreur, qu’ils ont tous leurs jours de trouble et leurs heures de ténèbres. Nous ne refuserons point aux plus grands et aux meilleurs le droit sacré aux faiblesses de l’esprit et aux incertitudes de l’intelligence. Les plus sages se trompent. Ne croyons à aucun homme."
    -Anatole France, Allocution prononcée au festival organisé en l'honneur de Victor Hugo (1902).

    "Les collectivistes, par l'organe de leurs divers auteurs, en tête desquels il convient de placer Karl Marx, à cause de la vigueur, de la netteté, de la précision de sa critique, se sont livrés à une attaque violente de la société actuelle, attaque qui, malgré les nombreuses et fondamentales erreurs dont elle fourmille, n'en est pas moins très puissante et n'en mérite pas moins un sérieux examen."

    "Il ne suffit pas aux collectivistes d'établir que la société actuelle est mauvaise. Il faudrait qu'ils fissent en outre la preuve qu'une société meilleure est susceptible d'être établie sur les ruines de la première, et que cette société nouvelle serait moins grosse d'abus et d'injustices que celle à laquelle on l'aurait substituée."

    "La première objection que l'on puisse élever contre la critique de Karl Marx repose sur sa théorie de la valeur, qui est totalement antiscientifique."

    "Karl Marx établir une différence trop marquée entre la valeur d'échange et la valeur d'usage. Les deux choses sont, il est vrai, différentes ; mais elles sont intimement liées. La valeur d'usage entraîne la demande et crée la valeur d'échange."

    "Lorsqu'on combat une doctrine, il est juste de la présenter telle qu'elle est."

    "L'exemple de tous les temps et de tous les lieux montre surabondamment que si, exceptionnellement, à des moments données, la fraternité peut accomplir de grandes choses, c'est là un sentiment par trop exceptionnel, par trop intermittent, pour qu'on puisse rien fonder là-dessus."

    "La concurrence obligeant tout capitaliste à se contenter du moindre bénéfice possible, celui-ci est forcé, pour conserver sa clientèle et ses débouchés, de diminuer constamment son prix de vente, c'est-à-dire d'abandonner au consommateur la plus grande partie de cette plus-value qui est le spectre de Karl Marx et de ses partisans."

    "Dans notre mode de production, tous les capitalistes ne s'enrichissent pas. [...] M. A., en faisant travailler ses ouvriers douze heures, s'enrichit. C'est parfait. Mais à côté de lui, et quoi qu'imposant la même somme de travail à son personnel, M. X. se ruine."

    "La société a le droit incontestable, absolu, de se transformer de manière complète. Ce droit, on ne doit donc pas le contester aux collectivistes révolutionnaires ; à une double condition pourtant: c'est qu'ils apporteront à l'humanité quelque chose de supérieur à ce qu'elle possède et que la grande majorité des hommes sera convaincue de la justesse de leurs principes et acceptera la transformation réclamée par eux. On ne saurait, en effet, accepter à aucun degré qu'une minorité factieuse, s'emparant du pouvoir par la force, usât de violence pour imposer à un pays quelconque un bouleversement social dont ce pays ne voudrait pas."

    "En matière d'enseignement, la concurrence tend exclusivement à abaisser la valeur du produit ; et comme l'excellence du produit est ici fondamentale pour la société, il est évident qu'il y a là un service qui ne peut être utilement abandonné à l'initiative des individus."
    -Alfred Naquet, Socialisme collectiviste et socialisme libéral (1890).

    « Il n’y a point de droit naturel: ce mot n'est qu’une antique niaiserie… Avant la loi il n’y a de naturel que la force du lion, ou le besoin de l’être qui a faim, qui a froid, le besoin en un mot. »
    -Stendhal.

    "L'essence du Keynésianisme est son incapacité complète à concevoir le rôle de l'épargne et de l'accumulation de capital dans l'amélioration des conditions économiques."
    -Ludwing von Mises.

    "Nous refusons à juste titre de voir dans le développement supérieur d'un individu exceptionnel ou d'une classe exceptionnelle la marque d'un progrès vers la véritable liberté de l'homme, quand celui-ci se fonde sur le refus d'accorder ces mêmes possibilités aux autres."
    -Thomas Hill Green.

    "Dans la répartition des dividendes, le gain de l’un peut être, ou pas, la perte de l’autre. Ce n’est pas dans l’intérêt du patron de payer un salaire si bas qu’il laissera l’ouvrier malade et déprimé. Ce n’est pas non plus dans l’intérêt de l’ouvrier de percevoir un salaire tellement élevé qu’il conduise son patron à la faillite. Un chauffeur ne devrait par désirer un haut salaire si la compagnie est trop pauvre pour garder la machine en état."
    -John Ruskin, Unto This Last, traduction de Mohandas K. Gandhi.

    « On sait qu’il fut un temps où il n’y avait pas encore d’hommes sur notre planète. Et s’il n’y avait pas d’hommes, il est clair qu’il n’y avait pas non plus leur expérience. […] Et cela signifie que la Terre existait en dehors de l’expérience humaine. Mais pourquoi existait-elle en dehors de l’expérience ? Est-ce parce qu’elle ne pouvait pas être l’objet de l’expérience ? Non, elle existait en dehors de l’expérience, tout simplement parce que les organismes capables d’avoir, par leur structure, une expérience n’étaient pas encore apparus. […] La thèse bien connue : "sans sujet, pas d’objet", est radicalement fausse. L’objet ne cesse pas d’exister, même s’il n’y a pas encore de sujet ou s’il n’en existe plus. »
    -Georges Plekhanov, Materialismus Militans.

    « On a la prétention de juger l’histoire, de la dépouiller de sa fatalité, de trouver derrière elle une responsabilité et, en elle, les coupables. Car c’est de cela qu’il s’agit, on a besoin de coupables. Les déshérités, les décadents de toute espèce sont en révolte contre leur condition et ont besoin de victimes pour ne pas éteindre, sur eux-mêmes, leur soif de destruction ( – ce qui, en soi, pourrait paraître raisonnable). Mais il leur faut une apparence de droit, c’est-à-dire une théorie qui leur permette de se décharger du poids de leur existence, du fait qu’ils sont conformés de telle sorte, sur un bouc émissaire quelconque. »
    -Friedrich Nietzsche.

    « Si tu préfères le bien-être à la liberté, la tranquillité de la servitude au défi exaltant d’être libre, retourne en paix chez toi. Nous ne te demandons ni ton conseil, ni ton appui. Incline-toi et lèche la main qui te nourrit. Que tes chaînes te soient légères et que la postérité oublie que tu fus notre compatriote. »
    -Samuel Adams.

    « Le fait du monde social que la Théorie de la Régulation élit comme le plus saillant, non pas bien sûr qu’il exclue les autres, mais parce qu’à ses yeux il s’impose avant eux et devant eux, celui auquel elle accorde le plus grand pouvoir structurant, ce « fait primordial » c’est qu’il y a des rapports de pouvoir. Envisager quelque chose comme une ontologie politique de l’être social, c’est dire que sa matière même est le conflit, c’est dire le primat des luttes et la nécessité de la guerre en première instance. Considérer la violence et la divergence comme faits sociaux premiers est donc bien donner un caractère politique à cette ontologie sociale, si du moins l’on accepte une redéfinition extensive du concept de politique comme accommodation des conflits. »
    -Frédéric Lordon, Métaphysique des Luttes.

    "Une société n’est jamais solidaire. Seuls des hommes libres le sont."
    -Christian Michel, La liberté (1986).

    « Tilo Schabert rapporte la réponse mémorable de Voegelin à un étudiant qui tenait des propos indulgents pour les Allemands « séduits » par Hilter : « Parmi les droits de l’homme, cher Monsieur, ne figure pas le droit d’être un imbécile. Vous n’avez pas le droit d’être un idiot ». C’est une chose que Kraus aurait, je crois, très bien pu dire lui-même, en ajoutant probablement que, parmi les droits de l’homme, ne figure pas non plus celui d’être une canaille. Autrement dit, aussi pessimiste et même parfois désespéré que puisse sembler l’être le satiriste, un présupposé sans lequel sa protestation serait difficilement compréhensible est que tout le monde doit être présumé capable en principe d’intelligence et de vertu, et peut donc être considéré comme coupable de se conduire de façon stupide ou immorale. Mais il est malheureusement tout à fait possible et même probable que raisonner de cette façon passe, aujourd’hui plus que jamais, non seulement pour puritain et rigoriste, mais également pour élitiste et antidémocratique –en dépit du fait que, si quelqu’un n’a pas ménagé les « élites », intellectuelles ou autres, et ne se faisait justement aucun illusion sur ce que l’on peut, de façon générale, attendre d’elles, c’est bien Kraus. Et il n’est pas exclu que le droit de ne pas se servir de son intellectuel et de sa raison ou, en tout cas, de s’en servir le moins possible soit en train de se transformer plus ou moins en un droit fondamental et qu’un intellectuel qui serait tenté de le contester explicitement coure le risque d’être soupçonné de plus en plus de faire preuve simplement d’arrogance et de mépris. Ce qui est nouveau n’est évidemment pas le fait que les êtres humains, dans certaines circonstances et même de façon générale, se servent fort peu de la faculté dont ils sont en principe les plus fiers, à savoir la raison, c’est plutôt le fait que l’on se sente de moins en moins autorisé à le leur reprocher. »

    « Kraus se rend parfaitement compte que le nazisme a eu l’habileté de prendre les intellectuels et les représentants de la culture en général par un point faible qui aurait pu éventuellement être le sien, en exploitant sans vergogne le ressentiment que nourrissait un bon nombre d’entre eux contre les valeurs et les entreprises de la civilisation, au sens dans lequel on a pris l’habitude de l’opposer à la culture proprement dite, et en faisant miroiter à leurs yeux la perspective d’une véritable résurrection spirituelle et d’une existence gouvernée par des idéaux et des impératifs autrement plus exaltants que ceux de l’économie et du commerce triomphants. Mais le résultat de cette mystification qui, dans un laps de temps étonnamment court, a réussi à peu près complètement est, selon la formule remarquable qu’il utilise, que ceux qui ressentent en dehors éprouvent désormais un sentiment de gêne qui ressemble à celui de quelqu’un qui oublierait ou refuserait de se découvrir à un enterrement qui n’est, en l’occurrence, rien d’autre que celui de l’humanité elle-même. »
    -Jacques Bouveresse, « Et Satan conduit le bal… », Préface à la Troisième nuit de Walpurgis de Karl Kraus.

    "Maintenant il s'agit de dire l'indicible, même si cela ne doit pas aller au-delà de la tentative visant à montrer l'inanité des moyens intellectuels."

    "Pour dire ce qui est arrivé, la langue ne peut que balbutier et rester à la traîne."
    -Karl Kraus, Troisième nuit de Walpurgis.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Mer 29 Oct - 12:19, édité 11 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 16 Oct - 12:10

    « Le souverain n'a que trois devoirs à remplir [...]. le premier, c'est de défendre la société de tout acte de violence ou d'invasion de la part d'autres sociétés indépendantes [...]. Le deuxième, c'est de devoir protéger, autant qu'il est possible chaque membre de la société contre l'injustice ou l'oppression de tout autre membre, ou bien le devoir d'établir une administration exacte de la justice [...]. Et le troisième, c'est le devoir d'ériger ou d'entretenir certains ouvrages publics et certaines institutions que l'intérêt privé d'un particulier ou de quelques particuliers ne pourrait jamais les porter à ériger ou à entretenir, parce que jamais le profit n'en rembourserait la dépense à un particulier ou à quelques particuliers, quoiqu'à l'égard d'une grande société ce profit fasse plus que rembourser les dépenses. »
    -Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, Livre IV, chap. IX.

    "Les plus grandes améliorations dans la puissance productive du travail, et la plus grande partie de l’habileté, de l’adresse, de l’intelligence avec laquelle il est dirigé ou appliqué, sont dues, à ce qu’il semble, à la division du travail."

    "Ce qui, dans une société encore un peu grossière, est l’ouvrage d’un seul homme, devient, dans une société plus avancée, la besogne de plusieurs."

    "Les soieries de France sont plus belles et à meilleur compte que celles d’Angleterre, parce que les manufactures de soie ne conviennent pas au climat d’Angleterre aussi bien qu’à celui de France, du moins sous le régime des forts droits dont on a chargé chez nous l’importation des soies écrues. Mais la quincaillerie d’Angleterre et ses gros lainages sont sans comparaison bien supérieurs à ceux de France, et beaucoup moins chers à qualité égale."

    "Cette grande augmentation dans la quantité d’ouvrage qu’un même nombre de bras est en état de fournir, en conséquence de la division du travail, est due à trois circonstances différentes : premièrement, à un accroissement d’habileté chez chaque ouvrier individuellement ; deuxièmement, à l’épargne du temps, qui se perd ordinairement quand on passe d’une espèce d’ouvrage à une autre, et troisièmement enfin, à l’invention d’un grand nombre de machines qui facilitent et abrègent le travail, et qui permet­tent à un homme de remplir la tâche de plusieurs."

    "Cette grande multiplication dans les produits de tous les différents arts et métiers, résultant de la division du travail, est ce qui, dans une société bien gouvernée, donne lieu à cette opulence générale qui se répand jusque dans les dernières classes du peuple."

    "Cette division du travail, de laquelle découlent tant d’avantages, ne doit pas être regardée dans son origine comme l’effet d’une sagesse humaine qui ait prévu et qui ait eu pour but cette opulence générale qui en est le résultat ; elle est la conséquence nécessaire, quoique lente et graduelle, d’un certain penchant naturel à tous les hommes, qui ne se proposent pas des vues d’utilité aussi étendues : c’est le penchant qui les porte à trafiquer, à faire des trocs et des échanges d’une chose pour une autre."

    "L’homme a presque continuellement besoin du secours de ses semblables, et c’est en vain qu’il l’attendrait de leur seule bienveillance. Il sera bien plus sûr de réussir, s’il s’adresse à leur intérêt personnel et s’il leur persuade que leur propre avantage leur commande de faire ce qu’il souhaite d’eux."

    "Sans la disposition des hommes à trafiquer et à échanger, chacun aurait été obligé de se procurer lui-même toutes les nécessités et commodités de la vie. Chacun aurait eu la même tâche à remplir et le même ouvrage à faire, et il n’y aurait pas eu lieu à cette grande différence d’occupations, qui seule peut donner naissance à une grande diffé­rence de talents."

    "Les talents les plus disparates sont utiles les uns aux autres."

    "D’après les témoignages les plus authentiques de l’histoire, il paraît que les nations qui ont été les premières civilisées, sont celles qui ont habité autour des côtes de la Méditerranée. Cette mer, sans comparaison la plus grande de toutes les mers intérieures du globe, n’ayant point de marées et, par conséquent, point d’autres vagues que celles causées par les vents, était extrêmement favorable à l’enfance de la navigation, tant par la tranquillité de ses eaux que par la multitude de ses îles et par la proximité des rivages qui la bordent, alors que les hommes ignorant l’usage de la boussole, craignaient de perdre de vue les côtes et que, dans l’état d’imperfection où était l’art de la construction des vaisseaux, ils n’osaient s’abandonner aux flots impétueux de l’océan. Traverser les colonnes d’Hercule, c’est-à-dire naviguer au-delà du détroit de Gibraltar, fut longtemps regardé, dans l’antiquité, comme l’entreprise la plus périlleuse et la plus surprenante. Les Phéniciens et les Carthaginois, les plus habiles navigateurs et les plus savants constructeurs de vaisseaux dans ces anciens temps, ne tentèrent même ce passage que fort tard, et ils furent longtemps les seuls peuples qui l’osèrent."

    "Il n’y a en Afrique aucun de ces grands golfes, comme les mers Baltique et Adriatique en Europe, les mers Noire et Méditerranée en Asie et en Europe, et les golfes Arabique, Persique, ceux de l’Inde, du Bengale et de Siam, en Asie, pour porter le commerce maritime dans les parties intérieures de ce vaste continent ; et les grands fleuves de l’Afrique se trouvent trop éloignés les uns des autres, pour donner lieu à aucune navigation intérieure un peu importante."

    "La division du travail une fois généralement établie, chaque homme ne produit plus par son travail que de quoi satisfaire une très-petite partie de ses besoins. La plus grande partie ne peut être satisfaite que par l’échange du surplus de ce produit qui excède sa consommation, contre un pareil surplus du travail des autres. Ainsi, chaque homme subsiste d’échanges ou devient une espèce de marchand, et la société elle-même est proprement une société commerçante."

    "On dit que les revenus de nos anciens rois saxons étaient payés, non en monnaie, mais en nature, c’est-à-dire en vivres et provisions de toute espèce. Guillaume le Conquérant introduisit la coutume de les payer en monnaie."

    "Il faut observer que le mot valeur a deux significations différentes ; quelquefois il signifie l’utilité d’un objet particulier, et quelquefois il signifie la faculté que donne la possession de cet objet d’en acheter d’autres marchandises. On peut appeler l’une, valeur en usage, et l’autre, valeur en échange. Des choses qui ont la plus grande valeur en usage n’ont souvent que peu ou point de valeur en échange ; et au contraire, celles qui ont la plus grande valeur en échange n’ont souvent que peu ou point de valeur en usage. Il n’y a rien de plus utile que l’eau, mais elle ne peut presque rien acheter ; à peine y a-t-il moyen de rien avoir en échange. Un diamant, au contraire, n’a presque aucune valeur quant à l’usage, mais on trouvera fréquemment à l’échanger contre une très-grande quantité d’autres marchandises."

    "Le travail, ne variant jamais dans sa valeur propre, est la seule mesure réelle et définitive qui puisse servir, dans tous les temps et dans tous les lieux, à apprécier et à comparer la valeur de toutes les marchandises. Il est leur prix réel ; l’argent n’est que leur prix nominal." (chapitre V, page 42)

    "Il paraît donc évident que le travail est la seule mesure universelle, aussi bien que la seule exacte, des valeurs, le seul étalon qui puisse nous servir à comparer les valeurs de différentes marchandises à toutes les époques et dans tous les lieux. On sait que nous ne pouvons pas apprécier les valeurs réelles de différentes mar­chandises, d’un siècle à un autre, d’après les quantités d’argent qu’on a données pour elles. Nous ne pouvons pas les apprécier non plus, d’une année à l’autre, d’après les quantités de blé qu’elles ont coûté. Mais, d’après les quantités de travail, nous pou­vons apprécier ces valeurs avec la plus grande exactitude, soit d’un siècle à un autre, soit d’une année à l’autre."

    "Dans ce premier état informe de la société, qui précède l’accumulation des capitaux et l’appropriation du sol, la seule circonstance qui puisse fournir quelque règle pour les échanges, c’est, à ce qu’il semble, la quantité de travail nécessaire pour acquérir les différents objets d’échange. Par exemple, chez un peuple de chasseurs, s’il en coûte habituellement deux fois plus de peine pour tuer un castor que pour tuer un daim, naturellement un castor s’échangera contre deux daims ou vaudra deux daims. Il est naturel que ce qui est ordinairement le produit de deux jours ou de deux heures de travail, vaille le double de ce qui est ordinairement le produit d’un jour ou d’une heure de travail." (chapitre VI)
    -Adam Smith, Recherche sur la nature et les causes de la richesse des nations, 1776.

    « Pour conduire un État de la plus basse barbarie au plus haut degré d’opulence, il n’est faut guère davantage que la paix, de faibles taxes, et une administration acceptable de la justice ; tout le reste étant produit par le cours naturel des choses. »

    "The four stages of society are hunting, pasturage, farming, and commerce. If a number of persons were shipwrecked on a desert island their first substance would be from the fruits which the soil naturally produced, and the wild beasts which they could kill. As these could not at all times be sufficient, they came at last to tame some of the wild beasts that they might always have them at hand. In the process of time even these would not be sufficient; and as they saw the earth naturally produce considerable quantities of vegetables of its own accord, they would think of cultivating it so that it might produce more of them. Hence agriculture, which requires a good deal of refinement before it could become the prevailing employment of a country. There is only one exception to this order, to wit, some North American nations cultivate a little piece of ground, though they have no notion of keeping flocks. The age of commerce naturally succeeds that of agriculture. As men could now confine themselves to one species of labour, they would naturally exchange the surplus of their own commodity for that of another of which they stood in need"

    "Man is the only animal who is possessed of such a nicety that the very colour of an object hurts him. Among the different objects a different division or arrangement of them pleases. [...] The whole industry of human life is employed not in procuring the supply of our three humble necessities, food, clothes and lodging, but in procuring the conveniences of it according to the nicety and delicacy of our taste."

    "When a country arrives at a certain degree of refinement, it becomes less fit for war. When the arts arrive at a certain degree of improvement, the number of the people increases, yet that of fighting people becomes less."

    "In the beginning of society, the defence of the state required no police [that is, policy] nor particular provision for it. The whole body of the people rose up to oppose any attempt that was made against them, and he who was chief in time of peace, naturally preserved this influence in time of war. But after the division of labour took place, it became necessary that some should stay at home, to be employed in agriculture and other arts, while the rest went out to war. After the appropriation of lands and the distinction of ranks were in some measure introduced, the cultivation of the ground would naturally fall to the meanest rank. The less laborious, but more honourable employment of military service, would be claimed by the highest order. Accordingly we find that this was the practice of all nations in their primitive state. The Roman equities or knights were originally horsemen in the army, and no slaves and those who did not pay taxes ever went out to war… When the state was defended by men of honour who would do their duty from this principle, there was no occasion for discipline. But when arts and manufactures increased, and were thought worthy of attention, and men found that they could rise in dignity by applying to them, and it became inconvenient for the rich to go out to war, from a principle of avarice, these arts, which were at first despised by the active and ambitious, soon came to claim their whole attention… When the improvement of the arts and manufactures was thought an object deserving of the attention of the higher ranks, the defence of the state naturally became the province of the lower, because the rich can never be forced to do anything but what they please… This therefore is the progress of military service in every country. Among a nation of hunters and shepherds, and even when a nation is advanced to agriculture, the whole body goes out together to make war. When arts and manufactures begin to advance, the whole cannot go out, and as these arts are laborious, and not very lucrative…the highest go out. After that, when arts and commerce are still further advanced, and begin to be very lucrative, it falls to the meanest to defend the state."

    "We come now to show how this military monarchy came to share that fated dissolution that awaits every state and constitution whatever."
    -Adam Smith, Lectures on Justice.

    "In every inquiry concerning the operations of men when united together in society, the first object of attention should be their mode of subsistence.
    Accordingly as that varies, their laws and policy must be different
    ."
    -William Robertson (1731-1739), historien écossais.

    "Every step and every movement of the multitude, even in what are termed enlightened ages, are made with equal blindness to the future, and nations stumble upon establishments, which are indeed the results of human action, but not the execution of any human design."
    -Adam Ferguson, historien et philosophe des Lumières Écossaises.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Mer 25 Fév - 11:00, édité 11 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 19 Oct - 16:10

    "Par théorie sociologique, nous entendons des conceptions logiquement reliées entre elles, et d'une portée non pas universelle mais volontairement limitée."

    "Si l'on ne devait soutenir que ce qui est sûr, qui soutiendrait le novice encore incapable de marcher tout seul ?"

    "L'usage de paradigmes formels me paraît avoir une grande valeur sociologique. [...] Ils mettent en pleine lumière le jeu complet de postulats, de concepts et de propositions essentiels employés dans une analyse sociologique. [...] Le paradigme bride cette tendance du théoricien à tromper les autres et soi-même par un emploi négligent et irréfléchi de concepts et de postulats implicites."

    "Étant donné qu'une interprétation sociologique sérieuse suppose inévitablement quelque paradigme théorique, il paraît sage de l'énoncer clairement. Si l'art véritable consiste à dissimuler tous les signes de l'art, la science véritable laisse voir ses échafaudages aussi bien que sa construction définitive."

    "L'histoire récente de la théorie scientifique peut se résumer en deux tendances opposées. D'un côté, nous voyons des sociologues chercher avant tout à généraliser, à arriver aussi vite que possible à formuler des lois sociologiques. Voulant donner un sens au travail sociologique, ils préfèrent analyser les domaines formels de leurs généralisations plutôt que d'en vérifier empiriquement le bien-fondé. Ils négligent la tâche obscure des observations détaillées à petite échelle et essaient de se hausser à des synthèses d'ensemble. A l'autre extrême se tient le groupe hardi de ceux qui se soucient peu des conséquences de leur recherche, mais ont pleine confiance dans l'exactitude de leur compte rendu. Les faits qu'ils exposent sont vérifiables et souvent vérifiés, mais ils ne cherchent guère à relier ces faits entre eux, ou même à expliquer pourquoi ils ont choisi de faire ces observations plutôt que d'autres. La devise du premier groupe semble être: "Nous ignorons si ce que nous disons est vrai, mais nous savons que ça a un sens." Et voici la devise de l'empiriste radical: "Nous ignorons si ce que nous disons à un sens, mais nous savons que c'est vrai."."

    "Un jeu de concepts -statut, rôle, Gemeinschaft, interaction sociale, distance sociale, anomie- ne constitue pas une théorie, bien que ceux-ci puissent entrer dans un système théorique. [...] C'est seulement lorsque ces concepts sont reliés sous la forme d'un schéma qu'une théorie commence à émerger. [...] Quand des propositions ont été logiquement reliées entre elles, alors seulement on a établi une théorie. ."

    "Le fait que l'interprétation suit l'observation, s'oppose au contrôle empirique d'une hypothèse a priori."

    "Quelles que soient les observations on peut toujours trouver une interprétation qui "colle aux faits"."

    "C'est le propre de l'induction de tirer d'une théorie ses conséquences d'abord pour le résultat de l'expérience, inconnu ou virtuellement inconnu, et de ne les confirmer, au moins en puissance, qu'après coup."

    "Pour élucider les relations des généralisations empiriques et de la théorie ainsi que des fonctions de la théorie, il serait bon d'examiner un cas banal où de telles généralisations ont été incorporées à une théorie positive. Ainsi il est établi depuis longtemps, à titre de régularité statistique, que dans un milieu comptant une grande variété de populations, les catholiques accusent un pourcentage de suicides inférieur à celui des protestants. Ainsi exprimée, la régularité posait un problème théorique. Elle constituait simplement une régularité empirique qui, pour avoir une signification théorique, aurait dû découler d'un groupe d'autres propositions, condition que Durkheim avait lui-même établie. Si nous adoptons pour ses postulats théoriques la rédaction ci-dessus, le paradigme de son analyse théorique devient clair:

    1° La cohésion sociale fournit un soutien psychique aux membres du groupe qui sont sujets à des tensions et à des anxiétés violentes.
    2° Le pourcentage de suicides est fonction des anxiétés et des tensions non soulagées auxquelles les personnes sont sujettes.
    3° Les catholiques ont une plus grande cohésion sociale que les protestants.
    4° On doit donc s'attendre à trouver un pourcentage plus bas de suicides chez les catholiques que chez les protestants.

    [...] La pertinence théorique n'est pas intrinsèquement présente ou absente dans les généralisations empiriques [...] elle apparaît quand la généralisation est conceptualisée dans des abstractions d'ordre supérieur (catholicisme - cohésion sociale - anxiétés soulagées - pourcentage de suicides) qui sont incorporées dans des propositions plus générales. Ce que l'on tenait d'abord pour une constante isolée, est formulée à nouveau comme une relation, non entre une affiliation religieuse et un comportement, mais entre des groupes ayant certains attributs conceptualisés (cohésion sociale) et le comportement.

    [...] Servant de fondement logique, la théorie fournit à la prévision une base plus sûre que la simple extrapolation. Ainsi, si le théoricien constatait une diminution de la cohésion sociale chez les catholiques, il prévoirait une tendance à l'augmentation du nombre de suicide dans ce groupe. L'empiriste pur ne pourrait prévoir qu'en extrapolant
    ."

    "Lorsqu'un schéma conceptuel couramment appliqué à certains faits ne permet pas d'en donner une explication satisfaisante, la nécessité s'impose au chercheur de changer l'énoncé du schéma."

    "Les croyances magiques apparaissent pour parer à l'incertitude des entreprises humaines, fortifier la confiance, réduire l'anxiété, et fournir une échappatoire à une impasse apparente."

    "Les exhortations sont suspectes. [...] La propagande par les actes obtient plus facilement l'adhésion."

    "La recherche empirique force à clarifier les concepts."

    "L'hypothèse de l'unité fonctionnelle de la société humaine [la rationalité de toute fonction vis-à-vis de l'ensemble de la société] est constamment contredite par les faits. Des usages et sentiments sociaux peuvent être fonctionnels pour certains groupes et ne pas l'être pour d'autres dans la même société. [...] L'unité de la société entière ne peut pas être posée en principe avant toute observation concrète "
    -Robert K. Merton, Éléments de théorie et de méthode sociologique.


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    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 26 Oct - 20:21

    La Praxéologie, une réponse à la critique marxienne de l'économie politique ?
    "Dans les Manuscrits de 1844, Karl Marx soutenait encore ce fond intrinsèquement humain, indépendant des considérations purement économiques. Il dénonçait par exemple le fait que l’économie politique ne considérait pas l’homme « dans le temps où il ne travaille pas, en tant qu’homme »."
    -Anne Durand, Ludwig Feuerbach : la religion de l’Homme (source: http://trajectoires.revues.org/213 ).

    "De temps immémorial les hommes, en pensant, parlant et agissant, avaient tenu l'uniformité et l'immutabilité de la structure logique de l'esprit humain pour un fait indubitable. Toute recherche scientifique était fondée sur cette hypothèse. C'est dans les discussions à propos du caractère épistémologique de l'économie, que pour la première fois dans l'histoire humaine, des auteurs nièrent aussi ce postulat. Le marxisme affirme que la pensée d'un homme est déterminée par son appartenance de classe. Chacune des classes sociales a sa logique propre. Le produit de la pensée ne peut être rien d'autre qu'un « déguisement idéologique » des égoïstes intérêts de classe de celui qui pense. C'est la mission d'une « sociologie de la connaissance » que de démasquer les philosophies et les théories scientifiques et de démontrer le vide de leurs « idéologies ». L'économie est un trompe-l'œil « bourgeois », les économistes sont des « parasites » du capital. Seule la société sans classes de l'utopie socialiste substituera la vérité aux mensonges « idéologiques ».

    Ce polylogisme fut enseigné plus tard sous diverses autres formes encore. L'historicisme affirme que la structure logique de la pensée de l'homme et de son action est sujette à changement dans le cours de l'évolution historique. Le polylogisme racial assigne à chaque race une logique à elle. Finalement il y a l'irrationalisme, soutenant que la raison en tant que telle n'est pas apte à élucider les forces irrationnelles qui déterminent le comportement de l'homme
    ."

    "Dans le déroulement des faits sociaux règne une régularité de phénomènes, à laquelle l'homme doit ajuster ses actions s'il désire réussir. Il est futile de se placer devant les faits sociaux avec l'attitude du censeur qui approuve ou désapprouve sur la base de critères tout à fait arbitraires et de jugements de valeur subjectifs. Il faut étudier les lois de l'agir humain et de la coopération sociale, comme le physicien étudie les lois de la nature. L'agir humain et la coopération sociale conçus comme l'objet d'une science  de relations de fait, et non plus comme une discipline normative quant à ce que les choses devraient être - ce fut là une révolution d'énorme portée pour le savoir et la philosophie, aussi bien que pour l'action en société.

    Pendant plus de cents ans, toutefois, les effets de ce changement radical dans les méthodes de raisonnement se trouvèrent grandement restreints parce que l'on crut que seul était affecté un étroit secteur du champ total de l'agir humain, à savoir les phénomènes de marché. Les économistes classiques rencontrèrent, en poursuivant leurs investigations, un obstacle qu'ils ne surent écarter : l'apparent paradoxe de la valeur. Leur théorie de la valeur était déficiente, et cela les força à restreindre le champ de vision de leur science. Jusque vers la fin du XIXe siècle, l'économie politique resta une science des aspects « économiques » de l'agir humain, une théorie de la richesse et de l'intérêt égoïste. Elle s'occupait de l'agir humain uniquement dans la mesure où il est motivé parce qu'on décrivait - de façon très inadéquate - comme le mobile du profit ; et elle affirmait qu'il y en outre d'autres sortes d'actions de l'homme dont l'étude incombe à d'autres disciplines. La transformation de la pensée que les économistes classiques avaient commencée ne fut poussée à son achèvement que par l'économie subjectiviste moderne, qui a transformé la théorie des prix de marché en une théorie générale du choix humain.

    Pendant longtemps, on ne s'est pas avisé du fait que le passage de la théorie classique de la valeur à la théorie subjectiviste de la valeur faisait bien davantage que de substituer une théorie plus satisfaisante de l'échange sur le marché, à une théorie qui était moins satisfaisante. La théorie générale du choix et de la préférence va loin au-delà de l'horizon qui cernait le champ des problèmes économiques, tel que l'avaient délimité les économistes depuis Cantillon, Hume et Adam Smith jusqu'à John Stuart Mill. C'est bien davantage qu'une simple théorie du « côté économique » des initiatives de l'homme, de ses efforts pour se procurer des choses utiles et accroître son bien-être matériel. C'est la science de tous les genres de l'agir humain. L'acte de choisir détermine toutes les décisions de l'homme. Et faisant son choix l'homme n'opte pas seulement pour les divers objets et services matériels. Toutes les valeurs humaines s'offrent à son option. Toutes les fins et tous les moyens, les considérations tant matérielles que morales, le sublime et le vulgaire, le noble et l'ignoble, sont rangés en une série unique et soumis à une décision qui prend telle chose et en écarte telle autre. Rien de ce que les hommes souhaitent obtenir ou éviter ne reste en dehors de cet arrangement en une seule gamme de gradation et de préférence. La théorie moderne de la valeur recule l'horizon scientifique et élargit le champ des études économiques. Ainsi émerge de l'économie politique de l'école classique une théorie générale de l'agir humain, la  praxéologie. Les problèmes économiques ou catallactiques sont enracinées dans une science plus générale et ne peuvent plus, désormais, être coupés de cette connexité. Nulle étude de problèmes proprement économiques ne peut se dispenser de partir d'actes de choix ; l'économie devient une partie — encore la mieux élaborée jusqu'à présent — d'une science plus universelle, la praxéologie
    ."

    "Le terme praxéologie a été employé pour la première fois par Espinas en 1890. Voir son article « Les origines de la technologie », Revue philosophique, XVe année, XXX, 114-115, et son livre publié à Paris, en 1897, avec le même titre."

    "L'action humaine est un comportement intentionnel. Nous pouvons dire aussi bien : l'agir est volonté mise en couvre et transformée en processus ; c'est tendre à des fins et objectifs ; c'est la réponse raisonnée de l'ego aux stimulations et conditions de son environnement ; c'est l'ajustement conscient d'une personne à l'état de l'univers qui détermine sa vie."

    "Le domaine de notre science est l'action de l'homme, non les événements psychologiques qui aboutissent à une action. C'est précisément cela qui distingue la théorie générale de l'activité humaine, la praxéologie, de la psychologie. Le thème de la psychologie est constitué par les événements intérieurs qui aboutissent, ou peuvent aboutir, à un certain acte. Le thème de la praxéologie est l'action en tant que telle. Cela règle également la relation de la praxéologie avec le concept psycho-analytique du subconscient. La psychanalyse est aussi de la psychologie, et n'étudie pas l'action mais les forces et facteurs qui amènent un homme à un certain acte. Le subconscient psychanalytique est une catégorie psychologique, non pas praxéologique. Qu'une action découle d'une claire délibération, ou de souvenirs oubliés, de désirs réprimés qui de régions submergées, pour ainsi dire, dirigent la volonté, cela n'influe pas sur la nature de l'action. Le meurtrier, qu'une impulsion subconsciente (le « ça ») pousse vers son crime, et le névrotique, dont le comportement aberrant paraît à l'observateur non entraîné n'avoir simplement aucun sens, agissent l'un comme l'autre ; l'un et l'autre, comme n'importe qui, poursuivent un certain objectif. C'est le mérite de la psychanalyse d'avoir démontré que même le comportement du névrotique et du psychopathe est intentionnel, qu'eux aussi agissent et poursuivent des objectifs, bien que nous qui nous considérons comme normaux et sains d'esprit, tenions pour insensé le raisonnement qui détermine leur choix, et pour contradictoires les moyens qu'ils choisissent en vue de ces fins."

    "Agir n'est pas seulement accorder sa préférence. L'homme manifeste aussi sa préférence dans des situations où les choses et les événements sont inévitables ou crus tels. Ainsi, un homme peut préférer le soleil à la pluie et souhaiter que le soleil chasse les nuages. Celui qui simplement souhaite et espère n'intervient pas activement dans le cours des événements ni dans le profil de sa destinée. Mais l'homme qui agit choisit, se fixe un but et s'efforce de l'atteindre. De deux choses qu'il ne peut avoir ensemble, il choisit l'une et renonce à l'autre. L'action, donc, implique toujours à la fois prendre et rejeter.

    Formuler des souhaits et des espoirs et annoncer une action envisagée peuvent constituer des formes de l'agir, dans la mesure où elles interviennent comme des moyens d'obtenir un certain résultat. Mais il ne faut pas les confondre avec les actions auxquelles elles se réfèrent. Elles ne sont pas identiques aux actions qu'elles énoncent, recommandent ou repoussent. L'action est chose réelle. Ce qui compte est le comportement total d'un individu, non pas ce qu'il dit d'actes envisagés et non réalisés. D'autre part, l'action doit être clairement distinguée de l'exercice d'un travail. Agir est employer des moyens pour atteindre des fins. D'ordinaire l'un des moyens employés est le travail de l'homme agissant. Mais ce n'est pas toujours le cas. Sous certaines conditions un mot suffit entièrement. Celui qui formule des ordres ou interdictions peut agir sans fournir aucun travail. Parler ou se taire, sourire ou demeurer sérieux, peuvent être des actions. Consommer et goûter un plaisir sont des actions non moins que s'abstenir de le faire alors que ce serait possible.

    La praxéologie, par conséquent, ne distingue pas entre l'homme « actif » ou énergique et l'homme « passif » ou indolent. L'homme vigoureux s'efforçant industrieusement d'améliorer sa condition n'agit ni plus ni moins que l'individu léthargique qui prend paresseusement les choses comme elles viennent. Car ne rien faire et rester oisif est aussi poser un acte, cela aussi détermine le cours des événements. Dans chaque situation où il est possible à l'homme d'intervenir, qu'il intervienne ou qu'il s'abstienne est une action. Celui qui supporte ce qu'il pourrait changer agit non moins que celui qui intervient pour obtenir un autre état de choses. L'individu qui s'abstient d'influer sur le déroulement de facteurs physiologiques et instinctifs, alors qu'il le pourrait, pose ainsi une action. Agir n'est pas seulement faire mais tout autant omettre de faire ce qu'il serait possible de faire
    ."

    "Nous pouvons appeler contentement ou satisfaction l'état d'un être humain qui ne déclenche et ne peut déclencher aucune action. L'homme qui agit désire fermement substituer un état de choses plus satisfaisant, à un moins satisfaisant. Son esprit imagine des conditions qui lui conviendront mieux, et son action a pour but de produire l'état souhaité. Le mobile qui pousse un homme à agir est toujours quelque sensation de gêne 1. Un homme parfaitement satisfait de son état n'aurait rien qui le pousse à le changer. Il n'aurait ni souhaits ni désirs ; il serait parfaitement heureux. II n'agirait pas ; il vivrait simplement libre de souci.

    Mais pour faire agir un homme, une gêne et l'image d'un état plus satisfaisant ne sont pas à elles seules suffisantes. Une troisième condition est requise : l'idée qu'une conduite adéquate sera capable d'écarter, ou au moins de réduire, la gêne ressentie. Si cette condition n'est pas remplie, aucune action ne peut suivre. L'homme doit se résigner à l'inévitable. Il doit se soumettre au destin.

    Telles sont les conditions générales de l'action humaine. L'homme est l'être qui vit sous ces conditions-là. Il n'est pas seulement homo sapiens, il est tout autant homo agens
    ."

    "Le but ultime de l'action de l'homme est toujours la satisfaction d'un sien désir. Il n'y a pas d'étalon de grandeur de la satisfaction autre que les jugements de valeur individuels, lesquels diffèrent selon les individus divers, et pour un même individu d'un moment à l'autre. Ce qui fait qu'un homme se sent plus ou moins insatisfait de son état est établi par lui par référence à son propre vouloir et jugement, en fonction de ses évaluations personnelles et subjectives. Personne n'est en mesure de décréter ce qui rendrait plus heureux l'un de ses congénères."

    "Établir ce fait ne se rattache en aucune façon aux antithèses entre égoïsme et altruisme, entre matérialisme et idéalisme, individualisme et collectivisme, athéisme et religion. Il y a des gens dont le but unique est d'améliorer la condition de leur propre ego. Il en est d'autres chez qui la perception des ennuis de leurs semblables cause autant de gêne, ou même davantage, que leurs propres besoins. Il y a des gens qui ne désirent rien d'autre que de satisfaire leurs appétits sexuels, de manger et boire, d'avoir de belles demeures et autres choses matérielles. Mais d'autres hommes attachent plus d'importance aux satisfactions couramment dites « plus élevées » et « idéales ». Il y a des individus animés d'un vif désir de conformer leurs actions aux exigences de la coopération sociale ; il y a par ailleurs des êtres réfractaires qui défient les règles de la vie en société. Il y a des gens pour qui le but suprême du pèlerinage terrestre est la préparation à une vie de béatitude. Il y a d'autres personnes qui ne croient aux enseignements d'aucune religion et qui ne leur permettent pas d'influer sur leurs actions.

    La praxéologie est indifférente aux buts ultimes de l'action. Ses conclusions valent pour toute espèce d'action quelles que soient les fins visées. C'est une science des moyens, non des fins. Elle emploie le terme de bonheur en un sens purement formel. Dans la terminologie praxéologique, la proposition : le but unique de l'homme est de trouver son bonheur, est une tautologie. Cela n'implique aucune prise de position quant à l'état des choses dans lequel l'homme compte trouver le bonheur.

    L'idée que le ressort de l'activité humaine est toujours quelque gêne, que son but est toujours d'écarter cette gêne autant qu'il est possible, autrement dit de faire en sorte que l'homme agissant s'en trouve plus heureux, telle est l'essence des doctrines de l'eudémonisme et de l'hédonisme. L'ataraxie épicurienne est cet état de parfait bonheur et contentement auquel toute activité humaine tend sans jamais l'atteindre entièrement. En regard de l'ampleur extrême de cette notion, il importe assez peu que  nombre de représentants de cette philosophie aient méconnu le caractère purement formel des notions de douleur et de plaisir, et leur aient donné un sens matériel et charnel. Les écoles théologiques, mystiques et autres fondées sur une éthique hétéronome n'ont pas ébranlé le fondement essentiel de l'épicurisme, car elles n'ont pu lui opposer d'autre objection que d'avoir négligé les plaisirs dits « plus élevés » et « plus nobles »
    ."

    "Le rationalisme, la praxéologie et l'économie ne traitent pas des ultimes ressorts et objectifs de l'action, mais des moyens mis en œuvre pour atteindre des fins recherchées. Quelque insondables que soient les profondeurs d'où émergent une impulsion ou un instinct, les moyens qu'un homme choisit  pour y satisfaire sont déterminés par une considération raisonnée de la dépense et du résultat."

    "L'homme n'est pas un être qui ne puisse faire autrement que céder à l'impulsion qui réclame satisfaction avec le plus d'urgence. C'est un être capable de discipliner ses instincts, émotions et impulsions ; il peut raisonner son comportement. Il renonce à satisfaire une impulsion brûlante afin de satisfaire d'autres désirs. Il n'est pas la marionnette de ses appétits. Un homme ne s'empare pas de toute femme qui éveille ses sens, et il ne dévore pas toute nourriture qui lui plaît ; il ne se jette pas sur tout congénère qu'il souhaiterait tuer. Il échelonne ses aspirations et ses désirs dans un ordre déterminé, il choisit ; en un mot, il agit. Ce qui distingue l'homme des bêtes est précisément qu'il ajuste ses comportements par délibération. L'homme est l'être qui a des inhibitions, qui peut dominer ses impulsions et désirs"

    "Il peut arriver qu'une impulsion émerge avec une telle véhémence qu'aucun désavantage, probable si l'individu lui donne satisfaction, ne lui apparaisse assez grand pour l'en empêcher. Dans ce cas encore, il choisit. L'homme décide de céder au désir considéré."

    "Il y a des phénomènes qu'on ne peut analyser et rattacher en amont à d'autres phénomènes. Ce sont des donnés ultimes. Le progrès de la recherche scientifique peut réussir à montrer que quelque chose antérieurement considéré comme donné ultime, peut être réduit à des composantes. Mais il y aura toujours quelque phénomène irréductible et rebelle à l'analyse, quelque donné ultime."

    "Le monisme enseigne qu'il n'y a qu'une seule substance ultime ; le dualisme en compte deux, le pluralisme un plus grand nombre. Il est sans profit de se quereller sur ces problèmes. De telles disputes métaphysiques n'ont pas de terme possible. L'état actuel de nos connaissances ne fournit pas les moyens de les résoudre par une réponse que tout homme raisonnable soit forcé de juger satisfaisante.

    Le monisme matérialiste affirme que les pensées et volitions humaines sont le produit du fonctionnement d'organes du corps, les cellules du cerveau et les nerfs. La pensée humaine, la volonté, l'action résultent uniquement de processus matériels qui seront un jour complètement expliqués par les méthodes de la recherche physique et chimique. Cela aussi est une hypothèse métaphysique, bien que ceux qui le soutiennent le tiennent pour une vérité scientifique inébranlable et indéniable.

    Diverses doctrines ont été avancées pour expliquer la relation entre l'esprit et le corps. Ce ne sont que des suppositions sans référence aucune à des faits observés. Tout ce qui peut être dit avec certitude est qu'il y a des rapports entre processus mentaux et processus physiologiques. Sur la nature et le fonctionnement de cette connexion, nous ne savons, au mieux, que très peu de chose
    ."

    "Dans l'état actuel de nos connaissances, les thèses fondamentales  du positivisme, du monisme et du panphysicisme sont simplement des postulats métaphysiques dépourvus de toute base scientifique et dénués à la fois de signification et d'utilité pour la recherche scientifique. La raison et l'expérience nous montrent deux règnes séparés : le monde extérieur des phénomènes physiques, chimiques et physiologiques, et le monde intérieur de la pensée, du sentiment, du jugement de valeur, et de l'action guidée par l'intention. Aucune passerelle ne relie — pour autant que nous le voyions aujourd'hui — ces deux sphères. Des événements extérieurs identiques provoquent parfois des réponses humaines différentes, et des événements extérieurs différents provoquent parfois la même réponse humaine. Nous ne savons pas pourquoi.

    En face de cet état de choses nous ne pouvons que nous abstenir de juger les thèses fondamentales du monisme et du matérialisme. Nous pouvons croire ou ne pas croire que les sciences naturelles parviendront un jour à expliquer la production d'idées, de jugements de valeur et d'actions déterminés, de la même manière qu'elles expliquent la production d'un composé chimique comme le résultat nécessaire et inévitable d'une certaine combinaison d'éléments. Tant que nous n'en sommes pas là, nous sommes forcés d'acquiescer à un dualisme méthodologique.

    L'agir humain est l'un des agencements par lesquels le changement intervient. C'est un élément de l'activité et du devenir cosmiques. Par conséquent c'est légitimement un objet d'étude scientifique. Puisque — à tout le moins dans les conditions actuelles — nous ne pouvons le rattacher à ses causes, il doit être considéré comme un donné ultime et être étudié comme tel
    ."

    "Pour l'homme, l'action humaine et ses vicissitudes sont ce qui compte réellement. L'action est l'essence de sa nature et de son existence, ses moyens de préserver sa vie et de se hausser au-dessus du niveau des animaux et des végétaux."

    "L'agir humain est nécessairement toujours rationnel. Le terme « action rationnelle » est ainsi pléonastique et doit être évité comme tel. Lorsqu'on les applique aux objectifs ultimes d'une action, les termes rationnel et  irrationnel sont inappropriés et dénués de sens."

    "C'est une erreur de penser que le désir de se procurer de quoi répondre aux nécessités élémentaires de la vie et de la santé soit plus rationnel, plus naturel, ou plus justifié que la recherche d'autres biens ou agréments. Il est vrai que l'appétit de nourriture ou de chaleur est commun aux hommes et aux autres mammifères, et qu'en règle générale un homme qui manque de nourriture et d'abri concentre ses efforts sur la satisfaction de ces besoins impérieux et ne se soucie guère d'autres choses. L'impulsion à vivre, à préserver sa propre existence, et à tirer parti de toute occasion de renforcer ses propres énergies vitales, est un trait foncier de la vie, présent en tout être vivant. Cependant, céder à cette impulsion n'est pas — pour l'homme — une irrésistible nécessité.

    Alors que tous les autres animaux sont inconditionnellement conduits par l'impulsion de préserver leur propre vie et par l'impulsion de prolifération, l'homme a le pouvoir de maîtriser même ces impulsions-là. Il peut dominer tant ses désirs sexuels que son vouloir-vivre, il peut renoncer à sa vie lorsque les conditions auxquelles il lui faudrait absolument se soumettre pour la conserver lui semblent intolérables. L'homme est capable de mourir pour une cause, ou de se suicider. Vivre est, pour l'homme, un choix résultant d'un jugement de valeur.

    Il en va de même quant au désir de vivre dans l'opulence. L'existence même d'ascètes et d'hommes qui renoncent aux gains matériels pour prix de la fidélité à leurs convictions, du maintien de leur dignité et de leur  propre estime, est la preuve que la recherche d'agréments plus tangibles n'est pas inévitable, mais au contraire le résultat d'un choix
    ."

    "C'est la note caractéristique de la nature humaine, que ce fait : l'homme ne cherche pas seulement nourriture, abri et cohabitation comme tous les autres animaux, mais tend aussi à d'autres sortes de satisfactions."

    "Lorsqu'il s'agit des moyens employés pour atteindre des fins, les termes de rationnel et irrationnel impliquent un jugement de valeur sur l'opportunité et sur l'adéquation du procédé appliqué. Le critiqueur approuve ou désapprouve la méthode, selon que le moyen est ou n'est pas le plus adapté à la fin considérée. C'est un fait que la raison humaine n'est pas infaillible, et que l'homme se trompe souvent dans le choix et l'application des moyens. Une action non appropriée à la fin poursuivie échoue et déçoit. Une telle action est contraire à l'intention qui la guide, mais elle reste rationnelle, en ce sens qu'elle résulte d'une délibération — raisonnable encore qu'erronée — et d'un essai — bien qu'inefficace — pour atteindre un objectif déterminé. Les médecins qui, il y a cent ans, employaient pour le traitement du cancer certains procédés que nos docteurs contemporains rejettent, étaient — du point de vue de la pathologie de notre temps — mal instruits et par là inefficaces. Mais ils n'agissaient pas irrationnellement ; ils faisaient de leur mieux."

    "Le contraire de l'action n'est pas un comportement irrationnel, mais une réponse réflexe à des stimulations, déclenchée par les organes du corps et par des instincts qui ne peuvent être contrôlés par un acte de volonté de la personne considérée. Une même stimulation peut, sous certaines conditions, avoir pour réponse à la fois un phénomène réflexe et une action. Si un homme absorbe un poison, les organes répondent en mettant en œuvre leurs forces de défense par antidotes ; en outre, l'action peut intervenir en appliquant un contrepoison."

    "La  science est, et doit être, toujours rationnelle. Elle est un effort pour réaliser une saisie mentale des phénomènes de l'univers, grâce à un arrangement systématique de l'entièreté des connaissances disponibles."

    "Les enseignements de la praxéologie et de l'économie sont valables pour toutes les actions d'hommes, sans égard à leurs motifs sous-jacents, à leurs causes et leurs buts."

    "Parce qu'elle est subjectiviste et prend les jugements de valeur de l'homme agissant comme des données ultimes, non susceptibles d'examen critique plus poussé, elle est en elle-même à l'abri des heurts de partis et factions, [la praxéologie] est indifférente aux conflits de toutes les écoles dogmatiques et doctrines éthiques, elle est dénuée de préférences, d'idées préconçues et de préjugés, elle est universellement valable, et absolument, simplement, humaine."

    "L'homme est en mesure d'agir parce qu'il est doté de la faculté de découvrir des relations de causalité, qui déterminent le changement et le devenir dans l'univers. Agir requiert et implique comme acquise la catégorie de causalité. Seul un homme qui voit le monde dans la perspective de la causalité est apte à agir. Dans ce sens, nous pouvons dire que la causalité est une catégorie de l'action. La catégorie moyens et fins présuppose la catégorie cause et effet. Dans un monde sans causalité, sans régularité de phénomènes, il n'y aurait pas de champ ouvert au raisonnement de l'homme et à l'agir humain. Un tel monde serait un chaos, et l'homme y serait impuissant à trouver repères et orientation. L'homme n'est même pas capable d'imaginer ce que serait un tel univers de désordre.

    Là où l'homme ne voit pas de relation causale, il ne peut agir. Cette proposition n'est pas réversible. Même lorsqu'il connaît la relation causale qui est impliquée, l'homme ne peut agir s'il n'est pas en mesure d'influer sur la cause
    ."

    "Penser et agir sont les traits spécifiquement humains de l'homme. Ils sont propres à tous les êtres humains."

    "Il est impossible à l'esprit humain de concevoir des relations logiques qui soient opposées à la structure logique de notre esprit. Il est impossible à l'esprit humain de concevoir un mode d'action dont les catégories différeraient de celles qui déterminent nos propres actions."

    "Béhaviorisme et positivisme veulent appliquer les méthodes des sciences naturelles empiriques à la réalité de l'activité humaine. Ils l'interprètent comme la réponse à des stimuli. Mais ces stimuli eux-mêmes ne sont pas susceptibles de description suivant les méthodes des sciences naturelles. Tout essai de les décrire doit nécessairement se référer à la signification que les hommes agissants leur attachent. Nous pouvons appeler le fait d'offrir une marchandise à l'achat un « stimulus ». Mais ce qui est essentiel à une telle offre et la distingue d'autres offres ne peut être décrit sans pénétrer dans la signification que les parties à l'acte attribuent à la situation. Aucun artifice dialectique ne saurait évaporer le fait que l'homme est poussé par l'intention d'atteindre certains objectifs. C'est le comportement intentionnel — c'est-à-dire l'action — qui est la matière d'étude pour notre science. Nous ne pouvons aborder notre sujet si nous négligeons la  signification que l'homme agissant attache à la situation, c'est-à-dire à un état donné des affaires, et à son propre comportement à l'égard de cette situation.

    Il ne convient pas que le physicien recherche des causes finales, parce que rien n'indique que les événements qui sont le sujet d'étude de la physique doivent être interprétés comme le résultat des actions d'un être visant un objectif à la manière humaine. Il ne convient pas non plus que le praxéologiste omette de tenir compte de l'effet de la volition et de l'intention de l'être qui agit ; ce sont indubitablement des données de fait. S'il l'omettait, il cesserait d'étudier l'agir humain
    ."

    "Il y a deux branches principales des sciences de l'activité humaine : la praxéologie et l'histoire.

    L'histoire est le rassemblement et l'arrangement systématique de toutes les données d'expérience concernant les actions des hommes. Elle traite du contenu concret de l'agir humain. Elle étudie toutes les entreprises humaines dans leur multiplicité et leur variété infinies, et toutes les actions individuelles avec leurs implications accidentelles, spéciales, particulières. Elle scrute les idées qui guident les hommes en action et le résultat des actions accomplies. Elle embrasse sous tous leurs aspects les activités humaines. Elle comporte d'une part l'histoire générale et d'autre part l'histoire de divers champs restreints. [...]

    Dans le domaine de l'histoire humaine, une limitation semblable à celle que les théories établies expérimentalement imposent aux essais pour interpréter et élucider des événements déterminés d'ordre physique, chimique et physiologique, est fournie par la praxéologie. La praxéologie est une science théorique et systématique, non une science historique. Son champ d'observation est l'agir de l'homme en soi, indépendamment de toutes les circonstances de l'acte concret, qu'il s'agisse de cadre, de temps ou d'acteur. Son mode de cognition est purement formel et général, sans référence au contenu matériel ni aux aspects particuliers du cas qui se présente. Elle vise à une connaissance valable dans toutes les situations où les conditions correspondent exactement à celles impliquées dans ses hypothèses et déductions. Ses affirmations et ses propositions ne sont pas déduites de l'expérience. Elles sont, comme celles des mathématiques et de la logique, a priori. Elles ne sont pas susceptibles d'être vérifiées ou controuvées sur la base d'expériences ou de faits. Elles sont à la fois logiquement et chronologiquement antécédentes à toute compréhension de faits historiques. Elles sont un préalable nécessaire de toute saisie intellectuelle d'événements historiques. Sans elles, nous ne serions capables de voir dans le cours des événements rien d'autre qu'un kaléidoscope de changements et un magma chaotique
    ."

    "Les relations logiques fondamentales ne sont pas susceptibles de preuve  ou de réfutation. Tout essai pour les prouver doit s'appuyer implicitement sur leur validité. Il est impossible de les expliquer à un être qui ne les posséderait pas pour son propre compte. Les efforts pour les définir en se conformant aux règles de définition ne peuvent qu'échouer. Ce sont des propositions premières, antécédentes à toute définition nominale ou réelle. Ce sont des catégories ultimes, non analysables. L'esprit humain est totalement incapable d'imaginer des catégories logiques autres que celles-là."

    "L'esprit humain n'est pas une table rase sur laquelle les événements extérieurs écrivent leur propre histoire. Il est équipé d'un jeu d'outils pour saisir la réalité. L'homme a acquis ces outils, c'est-à-dire la structure logique de son esprit, au cours de son évolution depuis l'amibe jusqu'à son état actuel. Mais ces outils sont logiquement antérieurs à toute expérience quelconque.

    L'homme n'est pas simplement un animal, entièrement soumis aux stimuli déterminant inéluctablement les circonstances de sa vie. Il est aussi un être qui agit. Et la catégorie de l'agir est logiquement antécédente à tout acte concret.

    Le fait que l'homme n'ait pas le pouvoir créateur d'imaginer des catégories en désaccord avec les relations logiques fondamentales et avec les principes de causalité et de téléologie nous impose ce que l'on peut appeler l'apriorisme méthodologique.


    Tout un chacun dans sa conduite quotidienne porte témoignage sans cesse de l'immutabilité et de l'universalité des catégories de pensée et d'action. Celui qui adresse la parole à ses semblables, qui désire les informer et les convaincre, qui interroge et répond aux questions d'autrui, peut se comporter de la sorte uniquement parce qu'il peut faire appel à quelque chose qui est commun à tous — à savoir la structure logique de l'esprit humain. L'idée que A puisse être en même temps non-A, ou que préférer A et B puisse être en même temps préférer B à A, est simplement inconcevable et absurde pour un esprit humain
    ."

    "Le savoir humain est conditionné par la structure de l'esprit humain."

    "Le point de départ de la praxéologie n'est pas un choix d'axiomes et une décision de méthode quant aux procédures, mais la réflexion sur l'essence de l'action. Il n'y a pas d'action dans laquelle les catégories praxéologiques n'apparaissent pas entièrement et parfaitement. Il n'y a pas de mode pensable d'action, dans lequel les moyens et les fins, les coûts et les résultats, ne puissent être clairement distingués et isolés avec précision. Il n'y a rien qui corresponde approximativement ou incomplètement à la catégorie économique d'échange. Il y a seulement échange et non-échange ; et en ce qui concerne quelque échange que ce soit, tous les théorèmes généraux relatifs aux échanges sont valides avec leur pleine rigueur et toutes leurs conséquences. [...]

    L'expérience concernant l'agir humain diffère de celle concernant les phénomènes de la nature, en ce qu'elle suppose au préalable le savoir praxéologique. C'est là la raison pour laquelle les méthodes des sciences naturelles sont inappropriées pour l'étude de la praxéologie, de l'économie et de l'histoire.

    En affirmant le caractère a priori de la praxéologie, nous ne sommes pas en train de dresser le plan d'une nouvelle science future, différente des sciences traditionnelles de l'agir humain. Nous ne soutenons pas que la science théorique de l'action de l'homme devrait être aprioristique ; mais qu'elle est telle et l'a toujours été. Tout essai pour réfléchir sur les problèmes posés par l'agir humain est nécessairement lié au raisonnement aprioristique
    ."

    "La praxéologie s'occupe des actions d'hommes en tant qu'individus. C'est seulement dans le cours ultérieur de ses investigations que la connaissance de la coopération humaine est atteinte, et que l'action en société est traitée comme un genre spécial de la catégorie plus universelle de l'agir humain comme tel.

    Cet individualisme méthodologique a été l'objet d'attaques véhémentes de la part de diverses écoles métaphysiques, et dénigré comme une erreur nominaliste. La notion d'individu, disent les critiques, est une abstraction vide de sens. L'homme réel est nécessairement toujours le membre d'un ensemble social. Il est même impossible d'imaginer l'existence d'un homme séparé du reste du genre humain et non relié à la Société. L'homme, comme homme, est le produit d'une évolution sociale. Son caractère éminent entre tous, la raison, ne pouvait émerger qu'au sein du cadre social de relations mutuelles. Il n'est pas de pensée qui ne dépende de concepts et de notions de langage. Or le langage est manifestement un phénomène social. L'homme est toujours le membre d'une collectivité. Comme le tout est, tant logiquement que temporellement, antérieur à ses parties ou membres, l'étude de l'individu est postérieure à l'étude de la société. La seule méthode adéquate pour le traitement des problèmes humains est la méthode de l'universalisme ou collectivisme.

    Or la controverse pour établir la priorité logique du tout ou de ses membres est vaine. Logiquement, les notions de tout et parties sont corrélatives. En tant que concepts logiques ils sont l'un et l'autre hors du temps.

    Non moins dépourvue de relation avec notre problème est la référence à l'antagonisme entre réalisme et nominalisme, ces deux termes étant pris au  sens que la scolastique médiévale leur attachait. Il n'est pas contesté que dans le domaine de l'agir humain les entités sociales aient une existence réelle. Personne ne se risque à nier que les nations, États, municipalités, partis, communautés religieuses soient des facteurs réels déterminant le cours d'événements humains. L'individualisme méthodologique, loin de contester la signification de tels ensembles collectifs, considère comme l'une de ses tâches principales de décrire leur naissance et leur disparition, leurs structures changeantes et leur fonctionnement. Et il choisit la seule méthode apte à résoudre ce problème de façon satisfaisante.

    Tout d'abord nous devons prendre acte du fait que toute action est accomplie par des individus. Une collectivité agit toujours par l'intermédiaire d'un ou plusieurs individus dont les actes sont rapportés à la collectivité comme à leur source secondaire. C'est la signification que les individus agissants, et tous ceux qui sont touchés par leur action, attribuent à cette action, qui en détermine le caractère. C'est la signification qui fait que telle action est celle d'un individu, et telle autre action celle de l'État ou de la municipalité. Le bourreau, et non l'État, exécute un criminel. C'est le sens attaché à l'acte, par ceux qui y sont impliqués, qui discerne dans l'action du bourreau l'action de l'État. Un groupe d'hommes armés occupe un endroit. C'est l'interprétation des intéressés qui impute cette occupation non pas aux officiers et soldats sur place, mais à leur nation. Si nous examinons la signification des diverses actions accomplies par des individus, nous devons nécessairement apprendre tout des actions de l'ensemble collectif. Car une collectivité n'a pas d'existence et de réalité, autres que les actions des individus membres. La vie d'une collectivité est vécue dans les agissements des individus qui constituent son corps. Il n'existe pas de collectif social concevable, qui ne soit opérant à travers les actions de quelque individu. La réalité d'une entité sociale consiste dans le fait qu'elle dirige et autorise des actions déterminées de la part d'individus. Ainsi la route pour connaître les ensembles collectifs passe par l'analyse des actions des individus
    ."

    "L'Ego est l'unité de l'être agissant. Il est indubitablement un donné, et ne peut être dissous ni exorcisé par aucun raisonnement. [...] Les efforts de la psychologie pour dissoudre l'Ego et démontrer que c'est une illusion sont vains. L'Ego praxéologique échappe complètement au doute. Quoi qu'un homme ait été antérieurement et quoi qu'il puisse devenir par la suite, dans l'acte même de choisir et d'agir il est un Ego.."

    "Le principe du singularisme méthodologique

    Non moins que de l'action d'un individu, la praxéologie fait partir ses études d'une action au singulier. Elle ne traite pas en termes vagues de l'agir humain en général, mais de l'action concrète qu'un homme défini a accomplie à une date définie et en un lieu défini. Mais bien entendu elle ne se préoccupe pas des traits accidentels et circonstanciels de cette action, ni de ce qui la distingue de toutes les autres actions, mais seulement de ce qui est nécessaire et universel dans son accomplissement.

    La philosophie de l'universalisme a de temps immémorial bloqué la voie à une saisie satisfaisante des problèmes praxéologiques et les universalistes contemporains sont complètement incapables d'en trouver l'approche. Universalisme, collectivisme et réalisme conceptuel ne voient que des ensembles et des universaux. Ils spéculent sur l'humanité, les nations, les États, les classes, sur la vertu et le vice, le juste et l'injuste, sur des classes  entières de besoins et de denrées. Ils demandent par exemple : pourquoi la valeur de l' « or » est-elle plus grande que celle du « fer » ? De la sorte, ils ne trouvent jamais de solution, mais seulement des antinomies et des paradoxes. Le meilleur exemple est celui du paradoxe de la valeur, qui a même dérouté les efforts des économistes classiques.

    La praxéologie demande : qu'est-ce qui se passe quand on agit ? Que signifie de dire qu'un individu, ici et maintenant, à tel moment et en tel lieu, à n'importe quel moment et en n'importe quel lieu, agit ? Que résulte-t-il s'il choisit une chose et en rejette une autre ?

    L'acte de choisir est toujours une décision parmi plusieurs possibilités ouvertes à l'individu choisissant. L'homme ne choisit jamais entre la vertu et le vice, mais seulement entre deux modes d'action que, d'un point de vue adopté par nous, nous appelons vertueux ou vicieux. Un homme ne choisit jamais entre « l'or » et « le fer » en général, mais toujours uniquement entre une quantité déterminée d'or et une quantité déterminée de fer. Toute action prise en elle-même est strictement limitée dans ses conséquences immédiates. Si nous voulons atteindre des conclusions correctes, nous devons avant tout considérer ces limitations.

    La vie humaine est une suite incessante d'actions particulières. Mais l'action particulière n'est en aucune façon isolée. C'est un anneau dans une chaîne d'actions qui toutes ensemble forment une action de niveau supérieur visant à une fin plus reculée. Toute action a un double aspect. C'est d'un côté une action partielle dans le cadre d'une action plus étendue, l'accomplissement d'une fraction des objectifs posés par une action à plus longue portée. C'est d'autre part en elle-même un tout, par rapport aux actions visées par l'exécution de ses propres parties.

    Selon la dimension du projet auquel l'homme qui agit se consacre dans l'instant donné, seront mises en relief soit l'action à longue portée soit seulement une action partielle dirigée vers un objectif plus immédiat. Il n'y a pas lieu pour la praxéologie de soulever des questions du type de celles soulevées par la Gestaltpsychologie (psychologie des structures). La route vers l'accomplissement de grandes tâches doit toujours faire passer par l'accomplissement de tâches partielles. Une cathédrale est autre chose qu'un monceau de pierres jointes ensemble. Mais la seule procédure pour édifier une cathédrale consiste à mettre ces pierres les unes sur les autres. Pour l'architecte, le projet d'ensemble est l'essentiel. Pour le maçon, c'est un certain mur, et pour le manœuvre les pierres une par une. Ce qui compte pour la praxéologie, c'est le fait que la seule méthode pour réaliser des tâches plus vastes consiste à bâtir en partant des fondations, pas à pas, élément par élément
    ."

    "Le contenu de l'agir humain, c'est-à-dire les fins visées, les moyens choisis et appliqués à la poursuite de ces fins, est déterminé par les qualités personnelles de chacun des hommes en action. L'homme individuel est le produit d'une longue lignée d'évolutions zoologiques, qui a façonné son héritage physiologique. Il est né progéniture et héritier de ses ancêtres ; le précipité et la sédimentation de tout ce qu'ont expérimenté ses prédécesseurs constituent son patrimoine biologique. Lorsqu'il naît, il n'entre pas dans le monde en général comme tel, mais dans un environnement particulier. Les qualités innées et héritées, et tout ce que la vie a imprimé sur lui font d'un homme ce qu'il est, à tout instant de son pèlerinage. Ce sont là son sort et son destin. Sa volonté n'est pas « libre » au sens métaphysique du terme. Elle est déterminée par ses antécédents et toutes les influences auxquelles lui-même et ses ancêtres ont été exposés.

    Héritage et cadre de vie orientent les actions d'un homme. Ils lui suggèrent à la fois les buts et les moyens. Il ne vit pas simplement comme homme in abstracto ; il vit comme un fils de sa famille, de sa race, de son peuple, de son époque ; comme un citoyen de son pays ; comme un membre d'un certain groupe social ; comme le praticien d'une certaine vocation ; comme l'adepte de certaines idées religieuses, métaphysiques, philosophiques et politiques ; comme un partisan dans de nombreuses affaires de clan et controverses. Il ne crée pas lui-même ses idées et ses critères de valeur ; il les emprunte à d'autres. Son idéologie est ce que son entourage lui impose. Il n'y a que très peu d'hommes qui ont le don de penser des idées neuves et originales, et de changer le corps traditionnel de croyances et de doctrines
    ."

    "La praxéologie n'est pas concernée par le contenu changeant de l'agir, mais par sa forme pure et sa structure catégorielle. L'étude des caractères accidentels et circonstanciels de l'agir humain est l'objet de l'histoire."

    "Un historien doit avant tout viser à la connaissance. Il doit s'affranchir lui-même de toute partialité. Il doit en ce sens être neutre à l'égard de tout jugement de valeur."

    "La tâche des sciences de l'agir humain est de comprendre le sens et l'adéquation des actions d'hommes. Elles appliquent pour ce but deux procédures épistémologiques différentes : la conceptualisation et l'interprétation. La conceptualisation est l'outil mental de la praxéologie ; l'interprétation est l'outil mental spécifique de l'histoire."

    "La cognition praxéologique est de nature conceptuelle. Elle se réfère à ce qui est nécessaire dans l'agir humain. Elle est cognition d'universaux et de catégories.

    La cognition historique se réfère à ce qui est unique et individuel dans chaque événement et genre d'événement. Elle analyse d'abord chaque objet de ses études avec l'aide des outils mentaux fournis par toutes les autres sciences. Ayant mené à bien ce travail préliminaire, elle se place devant son problème spécifique : l'élucidation des traits uniques et individuels du cas étudié, et recourt pour cela aux moyens de l'interprétation
    ."

    "Si un statisticien établit qu'une augmentation de 10 % dans l'offre de pommes de terre en Atlantide, à un moment donné, a été suivie par une baisse de 8 % du prix, il n'établit rien du tout  concernant ce qui arriva ou peut arriver du fait d'un changement de l'offre de pommes de terre dans un autre pays ou à une autre époque. Il n'a pas « mesuré l'élasticité de la demande » de pommes de terre. Il a établi un fait historique unique et limité. Aucun homme sensé ne peut douter que le comportement des individus à l'égard des pommes de terre et de toute autre denrée est variable. Divers individus évaluent les mêmes choses de façons diverses, et l'évaluation par les mêmes individus change lorsque les conditions changent. [...]

    L'impraticabilité de la mesure n'est pas due au manque de méthodes techniques pour l'établissement de mesures. Elle est due à l'absence de relations constantes. Si elle provenait seulement d'une insuffisance technique, à tout le moins une estimation approximative serait possible dans certains cas. Mais le fait principal est qu'il n'y a pas de relations constantes. L'économie n'est pas, comme d'ignorants positivistes ne cessent de le répéter, arriérée parce qu'elle n'est pas « quantitative ». Elle n'est pas quantitative et elle ne mesure point, parce qu'il n'y a pas de constantes. Les chiffres statistiques relatifs aux événements économiques sont des données historiques. Ils nous disent ce qui est arrivé dans un cas historique qui ne peut pas se répéter. Les événements physiques peuvent être interprétés sur la base de nos connaissances portant sur des relations constantes établies par expérimentation. Les événements historiques ne sont pas susceptibles d'une telle interprétation
    ."

    "La technologie peut nous dire quelle épaisseur doit avoir un blindage d'acier pour ne pas être percée par une balle tirée à 300 yards par une carabine Winchester. Elle peut ainsi donner la raison pour laquelle un  homme qui s'est abrité derrière un blindage d'épaisseur connue a été ou non atteint par le coup de feu. L'histoire est bien incapable d'expliquer avec la même assurance pourquoi le prix du lait a augmenté de 10 %, pourquoi le président Roosevelt a battu le gouverneur Dewey aux élections de 1944 ou pourquoi la France a vécu de 1870 à 1940 sous une constitution républicaine."

    "L'appréciation historique ne peut jamais produire de résultat que tous les hommes soient forcés d'admettre. Deux historiens qui sont entièrement d'accord sur les enseignements des sciences non historiques, et en ce qui concerne l'établissement des faits dans la limite où il est possible sans recourir à l'appréciation d'influence, peuvent être en désaccord quand il s'agit d'apprécier ces faits sous l'angle de leur influence. Ils peuvent convenir pleinement que les facteurs a, b et c ont concouru à produire l'effet P ; néanmoins, ils peuvent être d'opinion très différente en ce qui concerne l'influence des contributions respectives de a, b et c au résultat final. Dans la mesure où l'interprétation vise à préciser le degré d'influence de chaque facteur, elle est susceptible d'être affectée par des jugements subjectifs. Bien entendu, ces derniers ne sont pas des jugements  de valeur, ils n'expriment pas les préférences de l'historien. Ce sont des jugements d'influence."

    "L'histoire traite d'événements dont chacun est unique, et ne se peut répéter ; elle traite du flux irréversible des affaires humaines. Un événement historique ne peut être décrit sans faire référence aux personnages, à l'endroit et au moment où il s'est produit."

    "Bien qu'unique et non susceptible de répétition, l'événement historique a un trait commun avec tous les autres événements historiques : tous sont de l'agir humain. L'histoire les comprend comme des actions d'hommes ; elle conceptualise leur signification grâce à l'outillage cognitif de la praxéologie, et elle saisit leur signification en regardant leurs traits individuels et particuliers."

    "Il arrive dans de nombreux cas qu'un terme employé en praxéologie pour signifier un concept praxéologique serve, pour l'historien, à désigner un type idéal. Alors, l'historien emploie un seul et même mot pour exprimer deux choses différentes. Il applique le terme parfois pour évoquer sa connotation praxéologique, mais le plus souvent pour signifier un type idéal. Dans ce dernier cas, l'historien attache au mot un sens différent de son sens praxéologique ; il le transforme en le transférant à un champ différent de recherche. Le concept économique « entrepreneur » appartient à un niveau autre que le type idéal « entrepreneur » tel qu'utilisé par l'histoire économique et l'économie descriptive. (A un troisième niveau se trouve le terme juridique « entrepreneur ».) Le terme économique « entrepreneur » est un concept défini avec précision qui, dans le cadre d'une théorie de l'économie de marché désigne une fonction clairement intégrée.  Le type idéal historique « entrepreneur » n'englobe pas les mêmes membres. Personne en l'employant ne pense aux petits cireurs de chaussures, aux chauffeurs de taxis propriétaires de leur voiture, aux petits négociants, aux petits fermiers. Ce que l'économie établit à propos des entrepreneurs est rigoureusement valable pour tous les membres de la classe sans égard aux conditions de temps et de lieu des diverses branches d'activité. Ce que l'histoire économique établit pour ses types idéaux peut varier selon les circonstances particulières à diverses époques, contrées, branches d'activité, et selon bien d'autres contingences. L'histoire a peu d'usage à faire du type idéal général d'entrepreneur. Elle est davantage intéressée par des types tels que : l'entrepreneur américain au temps de Jefferson, celui des industries lourdes allemandes sous Guillaume II, celui des manufactures textiles de Nouvelle-Angleterre dans les décennies précédant immédiatement la Première Guerre mondiale, la haute finance protestante à Paris, les petits entrepreneurs partis de rien, etc."

    "Le fait que la praxéologie, en attachant son regard à la compréhension de la réalité, se concentre sur l'étude de ceux des problèmes qui sont utiles à son objectif, n'altère pas le caractère aprioriste de son raisonnement. Mais ce fait dénote la façon dont l'économie, jusqu'à maintenant la seule partie élaborée de la praxéologie, présente les résultats de ses efforts."

    "Il y a l'économie et il y a l'histoire économique. Les deux ne doivent jamais être confondues. Tous les théorèmes de l'économie sont nécessairement valables dans chaque cas où toutes les hypothèses posées d'avance sont réunies. Bien évidemment, ils n'ont pas de signification pratique lorsque ces conditions ne sont pas présentes. Les théorèmes relatifs à l'échange indirect ne sont pas applicables dans des situations où il n'y a pas d'échange indirect. Cela n'affaiblit cependant pas leur validité."

    "Les despotes et les majorités démocratiques sont enivrés par le pouvoir. Ils doivent, à contrecœur, admettre qu'ils sont assujettis aux lois de la nature. Mais ils repoussent l'idée même de loi économique. Ne sont-ils pas les législateurs souverains ? N'ont-ils pas le pouvoir d'écraser quiconque s'oppose à eux ? Aucun seigneur de la guerre n'est enclin à reconnaître de limite autre que celle que lui impose une force armée supérieure. Des écrivailleurs serviles sont toujours disponibles pour flatter cette vanité en exposant les doctrines appropriées. Ils appellent « économie historique » leurs suppositions embrouillées. En réalité, l'histoire économique est un long catalogue de politiques gouvernementales qui ont échoué pour avoir été conçues avec une téméraire méconnaissance des lois de l'économie.

    Il est impossible de comprendre l'histoire de la pensée économique si l'on ne porte pas attention au fait que la science économique est en soi un défi à l'orgueil des détenteurs du pouvoir. Un économiste ne peut jamais être bien en cour auprès des autocrates ni des démagogues. Il est toujours pour eux le trouble-fête, et plus ils sont convaincus dans leur for intérieur que ses objections sont bien fondées, plus ils le haïssent
    ."

    "Il est opportun d'établir le fait que le point de départ de tout raisonnement praxéologique et économique, c'est-à-dire la catégorie de l'agir humain, est à l'épreuve de toute critique et de toute objection. Aucun recours à des considérations historiques ou empiriques quelconques ne peut mettre en défaut la proposition  que les hommes poursuivent intentionnellement certains objectifs choisis. Nul discours sur l'irrationalité, les insondables profondeurs de l'âme humaine, la spontanéité des phénomènes de la vie, automatismes, réflexes et tropismes, ne peut réfuter l'affirmation que l'homme se sert de sa raison pour la réalisation d'aspirations et de désirs. A partir de l'inébranlable fondement qu'est cette catégorie de l'agir humain, la praxéologie et l'économie procèdent pas à pas au moyen du raisonnement discursif. Définissant avec précision hypothèses et conditions, elles construisent un système de concepts et tirent toutes les déductions impliquées, par des chaînes de raisonnement logiquement inattaquables."

    "L'homme ne peut jamais devenir omniscient. Il ne peut jamais être absolument sûr  que ses recherches ne se sont pas égarées, et que ce qu'il considère comme une vérité certaine n'est pas une erreur. Tout ce que l'homme peut faire est de soumettre ses théories, encore et toujours, au réexamen critique le plus rigoureux. Cela signifie, pour l'économiste, rattacher en amont tous les théorèmes à leur base incontestable, certaine et ultime, la catégorie de l'agir humain ; et d'éprouver avec l'attention la plus soigneuse toutes les hypothèses et déductions qui conduisent de cette base jusqu'au théorème examiné. L'on ne peut affirmer que cette procédure garantisse contre l'erreur. Mais elle est indubitablement la méthode la plus efficace pour éviter l'erreur."

    "L'état d'absolue perfection doit être conçu comme complet, final, et non soumis au changement. Le changement ne pourrait qu'amoindrir sa perfection et la transformer en un état moins parfait ; la simple possibilité qu'un changement puisse intervenir est  incompatible avec le concept de perfection absolue. Mais l'absence de changement — c'est-à-dire la parfaite immutabilité, rigidité et immobilité — équivaut pratiquement à l'absence de vie. Vie et perfection sont incompatibles."

    "L'histoire économique, l'économie descriptive, et la statistique économique sont, bien entendu, de l'histoire. Le terme sociologie est employé dans deux sens différents. La sociologie descriptive s'occupe de ceux des phénomènes historiques de l'activité humaine qui ne sont pas envisagés par l'économie descriptive ; elle chevauche dans une certaine mesure les domaines revendiqués par l'ethnologie et l'anthropologie. La sociologie générale, d'autre part, envisage l'expérience historique d'une façon plus proche d'un point de vue général que ne le font les autres branches de l'Histoire. L'Histoire, proprement dite, par exemple, s'occupe d'une ville spécifiée, ou des villes dans une période déterminée, ou d'un peuple particulier, ou d'une aire géographique. Max Weber, dans son principal traité Wirtschaft und Gesellschaft (Tübingen, 1922), pp. 513 à 600, s'occupe de la ville en général, c'est-à-dire de toute l'expérience historique concernant les villes sans limitation de périodes historiques, de zones géographiques, ou de peuples, de nations, races et civilisations particuliers."

    « Le fait que l'application pratique d'une théorie ait effectivement les résultats prédits sur la base de cette théorie, est universellement considéré comme une confirmation de sa qualité de théorie correcte. »

    « Si la demande des produits d'une branche augmente et y accroît les profits, davantage de capital y affluera et la concurrence des nouvelles entreprises y réduira les profits. »

    « Malgré toute leur ardente propagande, les marxistes n'ont pas réussi à faire naître un art ou une littérature spécifiquement prolétariens. Les écrivains, peintres et musiciens « prolétariens » n'ont pas créé de styles nouveaux ni établi de nouvelles valeurs esthétiques. Ce qui les caractérise se ramène simplement à leur habitude d'appeler « bourgeois » tout ce qu'ils détestent et « prolétarien » tout ce qui leur plaît. »

    « Afin de réussir un politicien doit voir les choses comme elles sont ; quiconque se laisse aller à prendre ses désirs pour des réalités échouera certainement. »

    « C'est un pauvre artifice que de rejeter une théorie en se référant à son arrière-plan historique, à l' « esprit » de son temps, aux conditions matérielles du pays d'où elle vient, ou à quelque trait de caractère de ses auteurs. Une théorie relève uniquement du tribunal de la raison. Le critère à appliquer est toujours le critère de la raison. Une théorie est correcte ou incorrecte. »

    « Ceux qui recourent à l'oppression et à la violence sont, dans leur subconscient, convaincus que leurs propres doctrines sont insoutenables. »
    -Ludwig von Mises, L'Action humaine (1949).
    La praxéologie, notion développé dans un contexte d'affaiblissement de l'ethos de la science (neutralité axiologique wébérienne). La praxéologie, un concept non stabilisé ? La praxéologie n'est pas philosophie de l'action, car non normative. Est-ce une théorie de l'action ? Elle n'est pas une théorie de l'action, en ce sens que Mises considère que l'explication des causes de l'action relève soit de la psychologie, soit d'hypothèses métaphysiques non-scientifiques (dans l'état actuelle des connaissances). Elle considère l'action comme un phénomène et cherche la logique de son développement. La praxéologie serait donc une phénoménologie et une logique de l'action ? En quoi diffère-t-elle de la philosophie de l'esprit, de la sociologie compréhensive ?


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Mar 18 Nov - 21:57, édité 8 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 27 Oct - 14:36

    "Si le capitalisme est demeuré si résilient face à la critique postmoderne et artistique, c’est en grande partie parce que celle-ci s’est attaquée à des phénomènes antérieurs au capitalisme, c’est-à-dire à des formes de domination qui ne relevaient pas nécessairement de son essence. L’androcentrisme, le racisme, ou la morale sexuelle puritaine ne sont pas des traits spécifiques à la société capitaliste, mais des formes de domination précapitalistes et anachroniques qui étaient devenues des obstacles à son développement. En négligeant cette transformation culturelle du capitalisme, la nouvelle gauche a continué à faire la promotion de la transgression des mœurs issues de la société disciplinaire, et a ainsi contribué à la légitimation du capitalisme néolibéral en enfonçant des portes déjà grandes ouvertes. En clair, en dissociant sa critique du particulier de l’universel que constitue le capital, les mouvements identitaires n’ont pas été en mesure de voir que la forme de domination spécifiquement capitaliste ne repose sur aucune entité clairement définie, que ce soit une institution, une classe, un État ou un groupe particulier. Il s’agit plutôt d’une forme de domination systémique, purement opérationnelle, et dépersonnalisée, bref une tyrannie sans tyran pour reprendre l’expression d’Arendt."

    "Une critique se réclamant d’une certaine forme de populisme de la « bonne conscience » qui vise à défendre les travailleurs honnêtes et qui met de l’avant un retour aux valeurs morales pour contrer les excès du capitalisme risque d’être récupérée par les intérêts dominants pour légitimer le retour en force du capitalisme dirigiste, voire autoritaire ― tout comme sa variante postmoderne qui enjoint à la libération des moeurs a été reprise dans le nouvel esprit du capitalisme. Ce populisme de gauche prend la forme actuelle d’une chasse aux spéculateurs financiers véreux, qui risque à terme de renforcer la logique de domination dépersonnalisée du système. Cette logique se concrétise dans des projets de réforme du système financier promus par les élites économico-politiques qui désirent « moraliser le capitalisme ». Une critique du libéralisme doit donc porter sur une critique de l’économie politique, c’est-à-dire aller au-delà de la dénonciation des « richesses indécentes ». La critique morale dénonce uniquement la distribution inégale de la richesse au sein des sociétés capitalistes, sans en questionner la substance."
    -Maxime Ouellet, Les "anneaux du serpent" du libéralisme culturel: Pour en finir avec la bonne conscience (source: https://sd-1.archive-host.com/membres/up/4519779941507678/Maxime_Ouellet_Les_anneaux_du_serpent_du_liberalisme_culturel_Pour_en_finir_avec_la_bonne_conscience.pdf ).


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Lun 15 Mai - 17:52, édité 1 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 30 Oct - 15:12

    « L'Européen cultivé qui juge la situation intellectuelle en Amérique d'après certains sociologues ou - phénomène plus fréquent - d'après la production littéraire dans le domaine du roman, de la poésie et de l'essai, se trompe aisément sur l'état de l'opinion publique dans ce pays. Depuis plusieurs générations en effet, et tout particulièrement depuis la première guerre mondiale, les écrivains représentant l'élite intellectuelle américaine traversent la même crise que les intellectuels européens à l'époque de l'industrialisation et de l'ascension sociale de la bourgeoisie. Elle se livre à la même étude critique de la société et de la civilisation qui a caractérisé la littérature européenne depuis Voltaire et Swift jusqu'à Ibsen, Tolstoï et Bernard Shaw, en passant par Balzac et Dickens. Il n'y a pour ainsi dire pas d'ouvrage marquant dans la littérature américaine depuis le début de ce siècle qui ne se soit révolté contre la glorification de l'état de choses actuel et contre la croyance optimiste au progrès dont fait preuve l'Américain moyen. Cette attitude est apparue encore plus clairement du fait que les meilleurs auteurs américains, et les plus connus à l'étranger, lesquels ont d'ailleurs pour la plupart passé quelques années en Europe, ont eu tendance à faire l'apologie de la civilisation et du mode de vie de l'ancien continent. Mais celui qui connaît l'Amérique autrement que par la littérature d'exportation « highbrow », celui-là sait bien qu'une telle attitude n'est aucunement représentative de l'état d'esprit du public américain. Au contraire : bien plus que dans n'importe quel pays d'Europe, les milieux littéraires et artistiques ne constituent en Amérique qu'une élite sociale extrêmement restreinte dont l'influence, même indirecte, sur la formation du goût de la masse populaire est à peu près nulle. La consommation de papier correspondant à leur production littéraire sur le marché intérieur représente probablement moins de un pour cent du papier utilisé par les imprimeries. Ce que l'on offre à l'Américain moyen en guise de, lecture - qu'il s'agisse des magazines populaires dont le tirage se chiffre par millions d'exemplaires, ou des best-sellers de la littérature romanesque - tout cela est écrit exclusivement sous le signe de l'optimisme total qui caractérise la conception américaine de la civilisation. »

    « L'an 1000 est à juste titre considéré par Oswald Spengler comme la date qui coïncide à peu près avec l'apogée ou, si l'on veut, le centre même des événements qui ont donné à notre civilisation son caractère propre. Parmi ceux-ci, citons surtout, pêle-mêle : la fin des grandes migrations européennes ; la fondation d'une dynastie nationale en France, en Allemagne et en Angleterre ; la Paix de Cluny au terme de cette Grande Peur suscitée par l'attente de la fin du monde ; la fondation des premières communes ; l'apparition de la bourgeoisie ; le passage, en architecture et dans les arts apparentés, du style romain (revu par les Barbares) et du style byzantin au style roman ; le début des Croisades ; la colonisation intérieure de l'Europe par les moines ; le grand schisme qui sépara l'Église d'Orient de l'Église d'Occident.
    Du reste l'an 1000 marque également un tournant dans l'histoire du Christianisme. À partir du Xle siècle, la religion chrétienne a joué dans l'Occident un tout.
    »

    « Le moyen-âge, parvenu à son apogée, avait réalisé cette fusion unique en son genre de la sagesse hellénique et de la morale chrétienne qui donna à notre civilisation son caractère spécifique et son élan spirituel original.
    Le christianisme de l'Orient avait été magique, celui de l'Occident fut rationaliste, et cela dès le XIIIe siècle, dans une mesure que ne soupçonnent pas les gens qui aiment tant l'expression de « sombre moyen-âge ».
    Sociologiquement parlant le Christianisme avait, jusqu'au XIe siècle, revêtu les formes les plus diverses. Ce fut successivement - et à l'occasion simultanément – une religion d'esclaves s'éveillant à un sens nouveau de la dignité humaine, une religion d'ascètes et d'ermites fuyant un monde de péché, une religion de thaumaturges qui frayaient la voie à une psychothérapie plus haute, une religion d'aristocrates nés dans le paganisme qui s'étaient détournés d'une existence dépourvue de sens ; et de temps en temps aussi une religion d'hommes d'État et de chefs d'armées habiles qui ne lui demandaient rien d'autre que de leur fournir de meilleurs sujets et de meilleurs soldats. Après l'apparition des cités du moyen-âge avec leurs gouvernements, autonomes de bourgeois indépendants, artisans et commerçants, le Christianisme prit un visage tout nouveau. Au lieu de fuir le monde, on lui donna son assentiment ; d'ermites qu'ils étaient, les moines se firent pionniers de la colonisation intérieure. Les cathédrales furent construites par des hommes appartenant à de nouvelles couches de la société, fondateurs d'un nouvel ordre social, animés d'un sentiment tout frais de la liberté personnelle, d'une nouvelle foi en la rédemption par le travail, d'une nouvelle confiance en la pensée critique, en des jugements conformes à la raison pour atteindre la vérité. Ce nouveau Christianisme se distinguait autant de l'ancien que le message de la cathédrale d'Amiens diffère de celui des mosaïques de San Vitale à Ravenne ou que la philosophie néo-aristotélicienne de Saint Thomas d'Aquin diffère du messianisme visionnaire des contemporains du Christ.
    La moitié occidentale de l'Europe est encore pleine de monuments qui témoignent de la nouvelle foi du moyen-âge : le Christ n'apparaît plus en Dieu-Roi, mais en Dieu fait Homme ; la Vierge-Mère devient l'incarnation la plus haute de l'amour porté au sublime ; le diable et les saints sont désormais les symboles du pluralisme social qui a fait suite à la hiérarchie ancienne ; le Jugement dernier, thème de prédilection dominant le portail ouest des cathédrales, proclame le primat d'une éthique fondée sur la responsabilité personnelle ; l'accent est mis désormais sur l'obligation morale du travail dans l'interprétation de la chute originelle et de la rédemption ; l'autorité spirituelle des savants et des philosophes païens est reconnue - comme à Chartres, où Pythagore, Euclide et Aristote figurent à côté des prophètes et des apôtres. Tous ces témoignages et mille autres s'offrent à la vue de quiconque voyage à travers l'Europe occidentale, sans qu'il soit besoin de lire un seul livre en dehors du « grand livre de pierre » des cathédrales. En vérité, ce Christianisme-là est le produit de la civilisation occidentale, tout comme il a contribué lui-même à la créer, et cela est déjà en Soi une raison suffisante pour que deux mille ans de Christianisme et un millénaire de vie de l'Occident ne se recouvrent pas exactement
    . »

    « Le mot « bourgeois », correspondant à l'allemand Bürger, à l'anglais burgher, et burgess, et à l'italien borghese, désignait, à partir du XIe siècle, les habitants des villes affranchis des servitudes féodales et par suite habilités à s'administrer eux-mêmes dans leur métier et dans leur cité. Cette bourgeoisie fut d'abord presque exclusivement composée d'artisans et de commerçants, mais avec le temps, elle engloba aussi des agents administratifs, des membres des professions intellectuelles et des gens qui, à des titres divers, participaient an commerce et aux rapports entre les hommes. Après la fin du moyen-âge, il s'y adjoignit une petite minorité - qui ne tarda pas à s'accroître -de banquiers, prêteurs, courtiers, grands commerçants participant au trafic d'au-delà des mers et autres détenteurs de capitaux produisant des intérêts.
    Ceux-ci furent, sociologiquement parlant, les ancêtres des capitalistes des deux derniers siècles, tout comme les bourgeois du moyen-âge doivent être considérés sociologiquement comme les ancêtres des middle classes anglaises et, plus près de nous, de la business class américaine.
    Après avoir mené pendant six ou sept cents ans bien des luttes contre les couches sociales voisines (noblesse terrienne, clergé, paysans, salariés ne possédant rien, gens de cour etc.), la bourgeoisie européenne conquit la puissance politique au cours d'une série de révolutions, qui ébranlèrent d'abord les Pays-Bas au XVIe siècle, l'Angleterre au XVIIe, la France au XVIIIe. Ces révolutions, en introduisant la démocratie parlementaire et en amplifiant les libertés conquises par la bourgeoisie dans le travail, le choix du métier, le commerce et le profit, jusqu'à en faire la liberté tout court, rendirent possible la révolution industrielle et avec elle l'avènement presque universel du système économique capitaliste.
    La montée de la bourgeoisie et le développement du capitalisme ont ainsi des rapports étroits aussi bien entre eux qu'avec la civilisation de l'Occident d'une façon générale. Il s'agit même là de caractères exclusifs de cette civilisation, car il n'a jamais existé auparavant de régime social où l'activité économique reposât sur la libre concurrence et sur le jeu illimité du profit.
    L'expression capitaliste ne convient donc pas pour désigner notre civilisation occidentale, puisqu'elle s'applique seulement à la phase la plus récente de son développement et qui comprend à peine deux siècles
    . »

    « L'ancêtre de toutes les théories pluralistes, basées sur la notion de répétition, est le Napolitain Giovanni Battista Vico. On en trouve exposées dans sa Scienza nuova parue en 1725 toutes les idées fondamentales. Le cours de l'histoire est déterminé comme celui des phénomènes naturels par les lois voulues par Dieu. Ces lois apparaissent en ce que toutes les « nations » suivent une évolution analogue. Chacune de ces évolutions suit un cours « cyclique » et revient à son point de départ. Il n'y a progrès que dans la mesure où les hommes parviennent à une conscience plus haute des lois auxquelles ils sont soumis.
    Vico, on le sait, n'eut pas de son vivant beaucoup de succès et ne fut « découvert » qu'un siècle plus tard. Toutefois, peu de temps après lui, la méthode comparative (dont il avait surtout trouvé la matière dans l'antiquité classique) fut appliquée au même sujet par un Français célèbre et par un Anglais qui ne l'était guère moins.
    En 1734, Montesquieu écrivit son livre De la Grandeur et de la Décadence des Romains, et en 1776, Gibbon donnait à son tour Decline and Fall of the Roman Empire. Depuis lors, des millions d'élèves et d'étudiants de tous les pays ont dû, au cours de leurs études historiques ou lors de leurs examens, prouver par des rapprochements entre les phénomènes de décadence des civilisations aux différentes époques, leur aptitude à saisir dans sa profondeur l'enchaînement des faits historiques.
    Il importe d'observer que Vico, aussi bien que Montesquieu, et aussi (quoique dans une moindre mesure) Gibbon, ont eu à l'égard de leur temps une attitude critique. Au fond, ce qui leur importait - et même là où ils se contentaient de le laisser lire entre les lignes - c'était d'inciter leurs lecteurs à faire des comparaisons avec le présent, pour les amener à cette conclusion que le régime contemporain était lui aussi menacé de périr, à moins de subir une transformation radicale. En cela ils ne songeaient pas seulement au système politique, mais encore à l'ordre social tout entier, y compris les idées régnantes, les croyances et les mœurs.
    Que Vico ait parlé de « Nations » tandis que Montesquieu et Gibbon traitaient des « Empires » est sans importance à côté du fait que, au fond, c'est le même sujet qui est étudié ici et chez les théoriciens postérieurs de l'évolution cyclique de l'histoire, à savoir : les civilisations et cela selon une méthode identique, à savoir la méthode comparative.
    Cette méthode est mise en œuvre par les théoriciens du pluralisme en un double sens, c'est-à-dire au fond, en deux séries parallèles de recherches : premièrement il s'agit de trouver ce qui distingue une civilisation des autres, donc son originalité ; secondement, d'établir ce qu'elle a de commun avec les autres, et c'est le même déroulement cyclique de ses phases successives. Alors que la première de ces tâches exige des investigations en profondeur, indispensables pour atteindre l'essence d'un organisme quel qu'il soit, dans la seconde l'attention se porte plutôt sur des ressemblances de forme - en langage savant, sur des analogies morphologiques. Cette méthode s'impose d'autant plus que les civilisations, chez Toynbee, sont identifiées à des organismes individuels à l'intérieur d'une espèce et même, chez Splengler, à des plantes
    . »

    « En histoire, il n'y a pas d'évolution en ligne droite, mais un mouvement qui progresse comme celui des vagues, au cours duquel des organismes ayant atteint leur maturité périssent les uns après les autres pour faire place à des formes nouvelles. »

    « Le fait que chaque civilisation représente quelque chose d'original exclut plutôt l'hypothèse d'une perpétuelle répétition que celle d'un développement graduel de toute la série dans une certaine direction. »

    « Depuis que Gustave Le Bon a écrit son livre sur la psychologie des foules, d'innombrables psychologues ont emboîté le pas et ont analysé les motifs pour lesquels l'individu se comporte différemment selon qu'il est seul ou en foule. Sa personnalité consciente est alors pour ainsi dire recouverte par une âme collective subconsciente. Le sens critique disparaît du même coup et il se produit un retour à un stade plus primitif de l'évolution intellectuelle. Les caractéristiques les plus apparentes de ce phénomène sont bien connues : identification avec un moi idéal incarné dans la personne d'un chef ; penchant à prendre à son compte les affirmations et les slogans lancés par le chef ; facilité avec laquelle se propagent les vagues d'enthousiasme, de fureur ou de haine, etc. »

    « Le troupeau rejette sans pitié les individus qui se soustraient aux lois du groupe ou qui sont pour tout autre motif jugés différents. »

    « Les pauvres essaient comme par le passé d'imiter les riches ; mais, étant donné que les riches eux-mêmes deviennent sans cesse plus vulgaires, ce résultat final ne s'en ramène pas moins à un progrès généralisé de la vulgarité. »

    « Au bout d'un certain temps, les gens s'habituent aux objets nouveaux qui les entourent et leurs appréciations s'adaptent à ce milieu. »

    « Quiconque feuillette une histoire du vêtement humain et regarde toute la série variée des images, en vient aisément, sous l'impression de l'infinie diversité et de l'instabilité des manifestations du goût, à la conclusion que la mode est aussi vieille que l'humanité. Mais il n'en est rien. La plupart des changements que l'on prend pour des modifications de la mode en observant les époques antérieures ne sont que des changements de style - un phénomène normal dans toutes les phases du développement de la civilisation. Style et mode sont choses totalement différentes ; Car la mode commence là où le style prend fin et un style prend fin là où une civilisation est parvenue à son terme.
    La mode, telle que nous la connaissons, avec ses transformations annuelles et saisonnières, n'est apparue qu'à la fin du XVIIIe siècle et même beaucoup plus tard sur bien des points. Auparavant, les types servant de norme au vêtement changeaient au même rythme que les transformations correspondantes dans tous les domaines (par exemple en architecture, en musique, en peinture, en littérature), où le style d'une époque trouve son expression symbolique. C'est là le rythme du changement de style et sa cadence s'exprime en générations ou même en siècles.
    […] La mode, considérée comme une originalité de notre temps, repose sur trois principes actifs : aux degrés supérieurs de l'échelle sociale, le désir de nouveauté et de singularité, chez les producteurs le besoin d'accroître le débit, dans la masse l'effort pour s'adapter à une norme sociale. De ces trois motifs, seul le premier remonte au passé, les deux autres appartiennent en propre à l'âge de l'industrie
    . »

    « La suggestion exercée sur les masses ne pourrait enregistrer aucun succès de ce genre s'il n'existait des masses prêtes d'avance à se soumettre à une telle suggestion. »

    « C'est un autre fait d'expérience en psychologie des masses que tout ce qui est passé de mode donne, après qu'on s'en est déshabitué au cours des années, une impression de ridicule. »

    « L'immense majorité des gens n'est pas assez « excentrique » pour préférer ce qui est commode à ce qui est à la mode. »

    « De tous ces liens, de toutes ces traditions fortement enracinées, le travail en usine ne laissa rien subsister. Il attira les gens dans le cercle de la civilisation urbaine où ils ne représentèrent plus que des atomes d'une masse informe et indifférenciée, leur Cela n'implique pas seulement un mimétisme social généralisé, franchissant toutes les antiques barrières des états héréditaires, mais aussi une métamorphose de la couche supérieure qui sert de modèle. Ce n'est pas sans raison que le mot courtoisie dérive du mot cour. L'aristocratie, avec à son sommet la monarchie, l'a créé dans l'Occident, tout comme les chevaliers ont établi un code de la chevalerie d'où dérive la politesse moderne, en particulier sous la forme de la galanterie. Avec le temps les règles ainsi formulées ont étendu leur autorité sur un domaine dépassant largement les frontières de la couche sociale qui les pratiquait à l'origine. Plus tôt la civilisation bourgeoise s'est substituée dans un pays au régime féodal, plus a été long, plus a été profond le processus qui aboutit à une nouvelle synthèse des vertus qui constituent le comportement modèle. En Allemagne, on emploie encore le mot féodal quand on veut caractériser quelque chose de particulièrement distingué ; en France par contre, longtemps avant la Révolution, s'était déjà formé le concept de l'honnête homme, c'est-à-dire de l'individu dont la culture et les manières tous ensemble ont de la finesse- et en Angleterre plus tôt encore, celui du gentleman. Il y a de bonnes raisons pour que le mot gentleman exprime aujourd'hui dans le monde entier une façon de vivre qui, certes, n'a plus grand-chose de commun avec le nobleman, mais a étendu à toutes les relations de société les règles établies à l'origine pour la chevalerie, d'une conduite pleine de distinction. Non pas que l'on admette que toits les hommes sont des gentlemen et toutes les femmes des ladies. On sait trop bien que ce n'est pas le cas. Mais on laisse à chacun et à chacune le soin d'en faire ou de n'en pas faire la preuve par sa conduite, et les différences dans la vie matérielle jouent en cela un moindre rôle qu'une prononciation soignée, la délicatesse des sentiments, le respect des formes traditionnelles, le tact qui consiste avant tout à s'arrêter à temps devant la barrière de la vie privée. »

    « C'est aux États-Unis par contre que l'on trouve le plus frappant exemple d'une forme de vie de société qui souffre de l'absence d'une tradition aristocratique exemplaire. »

    « Une supériorité sociale qui ne repose que sur la richesse ne connaît pas d'autre moyen de s'imposer que l'arrogance. »

    « La réduction des distances et la suppression complète de l'éloignement dans le temps ont pour effet commun d'accumuler en une succession rapide un si grand nombre d'impressions que la conscience n'a pas le temps de les enregistrer normalement. Il en résulte alors, comme chacun sait, que les impressions reçues deviennent plus superficielles et qu'elles n'ont plus cette clarté sans laquelle elles ne peuvent faire l'objet d'une pensée critique et se graver durablement dans la mémoire. La plupart d'entre elles demeurent pour ainsi dire au-dessous du seuil de la conscience, ce qui favorise une certaine tendance à la schizophrénie ; car ces impressions qui viennent s'accumuler ainsi dans les régions inférieures et « nocturnes » de notre être psychique et auxquelles correspondent un nombre égal de forces affectives latentes constituent une réserve sans cesse accrue qui échappe à tout contrôle et n'en est que plus dangereuse.
    Il y a manifestement là une des raisons pour lesquelles le développement de la vie urbaine est assorti d'une augmentation du nombre des névroses et des psychoses ; les impressions qui n'ont pas été filtrées et clarifiées par la conscience, mais dont l'action sur la volonté, -notamment sous l'empire des passions - peut être déterminante, finissent à la longue par constituer nu résidu si important qu'il leur arrive facilement de prendre le dessus dans certaines situations. De telles situations peuvent naturellement être provoquées par l'effondrement de la capacité de résistance intérieure de l'individu ; elles peuvent également résulter d'événements extérieurs qui entraînent une stimulation extraordinaire des forces passionnelles habituellement refoulées. On trouve les exemples les plus courants de ce phénomène dans le comportement des foules, que la panique, la fureur ou tout autre sentiment violent et communicatif suffisent à déchaîner. Tout le monde sait que les hommes se comportent alors tout autrement - et d'une manière beaucoup plus primitive - qu'ils ne le feraient sous l'influence des impulsions et des inhibitions qui s'exercent normalement dans le domaine de la conscience claire.
    »

    « Remplir un vide - tel est l'objet des tentatives de toutes sortes faites par l'homme moderne en vue de se construire un monde artificiel de satisfactions factices. »

    « Déracinés, déshumanisés, dispersés, les hommes de notre époque se trouvent, comme la terre dans l'univers copernicien, arrachés à leur axe et, de ce fait, privés de leur équilibre. Ils ont perdu cette échelle de référence qu'ils portaient autrefois en eux. Depuis que le temps et l'espace ne sont plus des grandeurs directement sensibles, mais de simples relations, les différences entre avant et après, ici et ailleurs, proche et lointain, devant et derrière, au-dessus et au-dessous, ont perdu pour nos contemporains leur valeur de points de repère. Ils se trouvent en fin de compte dans la situation d'un homme égaré dans un désert sans borne : n'ayant plus aucune ligne de perspective, ils ne peuvent plus s'orienter. La dévalorisation des systèmes de référence et de valeurs ôte toute signification à leur vie, de la même manière que la dévaluation de la monnaie (qui, soit dit en passant, constitue l'un des phénomènes permanents de l'évolution économique en Occident, que ces derniers temps ont seulement vu se précipiter) ôte toute signification au labeur en vue de l'épargne. Pourquoi sacrifier le présent à l'avenir si celui-ci doit réduire à néant les résultats péniblement acquis aujourd'hui ? »

    « La masse des informations est telle que les journaux sont en règle générale aussi rapidement et aussi superficiellement lus qu'ils sont écrits. »

    « Celui qui absorbe habituellement des excitants ou des stupéfiants doit s'attendre à avoir besoin de doses de plus en plus massives s'il veut obtenir un effet égal sur un organisme accoutumé. Or le caractère passif de la masse exige de celui qui veut agir sur elle qu'il commence par recourir à une excitation nerveuse quelconque intéressant soit la vue, soit l'ouïe. De tout temps, les charlatans et les guérisseurs sur les foires ont eu l'art d'attirer l'attention sur leurs démonstrations grâce à des roulements de tambour, des coups de cloche ou des fanfares. C'est le même résultat que l'on s'efforce d'atteindre de nos jours au moyen d'énormes manchettes, d'affiches aux couleurs voyantes, de hautparleurs assourdissants, d'éclairages au néon aveuglants, d'images alléchantes d'inspiration érotique et de tous autres procédés techniques dont on dispose pour violenter les sens. »

    « Le culte de la vitesse s'explique peut-être en partie par le fait que la rapidité des déplacements ne constitue pas seulement une victoire sur la force d'inertie naturelle, mais qu'elle est de plus un signe de supériorité sociale à l'intérieur de la communauté humaine. De tout temps les moyens de transport rapides ont été le privilège de l'aristocratie sociale. Déjà le chevalier (notons bien l'étymologie) pouvait non seulement, du haut de sa selle, « abaisser son regard » sur le simple « manant » debout à ses pieds, mais il pouvait encore le laisser loin « derrière » lui parce que son cheval allait trois ou quatre fois plus vite. Depuis lors, les méthodes et les ordres de grandeur se sont assurément profondément modifiés, mais les dispositions et les fonctions psychologiques sont demeurées les mêmes. Des causes nouvelles sont seulement venues renforcer la tendance à l'accélération. La possibilité de se déplacer à une vitesse qui ressemble plus à celle d'un obus qu'à celle d'un vertébré supérieur se traduit par un sentiment de plénitude vitale, qui n'est pas sans rapport avec l'effet d'une boisson enivrante ; à cette satisfaction, il n'y a d'autre part qu'une condition préalable d'ordre quantitatif : l'argent. De nos jours, tout peut en effet être acheté (à l'inverse de ce qui se passait au temps des chevaliers) : c'est là l'explication économique de cet état de choses auquel songeait Hermann Keyserling quand il parlait de la «civilisation de la facilité ». Il faut des années pour faire un bon cavalier, tandis qu'il suffit de quelques semaines d'apprentissage à n'importe quel nouveau riche et à n'importe quel jeune vaurien pour conduire une auto à cent kilomètres à l'heure. Évidemment, les plaisirs que ce genre de progrès quantitatif a mis à notre portée sont devenus plus faciles à atteindre. La vie y a-t-elle gagné en prix ? C'est là une autre question. »

    « Les historiens de la civilisation sont unanimes à le reconnaître : rien, mieux que l'art, ne saurait mesurer les courbes ascendantes et descendantes de l'évolution d'une civilisation. Les transformations du sentiment esthétique et des formes de la création artistique sont des aiguilles d'une extrême sensibilité parce que l'art est l'expression la plus immédiate, la plus intuitive et pour ainsi dire la plus naïve de ce qu'on appelle l'âme d'une époque. »

    « Les transformations de l’art s'expliquent en grande partie par les transformations de son statut économique et de sa fonction sociale. »

    « Jean-Sébastien Bach ne se sentait en rien déchoir à ses propres yeux, pas plus qu'à ceux de ses contemporains en se soumettant, tout comme le plus humble de ses collègues, aux règles de son métier telles qu'il les trouvait établies ; et en conséquence il utilisait sans en faire mystère et à diverses reprises, non seulement des motifs et des phrases musicales déjà employés par lui ailleurs, mais aussi des œuvres d'autres compositeurs. Ce n'est pas assez de dire que le plus grand génie musical de tous les temps pouvait bien se le permettre. Cette pratique paraissait à tous ses contemporains absolument normale parce qu'elle était courante. On ne s'était pas encore habitué alors à confondre le génie, qui signifie avant tout la puissance créatrice, avec l'originalité qui se manifeste avant tout dans l'ambition de paraître à tout prix différent des autres et novateur. »

    « La rébellion contre la laideur d'une époque sans style ne suffit pas à elle seule à créer le canon esthétique d'un style nouveau. »

    « Un sens nouveau donné à la vie est tout de même autre chose qu'un mode de vie plus agréable et plus sain. »

    « La musique atonale va de pair avec la peinture et la plastique surréaliste et - soit dit en passant - avec la poésie sans syntaxe et sans ponctuation.
    En peinture, après le sacrifice de l'objet à l'espace, vient le sacrifice de l'espace à la lumière et ainsi de suite, de degré en degré jusqu'au point où l'artiste ne s'intéresse plus qu'à ce qui se passe en lui-même. En cela aussi il existe toute une gamme dont on peut suivre les nuances dans l'évolution de, l'impressionnisme au surréalisme en passant par le symbolisme et l'expressionnisme, tout comme le médecin suit les progrès d'une névrose ou d'une psychose. D'abord on peint encore les impressions de la conscience à l'état de veille, à la fin ne comptent plus que les visions du moi subconscient, ou plus exactement du « ça » qui forme la couche inférieure de la personnalité
    . »

    « Dans une analyse de la peinture de Picasso et de l'Ulysse de Joyce, C. G. Jung a prouvé de façon convaincante que ces deux œuvres relèvent d'une méthode de pensée tournée vers le dedans, qui ne rend plus que des sensations et des automatismes, sans se soucier de distinguer entre le beau et le laid, le réel et l'imaginaire, les causes et les effets, le sensé et l'absurde ; et pourtant il se peut que l'artiste lui-même ne soit pas atteint de schizophrénie, car il ne fait que suivre la pente d'un courant schizophrène dans le subconscient collectif, courant que seule une enquête de psychologie sociale peut diagnostiquer.
    En d'autres termes la démence de l’œuvre d'art ne fait rien d'autre que refléter la démence de l'époque en général. Il y a une tragique ironie dans le fait que, tandis qu'aujourd'hui des artistes sains d'esprit créent des œuvres de folie, le premier philosophe de la civilisation qui a décelé la nature de cette folie, Nietzsche, a fini par sombrer lui-même dans la démence. Il n'en a pas moins fait preuve d'une sinistre pénétration en diagnostiquant le, mal fondamental dans la « destruction des valeurs »
    . »

    « Tous les progrès véritablement décisifs sont moins le produit d'une addition que d'une contradiction. Cela se produit chaque fois que des données nouvelles viennent contredire des théories anciennes et que les théories en question doivent alors être révisées pour que les données nouvelles puissent prendre place dans un ensemble cohérent. C'est alors que le processus cumulatif se transforme en un processus dialectique, le mot dialectique étant pris dans son sens philosophique et désignant un développement par termes opposés - c'est-à-dire par action et réaction ou, selon l'expression hégélienne, par thèse et antithèse. À la fin, - et pour parler encore le langage de Hegel - la quantité devient qualité : la température d'un liquide s'élève jusqu'à un degré où il se vaporise ; une vague s'élève toujours plus haut jusqu'à ce que sa crête s'écroule et qu'un phénomène nouveau en résulte. »

    « Marx mettait au premier plan les causes économiques et sociales parce qu'il se préoccupait de l'« émancipation économique et sociale du prolétariat ». Spencer croyait à l'efficacité bienfaisante du progrès économique et technique car ce dernier représentait la préoccupation et la mission de sa classe sociale. Spengler rendait grâces au destin qui devait amener le déclin de l'occident et un nouveau césarisme, parce que son pays était brisé et exténué à la suite d'une guerre perdue. En homme qui appartient à un peuple épuisé par la guerre et déchu de son rang de grande puissance, Toynbee met son espoir dans les doctrines chrétiennes, qui garantissent l'avènement d'une communion des saints parce qu'il n'aperçoit aucune autre solution temporelle.
    S'il est vrai que ces théories successives augmentent peu à peu notre intelligence des phénomènes historiques, le fait est dû à ce que le caractère unilatéral de chaque système est éliminé et contrebalancé par le même défaut agissant en sens inverse dans le système suivant. Aussi chacun d'eux n'exprime-t-il qu'une vérité relative. Dans ce cas, c'est un progrès, du point de vue méthodologique, de donner à cette relativité même une valeur relative et de considérer les théories elles-mêmes comme des faits historiques qui, en vertu de la loi dialectique de la thèse et de l'antithèse, se complètent en s'opposant.
    Dans la pratique, on aboutit ainsi à une vision globale qui n'isole a priori aucune espèce de faits pour les élever au rang de « causes », mais qui au contraire envisage chaque phénomène sous les aspects les plus différents et les met en relation avec le plus grand nombre possible d'autres phénomènes. Ce qui importe alors, c'est moins de choisir quel fil on saisira d'abord dans le tissu de la réalité que de rechercher soigneusement d'où il vient et où il va. De la sorte, on fera également entrer dans le champ de vision les autres fils qui lui sont parallèles ou perpendiculaires. Il importe peu en l'occurrence qu'on découvre à l'origine des lignes d'évolution un fait d'ordre technologique, économique, intellectuel ou de quelque autre nature que ce soit ; si nous isolons dans notre esprit de telles lignes d'évolution et de tels faits, cela prouve tout au plus que c'est là pour nous le meilleur moyen de dégager un ensemble intelligible. Il ne convient pas d'en tirer prématurément des conclusions d'ordre général sur la philosophie de l'histoire, et surtout pas des conclusions métaphysiques. Il ne s'agit pas pour l'historien de vérifier une théorie, mais seulement de comprendre et de décrire des phénomènes. L'image la plus fidèle est en fin de compte celle qui a été obtenue par un procédé analogue à celui de l'impression en couleurs, pour lequel on utilise simultanément trois ou quatre plaques dont chacune ne reproduit qu'une seule couleur spécialement filtrée au négatif : chaque négatif n'est qu'un schéma, l'ensemble seul est vrai
    . »

    « Une période historique correspondant à une ligne d'évolution donnée succède toujours une période d'évolution inverse. Les noms, scientifiques on imagés, que l'on a donnés à ces phénomènes sont innombrables : il y a eu l'alternance des périodes yin et yang du néo-confucianisme, l'unité et le partage chez Empédocle, les phases organiques et critiques chez Saint-Simon, l'intégration et la différenciation chez Spencer, le resserrement et le relâchement chez Karl Lamprecht, le recueillement et l'expansion chez Gerald Heard, l'édification et la désagrégation chez Eduard Meyer, l'intégration et la désintégration chez Toynbee, etc...
    Toutes ces explications ont un trait commun les oppositions qui déterminent ce rythme alternant y sont exprimées abstraitement sous forme d'oppositions d'idées. Cela tient à la nature du sujet. Karl Marx lui-même, en dépit de tous ses efforts pour rabaisser les idées au rang de simples reflets de la réalité matérielle, n'a pas pu en éviter l'emploi, tirant en cela un parti fort utile de sa formation hégélienne. Cette circonstance n'est pas négligeable pour qui veut expliquer le paradoxe de cet adversaire des idéologies suscitant l'un des courants idéologiques les plus puissants de la période moderne. La vérité, c'est que les choses ne s'opposent pas les unes aux autres comme le font les idées : elles sont simplement différentes. L'économie européenne du moyen-âge était à bien des égards profondément différente de celle du XIXe siècle, mais on ne peut pas dire que l'une est le contraire de l'autre ; seule l'idée du capitalisme est en contradiction avec l'idée d'un ordre féodal. Le mouvement socialiste ouvrier fait partie intégrante de l'image d'ensemble de notre époque ; mais ses parlementaires, ses ministres, ses représentants syndicaux, etc… remplissent des fonctions dans un ordre qu'ils appellent « capitaliste ». Seule l'idée du socialisme est l'antithèse de l'idée capitaliste
    . »

    « Ce qu'il y a de sûr, c'est que plus les chrétiens prennent leur foi au sérieux, plus celle-ci doit leur apparaître comme une accusation constante contre la civilisation actuelle, son culte de l'argent, son encouragement à l'égoïsme, à la lutte de tous contre tous et à la criminelle guerre des peuples.
    Il reste à savoir si l'on peut attendre de la science et de la philosophie profane d'inspiration scientifique, dont les efforts conjugués ont détrôné la religion, qu'elles apportent une solution à ce conflit
    . »

    « [La Réforme] eut pour effet - direct et indirect - de balayer les obstacles extérieurs et les entraves intérieures qui, au moyen-âge, avaient empêché que l'argent ne fût utilisé comme moyen de gagner de l'argent. Dès qu'il fat permis d'exiger un intérêt pour de l'argent prêté, le capitalisme financier cessa d'être le monopole des Juifs et des excommuniés. La voie était désormais libre, qui devait trois siècles plus tard conduire à la révolution industrielle. »

    « La vérité sans fard, c'est que, dans toutes les classes sociales et à toutes les époques, on a toujours su utiliser au maximum pour les intérêts de son propre groupe le poids dont on pouvait peser dans la balance politique.
    Les causes profondes du déclin du libéralisme économique doivent en fin de compte être recherchées dans l'économie elle-même plutôt que du côté de l'État. La concentration grandissante de la puissance économique correspond à la dialectique propre du développement économique. Plus au début la concurrence s'exerce librement, plus elle doit favoriser à la longue le triomphe des plus forts. A la suite de quoi ces derniers se servent de la puissance qu'ils ont fraîchement acquise pour restreindre le plus possible la liberté d'action de leurs concurrents
    . »

    « Les révolutions démocratiques de la fin du XVIIIe siècle, particulièrement en Amérique et en France, s'appuyaient sur une idéologie présentée comme un message à l'humanité, et qui par ailleurs avait fait maints emprunts à la franc-maçonnerie partout répandue. Des noms comme ceux de Thomas Paine, Anacharsis Clootz, Helvetius, Benjamin Franklin, La Fayette, pour n'en pas citer d'autres, nous rappellent que les grandes révolutions bourgeoises s'étaient fixé des objectifs supra-nationaux ; tout comme déjà, à la fin du moyen-âge, les bourgeois des cités républicaines de Gand et de Florence s'étaient rencontrés dans une commune idéologie dirigée contre l'ordre féodal.
    Néanmoins ce furent justement les révolutions dans lesquelles l'esprit des « lumières » s'était fait chair qui, par cela même, réalisèrent la condition préalable nécessaire au développement du nationalisme moderne : l'État démocratique. En faisant de la politique la chose de tous, la démocratie ne tarda pas à provoquer une identification pratique de l'État et de la nation ; exactement, comme, elle avait proclamé l'identité théorique du bien public et de la volonté, populaire
    . »

    « De toutes les guerres entre les peuples, l'expérience le prouve, ce sont les guerres de religion qui sont les plus acharnées et les plus atroces. »

    « Depuis un siècle au moins, on s'est habitué à penser – et cela surtout en Allemagne - que l'étude de l'histoire permettait d'en déduire la nature d'un inéluctable destin dont nous sommes là pour être les exécutants. Selon le principe hégélien, la liberté ne peut consister qu'à reconnaître la nécessité et à l'exécuter ensuite en pleine conscience. Dans l'esprit de nos pères et de nos grands-pères, ce déterminisme historique a si bien pris la place de l'ancienne croyance à la volonté du Tout-Puissant (ou, pour les athées, de la croyance au hasard), qu'il a marqué de son empreinte les conceptions du monde les plus diverses de cette époque. On le trouve entre autres à la base du marxisme orthodoxe aussi bien que de l'antimarxisme d'un Spengler.
    Comme toutes les autres formes plus anciennes de superstition, ce respect idolâtre pour des produits de la pensée humaine a déjà fait de nombreux ravages. L'homme a toujours à se repentir lorsqu'il s'arroge un pouvoir qui dépasse ses forces et sa destination naturelle. La croyance selon laquelle il existe -un destin historique collectif dont nous avons la possibilité de connaître et ensuite le devoir d'exécuter les commandements, comme s'il s'agissait de remplir une mission supérieure, une telle croyance a déjà suscité beaucoup de fanatisme et fait couler beaucoup de sang. Mais, de ces excès mêmes et de l'expérience d'une série de guerres, il est résulté récemment un certain scepticisme à l'égard des prophètes de l'historisme ; et cet état d'esprit a pour effet de rendre le public plus sensible aux découvertes qui ont tout récemment sapé la base du déterminisme jusque dans son plus authentique domaine, celui des sciences exactes.
    D'ailleurs, en ce qui concerne l'histoire, on n'a fait que confirmer ce que l'expérience avait depuis longtemps enseigné : à savoir qu'aucun homme n'a encore pu écrire l'histoire à l'avance
    . »

    « La crainte du danger paralyse, mais la connaissance du danger rend fort. »
    -Henri de Man, L’ère des masses et le déclin de la civilisation (1951).


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Matière Prométhéenne  - Page 4 Empty Re: Matière Prométhéenne

    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 30 Oct - 20:36

    "Ce qui différencie, au point de vue de l'épistémologie, le système praxéologique du système logique est précisément qu'il comporte les deux catégories de temps et de causalité. Le système praxéologique est, lui  aussi, aprioriste et déductif. En tant que système, il est hors du temps. Mais le changement est l'un de ses éléments. Les notions d'avant et après, de cause et d'effet figurent parmi ses constituantes. Antériorité et conséquence sont des concepts essentiels pour le raisonnement praxéologique. De même est essentielle l'irréversibilité des événements."

    "C'est agir qui fournit à l'homme la notion de temps, et le rend conscient de l'écoulement du temps. L'idée de temps est une catégorie praxéologique.

    L'action est toujours dirigée vers le futur ; elle est, essentiellement et nécessairement, toujours projeter et agir pour un avenir meilleur. Son but est toujours de rendre les circonstances futures plus satisfaisantes qu'elles ne seraient sans l'intervention de l'action
    ."

    "L'homme est soumis à l'écoulement du temps. Il vient à l'existence, grandit, vieillit et disparaît. Son temps est rare. Il doit l'économiser comme il économise les autres facteurs rares."

    "L'échelle  de valeur ne se manifeste que dans l'agir réel ; elle ne peut être discernée que par observation de l'agir réel. Il n'est par conséquent pas admissible de la mettre en contraste avec l'agir réel et de s'en servir comme référence pour apprécier les actions réelles."

    "Nous pouvons rejeter entièrement la notion de hasard indéterminé. Mais quoi qu'il en soit de la réalité, ou de l'aspect qu'elle puisse avoir pour une intelligence parfaite, le fait demeure que pour l'homme agissant le futur est caché. [...] Toute action se réfère à un avenir inconnu. ."

    "Ce qui pouvait être aisément expliqué en peu de phrases du langage commun fut formulé dans une terminologie à laquelle l'immense majorité est étrangère, ce qui lui inspire un respect intimidé."

    "Toute action est spéculation. Il n'y a dans le cours des événements humains aucune stabilité, et donc aucune sûreté."

    "La plupart des actions ne cherchent pas à infliger à quelqu'un d'autre un échec ou une perte. Elles visent à améliorer une situation. Il peut arriver que cette amélioration soit obtenue aux dépens de quelques autres personnes. Mais ce n'est assurément pas la règle."

    "Les œuvres accomplies par l'homme qui crée et innove, ses pensées et théories, ses poésies, peintures ou compositions, ne peuvent être classées praxéologiquement comme produits du labeur. Elles ne sont pas le résultat d'un apport — pour la « production » d'un chef-d'œuvre de philosophie, d'art ou de littérature — d'un travail que l'on aurait pu affecter à la production d'autres biens de confort. Les penseurs, poètes ou artistes sont souvent impropres à l'apport d'autres genres de travail. Quoi qu'il en soit, le temps et l'effort qu'ils consacrent à des activités créatrices ne sont pas soustraits à l'emploi pour d'autres buts. Les circonstances vouent parfois  à la stérilité un homme qui aurait eu la capacité de faire naître des choses inouïes ; parfois elles ne lui laissent d'autre alternative que de mourir de faim ou d'user toutes ses forces à se débattre pour simplement survivre physiquement. Mais si le génie parvient à toucher au but qu'il s'est proposé, nul que lui-même ne supporte le « coût » encouru. Goethe fut peut-être sous certains aspects entravé par ses fonctions à la cour de Weimar. Mais il n'eût certainement pas été plus efficace dans ses charges officielles comme ministre d'État, directeur de théâtre et administrateur de mines, s'il n'avait pas écrit ses pièces, ses poèmes et romans.

    Il est, de plus, impossible de remplacer le travail des créateurs par celui de quelqu'un d'autre. Si Dante et Beethoven n'avaient pas existé, l'on n'aurait pas eu le choix d'assigner à d'autres la tâche d'écrire La Divine Comédie ou la IXe Symphonie. Ni la société ni aucun individu ne peut concrètement faire apparaître un génie et son œuvre. La plus haute intensité de « demande », le plus impérieux commandement du pouvoir sont sans effet. Le génie ne fournit pas sur commande. Les hommes ne peuvent améliorer les conditions naturelles et sociales d'où sortent le créateur et sa création. Il est impossible d'élever des génies par l'eugénisme, de les entraîner par l'enseignement, ni d'organiser leurs activités. Mais bien entendu, il est possible d'organiser la société de telle sorte qu'il ne s'y trouve aucune place pour les pionniers et leurs découvertes.

    L'œuvre créatrice du génie est un donné ultime pour la praxéologie. Elle apparaît dans l'Histoire comme un don gratuit du sort. Elle n'est en aucune manière le résultat d'une production au sens où la science économique emploie ce terme
    ."

    "La production n'est pas un acte de création ; elle n'apporte pas quelque chose qui n'existait pas avant. Elle est la transformation d'éléments donnés qu'elle arrange et combine."

    "Nous sommes hors d'état de remonter le processus des changements réalisés par l'agir humain, plus haut en amont que là où nous rencontrons l'intervention de la raison guidant les activités humaines."

    "L'idée populaire selon laquelle l'économie s'occupe des conditions matérielles de l'existence humaine est entièrement erronée. L'action de l'homme est une manifestation de son esprit. En ce sens la praxéologie peut être dite une science morale."

    "L'individu humain naît dans un environnement socialement organisé. En ce sens seul nous pouvons accepter la formule courante, que la société est — logiquement et historiquement — antécédente à l'individu. Dans toute autre acception, la phrase est, ou bien vide de sens, ou bien absurde. L'individu vit et agit à l'intérieur de la société. Mais la société n'est rien  d'autre que la combinaison d'individus pour l'effort en coopération. Elle n'existe nulle part ailleurs que dans l'action d'individus humains. C'est s'abuser que de la chercher hors des actions d'individus. Parler d'existence autonome ou indépendante de la société, de sa vie, de son âme, de ses actions, c'est employer des métaphores qui peuvent aisément conduire à des erreurs grossières.

    Se demander si c'est l'individu ou la société qui doit être tenu pour la fin suprême, et si les intérêts de la société devraient être subordonnés à ceux des individus ou les intérêts des individus à ceux de la société, est sans fruit possible. L'action est toujours action d'hommes individuels. L'élément social, ou concernant la société, est une certaine orientation des actions de personnes humaines. La catégorie de fin n'a de sens qu'appliquée à l'action. La théologie et la métaphysique de l'Histoire peuvent discuter des fins de la société et des desseins que Dieu entend réaliser en ce qui concerne la société, de la même façon qu'elles discutent de la raison d'être de toutes les autres parties de l'univers créé. Pour la science qui est inséparable de la raison, instrument manifestement inapte au traitement des problèmes de ce genre, il serait sans espoir de se mêler de spéculations concernant ces questions.

    Dans le cadre de la coopération sociale, peuvent émerger entre les membres de la société des sentiments de sympathie et d'amitié, un sentiment de commune appartenance. Ces sentiments sont la source, pour l'homme, de ses expériences les plus exquises et les plus sublimes ; ils sont les ornements les plus précieux de la vie, ils élèvent l'animal humain aux hauteurs de l'existence réellement humaine. Toutefois ces sentiments ne sont pas, quoi qu'en aient cru certains, les agents qui ont engendré les relations sociales. Ils sont le fruit de la coopération sociale, ils ne s'épanouissent que dans son cadre ; ils n'ont pas précédé l'établissement des relations sociales et ne sont pas la graine d'où elles germent.

    Les faits fondamentaux qui ont amené la coopération, la société, la civilisation et transformé l'animal humain en un être humain sont les faits que voici : que le travail effectué au sein de la division du travail est plus productif que le travail solitaire, et que la raison humaine est capable de reconnaître cette vérité. Sans ces faits-là, les hommes seraient restés pour toujours des ennemis mortels les uns pour les autres, des rivaux irréconciliables dans leur effort pour s'assurer une part des trop rares ressources que la nature fournit comme moyens de subsistance. Chaque homme aurait été forcé de regarder tous les autres comme ses ennemis ; son désir intense de satisfaire ses appétits à lui l'aurait conduit à un conflit implacable avec tous ses voisins. Nulle sympathie ne pourrait se développer dans une situation pareille
    ."

    "Dans un monde hypothétique où la division du travail n'augmenterait pas la productivité, il n'y aurait point de société. Il n'y aurait pas de sentiments de bienveillance et de bon vouloir."

    "Selon les doctrines de l'universalisme, du réalisme conceptualiste, du holisme, du collectivisme, et de certains représentants de la psychologie  structuraliste, la société est une entité qui vit de sa vie propre, indépendante et séparée des vies des divers individus, agissant pour son propre compte, visant à ses fins à elle qui sont différentes des fins poursuivies par les individus. Alors évidemment, un antagonisme peut se présenter entre les fins de la société et celles de ses membres. Afin de sauvegarder l'épanouissement et le développement futur de la société, il devient nécessaire de maîtriser l'égoïsme des individus, de les obliger à sacrifier leurs desseins égoïstes au bénéfice de la société. De ce moment, toutes les doctrines globalistes sont forcées d'abandonner les méthodes profanes de la science humaine et du raisonnement logique, et de virer aux professions de foi théologiques ou métaphysiques. Elles doivent admettre que la Providence, par ses prophètes, apôtres et chefs charismatiques force les hommes — qui sont mauvais dans leur nature, c'est-à-dire enclins à poursuivre leurs propres fins — à marcher dans les voies de droiture où le Seigneur, le Weltgeist, ou l'Histoire, veut qu'ils cheminent.

    Ceci est la philosophie qui a caractérisé de temps immémorial les croyances des tribus primitives. Cela a été un élément de tous les enseignements religieux. L'homme est forcé de se conformer à la loi promulguée par un pouvoir suprahumain, et d'obéir aux autorités que ce pouvoir a chargées de faire respecter cette loi. L'ordre établi par cette loi, la société, est par conséquent l'œuvre de la Divinité et non de l'homme. Si le Seigneur n'était intervenu et n'avait donné la lumière à l'humanité égarée, la société ne serait pas parvenue à l'existence
    ."

    "La théorie scientifique élaborée par la philosophie sociale du rationalisme et du libéralisme du XVIIIe siècle et par l'économie moderne ne recourt à aucune intervention miraculeuse de pouvoirs supra-humains. Chaque pas par lequel un individu substitue l'action concertée à l'action isolée entraîne une amélioration immédiate et reconnaissable de sa situation. Les avantages tirés de la coopération pacifique et de la division du travail sont universels. Ils profitent immédiatement à toute génération, et pas  seulement plus tard aux descendants. Pour ce qu'il sacrifie en faveur de la société, l'individu est amplement récompensé par des avantages supérieurs. Son sacrifice est seulement apparent et momentané ; il renonce à un gain mineur en vue d'en recueillir un plus grand ensuite. Aucun être raisonnable ne peut manquer de voir ce fait évident. Lorsque la coopération sociale est intensifiée par l'extension du domaine de la division du travail, lorsque la protection juridique et la sauvegarde de la paix sont renforcées, le moteur est le désir de tous les intéressés d'améliorer leur situation propre. En s'efforçant dans le sens de ses propres intérêts — bien compris — l'individu travaille pour l'intensification de la coopération sociale et de rapports pacifiques. La société est un produit de l'agir humain, c'est-à-dire de l'impulsion résolue de l'homme vers l'élimination de ce qui le gêne, autant que cela lui est possible."

    "Le rôle historique de la théorie de la division du travail telle que l'élabora l'économie politique en Grande-Bretagne depuis Hume jusqu'à Ricardo consista à démolir complètement toutes les doctrines métaphysiques concernant l'origine et le mécanisme de la coopération sociale. Elle réalisa la complète émancipation spirituelle, morale et intellectuelle de l'humanité amorcée par la philosophie épicurienne. Elle substitua une moralité rationnelle autonome à l'éthique hétéronome et intuitionniste des temps anciens. Le droit et la légalité, le code moral et les institutions sociales ne sont plus désormais révérés comme d'insondables décrets du Ciel. Leur origine est humaine, et le seul critère qu'il faille leur appliquer est celui de leur adéquation au meilleur bien-être humain. L'économiste utilitarien ne dit pas : Fiat justitia, pereat mundus. Il dit : Fiat justitia, ne pereat mundus. Il ne demande pas à l'homme de renoncer à son bien-être au profit de la société. Il lui recommande de reconnaître ce que sont ses intérêts bien compris."

    "Le problème essentiel de toutes les variantes de philosophie sociale universaliste, collectiviste et holistique, réside en ceci : A quel signe reconnaîtrai-je le vrai Droit, l'authentique messager de la parole de Dieu, et l'autorité légitime ? Car beaucoup prétendent que la Providence les a envoyés, mais chacun de ces prophètes prêche un autre évangile. Pour le fidèle croyant il ne peut y avoir aucun doute ; il est pleinement confiant d'avoir épousé la seule vraie doctrine. Mais c'est précisément la fermeté de telles convictions qui rend les antagonismes insolubles. Chaque parti est résolu à faire prévaloir ses propres conceptions. Mais comme l'argumentation logique ne peut décider entre diverses croyances opposées, il ne reste pour régler de telles disputes que le conflit armé. Les doctrines sociales non rationalistes non utilitariennes et non libérales doivent engendrer conflits armés et guerres civiles jusqu'à ce que l'un des adversaires soit anéanti ou soumis. L'histoire des grandes religions mondiales est un répertoire de batailles et de guerres, comme l'histoire contemporaine des pseudo-religions que sont le socialisme, la statolatrie et le nationalisme.

    L'intolérance, la propagande appuyée par l'épée du bourreau ou du soldat sont inhérentes à n'importe quel système d'éthique hétéronome. Les lois de Dieu ou de la Destinée revendiquent une validité universelle : et aux autorités qu'elles déclarent légitimes tous les hommes doivent, de droit, l'obéissance. Aussi longtemps que le prestige des codes de moralité hétéronomes et de leur corollaire philosophique, le réalisme conceptualiste, demeura inentamé, il ne put absolument pas être question de tolérance et de paix durable. Lorsque les combats cessaient, c'était seulement pour rassembler de nouvelles forces en vue de nouvelles batailles. L'idée de tolérance envers les vues divergentes d'autrui ne pouvait prendre racine qu'à partir du moment où les doctrines libérales eurent brisé le maléfice de l'universalisme. Sous l'éclairage de la philosophie utilitarienne, la société et l'État n'apparaissent plus comme des institutions pour le maintien d'un ordre du monde qui, pour des considérations cachées à l'esprit des hommes, plait à la Divinité bien qu'il heurte manifestement les intérêts temporels de beaucoup, voire de l'immense majorité des vivants d'aujourd'hui. Société et État sont au contraire les moyens primordiaux par lesquels les gens peuvent atteindre des buts qu'ils se fixent de leur propre gré. Ce sont des créations de l'effort humain ; leur maintien et leur organisation la plus convenable sont des tâches non essentiellement différentes de tous les autres objectifs de l'agir humain. Les tenants d'une moralité hétéronome et de la doctrine  collectiviste ne peuvent compter démontrer par le raisonnement systématique l'exactitude de leur assortiment spécial de principes éthiques, la supériorité et la légitimité exclusive de leur idéal social particulier. Ils sont obligés de demander aux gens d'accepter avec crédulité leur système idéologique et de se soumettre à l'autorité qu'ils considèrent comme la bonne
    ."

    "Bien entendu, il y aura toujours des individus et des groupes d'individus dont l'intellect est si borné qu'ils ne peuvent saisir les avantages que leur apporte la coopération sociale. Il en est d'autres dont la fibre morale et la force de volonté sont si faibles qu'ils ne peuvent résister à la tentation de rechercher un avantage éphémère par des actions nuisibles à un fonctionnement aisé du système social. Car l'ajustement de l'individu aux exigences de la coopération sociale demande des sacrifices. Ces derniers, à vrai dire, sont seulement des sacrifices momentanés et apparents, car ils sont compensés largement par les avantages incomparablement plus grands que fournit la vie en société. Toutefois, dans l'instant, dans l'acte même de renoncer à la jouissance escomptée, ils sont pénibles ; il n'est pas donné à tout le monde de comprendre leurs bienfaits ultérieurs, et de se comporter en conséquence. L'anarchisme pense que l'éducation pourrait amener tout un chacun à comprendre ce que son propre intérêt exige qu'il fasse ; correctement instruits, les gens se conformeraient toujours de bon gré aux règles de conduite indispensables à la préservation de la société. Les anarchistes soutiennent qu'un ordre social où personne n'aurait de privilège aux dépens de ses concitoyens pourrait exister sans aucune contrainte ni répression empêchant l'action nuisible à la société. Une telle société idéale pourrait se passer d'État et de gouvernement, c'est-à-dire de la police qui est l'appareil social de contrainte et coercition.

    Les anarchistes méconnaissent le fait indéniable que certaines personnes sont trop bornées ou trop faibles pour s'ajuster spontanément aux conditions de la vie en société. Même si nous admettons que tout adulte sain est doté de la faculté de comprendre l'avantage de vivre en société et d'agir en conséquence, il reste le problème des enfants, des vieux et des fous. Admettons que celui qui agit de façon antisociale doive être considéré comme malade mental et recevoir des soins médicaux. Mais tant que tous ne sont pas guéris, et tant qu'il y a des enfants et des gens retombés en enfance, quelque disposition doit être prise pour qu'ils ne mettent pas en danger la société. Une société selon l'anarchisme serait à la merci de tout individu. La société ne peut exister sans que la majorité accepte que, par l'application ou la menace d'action violente, des minorités soient empêchées de détruire l'ordre social. Ce pouvoir est conféré à l'État ou gouvernement.

    L'État ou gouvernement est l'appareil social de contrainte et de répression. Il a le monopole de l'action violente. Nul individu n'est libre d'user de violence ou de la menace de violence, si le gouvernement ne lui en a conféré le droit. L'État est essentiellement une institution pour la préservation des relations pacifiques entre les hommes. Néanmoins, pour préserver la paix il doit être en mesure d'écraser les assauts des briseurs de paix
    ."

    "La doctrine sociale libérale, fondée sur les enseignements de l'éthique utilitarienne et de l'économie, voit le problème de la relation entre gouvernement et gouvernés sous un angle qui n'est pas celui de l'universalisme et du collectivisme. Le libéralisme admet comme fait que les dirigeants, qui sont toujours une minorité, ne peuvent durablement rester au pouvoir sans l'appui consenti de la majorité des gouvernés. Quel que soit le système de gouvernement, le fondement sur lequel il se construit et se maintient est toujours l'opinion des gouvernés qu'il est plus avantageux à leurs intérêts d'obéir et d'être loyaliste envers ce gouvernement, que de s'insurger et d'établir un autre régime. La majorité a le pouvoir de rejeter un gouvernement impopulaire, et elle se sert de ce pouvoir lorsqu'elle vient à être convaincue que son bien-être l'exige. A long terme, il ne peut y avoir de gouvernement impopulaire. Guerre civile et révolution sont les moyens par lesquels les majorités déçues renversent les gouvernants et les méthodes de gouvernement dont elles ne sont pas satisfaites. Pour préserver la paix civile le libéralisme tend au gouvernement démocratique. La démocratie n'est donc pas une institution révolutionnaire. Au contraire, c'est précisément le moyen d'éviter révolutions et guerres intestines. Elle fournit une méthode pour ajuster pacifiquement le gouvernement à la volonté de la majorité. Lorsque les hommes au pouvoir et leur politique ont cessé de plaire à la majorité du pays, l'élection suivante les élimine et les remplace par d'autres hommes pratiquant d'autres politiques.

    Le principe du gouvernement majoritaire, ou gouvernement par le peuple, tel que le recommande le libéralisme, ne vise pas à la suprématie du médiocre, de l'inculte ou du barbare de l'intérieur. Les libéraux pensent eux aussi qu'une nation devrait être gouvernée par les plus aptes à cette tâche. Mais ils croient que l'aptitude d'un homme à gouverner se démontre mieux en persuadant ses concitoyens qu'en usant de force contre eux.

    Rien ne garantit, évidemment, que les électeurs confieront le pouvoir au candidat le plus compétent. Mais aucun autre système ne peut présenter cette garantie. Si la majorité de la nation est pénétrée de principes pernicieux, si elle préfère des candidats indignes, il n'y a d'autre remède que d'essayer de la faire changer d'idées en exposant de meilleurs principes et en présentant de meilleurs hommes. Une minorité n'obtiendra jamais de succès durables par d'autres méthodes.

    Universalisme et collectivisme ne peuvent accepter cette solution démocratique au problème du pouvoir. Dans leur optique, lorsque l'individu obéit au code éthique, ce n'est pas au bénéfice direct de ses projets temporels ; au contraire, il renonce à atteindre ses objectifs propres, pour servir les desseins de la Divinité, ou ceux de la collectivité en bloc. Au surplus, la raison seule n'est pas capable de concevoir la suprématie des valeurs absolues et la validité absolue de la loi sacrée, ni d'interpréter correctement les canons et commandements. Par conséquent c'est, à leurs yeux, une tâche sans espoir que d'essayer de convaincre la majorité à force de persuasion et de la conduire dans le droit chemin par d'amicales admonitions. Les bénéficiaires de l'inspiration céleste, auxquels leur charisme a conféré l'illumination, ont le devoir de propager la bonne nouvelle parmi les dociles et d'employer la violence contre les intraitables. Le guide charismatique est le lieutenant de la Divinité, le mandataire du tout collectif, l'instrument de l'Histoire. Il est infaillible, il a toujours raison. Ses ordres sont la norme suprême.

    Universalisme et collectivisme sont par nécessité des systèmes de gouvernement théocratique. La caractéristique commune de toutes leurs variantes est qu'elles postulent l'existence d'une entité suprahumaine à laquelle les individus sont tenus d'obéir. Ce qui les différencie les unes des autres est seulement l'appellation qu'elles donnent à cette entité et le contenu des lois qu'elles promulguent en son nom. Le pouvoir dictatorial d'une minorité ne peut trouver d'autre légitimation que l'appel à un mandat prétendument reçu d'une autorité suprahumaine absolue. Il est sans importance que l'autocrate fonde ses prétentions sur le droit divin des rois qui ont reçu le sacre, ou sur la mission historique d'avant-garde du prolétariat ; ni que l'être suprême soit dénommé Geist (Hegel) ou Humanité (Auguste Comte). Les termes de société et d'État tels que les emploient les adeptes contemporains du socialisme, de la planification, du contrôle social de toutes les activités individuelles, ont la signification d'une divinité. Les prêtres de cette nouvelle religion assignent à leur idole tous les attributs que les théologiens attribuent à Dieu : toute-puissance, omniscience, infinie bonté, etc
    ."

    "Les adorateurs de l'État proclament l'excellence d'un État défini, c'est-à-dire le leur ; les nationalistes, l'excellence de leur propre nation. Si des protestataires défient leur programme particulier en proclamant la supériorité d'une autre idole collectiviste, ils ne recourent à aucune autre réplique que de répéter sans cesse : Nous avons raison parce qu'une voix intérieure nous dit que nous avons raison et vous avez tort. Les conflits entre les collectivistes de confessions ou de sectes antagonistes ne peuvent être résolus par la discussion rationnelle ; ils doivent être tranchés par les armes."

    "La philosophie communément appelée individualisme est une philosophie de coopération sociale et d'intensification croissante des relations sociales complexes. De l'autre côté, l'application des idées de base du collectivisme ne peut mener à rien d'autre que la désintégration sociale et la lutte armée à perpétuité."

    "Les empires millénaristes des dictateurs sont voués à l'échec ; ils n'ont jamais duré plus que quelques années. Nous avons été témoins de l'effondrement de plusieurs de ces ordres bâtis pour des milliers d'années. Ceux qui restent ne feront guère mieux."

    "Praxéologie et libéralisme
    Le libéralisme, dans l'acception du mot au XIXe siècle, est une doctrine politique. Ce n'est pas une théorie, mais une application des théories développées par la praxéologie et spécialement par l'économie, à des problèmes spéciaux de l'agir humain au sein de la société.

    En tant que doctrine politique, le libéralisme n'est pas neutre à l'égard des valeurs et des fins ultimes poursuivies dans l'action. Il considère a priori que tous les hommes ou au moins la majorité des gens sont désireux d'atteindre certains buts. [...] Alors que la praxéologie et donc l'économie aussi emploient les termes de bonheur et d'élimination de gênes, en un sens purement formel, le libéralisme leur attache une signification concrète. Il pose au départ que les gens préfèrent la vie à la mort, la santé à la maladie, l'alimentation à l'inanition, l'abondance à la pauvreté
    ."

    "Les libéraux ne dédaignent pas les aspirations intellectuelles et spirituelles de l'homme. Au contraire. Ils sont animés d'un zèle passionné pour la perfection intellectuelle et morale, pour la sagesse et l'excellence esthétique. Mais leur vision de ces hautes et nobles choses est loin des représentations sommaires de leurs adversaires. Ils ne partagent pas l'opinion naïve de ceux qui croient qu'un quelconque système d'organisation sociale puisse, de soi, réussir à encourager la pensée philosophique ou scientifique, à produire des chefs-d'œuvre d'art et de littérature, ni à rendre les multitudes plus éclairées. Ils comprennent que tout ce que la société peut effectuer dans ces domaines est de fournir un milieu qui ne dresse pas des obstacles insurmontables sur les voies du génie, et qui libère suffisamment l'homme ordinaire des soucis matériels pour qu'il porte intérêt à autre chose qu'à gagner son pain quotidien. A leur avis, le plus important moyen de rendre l'homme plus humain, c'est de combattre la pauvreté. La sagesse, la science et les arts s'épanouissent mieux dans un monde d'abondance que parmi des peuples miséreux.

    C'est déformer les faits que de reprocher à l'ère libérale un prétendu matérialisme. Le XIXe siècle n'a pas été seulement celui d'un progrès sans précédent des méthodes techniques de production, et du bien-être matériel des multitudes. Il a fait bien davantage que d'accroître la durée moyenne de la vie humaine. Ses réalisations scientifiques et artistiques sont impérissables. Ce fut une ère fertile en très grands musiciens, écrivains, poètes, peintres et sculpteurs ; elle a révolutionné la philosophie, l'économie, les  mathématiques, la physique, la chimie, la biologie. Et pour la première fois dans l'histoire, elle a rendu les grandes œuvres et les grandes pensées accessibles à l'homme du commun
    ."

    "En séparant Eglise et État, le libéralisme établit la paix entre les diverses factions religieuses et assure à chacune d'elles la possibilité de prêcher son évangile sans être molestée.

    Le libéralisme est rationaliste. Il affirme qu'il est possible de convaincre l'immense majorité que la coopération pacifique dans le cadre de la société sert les intérêts bien compris des individus, mieux que la bagarre permanente et la désintégration sociale. Il a pleine confiance en la raison humaine. Peut-être que cet optimisme n'est pas fondé, et que les libéraux se sont trompés. Mais, en ce cas, il n'y a pas d'espoir ouvert dans l'avenir pour l'humanité
    ."

    "Chaque pas en avant dans la voie d'un système plus élaboré de division du travail sert les intérêts de tous les participants."

    "Ni l'histoire, ni l'ethnologie, ni aucune autre branche du savoir ne peut fournir de description de l'évolution qui a conduit des bandes ou des hordes des ancêtres non-humains du genre humain, jusqu'aux groupes sociaux primitifs, mais déjà hautement différenciés, sur lesquels une information nous est apportée par les abris sous roche, par les plus anciens documents de l'histoire, et par les rapports des explorateurs et voyageurs qui ont rencontré des tribus sauvages. La tâche de la science, face aux origines de la société, ne peut consister qu'à démontrer quels facteurs peuvent et doivent avoir pour résultat l'association et son intensification progressive. La praxéologie résout le problème. Si le travail en division des tâches est plus productif que le travail isolé, et dans la mesure où il l'est ; si en outre l'homme est capable de comprendre ce fait, et dans la mesure où il l'est ; alors l'agir humain tend de lui-même vers la coopération et l'association ; l'homme devient un être social non pas en sacrifiant ses propres intentions au profit d'un Moloch mythique, la Société ; mais en visant à améliorer son propre bien-être. L'expérience enseigne que cette condition — la productivité supérieure obtenue par la division du travail — est réalisée parce que sa cause — l'inégalité innée des individus, et l'inégale répartition géographique des facteurs naturels de production — est réelle. Ainsi nous sommes en mesure de comprendre le cours de l'évolution sociale."

    "La loi du coût comparatif est indépendante de la théorie classique de la valeur, tout comme l'est la loi des rendements à laquelle elle ressemble par le raisonnement."

    "Lorsque la praxéologie parle de l'individu isolé, agissant pour son propre compte et indépendant de ses semblables humains, elle le fait en vue d'une meilleure compréhension des problèmes de coopération sociale. Nous n'affirmons pas que de tels êtres humains, isolés, autarciques, aient jamais vécu ni que la phase sociale de l'histoire humaine ait été précédée par une ère où les individus indépendants auraient rôdé comme des animaux en quête de nourriture."

    "La condition naturelle de l'homme, c'est une pauvreté et une insécurité extrêmes. C'est du radotage romantique, que de déplorer la disparition des jours heureux de la barbarie primitive. S'ils avaient vécu à l'état sauvage, ces protestataires n'auraient pas atteint l'âge adulte, ou s'ils l'avaient atteint auraient été privés des possibilités et des agréments fournis par la civilisation."

    "L'attraction mutuelle entre mâle et femelle est inhérente à la nature animale de l'homme, et indépendante de toute réflexion et théorisation. Il est admissible qu'on la qualifie d'originaire, végétative, instinctive, ou mystérieuse ; il n'y a aucun mal dans l'affirmation métaphorique qu'elle fait de deux êtres un seul. Nous pouvons la nommer une communion mystique de deux corps, une communauté. Néanmoins, ni la cohabitation, ni ce qui la précède et la suit, n'engendre la coopération sociale et les modes sociaux de la vie. Les animaux aussi se joignent en couples, mais ils n'ont pas élaboré de relations sociales. La vie de famille n'est pas simplement un produit des rapports sexuels. Il n'est en aucune façon naturel et nécessaire que parents et enfants vivent ensemble comme ils le font dans la famille. La relation de couple ne résulte pas nécessairement en une organisation familiale. La famille humaine est un résultat de la pensée, du projet, de l'action. Voilà le fait qui la distingue radicalement de ces groupes animaux que nous appelons par analogie des familles animales.

    L'expérience mystique de communion ou communauté n'est pas la source des relations sociales, mais leur produit
    ."

    "La coopération sociale n'a rien à voir avec l'amour personnel ou avec un commandement général de nous aimer les uns les autres. Les gens ne coopèrent pas dans un cadre de division des tâches parce qu'ils s'aiment ou devraient s'aimer les uns les autres. Ils coopèrent parce que cela sert mieux leur intérêt propre. Ce n'est ni l'amour, ni la charité, ni aucun autre sentiment de sympathie, mais l'égoïsme bien compris qui a été le mobile originel par lequel l'homme a été poussé à s'ajuster aux exigences de la société, à respecter les droits et libertés de ses semblables et à substituer la collaboration pacifique à l'inimitié et au conflit."

    "Le choix fait par les pères n'entame pas la liberté qu'ont les fils de choisir. Ils peuvent renverser ce qui était résolu. Chaque jour, ils peuvent procéder à l'inversion des valeurs et préférer la barbarie à la civilisation, ou, dans le langage de certains auteurs, l'âme à l'intellect, les mythes à la raison, et la violence à la paix."

    "Les jugements de valeur sont subjectifs, et la société libérale reconnaît à tout le monde le droit d'exprimer ses sentiments librement. La civilisation n'a pas extirpé le penchant originel à l'agression, le goût du sang et la cruauté qui caractérisaient l'homme primitif. Dans bien des hommes civilisés ils sommeillent, et font irruption aussitôt que cèdent les barrières posées par la civilisation. [...] Les romans et films les plus populaires sont ceux où il y a du sang versé et des actes de violence. Les combats de coqs et courses de taureaux attirent de grandes foules."

    "Les décisions finales sont aux mains des hommes quand ils agissent, non aux mains des théoriciens."

    "Il est exact que le mouvement libéral et démocratique des XVIIIe et XIXe siècles tira une grande partie de sa force de la théorie de la loi naturelle et des droits innés et imprescriptibles de l'individu. Ces idées, développées tout d'abord par la philosophie antique et par la théologie juive, imprégnèrent la pensée chrétienne. Certaines sectes anti-catholiques en firent le point focal de leurs programmes politiques. Une longue lignée  de philosophes éminents les étoffèrent. Elles devinrent populaires et constituèrent le plus puissant moteur de l'évolution vers la démocratie. Elles ont encore leurs adeptes aujourd'hui. Leurs partisans ne sont pas embarrassés par le fait incontestable que Dieu ou la nature n'aient pas créés les hommes égaux puisque beaucoup viennent au monde pleins de santé et de vitalité tandis que d'autres sont estropiés et difformes. Pour eux, toutes les différences entre les hommes sont dues à l'éducation, à la chance et aux institutions sociales.

    Mais les thèses de la philosophie utilitarienne et de l'économie classique n'ont absolument rien à voir avec la doctrine du droit naturel. Pour elles le seul point qui compte est l'utilité sociale. Elles recommandent un gouvernement populaire, la propriété privée, la tolérance et la liberté non parce que cela est naturel et juste, mais parce que cela est bénéfique
    ."

    "Les utilitariens ne combattent pas le gouvernement arbitraire et les privilèges parce qu'ils sont contraires à la loi naturelle mais parce qu'ils sont nuisibles à la prospérité. Ils recommandent l'égalité devant la loi civile, non parce que les hommes sont égaux, mais parce qu'une telle politique est avantageuse pour le bien commun."

    "La vérité évidente est que la raison, qui est le trait le plus caractéristique de l'homme, est elle aussi un phénomène biologique. Elle n'est ni plus ni moins naturelle que n'importe quel autre trait de l'espèce homo sapiens, tels que la station debout ou la peau sans fourrure."

    "En ce qui concerne les choses de l'au-delà il ne peut y avoir d'accord. Les guerres de religion sont les plus terribles des guerres parce qu'elles sont faites sans aucune perspective de conciliation."

    "Un parti est condamné quand la futilité des moyens recommandés devient manifeste. Les chefs de partis, dont le prestige et la carrière politique sont liés au programme du parti, peuvent avoir d'amples motifs de refuser que ses principes soient mis ouvertement en discussion ; ils peuvent leur attribuer le caractère de fins ultimes, qui ne peuvent être mises en question parce qu'elles reposent sur une vision du monde. Mais les gens dont les chefs de partis prétendent être mandatés, les électeurs qu'ils cherchent à enrôler et pour les votes de qui ils font campagne, ont une autre vue des choses. Rien ne leur paraît interdire d'examiner et juger tous les points du programme d'un parti. Ils considèrent un tel programme comme une simple recommandation de moyens pour atteindre leurs propres fins, à savoir leur bien-être sur terre."

    "Les désaccords en matière de foi religieuse ne peuvent être résolus par des méthodes rationnelles. Les conflits religieux sont par essence implacables et irréconciliables."

    "Un examen critique des systèmes philosophiques élaborés par les grands penseurs de l'humanité a très souvent révélé des fissures et des failles dans l'impressionnante structure de ces édifices, apparemment logiques et cohérents, de pensée universelle. Même un génie, en dessinant une conception du monde, ne peut éviter parfois des contradictions et des syllogismes fautifs."

    "Les hommes doivent réfléchir à fond à tous les problèmes impliqués, jusqu'au point au-delà duquel l'esprit humain ne peut plus avancer. Ils ne doivent jamais en rester passivement  aux solutions transmises par les générations précédentes, ils doivent toujours remettre en question toute théorie et tout théorème, ils ne doivent jamais relâcher leur effort pour balayer les idées fausses et trouver la meilleure connaissance possible. Ils doivent combattre l'erreur en démasquant les doctrines bâtardes et en exposant la vérité."

    "Un système durable de gouvernement doit reposer sur une idéologie acceptée par la majorité."

    "L'on doit se garder de l'erreur fatale, qui consiste à confondre changement avec amélioration."

    "Dans un monde contractuel divers États peuvent coexister. Dans un monde hégémonique, il ne peut y avoir qu'un seul Reich ou République et un seul dictateur. Le socialisme doit choisir : ou bien de renoncer aux avantages d'une division du travail s'étendant à toute la terre et à tous les peuples, ou bien d'établir un ordre hégémonique embrassant le monde entier. C'est ce fait qui a rendu le bolchevisme russe, le nazisme allemand et le fascisme italien « dynamiques », c'est-à-dire agressifs. Dans une mentalité contractuelle, les empires se dissolvent en ligues fort lâches de nations autonomes. Le système hégémonique est voué à tenter d'annexer tous les états indépendants."

    "Toutes les catégories praxéologiques sont intemporelles et immuables, en ce qu'elles sont uniquement déterminées par la structure logique de l'esprit humain et par les conditions naturelles de l'existence humaine."

    "Il n'y a pas d'histoire de l'agir ; il n'y a aucune évolution qui conduirait du non-agir à l'agir, aucun stade intermédiaire entre action et non-action."

    "La valeur était considérée comme objective, comme une qualité intrinsèque aux choses et non pas simplement une expression des désirs d'intensité variable qu'ont les gens de les acquérir. Les gens, supposait-on, commencent par établir le degré de valeur propre aux biens et services, par une opération de mesure, et ensuite les troquent contre des biens et services de même valeur. Cette méprise condamna à l'échec la saisie des problèmes économiques par Aristote, et pendant près de deux mille ans faussa le raisonnement de tous ceux pour qui les opinions d'Aristote faisaient autorité. Elle vicia sérieusement les merveilleuses réalisations des économistes classiques et rendit entièrement futiles les écrits de leurs épigones, spécialement ceux de Marx et des marxistes. La base de la science économique moderne est la notion que c'est précisément la disparité des valeurs attachées aux objets de l'échange qui provoque leur échange. Les gens achètent et vendent seulement parce qu'ils apprécient ce qu'ils donnent moins que ce qu'ils reçoivent. Ainsi l'idée de mesurer la valeur est vaine."

    "L'information relatant un prix passé fournit la connaissance d'un ou plusieurs actes d'échange interpersonnel qui ont eu lieu conformément à ce taux. Elle ne fournit aucune indication sur des prix futurs."

    "Le calcul économique est aussi efficace qu'il peut l'être. Aucune réforme ne peut ajouter à son efficacité. Il rend à l'homme, dans son action, tous les services que l'on peut tirer de la computation numérique. Il ne constitue évidemment pas un moyen de connaître avec certitude des situations futures, il n'enlève pas à l'action son caractère de spéculation. Mais cela ne peut être considéré comme un défaut que par ceux qui ne parviennent pas à comprendre ces réalités : que la vie n'est pas rigide, que toutes choses sont perpétuellement mouvantes, et que les hommes n'ont aucune connaissance assurée du futur."

    "Il est possible de déterminer en termes de prix monétaires la somme des revenus ou des richesses d'un certain nombre de gens. Mais chiffrer un revenu national ou la richesse d'une nation n'a point de sens ; dès que l'on s'engage dans des considérations étrangères au raisonnement d'un homme opérant dans le cadre d'une société de marché, nous ne pouvons plus nous appuyer sur les méthodes de calcul monétaire. Les tentatives pour définir en monnaie la richesse d'une nation ou du genre humain entier sont un enfantillage du même genre que les efforts mystiques pour résoudre les énigmes de l'univers en méditant sur les dimensions de la pyramide de Chéops. Si un calcul économique évalue un stock de pommes de terre à 100 $, l'idée est qu'il sera possible de le vendre ou de le remplacer pour cette somme-là. Si une unité d'entreprise complète est estimée à 1 million de dollars, cela signifie que l'on escompte la vendre pour ce montant. Mais quelle est la signification des éléments comptés dans la richesse totale d'une nation ? Quelle est la portée du résultat final de la computation ? Qu'est-ce qui doit y être compris, qu'est-ce qui doit être écarté ? Est-il correct ou non d'y comprendre la « valeur » du climat, les aptitudes innées du peuple et ses talents acquis ? L'homme d'affaires peut convertir en monnaie sa propriété, une nation ne le peut pas."

    "L'expérience journalière apprend aux gens que les taux d'échange du marché sont changeants. L'on pourrait penser que leurs idées concernant les prix tiendraient pleinement compte de ce fait. Néanmoins, toutes les notions populaires sur la production et la consommation, la commercialisation et les prix sont plus ou moins contaminées par une idée vague et contradictoire de rigidité des prix. Le profane est enclin à considérer le maintien de la structure des prix de la veille comme normal et équitable à la fois ; et à condamner les changements dans le taux des échanges comme une atteinte aux lois de la nature et à celles de la justice."

    "L'homme lui-même change de moment en moment, et ses évaluations, ses volitions et ses actes changent avec lui. Dans le domaine de l'agir rien n'existe de perpétuel, sinon le changement. Il n'y a pas de point fixe dans cette incessante fluctuation, hormis les catégories aprioristiques et immuables de l'agir."

    "Une ménagère avisée sait bien plus de choses sur les variations de prix qui affectent son foyer que les moyennes statistiques n'en peuvent dire."

    "Le cours de l'Histoire est une succession de changements. Il est hors du pouvoir de l'homme de l'arrêter, et d'inaugurer une ère de stabilité où toute histoire cesserait de se dérouler. C'est la nature de l'homme que de s'efforcer vers un mieux, de former de nouvelles idées et de réaménager ses conditions d'existence conformément à ces idées."

    "Ce que requiert le calcul économique, c'est un système monétaire dont le fonctionnement ne soit pas saboté par les immixtions du gouvernement. Les efforts pour augmenter la quantité de monnaie en circulation, soit en vue d'accroître pour le gouvernement les possibilités de dépenser, soit en vue de provoquer un abaissement momentané du taux d'intérêt, disloquent les phénomènes monétaires et désaxent le calcul économique. Le premier objectif de la politique monétaire doit être d'empêcher les gouvernements de s'engager dans l'inflation et de créer des situations qui encouragent les banques à étendre le crédit. [...] En faveur du calcul économique, tout ce qui est requis est d'éviter de grandes et brusques fluctuations dans l'offre de monnaie. L'or et, jusqu'au milieu du XIXe siècle, l'argent ont servi fort bien tous les buts du calcul économique."

    "Le système de libre entreprise a été affublé du nom de capitalisme pour le dénigrer et l'avilir. Cependant ce terme peut être considéré comme très pertinent. Il évoque le trait le plus typique du système, sa caractéristique saillante, à savoir le rôle que la notion de capital joue dans son pilotage.

    Il y a des gens auxquels le calcul économique répugne. Ils ne désirent pas être tirés de leurs songes éveillés par la voix critique de la raison. La réalité les indispose, ils languissent d'un royaume où le possible n'aurait aucune borne.
    Ils sont dégoûtés par la médiocrité d'un ordre social dans lequel tout est sagement compté en francs et centimes. Leurs grognements leur semblent l'honorable comportement digne des amis de l'esprit, de la beauté et de la vertu, opposé à la mesquinerie sordide et à la bassesse d'esprit du monde de Babbitt. Pourtant, le culte de la beauté et de la vertu, la sagesse et la poursuite de la vérité ne sont pas entravés par la rationalité de l'esprit qui compte et calcule. Seule la rêverie romantique est gênée dans son exercice par un milieu de critique sans passion. Le calculateur à tête froide est le censeur sévère du visionnaire extatique.

    Notre civilisation est inséparablement liée à nos méthodes de calcul économique. Elle périrait si nous allions renoncer à cet outil d'action intellectuel précieux entre tous. Goethe avait raison d'appeler la comptabilité en partie double « l'une des plus belles inventions de l'esprit humain »
    ."

    "Le premier système d'ensemble de la théorie économique — cet éclatant résultat atteint par les économistes classiques — fut essentiellement une théorie de l'action calculée. Elle traçait implicitement une frontière entre ce qui doit être considéré comme économique et extra-économique, suivant une ligne qui sépare l'action calculée en termes de monnaie et le reste de l'agir. Partant de cette base, les économistes devaient élargir, pas à pas, le champ de leurs études jusqu'à développer enfin un système traitant de tous les choix humains, une théorie générale de l'action."

    "L'économie élargit son horizon et se change en une science générale de toute et de chaque action de l'homme, elle devient praxéologie. La question qui se présente est celle du moyen de distinguer avec précision, à l'intérieur du domaine plus large de la praxéologie générale, un terrain plus restreint des problèmes spécifiquement économiques."

    "Celui qui conteste l'existence de l'économie nie virtuellement que le bien-être de l'homme soit perturbé par la rareté de facteurs extérieurs. Tout le monde, affirme-t-il implicitement, pourrait jouir de la parfaite satisfaction de tous ses désirs, pourvu qu'une réforme parvienne à surmonter certains obstacles engendrés par de malhabiles institutions faites de main d'homme. La nature est prodigue de biens, elle comble sans mesure de ses dons le genre humain. La situation pourrait être paradisiaque pour un nombre illimité de gens. La rareté est le résultat artificiel des pratiques établies. L'abolition de ces pratiques aboutirait à l'abondance.

    Dans la doctrine de Marx et de ses disciples, la rareté est une catégorie historique seulement. Elle est la caractéristique de l'histoire primitive de l'humanité, qui sera pour toujours liquidée par l'abolition de la propriété privée. Lorsque l'humanité aura effectué le saut du domaine de la nécessité dans le domaine de la liberté et ainsi atteint « la phase supérieure de la société communiste », il y aura abondance et conséquemment il sera faisable de donner « à chacun selon ses besoins ». Il n'y a dans la vaste marée des écrits marxistes pas la moindre allusion à la possibilité qu'une société communiste dans sa « plus haute phase » se trouve confrontée à une rareté des facteurs naturels de production.  Le fait de l'indésirabilité du travail est évaporé par l'assertion que travailler sous le communisme, bien entendu, ne sera plus désormais un désagrément mais un plaisir, « la nécessité primordiale de la vie ». Les regrettables réalités rencontrées par « l'expérience » russe sont interprétées comme causées par l'hostilité des capitalistes, par le fait que le socialisme en un seul pays n'est pas encore complet et donc ne pouvait pas établir la « phase supérieure », et plus récemment, par la guerre.

    Puis il y a les inflationnistes radicaux tels que, par exemple, Proudhon et Ernest Solvay. A leur avis la rareté est créée par les bornes artificielles opposées à l'expansion du crédit et autres méthodes pour accroître la quantité de monnaie en circulation, bornes inculquées au crédule public par les égoïstes intérêts de classe des banquiers et autres exploiteurs. Ils recommandent comme panacée que les dépenses publiques soient illimitées.

    Tel est le mythe de l'abondance et prospérité potentielles
    . L'économie peut laisser aux historiens et aux psychologues le soin d'expliquer la popularité de cette façon de prendre ses désirs pour des réalités et de se complaire dans des rêves éveillés. Tout ce que l'économie a à dire de ce vain bavardage est que l'économie s'occupe des problèmes que l'homme rencontre du fait que sa vie est conditionnée par des facteurs naturels. Elle étudie l'agir, c'est-à-dire les efforts conscients pour écarter autant que possible une gêne éprouvée. Elle n'a rien à déclarer quant à la situation dans un univers irréalisable, et même inconcevable pour la raison humaine, où les facilités n'auraient aucune limite. Dans un tel monde, l'on peut admettre qu'il n'y aurait ni loi de la valeur, ni rareté, ni problèmes économiques. Ces choses-là seront absentes parce qu'il n'y aura pas de choix à faire, pas d'action, pas de tâches à mener à bonne fin par la raison. Des êtres qui se seraient épanouis dans un tel monde n'auraient jamais développé le raisonnement et la réflexion. Si jamais un monde de ce genre se trouvait donné aux descendants de la race humaine, ces êtres bienheureux verraient leur capacité de penser s'atrophier et ils cesseraient d'être humains. Car la tâche primordiale de la raison est d'affronter consciemment les limitations qu'impose à l'homme la nature, elle est de lutter contre la rareté. L'homme pensant et agissant est le produit d'un univers de rareté dans lequel n'importe quelle sorte de bien-être obtenu est la récompense de l'effort et de la peine, comportement que l'on appelle communément économique
    ."

    "La formule essentielle pour l'agencement de modèles théoriques consiste à abstraire de l'opération certaines des conditions présentes dans l'action réelle. Nous sommes alors en mesure d'identifier les conséquences hypothétiques  de l'absence de ces conditions et de concevoir l'effet de leur présence. Ainsi nous concevons la catégorie de l'agir en construisant l'image d'une situation où il n'y a pas d'action, soit parce que l'individu est entièrement satisfait et n'éprouve aucune gêne soit parce qu'il ne connaît aucun processus d'où il pourrait escompter une amélioration de son bien-être (de son état de satisfaction). Ainsi nous pouvons concevoir la notion d'intérêt originaire, à partir d'une construction imaginaire dans laquelle aucune distinction n'est faite entre des satisfactions obtenues pendant des périodes de temps d'égale durée, mais inégales quant à la distance du moment de l'action.

    La méthode des modèles théoriques est indispensable à la praxéologie ; c'est la seule méthode d'investigation en praxéologie et en économie. C'est assurément une méthode difficile à manier parce qu'elle peut aisément conduire à des syllogismes fallacieux. Elle chemine sur une crête étroite ; de chaque côté bâille l'abîme de l'absurde et de l'incohérent. Seul un impitoyable esprit d'autocritique peut éviter â quelqu'un de tomber tête en avant dans ces gouffres sans fond
    ."

    "Ce que fait un homme est toujours orienté vers un accroissement de sa propre satisfaction. En ce sens — et en aucun autre — nous sommes libres d'employer le terme d'égoïsme et de souligner que l'action est toujours nécessairement égoïste. Même une action visant directement à améliorer la situation d'autres gens est égoïste. L'acteur considère comme plus satisfaisant pour lui-même de faire que d'autres mangent plutôt que de manger lui-même. Ce qui le gêne est la conscience du fait que d'autres sont dans le besoin."

    "Il a été affirmé que les besoins physiologiques de tous les hommes sont de la même nature, et que cette égalité-là fournit un étalon pour mesurer le degré de satisfaction objective. En exprimant de telles opinions et en recommandant l'emploi de tels critères pour guider la politique des gouvernements, l'on propose d'agir envers des hommes comme l'éleveur  envers son bétail. Mais les réformateurs ne comprennent pas qu'il n'existe aucun principe universel d'alimentation valable pour tous les hommes. D'entre les divers principes, celui que l'on choisit dépend des buts que l'on veut atteindre. L'éleveur ne nourrit pas ses vaches dans le but de les rendre heureuses, mais en vue des destinations qu'il leur assigne dans ses propres plans. Il peut préférer plus de lait ou plus de viande ou quelque autre chose. Quel type d'hommes l'éleveur d'hommes désire-t-il élever ? Des athlètes ou des mathématiciens ? Des guerriers ou des ouvriers d'usine ? Celui qui voudrait faire de l'homme le matériau d'un système dirigé d'élevage et de mise en forme physique s'arrogerait des pouvoirs despotiques et emploierait ses concitoyens comme des moyens pour atteindre des fins à lui, qui diffèrent de celles qu'eux-mêmes poursuivent."

    "Le prix de marché est un phénomène réel ; c'est le taux d'échange qui a été appliqué dans la transaction accomplie. [...] Les prix de marché sont des faits historiques."

    "Un investissement absolument sûr, cela n'existe pas."

    "Il est gênant que le même mot serve à désigner deux notions différentes."

    "L'économie de marché est le système social de division du travail, avec propriété privée des moyens de production. Chacun agit pour son propre compte ; mais les actions de chacun visent à satisfaire les besoins d'autrui tout autant que la satisfaction des siens. Chacun en agissant sert ses semblables. Chacun, d'autre part, est servi par ses concitoyens. Chacun est à la fois un moyen et un but en lui-même, but final pour lui-même et moyen pour les autres dans leurs efforts pour atteindre leurs propres objectifs.

    Ce système est piloté par le marché. Le marché oriente les activités de l'individu dans les voies où il sert le mieux les besoins de ses semblables. Il n'y a dans le fonctionnement du marché ni contrainte ni répression. L'État, l'appareil social de contrainte et de répression, n'intervient pas dans le marché et dans les activités des citoyens dirigées par le marché. Il emploie son pouvoir d'user de la force pour soumettre les gens, uniquement pour prévenir les actions qui porteraient atteinte au maintien et au fonctionnement régulier de l'économie de marché. Il protège la vie, la santé et la propriété de l'individu contre l'agression violente ou frauduleuse de la part des bandits de l'intérieur et des ennemis de l'extérieur. Ainsi l'État crée et maintient le cadre dans lequel l'économie de marché peut fonctionner en sûreté. Le slogan marxiste de « production anarchique » caractérise avec pertinence cette structure sociale comme un système économique qui n'est pas dirigée par un dictateur, un tsar de la production qui assigne à chacun une tâche et l'oblige à obéir à cet ordre. Chaque homme est libre ; personne n'est le sujet d'un despote. De son propre gré l'individu s'intègre dans le système de coopération. Le marché l'oriente et lui indique de quelle manière il peut le mieux promouvoir son propre bien-être de même que celui des autres gens. Le marché  est souverain. Le marché seul met en ordre le système social entier et lui fournit sens et signification.

    Le marché n'est pas un lieu, une chose, ni une entité collective. Le marché est un processus, réalisé par le jeu combiné des actions des divers individus coopérant en division du travail. Les forces qui déterminent l'état — continuellement modifié — du marché sont les jugements de valeur de ces individus et leurs actions telles que les dirigent ces jugements de valeur. L'état du marché à tout moment est la structure des prix, c'est-à-dire la totalité des taux d'échange telle que l'établit l'interaction de ceux qui veulent acheter et de ceux qui veulent vendre. Il n'y a rien qui ne soit de l'homme, rien de mystique en ce qui concerne le marché. Le déroulement du marché est entièrement produit par des actions humaines. Tout phénomène de marché peut être rattaché originairement à des choix précis de membres de la société de marché
    ."

    "Au point de départ de tout progrès vers une existence plus fournie en satisfactions, il y a l'épargne."

    "La notion de capital n'a de sens que dans l'économie de marché. Elle sert aux délibérations et aux calculs d'individus ou groupes d'individus opérant pour leur propre compte dans une économie telle. C'est un instrument pour des capitalistes, des entrepreneurs, des agriculteurs désireux de faire des profits et d'éviter des pertes. Ce n'est pas une catégorie de l'agir total. C'est une catégorie de l'agir dans une économie de marché."

    "Si l'expérience historique pouvait nous enseigner quelque chose, ce serait que la propriété privée est inextricablement liée à la civilisation. Il n'y a pas d'expérience pour dire que le socialisme pourrait fournir un niveau de vie aussi élevé que celui fourni par le capitalisme.

    Le système d'économie de marché n'a jamais été pleinement et purement tenté. Mais dans l'aire de la civilisation occidentale depuis le Moyen Age, a prévalu dans l'ensemble une tendance générale vers l'abolition des institutions entravant le fonctionnement de l'économie de marché. Avec les progrès successifs de cette tendance, les chiffres de population se sont multipliés et le niveau de vie des masses a été porté à une hauteur sans précédent, et jusqu'alors inimaginable. L'ouvrier américain ordinaire jouit d'agréments que Crésus, Crassus, les Médicis et Louis XIV lui eussent enviés.

    Les problèmes soulevés par la critique socialiste et interventionniste de l'économie de marché sont purement économiques et ne peuvent être traités que de la façon où ce livre essaie de le faire : par une analyse approfondie de l'agir humain et de tous les systèmes pensables de coopération sociale. Le problème psychologique de savoir pourquoi les gens raillent et vilipendent le capitalisme, pourquoi ils appellent « capitaliste » tout ce qui leur déplaît, et « socialiste » tout ce qu'ils louent, ce problème concerne l'Histoire et doit être laissé aux historiens
    ."

    "Il y eut et il y aura toujours des gens dont les ambitions égoïstes réclament la protection des situations acquises et qui espèrent tirer avantage des mesures restreignant la concurrence. Des entrepreneurs deviennent vieux et fatigués, et les héritiers décadents de gens qui réussirent dans le passé voient d'un mauvais œil les remuants parvenus qui menacent leur richesse et leur position sociale éminente. Leur désir de rendre rigides les conditions économiques et d'empêcher les améliorations de se réaliser sera ou non exaucé selon le climat de l'opinion publique."

    "Le concept de capitalisme est, en tant que concept économique, immuable ; s'il a un sens, il signifie l'économie de marché."
    -Ludwig von Mises, L'Action humaine. Traité d'économie (1949).


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    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 4 Nov - 18:11

    « La question particulière du malaise ou du bien-être économique considérés comme causes de réalités historiques nouvelles est un aspect partiel de la question des rapports de forces dans leurs divers degrés. »
    -Antonio Gramsci, Notes sur Machiavel, sur la politique et sur le Prince moderne (1931-1933).



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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 9 Nov - 16:43

    « Je suis moi-même ma cause, et je ne suis ni bon ni mauvais, ce ne sont là pour moi que des mots. »
    « Derrière les verges se dressent, plus puissantes qu’elles, notre audace, notre obstinée volonté. Nous nous glissons doucement derrière tout ce qui nous semblait inquiétant, derrière la force redoutée du fouet, derrière la mine fâchée de notre père, et derrière tout nous découvrons notre — ataraxie, c’est-à-dire que plus rien ne nous trouble, plus rien ne nous effraie nous prenons conscience de notre pouvoir de résister et de vaincre, nous découvrons que rien ne peut nous contraindre.
    Ce qui nous inspirait crainte et respect, loin de nous intimider, nous encourage : derrière le rude commandement des supérieurs et des parents, plus obstinée se redresse notre volonté, plus artificieuse notre ruse. Plus, nous apprenons à nous connaître, plus nous nous rions de ce que nous avions cru insurmontable.
    »

    « Nous sommes désormais « les serviteurs de nos pensées » ; nous obéissons à leurs ordres comme naguère à ceux des parents ou des hommes. Ce sont elles (idées, représentations, croyances) qui remplacent les injonctions paternelles et qui gouvernent, notre vie.
    Enfants, nous pensions déjà, mais nos pensées alors n’étaient pas incorporelles, abstraites, absolues ; ce n’étaient point ; rien que des pensées, un ciel pour soi, un pur monde de pensées, ce n’étaient point des pensées logiques.
    »

    « L’homme fait diffère du jeune homme en ce qu’il prend le monde comme il est, sans y voir partout du mal à corriger, des torts à redresser, et sans prétendre le modeler sur son idéal. En lui se fortifie l’opinion qu’on doit agir envers le monde suivant son intérêt, et non suivant un idéal. »

    « Comparez donc l’homme fait au jeune homme. Ne vous paraît-il pas plus âpre, plus égoïste, moins généreux ? Sans doute ! Est-il pour cela plus mauvais ? Non, n’est-ce pas ? Il est simplement devenu plus positif, ou, comme vous dites aussi, plus « pratique ». Le grand point est qu’il fait de soi le centre de tout plus résolument que ne le fait le jeune homme, distrait par un tas de choses qui ne sont pas lui : Dieu, la Patrie, et autres prétextes à « enthousiasme ».
    L’homme ainsi se découvre lui-même une seconde fois. Le jeune homme avait aperçu sa spiritualité, et s’était ensuite égaré à la poursuite de l’Esprit universel et parfait, du Saint-Esprit, de l’Homme, de l’Humanité, bref de tous les Idéaux. L’homme se ressaisit et retrouve son esprit incarné en lui, fait chair et devenu quelqu’un.
    Un enfant ne met dans ses désirs ni idée ni pensée, un jeune homme ne poursuit que des intérêts spirituels, mais les intérêts de l’homme sont matériels, personnels et égoïstes. Lorsque l’enfant n’a aucun objet dont il puisse s’occuper, il s’ennuie, car il ne sait pas encore s’occuper de lui-même. Le jeune homme au contraire se lasse vite des objets, parce que de ces objets s’élèvent pour lui des pensées et qu’il s’intéresse avant tout à ses pensées, à ses rêves, qui l’occupent spirituellement : « son esprit est occupé ».
    En tout ce qui n’est pas spirituel, le jeune homme ne voit avec mépris que des « futilités ». S’il lui arrive de prendre au sérieux les plus minces enfantillages (par exemple les cérémonies de la vie universitaire et autres formalités), c’est qu’il en saisit l’esprit, c’est-à-dire qu’il y voit des symboles
    . »

    « L’enfant était réaliste, embarrassé par les choses de ce monde jusqu’à ce qu’il parvînt peu à peu à pénétrer derrière elles. Le jeune homme est idéaliste tout occupé de ses pensées, jusqu’au jour où il devient homme fait, homme égoïste qui ne poursuit à travers les choses et les pensées que la joie de son cœur, et met au-dessus de tout son intérêt personnel. Quant au vieillard…, lorsque j’en serai un, il sera encore temps d’en parler. »

    « Comment s’est développé chacun de nous ? Quels furent ses efforts ? A-t-il réussi ? A-t-il échoué ? Quel but poursuivait-il jadis ? Quels désirs et quels projets occupent aujourd’hui son cœur ? Quels changements ont subis ses opinions ? Quels ébranlements ont éprouvés ses principes ? Bref, comment chacun de nous est-il devenu ce qu’il est aujourd’hui, ce qu’il n’était point hier ou jadis ? Chacun peut se le rappeler plus ou moins facilement, mais chacun sent surtout vivement les changements dont il a été le théâtre, quand c’est la vie d’un autre qui se déroule à ses yeux.
    Interrogeons donc l’histoire, demandons-lui quels furent le but et les efforts de nos ancêtres
    . »

    « Nous voyons donc que ce que les Anciens tinrent pour la vérité était le contraire même de ce qui passa pour la vérité aux yeux des modernes. »

    « Les pères avaient été trop longtemps courbés sous le joug inexorable des réalités pour que ces dures expériences n’apprissent à leurs descendants à se connaître. C’est avec une assurance hardie que les SOPHISTES poussent le cri de ralliement : « Ne t’en laisse pas imposer ! » et qu’ils exposent leur doctrine : « Use en toute occasion de ton intelligence, de la finesse, de l’ingéniosité de ton esprit ; c’est grâce à une intelligence solide et bien exercée qu’on y assure le meilleur sort, la plus belle vie. »Ils reconnaissent donc dans l’esprit la véritable arme de l’homme contre le monde ; c’est ce qui leur fait tant priser la souplesse dialectique, l’adresse oratoire, l’art de la controverse. Ils proclament qu’il faut en toute occasion recourir à l’esprit, mais ils sont encore bien loin de sanctifier l’esprit, car ce dernier n’est pour eux qu’une arme, un moyen, ce que sont pour les enfants la ruse et l’audace. L’esprit, c’est pour eux l’intelligence, l’infaillible raison.
    On jugerait aujourd’hui cette éducation intellectuelle incomplète, unilatérale, et l’on ajouterait : Ne formez pas uniquement votre intelligence, formez aussi votre cœur. C’est ce que fit SOCRATE.
    Si le cœur, en effet, n’était point affranchi de ses aspirations naturelles, s’il restait empli de son contenu fortuit, d’impulsions désordonnées soumises à toutes les influences extérieures, il ne serait que le foyer des convoitises les plus diverses, et il arriverait fatalement que la libre intelligence, asservie à ce « mauvais cœur », se prêterait à réaliser tout ce qu’en souhaiterait la malice.
    Aussi Socrate déclare-t-il qu’il ne suffit pas d’employer en toutes circonstances son intelligence, mais que la question est de savoir à quel but il sied de l’appliquer. Nous dirions aujourd’hui que ce but doit être le « Bien » : mais poursuivre le bien, c’est être — moral : Socrate est donc le fondateur de l’éthique.
    »

    « Quelle est l’action en faveur de laquelle on ne peut invoquer « de bonnes raisons » ? Tout n’est-il pas soutenable ? »

    « Avec Socrate commence l’examen du cœur, et tout son contenu va être passé au crible. Les derniers, les suprêmes efforts des Anciens aboutirent à rejeter du cœur tout son contenu, et à le laisser battre à vide : ce fut l’œuvre des SCEPTIQUES. Ainsi fut atteinte cette pureté du cœur qui était parvenue, au temps des Sophistes, à s’opposer à l’intelligence. Le résultat de la culture sophistique fut que l’intelligence ne se laisse plus arrêter par rien, celui de l’éducation sceptique, que le cœur ne se laisse plus émouvoir par rien. »

    « Que cherche donc l’Antiquité ? La véritable joie, la joie de vivre, et c’est à la « véritable vie » qu’elle finit par aboutir.
    Le poète grec Simonide chante : « Pour l’homme mortel, le plus noble et le premier des biens est la santé ; le suivant est la beauté ; le troisième, la richesse acquise sans fraude ; le quatrième est de jouir de ces biens en compagnie de jeunes amis. » Ce sont là les biens de la vie, les joies de la vie. Et que cherchait d’autre Diogène de Sinope, sinon cette véritable joie de vivre qu’il crut trouver dans le plus strict dénuement ? Que cherchait d’autre Aristippe, qui la trouva dans une inaltérable tranquillité d’âme ? Ce qu’ils cherchaient tous, c’était le calme et imperturbable désir de vivre, c’était la sérénité ; ils cherchaient à être « de bonnes choses ».
    Les Stoïciens veulent réaliser l’idéal de la sagesse dans la vie, être des hommes qui savent vivre. Cet idéal, ils le trouvent dans le dédain du monde, dans une vie immobile et stagnante, isolée et nue, sans expansion, sans rapports cordiaux avec le monde. Le stoïque vit, mais il est seul à vivre : pour lui, tout le reste est mort. Les Épicuriens, au contraire, demandaient une vie active
    . »

    « Le divorce définitif avec le monde fut consommé par les Sceptiques. Toutes nos relations avec lui sont « sans valeur et sans vérité ». « Les sensations et les pensées que nous puisons dans le monde ne renferment, dit Timon, aucune vérité. » — « Qu’est-ce que la vérité ? » s’écrie Pilate. La doctrine de Pyrrhon nous enseigne que le monde n’est ni bon ni mauvais, ni beau ni laid, etc., que ce sont là de simples prédicats que nous lui attribuons. « Une chose n’est ni bonne ni mauvaise en soi, c’est l’homme qui la juge telle ou telle. » (Timon.) Il n’y a d’autre attitude possible devant le monde que l’Ataraxie (l’indifférence) et l’Aphasie (le silence, ou en d’autres termes l’isolement intérieur).
    Il n’y a dans le monde aucune vérité à saisir ; les choses se contredisent, nos jugements sur elles n’ont aucun critérium (une chose est bonne ou mauvaise suivant que l’un la trouve bonne ou que l’autre la trouve mauvaise) ; mettons de côté toute recherche de la « Vérité » ; que les hommes renoncent à trouver dans le monde aucun objet de connaissance, et qu’ils cessent de s’inquiéter d’un monde sans vérité.
    Ainsi l’Antiquité vint à bout du monde des choses, de l’ordre de la nature et de l’univers ; mais cet ordre embrasse non seulement les lois de la nature, mais encore toutes les relations dans lesquelles la nature place l’homme, la famille, la chose publique, et tout ce qu’on nomme les « liens naturels ».
    »

    « Toutefois, en devenant essentiellement différent et indépendant du monde, l’esprit n’a fait que s’en éloigner, sans pouvoir en réalité l’anéantir ; aussi ce monde lui oppose-t-il, du fond du discrédit où il est tombé, des obstacles sans cesse renaissants, et l’Esprit est-il condamné à traîner perpétuellement le mélancolique désir de spiritualiser le monde, de le « racheter » ; de là, les plans de rédemption, les projets d’amélioration du monde qu’il bâtit comme un jeune homme. »

    « De graves doutes se sont élevés au cours des temps contre les dogmes chrétiens et t’ont dépouillé de ta foi en l’immortalité de ton esprit. Mais un dogme est resté debout : tu es toujours fermement convaincu que l’Esprit est ce qu’il y a de meilleur en toi et que le spirituel doit primer en toi tout le reste. Quel que soit ton athéisme, tu communies avec les croyants en l’immortalité dans leur zèle contre l’Égoïsme.
    Qu’entends-tu donc par un égoïste ? Celui qui, au lieu de vivre pour une idée, c’est-à-dire pour quelque chose de spirituel, et de sacrifier à cette idée son intérêt personnel, sert au contraire ce dernier. Un bon patriote, par exemple, porte son offrande sur l’autel de la patrie, et que la patrie soit une pure idée, cela ne fait pas de doute, car il n’y a ni patrie ni patriotisme pour les animaux, auxquels l’esprit est interdit, ou pour les enfants encore sans esprit. Celui qui ne se montre pas bon patriote décèle son égoïsme vis-à-vis de la patrie. Il en est de même dans une infinité d’autres cas : jouir d’un privilège aux dépens du reste de la société, c’est pécher par égoïsme contre l’idée d’égalité ; détenir le pouvoir, c’est violer en égoïste l’idée de liberté, etc.
    Telle est la cause de ton aversion pour l’égoïste : il subordonne le spirituel au personnel, et c’est à lui qu’il songe, alors que tu préfèrerais le voir agir pour l’amour d’une idée. Ce qui vous distingue, c’est que tu rapportes à ton esprit tout ce qu’il rapporte à lui-même ; en d’autres termes, tu scindes ton Moi et ériges ton « Moi proprement dit », l’Esprit, en maître souverain du reste que tu juges sans valeur, tandis que lui ne veut rien entendre d’un tel partage et poursuit à son gré ses intérêts tant spirituels que matériels. Tu crois ne t’insurger que contre ceux qui ne conçoivent aucun intérêt spirituel, mais en fait tu embrasses dans ta malédiction tous ceux qui ne tiennent pas ces intérêts spirituels pour « les vrais, les suprêmes intérêts ». Tu pousses si loin ton office de chevalier servant de cette belle que tu la proclames l’unique beauté qui soit au monde. Ce n’est pas pour toi que tu vis, mais pour ton Esprit et pour ce qui tient à l’Esprit, c’est-à-dire pour des Idées.
    »

    « Les Romantiques, sentant combien l’abandon de la croyance aux esprits ou revenants compromettrait la croyance en Dieu même, s’efforcèrent de conjurer cette conséquence fâcheuse ; dans ce but, non seulement ils ressuscitèrent le monde merveilleux des légendes, mais ils finirent par exploiter le « monde supérieur » avec leurs somnambules, leurs voyantes, etc. »

    « Depuis que l’Esprit a paru dans le monde, depuis que « le Verbe s’est fait chair », ce monde spiritualisé et livré aux enchantements n’est plus qu’une maison hantée.
    Tu as un esprit, car tu as des pensées. Mais que sont ces pensées ? — Des êtres spirituels. — Elles ne sont donc point des choses ? — Non, mais l’Esprit des choses, ce qu’il y a en elles de plus intime, de plus essentiel, leur idée. — Ce que tu penses n’est donc pas simplement ta pensée ? — Au contraire, c’est ce qu’il y a de plus réel, de proprement vrai dans le monde : c’est la vérité même ; quand je pense juste, je pense la vérité. Je puis me tromper au sujet de la vérité, je puis la méconnaître ; mais lorsque ma connaissance est véridique, c’est la vérité qui en est l’objet. — Aspires-tu donc à connaître la vérité ? — La Vérité m’est sacrée. Il peut arriver que je trouve une vérité imparfaite et que je doive la remplacer par une meilleure, mais je ne puis supprimer la Vérité. Je crois à la Vérité et c’est pourquoi je la recherche ; rien ne la dépasse, elle est éternelle.
    »

    « Tout être supérieur, Vérité, Humanité, etc., est un être au-dessus de nous.
    Il nous est étranger ; c’est là un signe auquel nous reconnaissons ce qui est « sacré ». Il y a dans tout ce qui est sacré quelque chose d’inconnu, de différent, qui nous met mal à l’aise et nous empêche de nous sentir chez nous. Ce qui m’est sacré ne m’appartient pas ; si la propriété d’autrui, par exemple, ne m’était pas sacrée, je la regarderais comme mienne et ne laisserais pas échapper une occasion de m’en saisir ; si, au contraire, la figure de l’empereur de Chine m’est sacrée, elle reste étrangère à mes yeux et je les baisse devant lui.
    »

    « Ce qui est saint sanctifie en retour son adorateur ».

    « Qu’on examine à fond le moindre phénomène, qu’on en recherche l’essence, et l’on y découvrira souvent tout autre chose que ce qui paraissait à première vue. »

    « Aussi ne te considéré-je point comme un être supérieur ; ce que je respecte en toi, ce n’est que l’être supérieur que tu héberges, c’est-à-dire l’ « Homme ». Les Anciens n’avaient à ce point de vue aucun respect pour leurs esclaves, parce qu’ils n’en avaient guère pour l’être supérieur que nous honorons aujourd’hui sous le nom d’ « Homme ». Ils apercevaient chez autrui d’autres fantômes, d’autres Esprits. Le peuple est un être supérieur à l’individu, c’est un Esprit qui hante l’individu, c’est l’Esprit du peuple. C’est cet Esprit qu’honoraient les Anciens, et l’individu n’avait pour eux d’importance qu’au service de cet Esprit ou d’un Esprit voisin, l’Esprit de famille. C’est par amour de cet être supérieur, le Peuple, qu’on accordait quelque valeur à chaque citoyen. De même que tu es à nos yeux sanctifié par l’ « Homme » qui te hante, de même on était en ce temps-là sanctifié par tel ou tel autre être supérieur : le Peuple, la Famille, etc. Si je te prodigue mes attentions et mes soins, c’est que tu m’es cher, c’est que je trouve en toi l’aliment de mon cœur, l’apaisement de ma détresse ; si je t’aime, ce n’est point par amour d’un être supérieur dont tu serais l’enveloppe consacrée, ce n’est pas que je voie en toi un fantôme et que j’y devine un esprit ; c’est par égoïsme que je t’aime ; c’est toi-même, avec ton essence, qui m’es cher, car ton essence n’est rien de supérieur, elle n’est ni plus haute ni plus générale que toi, elle est unique comme toi-même, c’est toi-même.
    Mais l’homme n’est pas seul un fantôme ; tout est hanté. L’être supérieur, l’Esprit qui s’agite en toutes choses, n’est lié à rien et ne fait que « paraître » dans les choses. Fantômes dans tous les coins !
    Ce serait ici le lieu de faire défiler ces fantômes ; mais nous aurons l’occasion dans la suite de les évoquer de nouveau pour les voir s’envoler devant l’égoïsme. Nous pouvons donc nous borner à en citer quelques-uns en guise d’exemples : ainsi le Saint-Esprit, ainsi la Vérité, le Roi, la Loi, le Bien, la Majesté, l’Honneur, le Bien public, l’Ordre, la Patrie, etc.
    »

    « Ne crois pas que je plaisante ou que je parle par métaphore, quand je déclare radicalement fous, fous à lier, tous ceux que l’infini, le surhumain tourmente, c’est-à-dire, à en juger par l’unanimité de ses vœux, à peu près toute la race humaine. Qu’appelle-t-on en effet une « idée fixe » ? Une idée à laquelle l’homme est asservi. Lorsque vous reconnaissez l’insanité d’une telle idée, vous enfermez son esclave dans une maison de santé. Mais que sont donc la Vérité religieuse dont il n’est pas permis de douter, la Majesté (celle du Peuple, par exemple) que l’on ne peut secouer sans lèse-majesté, la Vertu, à laquelle le censeur, gardien de la moralité, ne tolère pas la moindre atteinte ? Ne sont-ce point autant d’ « idées fixes » ? »

    « Celui qui ne s’est jamais risqué à n’être ni bon chrétien, ni fidèle protestant, ni homme vertueux, est enfermé et enchaîné dans la foi, la vertu, etc. »

    « La croyance morale n’est pas moins fanatique que la religieuse. Et cela s’appelle « liberté de conscience », quand un frère et une sœur sont jetés en prison au nom d’un principe que leur « conscience » avait rejeté ? Mais ils donnaient un exemple détestable ! — Certes oui, car il se pourrait que d’autres s’avisassent grâce à eux que l’État n’a point à se mêler de leurs relations, et que deviendrait la « pureté des mœurs » ? D’où, tollé général : « Sainteté divine ! » crient les zélateurs de la Foi, « Vertu sacrée ! » crient les apôtres de la Morale. »

    « Ceux-là mêmes qui se refusent à voir dans le Christianisme le fondement de l’État, et qui s’insurgent contre toute formule telle que État chrétien, Christianisme d’État, etc., ne se lassent pas de répéter que la Moralité est « la base de la vie sociale et de l’État ». Comme si le règne de la Moralité n’était pas la domination absolue du sacré, une « Hiérarchie » ! »

    « Le mal que peut nous faire le déchaînement de nos passions, combien le connaissent pour en avoir souffert ! Mais que le libre Esprit, la radieuse spiritualité, l’enthousiasme pour des intérêts idéaux puissent nous plonger dans une détresse pire que ne le ferait la plus noire méchanceté, c’est ce que l’on ne veut pas voir ; et l’on ne peut d’ailleurs s’en aviser, si l’on n’est et ne fait profession d’être un égoïste. »

    « Un Néron n’est « mauvais » qu’aux yeux des bons ; à mes yeux, il est simplement un possédé, comme les bons eux-mêmes. Les bons voient en lui un franc scélérat et le vouent à l’enfer. Comment se fait-il que rien ne se soit opposé à ses caprices ? Comment a-t-on pu tant supporter ? Les Romains domestiqués valaient-ils un liard de plus pour se laisser fouler aux pieds par un tel tyran ? Dans l’ancienne Rome, on l’eût immédiatement supprimé, et on ne fût jamais devenu son esclave. Mais les « honnêtes gens » de son temps se bornaient, dans leur moralité, à lui opposer leurs vœux, et non leur volonté. Ils chuchotaient que leur empereur ne se soumettait pas comme eux aux lois de la Morale, mais ils restaient des « sujets moraux », en attendant que l’un d’eux osât passer franchement par-dessus « ses devoirs de sujet obéissant ». Et tous ces « bons Romains », tous ces « sujets soumis », abreuvés d’outrages par leur manque de volonté, d’acclamer aussitôt l’action criminelle et immorale du révolté.
    Où était, chez les « bons », le courage de faire la Révolution, cette Révolution qu’ils vantent et exploitent aujourd’hui, après qu’un autre l’a faite ? Ce courage ils ne pouvaient l’avoir, car toute révolution, toute insurrection est toujours quelque chose d’ « immoral », auquel on ne peut se résoudre à moins de cesser d’être « bon » pour devenir « mauvais » ou ni bon ni mauvais.
    »

    « C’eût été de la part de Socrate, une immoralité d’accueillir les offres séduisantes de Criton et de s’échapper de sa prison ; rester était le seul parti qu’il pût moralement prendre. Et c’était le seul, simplement parce que Socrate était — un homme moral.
    Les hommes de la Révolution, « immoraux et impies », avaient, eux, juré fidélité à Louis XVI, ce qui ne les empêcha pas de décréter sa déchéance et de l’envoyer à l’échafaud ; action immorale, qui fera horreur aux honnêtes gens de toute éternité
    . »

    « La victoire de la Moralité aboutit simplement à un changement de dynastie. »

    « L’impur renonce à tout bon sentiment, « renie » toute pudeur, tout respect humain ; il obéit en esclave docile à ses appétits. Le pur renonce au commerce du monde, « renie le monde », pour se faire l’esclave de son impérieux idéal. L’avare que ronge la soif de l’or renie les avertissements de sa conscience, il renonce à tout sentiment d’honneur, à toute bienveillance et à toute pitié ; sourd à toute autre voix, il court où l’appelle son tyrannique désir. Le saint fait de même ; impitoyable aux autres et à lui-même, rigoriste et dur, il affronte la « risée du monde » et court où l’appelle son tyrannique idéal. De part et d’autre, même abnégation de soi-même : si le non-saint abdique devant Mammon, le saint abdique devant Dieu et les lois divines. »

    « Le dégradé et le sublime aspirent tous deux à un « bien », l’un à un bien matériel, l’autre à un bien idéal, et finalement l’un complète l’autre, l’ « homme de la Matière » sacrifiant à sa vanité, but idéal, ce que l’ « homme de l’Esprit » sacrifie à une jouissance matérielle, le confort. »

    « Ce n’est cependant que par la « chair » que je puis secouer la tyrannie de l’Esprit, car ce n’est que quand un homme comprend aussi sa chair qu’il se comprend entièrement, et ce n’est que quand il se comprend entièrement qu’il est intelligent ou raisonnable. »

    « Qui a pu ne pas remarquer ou tout au moins éprouver que toute notre éducation consiste à greffer dans notre cervelle certains sentiments déterminés, au lieu d’y laisser germer au petit bonheur ceux qui y auraient trouvé un sol convenable ? Lorsque nous entendons le nom de Dieu, nous devons éprouver de la crainte ; que l’on prononce devant nous le nom de Sa Majesté le Prince, nous devons nous sentir pénétrés de respect, de vénération et de soumission ; si l’on nous parle de moralité, nous devons entendre quelque chose d’inviolable ; si l’on nous parle du mal ou des méchants, nous ne pouvons nous dispenser de frémir, et ainsi de suite. Ces sentiments sont le but de l’éducateur, ils sont obligatoires ; si l’enfant se délectait, par exemple, au récit des hauts faits des méchants, ce serait au fouet à le punir et à le « ramener dans la bonne voie ». »

    « Il ne nous est pas permis d’éprouver, à l’occasion de chaque objet et de chaque nom qui se présentent à nous, le premier sentiment venu ; le nom de Dieu, par exemple, ne doit pas éveiller en nous d’images risibles ou de sentiments irrespectueux ; ce que nous devons en penser et ce que nous devons sentir nous est d’avance tracé et prescrit.
    Tel est le sens de ce qu’on appelle la « charge d’âme » : mon âme et mon esprit doivent être façonnés d’après ce qui convient aux autres, et non d’après ce qui pourrait me convenir à moi-même.
    »

    « Les Chinois sont bien le plus positif des peuples, et cela parce qu’ils sont ensevelis sous les dogmes ; mais l’ère chrétienne non plus n’est pas sortie du positif, c’est-à-dire de la « liberté restreinte », de la « liberté jusqu’à une certaine limite ». Aux degrés les plus élevés de la civilisation, cette activité est dite scientifique et se traduit par un travail reposant sur une supposition fixe, une hypothèse inébranlable. »

    « La Moralité, sous sa première et sa plus inintelligible forme, se présente comme habitude. Agir conformément aux mœurs et aux coutumes de son pays, c’est être moral. »

    « Les traditions de la civilisation chinoise ont paré à toutes les éventualités ; tout est « prévu » ; quoi qu’il arrive, le Chinois sait toujours comment il doit se comporter, il n’a jamais besoin de prendre conseil des circonstances. Jamais un événement inattendu ne le précipite du ciel de son repos. Le Chinois qui a vécu dans la moralité et qui y est parfaitement acclimaté ne peut être ni surpris ni déconcerté ; en toute occasion il garde son sang-froid, c’est-à-dire le calme du cœur et de l’esprit, parce que son cœur et son esprit, grâce à la prévoyance des vieilles coutumes traditionnelles, ne peuvent en aucun cas être bouleversés ni troublés : l’improviste n’existe plus. C’est donc grâce à l’habitude que l’humanité gravit le premier échelon de l’échelle de la civilisation (ou de la culture) ; et, comme elle s’imagine qu’atteindre la civilisation sera atteindre en même temps le ciel ou royaume de la culture et de la seconde nature, elle gravit en réalité par l’habitude le premier échelon de l’échelle du ciel. »

    « On range les hommes en deux classes : les cultivés et les non-cultivés, les civilisés et les barbares. Les premiers, en tant que méritant leur nom, s’occupaient de pensées, vivaient par l’Esprit, et comme, pendant l’ère chrétienne qui eut la pensée pour principe, ils étaient les maîtres, ils exigèrent de tous, envers les pensées reconnues par eux, la plus respectueuse soumission. État, Empereur, Église, Moralité, Ordre, etc., sont de ces pensées, de ces fantômes qui n’existent que pour l’Esprit.
    Un être simplement vivant, un animal, s’inquiète d’eux aussi peu qu’un enfant. Mais les barbares ne sont en réalité que des enfants, et celui qui ne songe qu’à pourvoir aux besoins de sa vie est indifférent à tous ces fantômes ; comme il est d’autre part sans force contre eux, il finit par succomber à leur puissance et par être régi par des — pensées.
    »

    « À chaque instant, le civilisé se heurte au barbare et le barbare se heurte au civilisé, et cela non seulement à l’occasion de la rencontre de deux hommes, mais chez un seul et même homme. Car nul docte n’est si docte qu’il ne prenne quelque plaisir aux choses, et ce faisant il agit en barbare, et nul barbare n’est absolument sans pensée. »

    « Qui donc « se sacrifie » ? Celui qui subordonne tout le reste à un but, à une volonté, à une passion, etc. L’amant ne se sacrifie-t-il pas lorsqu’il abandonne père et mère, brave tous les dangers et supporte toutes les privations pour atteindre son but ? Et que fait d’autre l’ambitieux qui sacrifie à son unique passion tout désir, tout souhait, toute joie ? Et l’avare, qui se prive de tout pour amasser un trésor ? Et l’ivrogne ? Tous, une unique passion les domine, et ils lui sacrifient toutes les autres.
    Mais ces sacrifices les empêchent-ils d’être intéressés ? Ne sont-ils point des égoïstes ? S’ils n’ont qu’une seule passion maîtresse, ils ne cherchent pas moins à la satisfaire et à se satisfaire, ils n’y mettent même que plus d’ardeur : leur passion les absorbe. Tous leurs actes, tous leurs efforts sont égoïstes, mais d’un égoïsme non épanoui, unilatéral et borné : ils sont possédés.
    »

    « Celui qui vit pour une grande idée, pour une bonne cause, pour une doctrine, un système, une mission sublime, ne doit se laisser effleurer par aucune convoitise terrestre, il doit dépouiller tout intérêt égoïste. »

    « La victoire des idées n’est complète que lorsqu’elles cessent d’être en contradiction avec les intérêts personnels, c’est-à-dire lorsqu’elles donnent satisfaction à l’égoïsme. »

    « L’Homme n’est pas une personne, mais un idéal, un fantôme. »

    « Je ne blâme pas la Bourgeoisie de ne pas s’être laissé détourner de son but par Robespierre et d’avoir pris conseil de son égoïsme pour savoir jusqu’à quel point elle devait s’assimiler les idées révolutionnaires. Mais ceux que l’on pourrait blâmer (si toutefois il peut être question ici de blâmer quelqu’un ou quelque chose), ce sont ceux qui se laissent imposer comme leurs intérêts les intérêts de la classe bourgeoise. Ne finiront-ils pas un jour par comprendre de quel côté est leur avantage ? »

    « « Pour conquérir à sa cause les producteurs (Prolétaires), dit Auguste Becker, il ne suffit pas d’une négation des notions traditionnelles du droit. Les gens s’inquiètent malheureusement assez peu de la victoire théorique d’une idée. Ce qu’il faut, c’est leur démontrer ad oculos le bénéfice pratique que l’on peut retirer de cette victoire ; et il ajoute : « Vous devez empoigner les gens par leurs intérêts réels, si vous voulez avoir prise sur eux. » Il nous montre de plus la sage immoralité qui se propage déjà chez nos paysans, parce qu’ils aiment mieux suivre leurs intérêts réels que de s’astreindre aux commandements de la Morale. »

    « Comment peut-on soutenir que la philosophie moderne et l’époque moderne sont parvenues à la liberté, puisqu’elles ne nous délivrent pas du joug de l’objectivité ? »

    "L’Antiquité avait lutté contre le monde ; le combat du Moyen Âge fut un combat contre soi-même, contre l’Esprit. L’ennemi des Anciens avait été extérieur, celui des Chrétiens fut intérieur, et le champ de bataille où ils en vinrent aux mains fut l’intimité de leur pensée, de leur conscience."

    « Toute la sagesse des Anciens est Cosmologie, science du monde ; toute la sagesse des Modernes est Théologie, science de Dieu. »

    « Comme si le rapport que je conçois n’était pas unique, par le fait que moi qui le conçois je suis unique ! Qu’importe la rubrique sous laquelle les autres le rangent ! »

    « Désormais, tout droit que ne concède pas le Monarque-État est une « usurpation », tout privilège qu’il accorde devient un « droit ». L’esprit du temps exigeait la royauté absolue, et c’est ce qui causa la chute de ce qu’on avait appelé jusqu’alors royauté absolue, mais qui avait consenti à être si peu absolue qu’elle se laissait rogner et limiter par mille autorités subalternes.
    La bourgeoisie a accompli le rêve de tant de siècles ; elle a découvert un maître absolu auprès duquel d’autres maîtres ne peuvent plus se dresser comme autant de restrictions. Elle a produit le maître qui seul accorde des « titres légitimes » et sans le consentement duquel rien n’est légitime. « Nous savons que les idoles ne sont rien dans le monde, et qu’il n’y a d’autre dieu que le seul Dieu . »
    On ne peut plus attaquer le Droit, comme on attaquait un droit, en soutenant qu’il est « injuste ». Tout ce qu’on peut désormais dire c’est qu’il est un non-sens, une illusion. Si on l’accusait d’être contraire au droit, on serait obligé de lui opposer un autre droit, et de les comparer. Mais si l’on rejette totalement le Droit, le Droit en soi, on nie du même coup la possibilité de le violer, et on fait table rase de tout concept de Justice (et par conséquent d’Injustice).
    Nous jouissons tous de l’« égalité des droits politiques ». Que signifie cela ? Simplement ceci, que l’État ne tolère nulle acception de personne, que je ne suis à ses yeux, comme le premier venu, qu’un homme, et n’ai aucun autre titre à son attention
    . »

    « Égalité des droits politiques » signifie donc que chacun peut acquérir tous les droits que l’État a à distribuer, s’il remplit les conditions requises ; et ces conditions dépendent de la nature de l’emploi et ne peuvent être dictées par des préférences personnelles.

    « La Bourgeoisie est la noblesse du mérite : « Au mérite sa couronne » est sa devise.
    Elle lutta contre la noblesse « pourrie », car pour elle, laborieuse, ennoblie par le labeur et le mérite, ce n’est pas « l’homme bien né » qui est libre, ni d’ailleurs moi qui suis libre ; est libre « celui qui le mérite », le serviteur intègre (de son Roi, de l’État, ou du Peuple dans nos États constitutionnels). C’est par les services rendus que l’on acquiert la liberté, autrement dit le mérite — et ses profits, fût-ce d’ailleurs en servant Mammon. Il faut avoir bien mérité de l’État, c’est-à-dire du principe de l’État, de son esprit moral. Celui qui sert cet esprit de l’État, celui-là, de quelque branche de l’industrie qu’il vive, est un bon citoyen ; à ses yeux, les « novateurs » font « un triste métier ». Seul, le « boutiquier » est « pratique », et c’est le même esprit de trafic qui fait qu’on chasse aux emplois, qu’on cherche à faire fortune dans le commerce, et qu’on s’efforce de se rendre de n’importe quelle façon utile à soi et aux autres.
    Si c’est le mérite de l’homme qui fait sa liberté (et que manque-t-il à la liberté que réclame le cœur du bon bourgeois ou du fonctionnaire fidèle ?), servir, c’est être libre. Le serviteur obéissant, voilà l’homme libre ! — Et voilà une rude absurdité ! Cependant tel est le sens intime de la bourgeoisie ; son poète, Goethe, comme son philosophe, Hegel, ont célébré la dépendance du sujet vis-à-vis de l’objet, la soumission au monde objectif, etc. Celui qui s’incline devant les événements et se découvre devant le fait accompli possède la vraie liberté. Et le fait, pour quiconque fait profession de penser, c’est — la Raison, la Raison qui, comme l’État et l’Église, promulgue des lois générales et fait communier les individus dans l’idée de l’Humanité. Elle détermine ce qui est « vrai » et la règle sur laquelle on doit se guider. Pas de gens plus « raisonnables » que les loyaux serviteurs, et, avant tous, ceux qui, serviteurs de l’État, s’appellent bons citoyens et bons bourgeois.
    Sois ce que tu pourras, un Crésus ou un gueux — l’État bourgeois te laisse le choix —, mais aie de « bonnes opinions » ! Ceci, l’État l’exige de toi, et il regarde comme son devoir le plus urgent de faire germer chez tous ces « bonnes opinions ». Dans ce but, il te protégera contre les « suggestions mauvaises » ; il tiendra en bride les « mal pensants », il étouffera leurs discours subversifs sous les sanctions de la censure et des lois sur la presse ou derrière les murs d’un cachot ; d’autre part, il choisira comme censeurs des gens « d’opinions sûres », et il te soumettra à l’influence moralisatrice de ceux qui sont « bien pensants et bien intentionnés ». Lorsqu’il t’aura rendu sourd aux mauvaises suggestions, il te rouvrira les oreilles toutes grandes aux bonnes.
    »

    « Avec l’ère de la bourgeoisie s’ouvre celle du Libéralisme […] Ce que veut le Libéralisme, c’est la libre évolution, la mise en valeur non point de la personne ou du moi, mais de la Raison ; c’est en un mot la dictature de la Raison, et, en somme, une dictature. Les Libéraux sont des apôtres, non pas précisément les apôtres de la foi, de Dieu, etc., mais de la Raison, leur évangile. Leur rationalisme, ne laissant aucune latitude au caprice, exclut en conséquence toute spontanéité dans le développement et la réalisation du moi : leur tutelle vaut celle des maîtres les plus absolus. »

    « La « liberté individuelle », sur laquelle le Libéralisme issu de 89 veille avec un soin jaloux, n’implique nullement la parfaite et totale autonomie de l’individu (autonomie grâce à laquelle tous mes actes seraient exclusivement miens), mais uniquement l’indépendance vis-à-vis des personnes. »

    « Il n’y a plus dans l’État que des « gens libres », qu’oppriment mille contraintes (respects, convictions, etc.). Mais qu’importe ? Celui qui les écrase s’appelle l’État, la Loi, et jamais un « tel » ou « un tel ». […] La bourgeoisie veut un maître impersonnel. »

    « Voici d’ailleurs le principe : l’intérêt des faits doit seul gouverner l’homme, notamment l’intérêt de la moralité, de la légalité, etc. Aussi nul ne peut-il être lésé dans ses intérêts par un autre (comme c’était le cas jadis, par exemple, lorsque les charges nobles étaient fermées aux bourgeois, les métiers fermés aux nobles, etc.). Que la concurrence soit libre, et si quelqu’un est lésé ce ne pourra plus être que par un fait et non par une personne (le riche, par exemple, opprime le pauvre par l’argent, qui est un « fait »). »

    « Aux yeux paternels de l’État, tous ses enfants sont égaux (égalité civique ou politique) et libres d’aviser aux moyens de remporter sur les autres : ils n’ont qu’à concourir. »

    « La Bourgeoisie se reconnaît à ce qu’elle pratique une morale étroitement liée à son essence. Ce qu’elle exige avant tout, c’est qu’on ait une occupation sérieuse, une profession honorable, une conduite morale. Le chevalier d’industrie, la fille de joie, le voleur, le brigand et l’assassin, le joueur, le bohème sont immoraux, et le brave bourgeois éprouve à l’égard de ces « gens sans mœurs » la plus vive répulsion. Ce qui leur manque à tous, c’est cette espèce de droit de domicile dans la vie que donnent un commerce solide, des moyens d’existence assurés, des revenus stables, etc. ! comme leur vie ne repose pas sur une base sûre, ils appartiennent au clan des « individus » dangereux, au dangereux prolétariat : ce sont des « particuliers » qui n’offrent aucune « garantie ». et n’ont »rien à perdre » et rien à risquer.
    La famille ou le mariage, par exemple, lient l’homme, et ce lien le case dans la société et lui sert de garant ; — mais qui répond de la courtisane ? Le joueur risque tout son avoir sur une carte, il ruine lui et les autres : — pas de garantie !
    On pourrait réunir sous le nom de « Vagabonds » tous ceux que le bourgeois tient pour suspects, hostiles et dangereux
    . »
    -Max Stirner, L’Unique et sa propriété.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Dim 9 Nov - 17:11, édité 1 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

    Johnathan R. Razorback
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    Matière Prométhéenne  - Page 4 Empty Re: Matière Prométhéenne

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 9 Nov - 16:56

    « Tout vagabondage déplaît d’ailleurs au bourgeois, et il existe aussi des vagabonds de l’esprit, qui, étouffant sous le toit qui abritait leurs pères, s’en vont chercher au loin plus d’air et plus d’espace. Au lieu de rester au coin de l’âtre familial à remuer les cendres d’une opinion modérée, au lieu de tenir pour des vérités indiscutables ce qui a consolé et apaisé tant de générations avant eux, ils franchissent la barrière qui clôt le champ paternel et s’en vont, par les chemins audacieux de la critique, où les mène leur indomptable curiosité de douter. Ces extravagants vagabonds rentrent, eux aussi, dans la classe des gens inquiets, instables et sans repos que sont les prolétaires, et quand ils laissent soupçonner leur manque de domicile moral, on les appelle des « brouillons », des « têtes chaudes » et des « exaltés ».
    Tel est le sens étendu qu’il faut attacher à ces mots de Prolétariat et de Paupérisme, Combien on se tromperait, si l’on croyait la Bourgeoisie capable de désirer l’extinction de la misère (du paupérisme) et de consacrer à ce but tous ses efforts ! Rien au contraire ne réconforte le bon bourgeois comme cette conviction incomparablement consolante qu’ « un sage décret de la Providence a réparti une bonne fois et pour toujours les richesses et le bonheur ». La misère qui encombre les rues autour de lui ne trouble pas le vrai citoyen au point de le solliciter à faire plus que de s’acquitter envers elle, comme en lui jetant l’aumône, ou en fournissant le travail et la pitance à quelque « brave garçon laborieux ». Mais il n’en sent que plus vivement combien sa paisible jouissance est troublée par les grondements de la misère remuante et avide de changement, par ces pauvres qui ne souffrent et ne peinent plus en silence mais qui commencent, à s’agiter et à extravaguer. Enfermez le vagabond ! Jetez le perturbateur dans les plus sombres oubliettes ! « Il veut attiser les mécontentements et renverser l’ordre établi ! » Tuez ! Tuez !
    ».

    « Le capital est ici le fonds, la mise, l’héritage (naissance) ; l’intérêt est la peine prise pour faire valoir (travail) : le capital travaille. Mais pas d’excès, pas d’ultra, pas de radicalisme ! Évidemment, il faut que le nom, la naissance, puissent donner quelque avantage, mais ce ne peut être là qu’un capital, une mise de fonds ; évidemment, il faut du travail, mais que ce travail soit peu ou point personnel, que ce soit le travail du capital — et des travailleurs asservis. »

    « Lorsqu’une époque est plongée dans une erreur, toujours les uns bénéficient de cette erreur, tandis que les autres en pâtissent. »

    « L’État est fondé sur — l’esclavage du travail. Que le travail soit libre, et l’État s’écroule. »

    « La liberté de l’homme est, pour le Libéralisme politique, la liberté vis-à-vis des personnes, de la domination personnelle, du Maître ; c’est la liberté personnelle, garantissant chaque individu contre les autres individus. Nul n’a le droit d’ordonner, seule la Loi ordonne. Mais si les personnes sont égales, ce qu’elles possèdent n’est pas égal. Le pauvre a besoin du riche comme le riche du pauvre ; le premier a besoin de la richesse du second, et celui-ci du travail du premier ; si chacun a besoin de l’autre, ce n’est toutefois pas de cet autre comme personne, mais comme fournisseur, comme ayant quelque chose à donner, comme détenant ou possédant quelque chose. C’est donc ce qu’il a qui fait l’homme. Et, par leur avoir, les hommes sont inégaux.
    Le Socialisme conclut que nul ne doit posséder, de même que le Libéralisme politique concluait que nul ne doit commander. Si pour l’un l’État seul commandait, pour l’autre la Société seule possède
    . »

    « Quel avantage retirons-nous de la Bourgeoisie ? Des charges ! Et comment estime-t-on notre travail ? Aussi bas que possible. Le travail fait cependant notre unique valeur ; le travailleur est en nous ce qu’il y a de meilleur, et si nous avons une signification dans le monde, c’est comme travailleurs. Que ce soit donc d’après notre travail qu’on nous apprécie, et que ce soit notre travail qu’on évalue.
    Que pouvez-vous nous opposer ? Du travail, et rien que du travail. Si nous vous devons une récompense, c’est à cause du travail que vous fournissez, de la peine que vous vous donnez, et non simplement parce que vous existez ; c’est en raison de ce que vous êtes pour nous et non de ce que vous êtes pour vous. Sur quoi sont fondés vos droits sur nous ? Sur votre haute naissance, etc. ? Nullement ! Rien que sur ce que vous faites pour satisfaire nos besoins ou nos désirs. Convenons donc de ceci : vous ne nous évaluerez que d’après ce que nous ferons pour vous, et nous en userons de même à votre égard. Le travail crée la valeur, et la valeur se mesure par le travail, nous entendons le travail qui nous profite, la peine qu’on se donne les uns pour les autres, le travail d’utilité générale. Que chacun soit aux yeux des autres un travailleur. Celui qui accomplit une besogne utile n’est inférieur à personne ; en d’autres termes — tous les travailleurs (dans le sens, naturellement, de producteurs pour la communauté, travailleurs communistes) sont égaux. Si le travailleur est digne de son sort, que son sort soit digne de lui.
    »

    « Tout plaisir d’un esprit cultivé est interdit aux ouvriers au service d’autrui ; il ne leur reste que les plaisirs grossiers, toute culture leur est fermée. Pour être bon chrétien, il suffit de croire, et croire est possible en quelque situation qu’on se trouve ; aussi les gens à convictions chrétiennes n’ont-ils en vue que la piété des travailleurs asservis, leur patience, leur résignation, etc. Les classes opprimées purent à la rigueur supporter toute leur misère aussi longtemps qu’elles furent chrétiennes, car le Christianisme est un merveilleux étouffoir de tous les murmures et de toutes les révoltes. Mais il ne s’agit plus aujourd’hui d’étouffer les désirs, il faut les satisfaire. La Bourgeoisie, qui a proclamé l’évangile de la joie de vivre, de la jouissance matérielle, s’étonne de voir cette doctrine trouver des adhérents parmi nous, les pauvres ; elle a montré que ce qui rend heureux, ce n’est ni la foi ni la pauvreté, mais l’instruction et la richesse : et c’est bien ainsi que nous l’entendons aussi, nous autres prolétaires !
    La Bourgeoisie s’est affranchie du despotisme et de l’arbitraire individuels, mais elle a laissé subsister l’arbitraire qui résulte du concours des circonstances et qu’on peut appeler la fatalité des événements ; il y a toujours une chance qui favorise et « des gens qui ont de la chance ».
    Lorsque, par exemple, une branche de l’industrie vient à s’arrêter et que des milliers d’ouvriers sont sur le pavé, on pense assez juste pour reconnaître que l’individu n’est pas responsable, mais que « c’est la faute des circonstances » ; changeons donc ces circonstances, et changeons-les assez radicalement pour qu’elles ne soient plus à la merci de pareilles éventualités ; qu’elles obéissent désormais à une loi ! Ne soyons pas plus longtemps les esclaves du hasard. Créons un nouvel ordre de choses qui mette fin à toutes les fluctuations, et que cet ordre soit sacré !
    »

    « Un cornet de dés est une image de la concurrence beaucoup trop nette, trop peu déguisée ; comme toute nudité, elle offense la décence et la pudeur.
    C’est à ces caprices de la fortune que les Socialistes veulent mettre un terme, en fondant une société où les hommes ne soient plus le jouet de la chance. Tout naturellement, cette tendance se manifeste tout d’abord par la haine des « malheureux » contre les « heureux », c’est-à-dire de ceux pour lesquels le hasard n’a que peu ou rien fait contre ceux qu’il a comblés. Mais la mauvaise humeur du malchanceux ne s’adresse pas tant à celui qui a de la chance qu’à la chance elle-même, cette colonne pourrie de l’édifice bourgeois
    . »

    « La Bourgeoisie avait proclamé libres les biens spirituels et matériels, et s’en était remise à chacun du soin de chercher à obtenir ce qu’il convoitait. Le Communisme donne réellement ces biens à chacun, les lui impose, et l’oblige à en tirer parti ; considérant que ce ne sont que les biens matériels et spirituels qui font de nous des hommes, il regarde comme essentiel que nous puissions acquérir ces biens sans que rien nous fasse obstacle, afin d’être hommes. La Bourgeoisie rendait la production libre, le Communisme force à la production et n’admet que les producteurs, les artisans. Il ne suffit pas que les professions te soient ouvertes, il faut que tu en pratiques une.
    Il ne reste plus à la Critique qu’à démontrer que l’acquisition de ces biens ne fait encore nullement de nous des hommes.
    Le postulat du Libéralisme, en vertu duquel chacun doit faire de soi un homme et acquérir une « humanité », implique la nécessité pour chacun d’avoir le temps de se consacrer à cette « humanisation » et de travailler à soi-même.
    Le Libéralisme politique pensait avoir fait le nécessaire en livrant à la concurrence tout le champ de l’activité humaine et en permettant à l’individu de tendre vers tout ce qui est humain. « Que tous puissent lutter contre tous. »
    Le Libéralisme social juge cette permission insuffisante, parce que « permis « signifie simplement « qui n’est défendu à personne » et non « qui est rendu possible à chacun ». Il part de là pour soutenir que la Bourgeoisie n’est libérale qu’en paroles, mais, en fait, suprêmement illibérale. Lui, de son côté, prétend nous fournir à tous le moyen de travailler à nous-mêmes.
    »

    « Le principe du travail supprime évidemment celui de la chance et de la concurrence. Mais il a également pour effet de maintenir le travailleur dans ce sentiment que l’essentiel en lui est le « travailleur » dégagé de tout égoïsme ; le travailleur se soumet à la suprématie d’une société de travailleurs, comme le bourgeois acceptait sans objection la concurrence.
    Le beau rêve d’un « devoir social » est aujourd’hui encore le rêve de bien des gens, et l’on imagine encore que la Société nous donnant ce dont nous avons besoin, nous sommes ses obligés, à elle à qui nous devons tout . On persiste à vouloir servir un « dispensateur suprême de tout bien ».
    Que la société n’est pas un « moi » capable de donner, de prêter ou de permettre, mais uniquement un moyen, un instrument dont nous nous servons — que nous n’avons aucun devoir social, mais uniquement des intérêts à la poursuite desquels nous faisons servir la société — que nous ne devons à la société aucun sacrifice, mais que si nous sacrifions quelque chose ce n’est jamais qu’à nous-mêmes — ce sont là des choses dont les Socialistes ne peuvent s’aviser : ils sont « libéraux », et, comme tels, imbus d’un principe religieux ; la Société qu’ils rêvent est ce qu’était auparavant l’État : — sacrée !
    La Société dont nous tenons tout est un nouveau maître, un nouveau fantôme, un nouvel « être suprême » qui nous impose « service et devoir ».
    »

    « Dans la société humaine que nous promet l’Humanitaire, il n’y a évidemment pas de place pour ce que toi et moi avons de « particulier » et rien ne peut plus entrer en ligne de compte qui porte le cachet d’ « affaire privée ». Ainsi se complète le cycle du Libéralisme ; son bon principe est l’Homme et la liberté humaine, et son mauvais principe est l’Égoïste et tout ce qui est privé : là est son dieu, ici son diable.
    La personne particulière ou privée ayant perdu toute valeur dans l’ « État » (plus de privilèges), et la propriété particulière ou privée ayant été dépouillée de sa légitimité par la « Société des travailleurs » ou « Société des gueux », vient la « Société humaine » qui, elle, met de côté indistinctement tout le particulier ou le privé. Ce n’est que le jour où la « critique pure » aura terminé sa laborieuse enquête que nous serons enfin fixés, et que nous saurons au juste ce que nous devons tenir pour privé et, « pénétrés de sa vanité et de son néant » — laisser debout juste comme devant.
    Ni l’État ni la Société ne satisfont le libéral humanitaire ; aussi les nie-t-il tous deux, quitte à les conserver tous deux. En réalité, la Société humanitaire est à la fois État universel et Société universelle ; ce n’est qu’à l’État limité qu’on reproche de faire trop de cas des intérêts privés spirituels (convictions religieuses des gens, par exemple), et à la Société limitée, des intérêts privés matériels. Tous deux doivent s’en remettre aux particuliers du soin des intérêts privés, et, devenant Société humaine, s’inquiéter uniquement des intérêts humains généraux.
    Lorsque les Politiques s’efforçaient de supprimer la volonté personnelle, (l’arbitraire et le bon plaisir), ils ne s’apercevaient pas que la propriété lui offrait un sûr asile.
    Lorsque les Socialistes à leur tour abolissent la propriété, ils négligent de remarquer que cette propriété se perpétue sous forme d’individualité. N’y a-t-il donc point d’autre propriété que l’argent et les biens au soleil ? Chacune de mes pensées, chacune de mes opinions * ne m’est-elle pas également propre, n’est-elle pas mienne ?
    Pas d’autre alternative donc pour la pensée que de disparaître ou de devenir impersonnelle. Il n’appartient pas à la personne d’avoir des opinions à elle, tout ce qu’elle pourrait avoir en propre doit faire retour à quelque chose de plus général qu’elle : de même que l’État a confisqué la volonté, et que la Société a accaparé la propriété, l’« Homme » à son tour doit totaliser les pensées individuelles et en faire de la pensée humaine, purement et universellement humaine.
    »

    « Le bien-être est encore le but suprême des Socialistes, comme le libre concours, l’émulation, est celui des Libéraux politiques. Maintenant aussi on est libre de bien vivre et de faire pour cela le nécessaire, de même qu’il est permis d’entrer dans la lice à celui que tente le concours (concurrence). Mais il suffit pour prendre part au concours d’être citoyen, et pour avoir sa part de jouissance d’être travailleur : citoyen et travailleur ne sont encore ni l’un ni l’autre synonymes d’ « homme ». L’homme ne parvient au « vrai bien » (n’est « souverainement bien ») que lorsqu’il est aussi « spirituellement libre » ! Car l’Homme est Esprit, et c’est pourquoi toutes les puissances étrangères à lui, à l’Esprit, à toutes les puissances suprahumaines, célestes, non humaines, doivent être détruites, et le nom d’ « Homme » doit s’élever rayonnant au-dessus de tous les noms.
    Ainsi l’époque moderne (époque des Modernes) finit par revenir à son point de départ et fait de nouveau de la « liberté spirituelle » son principe et sa fin.
    »

    « Aussi le Libéralisme humanitaire dit-il : Vous voulez le travail, c’est parfait ; nous le voulons aussi, mais nous le voulons intégral. Nous n’y cherchons pas un moyen d’avoir des loisirs, mais nous prétendons trouver en lui pleine satisfaction, nous voulons le travail parce que travailler, c’est nous développer, nous réaliser.
    Mais il faut pour cela que ce qu’on appelle travail soit digne de ce nom. Le seul travail qui honore l’homme est le travail humain et conscient, qui n’a pas un but égoïste, mais qui a pour but l’Homme, l’épanouissement des énergies humaines, de telle sorte qu’il permet de dire : laboro, ergo sum, je travaille, donc je suis homme. L’Humanitaire veut le travail de l’Esprit mettant en œuvre toute matière, il veut que l’Esprit ne laisse aucun objet en repos, qu’il ne se repose devant rien, qu’il analyse et remette sans cesse sur le métier de sa critique les résultats obtenus. Cet esprit inquiet et sans repos fait le véritable travailleur ; c’est lui qui détruit les préjugés, qui abat toutes les barrières et les limitations, et exalte l’homme au-dessus de tout ce qui pourrait le dominer, tandis que le Communiste qui ne travaille que pour lui, jamais librement mais toujours contraint par la nécessité, ne s’affranchit pas de l’esclavage du travail : il reste un travailleur esclave.
    Le travailleur tel que le conçoit l’Humanitaire n’a rien d’un « égoïste », car il ne produit pas pour des individus, ni pour lui-même ni pour d’autres ; son labeur ne vise point la satisfaction de besoins privés, mais a pour objet l’Humanité et son progrès ; il ne s’attarde point à soulager les souffrances individuelles et à s’inquiéter des désirs de chacun : il abat les barrières qui enserrent l’humanité, il déracine les préjugés séculaires, balaie les obstacles qui embarrassent la route, les erreurs qui font trébucher les hommes, et les vérités qu’il découvre, c’est pour tous et pour toujours qu’il les met en lumière ; bref — il vit et travaille pour l’humanité.
    »

    "La Critique est incontestablement la plus parfaite de toutes les théories sociales, parce qu’elle écarte et annihile tout ce qui sépare l’homme de l’homme : tous les privilèges, et jusqu’au privilège de la foi. Elle a achevé de purifier et a systématisé le vrai principe social, le principe d’amour du Christianisme, et c’est elle qui aura fait la dernière tentative possible pour dépouiller les hommes de leur exclusivisme et de leur foncière inimitié, en luttant corps à corps avec l’Égoïsme sous sa forme la plus primitive et par conséquent la plus dure, l’unicité ou l’exclusivisme."

    « Comment pouvez-vous vivre d’une vie vraiment sociale, tant qu’il reste en vous la moindre trace d’exclusivisme, la moindre chose qui n’est que vous et rien que vous ?
    Je demande au contraire : Comment pouvez-vous être vraiment uniques, tant qu’il reste entre vous la moindre trace de dépendance, la moindre chose qui n’est pas vous et rien que vous ? Tant que vous restez enchaînés les uns aux autres, vous ne pouvez parler de vous au singulier ; tant qu’un « lien » vous unit, vous restez un pluriel, à vous douze vous faites la douzaine, à mille vous formez un peuple, et à quelques millions l’humanité !
    »

    « Que fera la Société, si elle ne s’inquiète plus de rien de privé ? Va-t-elle rendre le privé impossible ? Non, mais elle « le subordonnera aux intérêts de la Société, et permettra par exemple aux volontés individuelles de s’accorder autant de jours de congé qu’elles le jugeront bon, pourvu que ces volontés individuelles ne se mettent pas en contradiction avec l’intérêt général  ». Tout le privé sera abandonné à lui-même : il ne présente aucun intérêt pour la Société. »

    « Le Libéralisme humanitaire n’y va pas de main morte. Que tu veuilles, à n’importe quel point de vue, être ou avoir quelque chose de particulier, que tu prétendes au moindre avantage que n’ont pas les autres, que tu veuilles t’autoriser d’un droit qui n’est pas un des « droits généraux de l’humanité », et tu es un égoïste. »

    « Ne pas faire de tort aux autres hommes ! De là découlent la nécessité de ne posséder aucun privilège, de renoncer à tout « avantage », et la plus rigoureuse doctrine de renoncement. On ne doit point se regarder comme « quelque chose de spécial », par exemple comme juif ou comme chrétien. Fort bien, moi non plus je ne me prends pas pour quelque chose de particulier ! Je me tiens pour unique ! J’ai bien quelque analogie avec les autres, mais cela n’a d’importance que pour la comparaison et la réflexion ; en fait, je suis incomparable, unique. Ma chair n’est pas leur chair, mon esprit n’est pas leur esprit ; que vous les rangiez dans des catégories générales, « la Chair, l’Esprit », ce sont là de vos pensées, qui n’ont rien de commun avec ma chair et mon esprit, et ne peuvent le moins du monde prétendre à me dicter une « vocation ».
    Je ne veux respecter en toi rien, ni le propriétaire, ni le gueux, ni même l’Homme, mais je veux t’employer.
    J’apprécie que le sel me fait mieux goûter mes aliments, aussi ne me fais-je pas faute d’en user ; je reconnais dans le poisson une nourriture qui me convient, et j’en mange ; j’ai découvert en toi le don d’ensoleiller et d’égayer ma vie, et j’ai fait de toi ma compagne. Il se pourrait aussi que j’étudiasse dans le sel la cristallisation, dans le poisson l’animalité, et chez toi l’humanité, mais tu n’es jamais à mes yeux que ce que tu es pour moi, c’est-à-dire mon objet, et en tant que mon objet, tu es ma propriété
    . »

    « Juifs, Chrétiens, absolutistes, hommes des ténèbres et hommes du grand jour, Politiques, Communistes, tous se défendent énergiquement contre le reproche d’égoïsme ; et quand vient la Critique, qui les en accuse carrément et sans ménagements, tous se disculpent de cette accusation et se mettent à guerroyer contre — l’égoïsme, l’ennemi même auquel la Critique fait la guerre.
    Ennemis des égoïstes, tous le sont, aussi bien la masse que la Critique, et l’une comme l’autre s’efforce de repousser l’égoïsme, tant en se prétendant blanche comme neige qu’en noircissant la partie adverse
    . »

    « La Critique dit bien : Tu dois affranchir si complètement ton moi de toute limitation qu’il devienne un moi humain. Mais Moi je dis : Affranchis-toi tant que tu peux, tu n’arriveras à renverser que tes barrières à toi, car il n’appartient pas à chacun isolément de les renverser toutes ; ou plus explicitement : Ce qui est une barrière pour l’un n’en est pas une pour l’autre ; ne t’épuise donc pas contre celles des autres, il suffit que tu abattes les tiennes. Qui a jamais eu le bonheur de reculer la moindre borne, de lever le moindre obstacle qui fût une barrière pour tous les hommes ?
    Celui qui renverse une de ses barrières peut avoir par là montré aux autres la route et le procédé à suivre ; mais renverser leurs barrières reste leur affaire. Personne, d’ailleurs, ne fait autre chose. Exhorter les gens à être intégralement hommes revient à exiger d’eux qu’ils abattent toutes les barrières humaines ; or, c’est impossible, car l’Homme n’a pas de barrières et de limites ; Moi, j’en ai, c’est vrai, mais celles-là seules, les miennes, me concernent, et elles seules peuvent être par moi renversées. Je ne puis être un moi humain, parce que je suis Moi et non purement homme
    . »

    « Est-ce à dire que je refuse les bénéfices réalisés dans les différentes directions par les efforts du Libéralisme ? Oh ! que non ! Gardons-nous de rien laisser perdre de ce qui est acquis. Seulement, à présent, que, grâce au Libéralisme, voilà l’ « Homme » libéré, je tourne les yeux vers moi-même, et je le proclame hautement : ce que l’homme a l’air d’avoir gagné, c’est Moi, et Moi seul, qui l’ai gagné. »

    « Le Libéralisme politique abolit l’inégalité du maître et du serviteur, et fit l’homme sans maître, anarchique. Le maître, séparé de l’individu, de l’égoïste, devint un fantôme : la Loi ou l’État. — Le Libéralisme social à son tour supprima l’inégalité résultant de la possession, l’inégalité du riche et du pauvre et fit l’homme sans biens ou sans propriété. La propriété retirée à l’individu revint au fantôme : la Société. — Enfin, le Libéralisme humain ou humanitaire fait l’homme sans dieu, athée : le dieu de l’individu, « mon Dieu », doit donc disparaître. Où cela nous mène-t-il ? La suppression du pouvoir personnel entraîne nécessairement suppression du servage, la suppression de la propriété entraîne suppression du besoin, et la suppression du dieu implique suppression des préjugés, car, avec le maître déchu s’en vont les serviteurs, la propriété emporte les soucis qu’elle procurait, et le dieu qui chancelle et s’abat comme un vieil arbre arrache du sol ses racines, les préjugés. Mais attendons la fin. Le maître ressuscite sous la forme État, et le serviteur reparaît : c’est le citoyen, l’esclave de la loi, etc. — Les biens sont devenus la propriété de la Société, et la peine, le souci renaissent : ils se nomment travail. — Enfin, Dieu étant devenu l’Homme, c’est un nouveau préjugé qui se lève et l’aurore d’une nouvelle foi : la foi dans l’Humanité et la Liberté. Au dieu de l’individu succède le dieu de tous, l’ « Homme » : « Le degré suprême où nous puissions aspirer à nous élever serait d’être Homme ! » Mais comme nul ne peut réaliser complètement l’idée d’Homme, l’Homme reste pour l’individu un au-delà sublime, un être suprême inaccessible, un dieu. De plus, celui-ci est le « vrai dieu », parce qu’il nous est parfaitement adéquat, étant proprement « nous-même » ; nous-même, mais séparé de nous et élevé au-dessus de nous. »

    « Je ne suis pas un antagoniste de la critique, autrement dit je ne suis pas un dogmatique, et je ne me sens pas atteint par les dents du Critique. Si j’étais un dogmatique, je poserais en première ligne un dogme, c’est-à-dire une pensée, une idée, un principe, et je complèterais ce dogme en me faisant « systématique » et en bâtissant un système, c’est-à-dire un édifice de pensées.
    Réciproquement, si j’étais un Critique et le contradicteur du Dogmatique, je conduirais le combat du penser libre contre la pensée qui enchaîne, et je défendrais le penser contre le pensé. Mais je ne suis le champion ni du penser ni d’une pensée, car mon point de départ est Moi, qui ne suis pas plus une pensée que je ne consiste dans le fait de penser. Contre Moi, l’innommable, se brise le royaume des pensées, du penser et de l’esprit
    . »

    « La Critique soutient bien, par exemple, que la libre critique doit vaincre l’État, mais elle se défend contre le reproche que lui fait le gouvernement de l’État de « provoquer à l’indiscipline et à la licence » ; elle pense que l’indiscipline et la licence ne devraient pas triompher, et qu’elle seule le doit. C’est bien plutôt le contraire : ce n’est que par l’audace ennemie de toute règle et de toute discipline que l’État peut être vaincu. »

    « Tu veux être libre ? — Et de quoi ? De quoi ne peut-on s’affranchir ? On peut secouer le joug du servage, du pouvoir souverain, de l’aristocratie et des princes, on peut secouer la domination des appétits et des passions et jusqu’à l’empire de la volonté propre et personnelle ; l’abnégation totale, le complet renoncement ne sont que de la liberté, liberté vis-à-vis de soi-même, de son arbitre et de ses déterminations. Ce sont nos efforts vers la liberté comme vers quelque chose d’absolu, d’un prix infini, qui nous dépouillèrent de l’individualité en créant l’abnégation.
    Plus je suis libre, plus la contrainte s’élève comme une tour devant mes yeux et plus je me sens impuissant.
    »

    « Quelle différence entre la liberté et l’Individualité ! On peut être sans bien des choses, mais on ne peut être sans rien ; on peut être libre de bien des choses, mais non être libre de tout. L’esclave même peut être intérieurement libre, mais seulement vis-à-vis de certaines choses et non de toutes ; comme esclave, il n’est pas libre vis-à-vis du fouet, des caprices impérieux du maître, etc. « La Liberté n’existe que dans le royaume des songes ! L’Individualité, c’est-à-dire ma propriété, est au contraire toute mon existence et ma réalité, c’est moi-même. Je suis libre vis-à-vis de ce que je n’ai pas ; je suis propriétaire de ce qui est en mon pouvoir, ou de ce dont je suis capable. Je suis en tout temps et en toutes circonstances à moi, du moment que j’entends être à moi et que je ne me prostitue pas à autrui. L’état de liberté, je ne puis vraiment le vouloir, vu que je ne puis pas le réaliser, le créer ; tout ce que je puis faire, c’est le désirer et y — rêver, car il reste un idéal, un fantôme. Les chaînes de la réalité infligent à chaque instant à ma chair les plus cruelles meurtrissures, mais je demeure mon. bien propre. Livré en servage à un maître, je n’ai en vue que moi et mon avantage ; ses coups, en vérité, m’atteignent, je n’en suis pas libre, mais je ne les supporte que dans mon. propre intérêt, soit que je veuille le tromper par une feinte soumission, soit que je craigne de m’attirer pis par ma résistance. Mais comme je n’ai en vue que moi et mon intérêt personnel, je saisirai la première occasion qui se présentera et j’écraserai mon maître. Et si je suis alors libre de lui et de son fouet, ce ne sera que la conséquence de mon égoïsme antérieur.
    On me dira peut-être que, même esclave, j’étais « libre », que je possédais la liberté « en soi », la liberté « intérieure ». Malheureusement, être « libre en soi » n’est pas être « réellement libre », et « intérieur » n’est pas « extérieur ».
    »

    « Qui pourrait, en effet, s’aviser de soutenir qu’un homme peut n’avoir aucune liberté ? Que je sois le plus rampant des valets, ne serai-je pas cependant libre d’une infinité de choses ? De la foi en Zeus, par exemple, ou de la soif de renommée, etc. ? Et pourquoi donc un esclave fouetté ne pourrait-il être, lui aussi, « intérieurement libre » de toute pensée peu chrétienne, de toute haine pour ses ennemis, etc. ? Il est, dans ce cas, « chrétiennement libre », pur de tout ce qui n’est pas chrétien ; mais est-il absolument libre, est-il délivré de tout, de l’illusion chrétienne, de la douleur corporelle, etc. ? »

    « Mais de quoi donc devez-vous et de quoi ne devez-vous pas être libres ? »

    « L’aspiration vers une liberté déterminée implique toujours la perspective d’une nouvelle domination. »

    « Qu’aurez-vous donc, quand vous aurez la liberté ? — Bien entendu, je parle ici de la liberté complète et non de vos miettes de liberté. — Vous serez débarrassés de tout, d’absolument tout ce qui vous gêne, et rien dans la vie ne pourra plus vous gêner et vous importuner. Et pour l’amour de qui voulez-vous être délivrés de ces ennuis ? Pour l’amour de vous-mêmes, parce qu’ils contrecarrent vos désirs. Mais supposez que quelque chose ne vous soit pas pénible, mais au contraire agréable ; — par exemple, le regard, très doux sans doute, mais irrésistiblement impérieux de votre maîtresse : voudrez-vous aussi en être débarrassés ? Non, et vous renoncerez sans regret à votre liberté. Pourquoi ? De nouveau pour l’amour de vous-mêmes. Ainsi donc vous faites de vous la mesure et le juge de tout. Vous mettez volontiers de côté votre liberté, lorsque la non-liberté, le doux « esclavage d’amour », a pour vous plus de charmes, et vous la reprenez à l’occasion lorsqu’elle recommence à vous plaire, en supposant, ce qui n’est pas à examiner ici, que d’autres motifs (par exemple religieux) ne vous en détournent pas.
    Pourquoi donc ne pas prendre votre courage à deux mains et ne pas faire résolument de vous le centre et le principe ? Pourquoi bayer à la liberté, votre rêve ? Êtes-vous votre rêve ? Ne prenez pas conseil de vos rêves, de vos imaginations, de vos pensées, car tout cela n’est que de la « creuse théorie ». Interrogez-vous, et faites cas de vous — cela est pratique et il ne vous déplaît pas d’être pratiques
    . »

    « Mais l’un se demande ce que dira son Dieu (naturellement, son Dieu est ce qu’il désigne sous ce nom) ; un autre se demande ce que diront son sens moral, sa conscience, son sentiment du devoir ; un troisième s’inquiète de ce que les gens vont penser, et quand chacun a interrogé son oracle (les gens sont un oracle aussi sûr et plus compréhensible que celui de là-haut : Vox populi, vox dei, chacun obéit à la volonté de son maître et n’écoute plus le moins du monde ce que lui-même aurait pu dire et décider.
    Adressez-vous donc à vous-mêmes, plutôt qu’à vos dieux ou à vos idoles : découvrez en vous ce qui y est caché, amenez-le à la lumière, et révélez-vous !
    »

    « « Que suis-je ? » se demande chacun de vous. Un abîme où bouillonnent, sans règle et sans loi, les instincts, les appétits, les désirs, les passions ; un chaos sans clarté et sans étoile ! Si je n’ai d’égards ni pour les commandements de Dieu, ni pour les devoirs que me prescrit la morale, ni pour la voix de la raison qui, dans le cours de l’histoire, a érigé en loi après de dures expériences le meilleur et le plus sage, si je n’écoute que moi seul, comment oserais-je compter sur une réponse judicieuse ? Mes passions me conseilleront précisément les pires folies ! — Ainsi, chacun de vous se prend pour le — Diable ; et cependant, s’il se tenait simplement (pour autant que la religion, etc., ne l’en détournent pas) pour une bête, il remarquerait très aisément que la bête, qui n’a pourtant d’autre conseiller que son instinct, ne court pas droit à l’« absurde » et marche très posément.
    Mais l’habitude de penser religieusement nous a si bien faussé l’esprit que notre nudité, notre naturel nous épouvantent ; elle nous a tellement dégradés que nous nous imaginons naître diables, souillés par le péché originel. Naturellement, vous allez immédiatement penser que votre devoir exige que vous pratiquiez le « bien », la morale, la justice. Et comment, si c’était à vous seul que vous demandiez ce que vous avez à faire, pourrait résonner en vous la bonne voix, la voix qui indique le chemin du bien, du juste, du vrai, etc. ?
    »

    « Tous vos actes, tous vos efforts sont de l’égoïsme inavoué, secret, caché, dissimulé. »

    « Si je ne puis saisir la lune, doit-elle pour cela m’être « sacrée », m’être une Astarté ? Si je pouvais seulement t’empoigner, je n’hésiterais certes pas, et si je trouvais un moyen de parvenir jusqu’à toi, tu ne me ferais pas peur ! Tu es l’inaccessible, mais tu ne le resteras que jusqu’à ce que j’aie conquis la puissance qu’il faut pour t’atteindre, et ce jour-là tu seras mienne ; je ne m’incline pas devant toi, attends que mon heure soit venue ! »

    « On ne reconnaît pas que toute liberté est, dans la pleine acception du mot, essentiellement — un auto-affranchissement, c’est-à-dire que je ne puis avoir qu’autant de liberté que m’en crée mon individualité. »

    « Ceci nous montre la différence entre l’auto-affranchissement et l’émancipation. Quiconque aujourd’hui « appartient à l’opposition » réclame à cor et à cri l’« émancipation ». Les princes doivent proclamer leurs peuples « majeurs », c’est-à-dire les émanciper ! Si par votre façon de vous comporter vous êtes majeurs, vous n’avez que faire d’être émancipés ; si vous n’êtes pas majeurs, vous n’êtes pas dignes de l’émancipation, et ce n’est pas elle qui hâtera votre maturité. Les Grecs majeurs chassèrent leurs tyrans et le fils majeur se détache de son père ; si les Grecs avaient attendu que leurs tyrans leur fissent la grâce de les mettre hors tutelle, ils auraient pu attendre longtemps ; le père dont le fils ne veut pas devenir majeur le jette, s’il est sensé, à la porte de chez lui, et l’imbécile n’a que ce qu’il mérite. »

    « Rien de moins chrétien que les idées exprimées par les mots allemands Eigennutz (intérêt égoïste), Eigensinn et Eigenwille (caprice, obstination, entêtement, etc.), Eigenheit (individualité particularité), Eigenliebe (amour-propre), etc., qui tous renferment l’idée de eigen (propre, particulier). »

    « « Égoïsme », au sens chrétien du mot, signifie quelque chose comme intérêt exclusif pour ce qui est utile à l’homme charnel. Mais cette qualité d’homme charnel est-elle donc ma seule propriété ? Est-ce que je m’appartiens, lorsque je suis livré à la sensualité ? Est-ce à moi-même, à ma propre décision que j’obéis, lorsque j’obéis à la chair, à mes sens ? Je ne suis vraiment mien que lorsque je suis soumis à ma propre puissance et non à celle des sens, pas plus d’ailleurs qu’à celle de quiconque n’est pas moi (Dieu, les hommes, l’autorité, la loi, l’État. l’Église, etc.). Ce que poursuit mon égoïsme, c’est ce qui m’est utile à moi, l’autonome et l’autocrate. »

    « Mes rapports avec une cause que je défends par égoïsme ne sont pas les mêmes que mes rapports avec la cause que je sers par désintéressement. Voici la pierre de touche qui permet de les distinguer : envers cette dernière je puis être coupable, je puis commettre un péché, tandis que je ne puis que perdre la première, l’éloigner de moi, c’est-à-dire commettre à son égard une maladresse. La liberté du commerce participe de cette double manière de voir ; elle passe en partie pour une liberté qui peut être accordée ou retirée selon les circonstances, en partie pour une liberté qui doit être sacrée en toutes circonstances.
    Si une chose ne m’intéresse pas elle-même et pour elle-même, si je ne la désire pas pour l’amour d’elle, je la désirerai simplement à cause de son opportunité, de son utilité, et en vue d’un autre but ; telles, par exemple, les huîtres que j’aime pour leur goût agréable. Pour l’égoïste, toute chose ne sera qu’un moyen, dont il est, en dernière analyse, lui-même le but ; doit-il protéger ce qui ne lui sert à rien ? — Le prolétaire, par exemple, doit-il protéger l’État ?
    L’individualité renferme en elle-même toute propriété et réhabilite ce que le langage chrétien avait déshonoré. Mais l’individualité n’a aucune mesure extérieure, car elle n’est nullement, comme la liberté, la moralité, l’humanité, etc., une idée : — Somme des propriétés de l’individu, elle n’est que le signalement de son — propriétaire.
    »

    « Nous retrouvons donc chez les Libéraux l’ancien mépris des Chrétiens pour le Moi. »

    « La religion de l’Humanité n’est que la dernière métamorphose de la religion chrétienne. Le Libéralisme, en effet, est une religion, attendu qu’il me sépare de mon essence et la place au-dessus de moi, attendu qu’il élève l’Homme à la hauteur où toute autre religion fait planer son dieu ou son idole, qu’il fait un au-delà de ce qui est mien et ne devrait être autre, qu’il fait de mes attributs, de ma propriété, quelque chose d’étranger à moi, c’est-à-dire un « être », une entité ; bref, le Libéralisme est une religion, parce qu’il m’humilie aux pieds de l’Homme et me crée ainsi une « vocation ». Par les formes mêmes qu’il revêt, le Libéralisme trahit encore sa nature de religion : il réclame une dévotion fervente à l’être suprême, l’Homme, « une foi qui agisse et donne des preuves de son zèle, une ferveur qui ne s’attiédisse point  ». Mais, comme le Libéralisme est une religion humaine, ses adeptes font profession d’être tolérants envers les adeptes des autres religions (juive, chrétienne, etc.) ; c’est de cette même tolérance que Frédéric le Grand faisait preuve envers quiconque remplissait ses devoirs de sujet, de quelque façon d’ailleurs qu’il jugeât bon de faire son salut. Cette religion doit s’élever à une universalité assez haute pour se séparer de toutes les autres comme de pures « sottises privées », envers lesquelles on se comporte très libéralement en considération de leur insignifiance même.
    On peut la nommer la religion d’État, la religion de l’ « État libre », non dans l’ancien sens de religion prônée et privilégiée par l’État, mais parce qu’elle est la religion que l’ « État libre » est non seulement autorisé mais obligé d’exiger de chacun des siens, qu’il soit d’ailleurs privatim juif, chrétien ou tout ce qui lui plaît. Elle joue dans l’État le même rôle que la piété dans la famille. Pour que la famille soit acceptée et maintenue telle qu’elle est par chacun de ceux qui en font partie, il faut que chacun d’eux tienne le lien du sang pour sacré, et qu’il prouve, envers ce lien de la piété, un respect qui sanctifie chacun de ses parents.
    »

    « On est bien près d’admettre que Homme et Moi sont synonymes ! Et nous voyons pourtant Feuerbach, par exemple, déclarer que le terme « Homme » ne doit s’appliquer qu’au Moi absolu, à l’espèce, et non au moi individuel, éphémère et caduc. Égoïsme et humanisme devraient signifier la même chose ; cependant, d’après Feuerbach, si l’individu « peut franchir les limites de son individualité, il ne peut néanmoins s’élever au-dessus des lois et des caractères essentiels de l’espèce à laquelle il appartient  ». Seulement l’espèce n’est rien, et l’individu qui franchit les bornes de son individualité n’en est justement que plus lui-même, plus individuel. Il n’est lui, il n’est individu que pour autant qu’il s’élève, qu’il franchisse, qu’il ne reste pas ce qu’il est ; sinon il est fini, mort. L’Homme n’est qu’un idéal, et l’espèce n’est qu’une pensée. Être un homme ne signifie pas représenter l’idéal de l’Homme, mais être soi, l’individu. Qu’ai-je à faire de réaliser l’humain en général ? Ma tâche est de me contenter, de me suffire à moi-même. C’est Moi qui suis mon espèce ; je suis sans règle, sans loi, sans modèle, etc. Il se peut que je ne puisse faire de moi que fort peu de chose, mais ce peu est tout, ce peu vaut mieux que ce que pourrait faire de moi une force étrangère, le dressage de la Morale, de la Religion, de la Loi, de l’État, etc. Mieux vaut — s’il peut toutefois être question ici de mieux et de pire — mieux vaut, dis-je, un enfant indiscipliné qu’un enfant « modèle », mieux vaut l’homme qui se refuse à tout et à tous que celui qui consent toujours ; le récalcitrant, le rebelle peuvent encore se façonner à leur gré, tandis que le bien stylé, le bénévole, jetés dans le moule général de l’ « espèce », sont par elle déterminés : elle leur est une loi. Je dis déterminés, c’est-à-dire destinés, car qu’est-ce que l’espèce pour eux, sinon la destinée — et leur « destination » ou leur « vocation » ?
    Que je me propose pour idéal l’humanité, l’espèce, et que je tende vers ce but, ou que je fasse le même effort vers Dieu et le Christ, je n’y vois aucune différence essentielle ; ma vocation est tout au plus, dans le premier cas, plus indéterminée, plus vague et plus flottante.
    De même que l’individu est toute la nature, il est toute l’espèce
    . »

    « Je me suis désagréable ou antipathique, je me répugne, je me dégoûte et me fais horreur, ou bien ne suis jamais assez et ne fais jamais assez pour moi. De tels sentiments naît soit l’autonégation, soit l’autocritique. La religiosité commence avec l’abnégation et finit par la critique radicale. »

    « L’Égoïste qui s’insurge contre les devoirs, les aspirations et les idées qui ont cours commet impitoyablement la suprême profanation : rien ne lui est sacré !
    Il serait absurde de soutenir qu’il n’est point de puissances supérieures à la mienne. Mais la position que je prendrai à leur égard sera toute différente de ce qu’elle eût été dans les âges religieux : je serai l’ennemi de toute puissance supérieure, tandis que la religion nous enseigne à nous en faire une amie et à être humbles envers elle.
    »

    « Mais en quels termes déclarer que Je suis mon Justificateur, mon Médiateur et mon Propriétaire ? Je dirai :
    Ma puissance est ma propriété.
    Ma puissance me donne la propriété.
    Je suis moi-même ma puissance, et je suis par elle ma propriété
    . »

    « Que j’aie le droit pour moi ou contre moi, nul autre que moi-même n’en peut être juge. Tout ce que les autres peuvent faire, c’est juger si mon droit est ou n’est pas d’accord avec le leur, et apprécier si, pour eux aussi, il est un droit. »

    « Envisageons encore la question à un autre point de vue. Je dois dans un sultanat respecter le droit du Sultan, en république le droit du peuple, dans la communauté catholique le droit canon, etc. Je dois me soumettre à ces droits, les tenir pour sacrés. Ce « sens du droit », cet « esprit de justice », est si solidement enraciné dans la tête des gens que les plus radicaux des révolutionnaires actuels ne se proposent rien de plus que de nous asservir à un nouveau « Droit » tout aussi sacré que l’ancien : au droit de la Société, au droit de l’Humanité, au droit de tous, etc. Le droit de « tous » doit avoir le pas sur mon droit. Ce droit de « tous » devrait être aussi mon droit, puisque je fais partie de « tous » ; mais remarquez que ce n’est point parce qu’il est le droit des autres, et même de tous les autres, que je me sens poussé à travailler à sa conservation. Je ne le défendrai pas parce qu’il est un droit de tous, mais uniquement parce qu’il est mon droit ; que chacun veille à se le conserver de même ! Le droit de tous (celui de manger, par exemple) est le droit de chaque individu. Si chacun veille à se le garder intact, tous l’exerceront d’eux-mêmes ; que l’individu ne s’inquiète donc pas de tous et défende son droit sans se faire le zélateur d’un droit de tous ! »

    « Lorsqu’on parle de droit, il est une question qu’on se pose toujours : « Qui, ou quelle chose, me donne le droit de faire ceci ou cela ? » Réponse : « Dieu, l’Amour, la Raison, l’Humanité, etc. ! » Eh ! non, mon ami : ce qui te le donne, ce droit, c’est ta force, ta puissance, et rien d’autre (ta raison, par exemple, peut te le donner).
    Le Communisme, qui admet que les hommes « ont naturellement des droits égaux », se contredit en soutenant que les hommes ne tiennent, de la nature aucun droit : en effet, il n’admet pas, par exemple, que la nature donne aux parents des droits sur leurs enfants et à ces derniers des droits sur leurs parents : il supprime la famille. La nature ne donne absolument aucun droit aux parents, aux frères et aux sœurs, etc
    . »

    « Vous voulez que le droit soit pour vous et contre les autres ; mais ce n’est pas possible : vis-à-vis d’eux, vous restez éternellement « dans votre tort », car ils ne seraient pas vos adversaires s’ils n’avaient pas eux aussi le droit de leur côté ; toujours ils vous donneront tort. Mais, me direz-vous, mon droit est plus élevé, plus grand, plus puissant que celui des autres. Pas du tout : votre droit n’est pas plus fort que le leur tant que vous-mêmes n’êtes pas plus fort qu’eux. Les sujets chinois ont-ils droit à la liberté ? Faites-leur-en donc cadeau, et vous jugerez de votre erreur : ils n’ont aucun droit à la liberté parce qu’ils sont incapables d’en user — ou, plus clairement : c’est justement parce qu’ils n’ont pas la liberté qu’ils n’y ont aucun droit. Les enfants n’ont aucun droit à la « majorité » parce que étant des enfants, ils ne sont pas majeurs. Les peuples qui se laissent maintenir en tutelle n’ont pas droit à l’émancipation : ce n’est qu’en cessant d’être en tutelle qu’ils acquerront le droit d’être émancipés.
    Tout cela revient simplement à ceci : Ce que tu as la force d’être, tu as aussi le droit de l’être. C’est de moi seul que dérive tout droit et toute justice ; j’ai le droit de tout faire dès que j’en ai la force.
    »

    « On dit de Dieu : « Les noms ne le nomment pas. » Cela est également juste de Moi : aucun concept ne m’exprime, rien de ce qu’on donne comme mon essence ne m’épuise, ce ne sont que des noms. On dit encore de Dieu qu’il est parfait et n’a nulle vocation de tendre vers une perfection. Et Moi ?
    Je suis le propriétaire de ma puissance, et je le suis quand je me sais Unique. Dans l’Unique, le possesseur retourne au Rien créateur dont il est sorti. Tout Être supérieur à Moi, que ce soit Dieu ou que ce soit l’Homme, faiblit devant le sentiment de mon unicité et pâlit au soleil de cette conscience.
    Si je base ma cause sur Moi, l’Unique, elle repose sur son créateur éphémère et périssable qui se dévore lui-même, et je puis dire :
    Je n’ai basé ma cause sur Rien.
    »
    -Max Stirner, L’Unique et sa propriété.


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Matière Prométhéenne  - Page 4 Empty Re: Matière Prométhéenne

    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 9 Nov - 20:46

    « Héraclite était fier : et quand un philosophe en arrive à la fierté, c'est une grande fierté. Son action ne le porte jamais à rechercher un « public », l'applaudissement des masses ou le chœur adulateur des contemporains. S'en aller solitaire par les rues appartient à la nature du philosophe. Ses dons sont des plus rares, et dans un sens, contrenature, exclusifs et hostiles même à l'égard des dons semblables. Le mur de la satisfaction de soi-même doit être de diamant, pour ne pas rompre ni se briser, car tout est en mouvement contre lui. Son voyage vers l'immortalité est plus semé d'obstacles et d'entraves qu'aucun autre; et pourtant nul ne peut croire plus sûrement que le philosophe qu'il arrivera au but par cette voie — il ne saurait où se tenir sinon sur les ailes déployées de tous les temps; la non-considération des choses présentes et instantanées composant l'essence de la grande nature philosophique. Lui a la vérité : libre à la roue du temps de tourner dans l'un ou l'autre sens : jamais elle n'échappera à la vérité. Il importe d'apprendre que de pareils hommes ont vécu une fois. Jamais l'on n'oserait imaginer la fierté d'Héraclite comme une possibilité oiseuse. Tout effort vers la connaissance paraît, de par sa nature, éternellement insatisfait et insatisfaisant. Aussi nul ne voudra croire s'il n'est renseigné par l'histoire, à la réalité d'une opinion de soi aussi royale que celle que confère la conviction d'être l'unique et heureux prétendant de la Vérité. De pareils hommes vivent dans leur propre système solaire : c'est là qu'il faut aller les trouver. Un Pythagore, un Empédocle, traitaient leur propre personne avec une surhumaine estime, avec une crainte quasi religieuse; mais le lien de la compassion noué à la grande conviction de la migration des âmes et de l'unité de tout ce qui est vivant, les ramenait aux autres hommes, pour le salut de ces derniers. Quant au sentiment de solitude dont était pénétré l'ermite éphésien du temple d'Artemis, on n'en saurait éprouver quelque chose qu'au milieu des sites alpestres les plus désolés. Nul sentiment de toute puissante pitié, nul désir de venir en aide, de guérir ou de sauver n'émane de lui. C'est un astre sans atmosphère. Son œil, dont l'ardeur est toute dirigée vers l'intérieur, n'a qu'un regard éteint et glacial, et comme de pure apparence, pour le dehors. Tout autour de lui les vagues de la folie et de la perversité battent la forteresse de sa fierté : il s'en détourne avec dégoût. Mais de leur côté les hommes au cœur sensible évitent une pareille larve comme coulée de bronze; dans un sanctuaire reculé, parmi les images des dieux, à l'ombre d'une architecture froide, calme et ineffable, l'existence d'un pareil être se conçoit encore. Parmi les hommes, Héraclite, en tant qu'homme, était inconcevable; et s'il est vrai qu'on a pu le voir observant attentivement le jeu d'enfants bruyants, il est vrai aussi que ce faisant il a songé à quelque chose à quoi nul homme ne songe en pareil cas : au jeu du grand entant universel, Zeus. Il n'avait point besoin des autres hommes, pas même pour ses connaissances; il ne tenait point à leur poser toutes les questions que l'on peut leur poser, ni celles que les sages s'étaient efforcés de poser avant lui. Il parlait avec mépris de ces hommes interrogateurs, accumulateurs, bref, de ces hommes « historiques ». « C'est moi-même que je cherchais et explorais », disait-il en se servant d'un terme qui définit l'approfondissement d'un oracle : tout comme s'il eût été le véritable et l'unique exécuteur de la sentence delphique : « Connais-toi toi-même! »

    Quant à ce qu'il percevait dans cet oracle, il le tenait pour la sagesse immortelle et éternellement digne d'interprétation, d'un effet illimité dans le lointain avenir, à l'exemple des discours prophétiques de la Sibylle. Il y en a suffisamment pour l'humanité la plus tard venue : pourvu qu'elle veuille seulement interpréter comme une sentence d'oracle ce que lui « n'exprime ni ne cache » tel le dieu delphique. Et encore qu'il l'annonce « sans sourire, sans ornement ni parfum » mais bien plutôt avec « une bouche écumante », il faut que cela parvienne jusqu'aux millénaires de l'avenir. Car le monde a éternellement besoin de la vérité, il a donc éternellement besoin d'Héraclite : quoiqu'Héraclite n'en ait point besoin lui-même. Que lui importe sa gloire?

    La gloire chez « les mortels qui sans cesse s'écoulent! » s'est-il écrié avec ironie. Sa gloire intéresse sans doute les humains, elle ne l'intéresse pas lui-même; l'immortalité des humains a besoin de lui, et non pas lui-même de l'immortalité de l'homme Héraclite. Ce qu'il a vu, la doctrine de la loi dans le devenir et du jeu dans la nécessité, doit dès maintenant être vu éternellement : il a levé le rideau sur le plus grand de tous les spectacles
    . »
    -Friedrich Nietzsche, La philosophie à l'époque tragique des Grecs, 1873.

    « Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains d'entre-nous regardent les étoiles. »
    -Oscar Wilde.

    « A celui qui n’a plus rien, la Patrie est son seul bien. »
    -Jean Jaurès.

    « Des adultes intelligents et mûrs, voilà bien ce qu’aucun pays dit civilisé ne se soucie d’obtenir, car rien n’est plus difficile à gouverner que des adultes intelligents. »
    -Georges Devereux, Essais d’ethnopsychiatrie générale, 1970.

    « On ne devient homme véritable qu'en se conformant à l'enseignement des mythes, en imitant les dieux. »

    « L'exilé doit être capable de pénétrer le sens caché de ses errances et de les comprendre comme autant d'épreuves initiatiques qui le ramènent vers le centre. »
    -Mircea Eliade.

    "L'histoire ne se répète pas, elle rime".
    -Mark Twain.

    « Le mouvement de la chute est le mouvement de la non-autonomie ».
    -Karl Marx, Différence de la philosophie de la nature chez Démocrite et Épicure.

    "Le fait que l’être soit originairement ouverture indispensable vers d’autres étants n’est pas un moment négatif d’aliénation, mais l’attestation la plus fondamentale de ce qu’il est bien dans l’être."

    "Avec les Manuscrits de 1844, la métaphysique de Marx semble prendre ainsi pour principe explicatif premier de la réalité le concept d’activité comprise comme objectivation vivante menant à l’être. Suite à notre étude du clinamen épicurien dans la Dissertation de 1841 qui en a révélé l’inspiration fichtéenne, nous pouvons mieux apprécier dans quelle mesure le développement de la pensée de Marx s’inscrit dans la lignée de l’idéalisme allemand de Fichte, Schelling et Hegel entendue comme une ontologie de l’agir bien plus que dans celle du matérialisme de Feuerbach. Si Étienne Balibar peut soutenir que la philosophie de Marx est « la forme la plus accomplie de la tradition idéaliste », c’est bien parce que la rupture avec l’activité subjective, dite « spéculative » de l’idéalisme, est bien moins profonde que celle avec le matérialisme de Feuerbach qui en reste au simple donné, à la simple factualité morte. C’est d’ailleurs bien ce qu’illustre la première et la plus substantielle des Thèses sur Feuerbach."

    "Le réel n’est pas tant rationnel qu’il n’est relationnel."

    "La philosophie véritable ne doit pas seulement prendre pour objet privilégié la pratique sociale, mais surtout retracer réflexivement en elle-même, dans son propre contenu discursif, les traces d’un dehors qu’elle croyait surplomber souverainement, cette activité objective et sociale qui lui donne vie."
    -Arnaud Theurillat‐Cloutier, À la recherche de la métaphysique du jeune Marx (cf: http://www.revueithaque.org/fichiers/Ithaque12/Theurillat-Cloutier.pdf ).

    "La seule philosophie issue des Lumières qui a tenté de créer un système philosophique total pouvant rivaliser avec l'aristotélisme chrétien a été le marxisme (Marx avait prévu une série de conférences sur Aristote avant d'abandonner l'université pour devenir journaliste, et il appelait Aristote "le grand investigateur")."
    -Jules Evans.

    "L'affirmation spinoziste comprend en elle le naturalisme, le rationalisme, l'idéalisme, le panthéisme; elle est l'identité de ces quatre doctrines, comme elle est aussi le déterminisme et la liberté, l'utilitarisme et le mysticisme."

    "Nul ne sut [plus que Spinoza] se détacher plus complètement des préjugés d'un moment ou des intérêts d'ordre inférieur pour donner son âme et sa vie à la vérité."
    -Léon Brunschvicg.

    "En simplifiant la complexité du monde par un manichéisme qui réduit tout à un combat entre le « bien » et le « mal » on s’évite le travail de penser, et que cela nous garantit la satisfaction morale d’être automatiquement du côté du « bien »."

    "Je pense que vous faites une erreur d’analyse en formulant mai 1968 comme une bataille entre les « gaullistes » et « les étudiants », que ces derniers auraient finalement « emporté ». Mai 68 est le symptôme d’une transformation profonde de la société française, avec la fin de la période de croissance des « trente glorieuses » et la prise du pouvoir par les classes moyennes que cette croissance avait créées. Ces classes moyennes, dans une optique de ralentissement de la croissance, ont réagi en détruisant les institutions qui permettaient la promotion sociale – l’éducation et l’enseignement au premier chef – pour protéger leurs propres enfants de la concurrence des enfants venus d’autres couches sociales. Cette destruction s’est poursuivi par des moyens « pacifiques » bien après que les échos des violences du quartier latin se soient éteints. A terme, ce ne sont pas les « étudiants » qui ont gagné sur les « gaullistes », mais la couche sociale à laquelle ces étudiants appartenaient qui a « gagné » sa bataille contre la France républicaine et méritocratique née avec Napoléon, repris par la IIIème République et dont le gaullisme était, sur ce point au moins, le continuateur."
    -"Descartes".

    « C’est sans doute chez Machiavel que l’on trouve la première formulation du républicanisme moderne. En substance, Machiavel divise la nation entre le peuple et les grands et les caractérise politiquement ainsi : les « grands » veulent gouverner (et veulent tout régenter selon leur propre naturel) alors que le peuple veut surtout ne pas être dominé et demeurer libre, ce qui implique que la liberté ne peut résider dans la participation au gouvernement ! C’est pourquoi, selon Machiavel, c’est dans le peuple qu’on doit placer la garde de la liberté, précisément parce qu’il n’aspire pas à gouverner ou à dominer. Clairement, pour Machiavel, une république n’est pas une démocratie directe où le peuple assemblé dirige quotidiennement les affaires de la cité. Le peuple de Machiavel n’a pas d’esclaves pour travailler à sa place, il doit filer la laine, forger des épées, fabriquer des vêtements ou du pain, s’occuper de sa famille, défendre épouses et enfants. Et la liberté, pour Machiavel, réside d’abord dans la sûreté qui permet de mener toutes ces activités. Mais en même temps, il doit exister des institutions qui permettent au peuple de choisir les gouvernants, d’éliminer ceux qui manifestement sont incapables de défendre la république, de se protéger contre l’inévitable arrogance des grands. Alors que chez Hobbes et d’une certaine manière aussi chez Rousseau, l’acceptation du contrat social entraîne la soumission inconditionnelle au pouvoir souverain, chez Machiavel, comme le pouvoir souverain dépend toujours plus ou moins de la fortune (et non d’un contrat fictif), ce pouvoir n’a de légitimité que pour autant que le peuple l’admet et il est soumis à ce que Philip Pettit appellera un « principe de contestabilité garantie ». […] Machiavel n’est pas un démocrate moderne, c’est-à-dire qu’il ne raconte pas de belles histoires démocratiques pour enjoliver une réalité un peu moins reluisante. Il dit ce qui est et s’en tient à la « réalité effective des choses ». Et cette réalité, c’est que c’est toujours une élite qui gouverne –il n’y a aucun contre-exemple dans les sociétés un tant soit peu développées –et que, par conséquent, le problème de la liberté est celui de la protection des citoyens contre les tendances tyranniques de tout pouvoir, celui de la soumission des dirigeants aux lois, et enfin la garantie du vivere civile, c’est-à-dire une vie libre dans une république libre. Les bonnes institutions sont celles qui permettent de garder cet équilibre toujours précaires entre la défense de la liberté et la nécessité d’un gouvernement. »
    -Denis Collin, La longueur de la chaîne: Essai sur la liberté au XXIe siècle.

    "Nous courons sans souci dans le précipice, après que nous avons mis quelque chose devant nous pour nous empêcher de le voir."
    -Blaise Pascal.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Dim 23 Nov - 18:16, édité 5 fois


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 18 Nov - 12:08

    "Ludwig von Mises créa un discipline entièrement nouvelle base sur des délibérations méthodologiques extensives qu'il nomma "la science de l'action humaine", ou "praxéologie". Il a pu être inspiré d'une manière significative par un long travail de plus de mille pages, oublié depuis, Die wirtschalftliche Energie ("L'Énergie Économique"), écrit par le journaliste hongrois qui fut l'étudiant de Menger, Julius Friedrich Gans von Ludassy (1858-1922). Von Ludassy suggéra d'emprunter les fondations cognitives de l'économie à Emmanuel Kant."
    L'école autrichienne intègre les apports du kantisme et de la sociologie allemande (Max Weber en particulier).

    Pourquoi l'apriorisme de la praxéologie ? Différents ordres de connaissances:
    "[Pour Mises] les lois empiriques ne perdent jamais leur caractère hypothétique ; dans le but de les prouver définitivement, le processus de validation devrait être prolongé ad infinitum. Il est toujours possible que des cas imprévus surviennent à l'encontre de ce qui est affirmé et falsifie donc l'hypothèse d'origine. Ainsi, le savoir empirique n'offre aucune certitude ultime. Plus encore, chaque observation implique d'employer des théories qui joue un rôle décisif dans la sélection de ce qui semble être important. Dans la recherche empirique, le sujet observant est donc nécessairement impliqué dans le processus d'observation."
    -Eugen-Maria Schulak & Herbert Unterköfler, Austrian School of Economics: A History of Its Ideas, Ambassadors and Institutions (http://books.google.fr/books?id=hElf69BAElMC&pg=PA137&dq=Ludwig+von+Mises&hl=fr&sa=X&ei=KTBrVI-yN8npaLCggtAH&ved=0CCcQ6AEwATg8#v=onepage&q=Ludwig%20von%20Mises&f=false ).

    L'Action Humaine : 50 ans après: http://herve.dequengo.free.fr/VSmith/VSmith1.htm
    Méthodologie de l'Action humaine: http://herve.dequengo.free.fr/White/White1.htm

    "Si l'étude de l'histoire peut être utile à l'économiste, la science sociale ne peut être le résultat de généralisations historiques : Menger reproche à Saint-Simon, à Auguste Comte, mais aussi à Stuart Mill d'être tombé dans ce travers, qui caractérise également l'école historique allemande. Il considère qu'il ne faut pas confondre les "parallélismes de l'histoire économique" avec les véritables lois de l'économie, et reproche à toute une série d'auteurs - Turgot, Condorcet, Michelet, Vico - d'être tombés dans une philosophie de l'histoire."

    "Menger fait l'éloge de Burke, à qui il attribue la compréhension du caractère [fréquemment] inintentionnel des structures et institutions sociales."
    -Pierre Le Masne, La rupture de Carl Menger avec l'économie classique (source: http://www.cairn.info/revue-l-economie-politique-2002-2-page-96.htm#s2n3 ).

    "Etant donné que le capital est productif, le capitaliste a un droit à sa part. Etant donné que seul le riche épargne, l'inégalité est justifiée."
    -Joan Robinson.


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    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 19 Nov - 21:17

    "En démocratie politique, seuls les votes émis en faveur du candidat ou du programme qui a obtenu la majorité ont une influence sur le cours des événements politiques. Les votes de la minorité n'influent pas directement sur les politiques suivies. Tandis que sur le marché aucun vote n'est émis en vain. Chaque franc dépensé a le pouvoir d'agir sur les processus de production."

    "Comme il y aura toujours des situations que les hommes évaluent plus hautement que d'autres, les gens s'efforceront d'y parvenir et d'écarter leurs rivaux. La compétition sociale est donc présente dans tout mode imaginable d'organisation sociale."

    "Assigner à chacun sa place propre dans la société, est la tâche des consommateurs. Leurs achats et abstentions d'achat constituent le mécanisme qui détermine la position sociale de chacun. Leur souveraineté n'est amoindrie par aucun privilège conféré aux individus en tant que producteurs. L'entrée dans une branche précise d'activité productrice n'est virtuellement libre pour les nouveaux venus que dans la mesure où les consommateurs approuvent l'expansion de cette branche, pour autant que les nouveaux venus réussissent à supplanter ceux déjà en activité, en répondant mieux ou à meilleur compte aux demandes des consommateurs. Des investissements supplémentaires ne sont raisonnables que dans la mesure où ils comblent les besoins les plus urgents, parmi ceux non encore satisfaits au gré des consommateurs. Si les installations existantes sont suffisantes, ce serait gaspillage que d'investir davantage de capital dans la même industrie. La structure des prix de marché pousse les nouveaux investisseurs vers d'autres branches."

    "Ce dont un nouveau venant a le plus besoin s'il veut porter un défi aux situations acquises des firmes établies de longue date, c'est surtout de la matière grise et des idées. Si son projet est apte à satisfaire les plus urgents d'entre les besoins non encore satisfaits des consommateurs, ou à y pourvoir à un moindre prix que les vieux fournisseurs, il réussira en dépit de tout ce qu'on répète abondamment sur la grandeur et le pouvoir de ces firmes."

    "Un État socialiste qui couvrirait le globe entier serait en possession d'un tel monopole absolu et total ; il aurait le pouvoir d'écraser ses opposants en les affamant à mort."

    "C'est seulement dans le cadre d'un système social qu'un sens peut être attaché au terme de liberté. Comme terme praxéologique, liberté se rapporte à la sphère dans laquelle l'acteur individuel est en mesure de choisir entre des modes d'action substituables. Un homme est libre dans la mesure où il lui est permis de choisir des fins, et les moyens d'y atteindre. La liberté d'un homme est très rigidement bornée par les lois de la nature, autant que par celles de la praxéologie. Il ne peut pas atteindre des fins qui sont incompatibles l'une avec l'autre. S'il choisit de prendre des plaisirs qui produisent des effets déterminés sur le fonctionnement de son corps ou de son esprit, il doit en supporter les conséquences."

    "Un homme qui absorbe du poison se nuit à lui-même. Mais un homme qui choisit de pratiquer le vol porte atteinte à tout l'ordre social. Alors que lui seul jouit des avantages à court terme de son activité, les répercussions néfastes en sont supportées par tout le monde. Son acte est un délit parce que les effets en sont nuisibles à ses semblables."

    "Qui veut rester libre, doit combattre jusqu'à la mort ceux qui projettent de le priver de sa liberté. Comme les efforts isolés de la part de chaque individu sont voués à l'échec, la seule voie praticable est d'organiser la résistance au moyen du gouvernement."

    "Ce qui a fait l'éminence de l'Occident fut précisément sa préoccupation de liberté, idéal social étranger aux peuples orientaux."

    "Le pouvoir implique toujours contrainte et répression et, par nécessité, il est le contraire de la liberté. Le pouvoir n'est un garant de liberté, et n'est compatible avec elle, que si son champ d'action est adéquatement limité à la préservation de ce qu'on appelle la liberté économique."

    "La source ultime d'où dérivent le profit et la perte d'entrepreneur, c'est l'incertitude quant à la constellation future des offres et des demandes."

    "L'homme a, sans nul doute, le pouvoir de détruire beaucoup de choses, et dans le cours de l'Histoire il en a fait ample usage."

    "Ce n'est pas l'affaire des entrepreneurs d'amener les gens à renoncer à des idéologies malsaines pour en adopter de saines. C'est aux philosophes qu'il incombe de changer les idées et les idéaux des gens. L'entrepreneur sert les consommateurs tels qu'ils sont aujourd'hui, même pervers et ignorants."

    "Les épargnants, dont les économies ont constitué et maintiennent le capital, et les entrepreneurs, qui drainent ce capital vers les emplois où il sert le mieux les consommateurs, ne sont pas moins indispensables au processus de production, que les travailleurs de force. Il est dénué de sens d'imputer tout le produit aux apporteurs de travail, et de passer sous silence la contribution des apporteurs de capitaux et d'idées d'entreprise."

    "L'enseignement, quelque avantage qu'il confère, est transmission de doctrines et de valeurs traditionnelles ; il est par nécessité conservateur. Il produit imitation et routine, non pas perfectionnement et progrès. Les innovateurs et les créateurs de génie ne s'élèvent pas dans des écoles. Ce sont précisément les hommes qui remettent en question ce que l'école leur a appris."

    "Production et consommation sont des phases différentes de l'action. La catallactique concrétise ces différences en parlant de producteurs et de consommateurs. Mais en réalité ce sont les mêmes gens. Il est évidemment possible de protéger un producteur peu efficace contre la concurrence de collègues plus efficaces. Un tel privilège confère à celui qui en jouit les avantages que le marché ne fournit qu'à ceux qui parviennent le mieux à satisfaire les désirs des consommateurs. Mais c'est nécessairement au détriment de la satisfaction des consommateurs."

    "Dans les pays d'Europe où l'activité industrielle prédomine, les protectionnistes s'empressèrent d'abord de déclarer que les droits de douane sur les produits agricoles ne portent atteinte qu'aux intérêts des paysans des nations où l'agriculture est l'activité dominante, et aux intérêts des marchands de grains. Il est certain que ces intérêts-là sont lésés aussi. Mais il n'est pas moins certain que les consommateurs du pays qui adopte un tarif protectionniste sont perdants. Ils doivent payer plus cher leur nourriture. Bien entendu, le protectionniste réplique qu'il ne s'agit pas d'un fardeau ; car, argumente t-il, ce que le consommateur national paie en plus augmente le revenu des agriculteurs nationaux et leur pouvoir d'achat ; ils dépenseront tout le surplus reçu pour acheter davantage de produits manufacturés par les secteurs non agricoles de la population. Ce paralogisme peut aisément être réfuté en citant l'anecdote bien connue de l'homme qui demande à l'aubergiste de lui faire don de 10 $ ; l'aubergiste n'y perdra rien puisque le quémandeur lui promet de dépenser toute la somme dans son auberge. Quoi qu'il en soit, la pseudo justification du protectionnisme s'est installée dans l'opinion publique, et cela seul explique la popularité des mesures qui s'en inspirent. Bien des gens ne se rendent simplement pas compte de ce que le seul effet de la protection est de détourner la production des endroits où elle produirait davantage par unité de capital et de travail dépensée, vers des endroits où elle produit moins. La protection rend les gens plus pauvres, et non pas plus prospères."

    "Chaque parti considère comme un complot tortueux dirigé contre son prestige et son avenir, si quelqu'un se risque à mettre en question l'efficacité de ses projets pour rendre plus prospères les membres du groupe. Chaque parti éprouve une haine mortelle envers les économistes qui entreprennent une telle critique."

    "Si la publicité est criarde, tapageuse, vulgaire, si elle jette de la poudre aux yeux, c'est que le public ne réagit pas à des suggestions polies. C'est le mauvais goût du public qui force les annonceurs à faire des campagnes de publicité de mauvais goût."

    "Limiter le droit des hommes d'affaires à recourir à la publicité pour faire connaître leur produit serait restreindre la liberté des consommateurs, de dépenser leur revenu selon leurs besoins et désirs propres. Cela les empêcherait d'apprendre autant qu'ils le peuvent et le désirent, quant à l'état du marché et à des détails qu'ils peuvent considérer comme importants pour choisir ce qu'il faut acheter ou ne pas acheter."

    "Gemeinnutz geht vor Eigennutz (le bien de la nation passe avant l'intérêt personnel), tel était le principe fondamental de la gestion économique selon les nazis."

    "Princes, gouvernants et généraux ne sont jamais spontanément libéraux. Ils ne le deviennent que lorsque les citoyens les y obligent."

    "Ce n'est pas « l'Amérique » qui achète du champagne à « la France ». C'est toujours un Américain individuel qui achète à un Français individuel."

    "La source ultime de la formation des prix réside dans les jugements de valeur des consommateurs."

    "C'est précisément parce que le marché n'a aucun égard pour les situations acquises, que les intéressés réclament l'intervention du gouvernement."

    "Catallactique logique contre catallactique mathématique

    Les problèmes de prix et de coûts ont également été traités par des méthodes mathématiques. Il y a même eu des économistes soutenant que la seule méthode appropriée au traitement des problèmes économiques est la méthode mathématique ; ils traitaient ironiquement les partisans de l'économie logique d'économistes « littéraires ».

    Si cet antagonisme entre les économistes mathématiciens et logiciens était seulement un désaccord sur la procédure la plus adéquate à l'étude scientifique de l'économie, il serait superflu d'y prêter attention. La meilleure méthode ferait la preuve de sa supériorité en montrant de meilleurs résultats. Il se peut aussi que différentes démarches soient nécessaires à la solution de différents problèmes, et que pour certains d'entre eux une méthode soit meilleure qu'une autre.

    Toutefois, ce n'est pas ici une dispute sur des questions d'heuristique, mais une controverse portant sur les fondations de la science économique. La méthode mathématique doit être rejetée, et pas seulement en raison de sa stérilité. C'est une méthode entièrement fautive, partant de postulats faux et conduisant à des déductions fallacieuses. Ses syllogismes ne sont pas seulement stériles ; ils détournent l'esprit de l'étude des problèmes réels et déforment les relations entre les divers phénomènes
    ."

    "Il n'existe rien qui puisse être appelé économie quantitative. Toutes les quantités économiques que nous connaissons sont des données d'histoire économique. Personne de raisonnable ne peut soutenir que la relation entre le prix et l'offre soit constante, ni en général ni concernant certains articles."

    "En praxéologie, le fait premier que nous connaissons, c'est que les hommes tendent consciemment vers un but, lorsqu'ils provoquent un changement. C'est cette connaissance qui est l'élément intégrateur du champ d'étude de la praxéologie et le différencie du champ d'étude des sciences naturelles."

    "Il n'existe aucun moyen d'élever les taux de salaires pour tous ceux qui désirent gagner leur vie comme salariés, au-dessus du niveau déterminé par la productivité de chaque espèce de travail."

    "Ce que cherche un syndicat, c'est de restreindre la compétition dans son propre secteur du marché du travail, afin de faire monter ses taux de salaire[...] Les intérêts des travailleurs non admis dans le syndicat ne sont pas pris en considération. ."

    "Du point de vue du vendeur, la bonne renommée est pour ainsi dire un nécessaire facteur de production. Elle est pourvue d'un prix en conséquence. Peu importe qu'habituellement l'équivalent en argent de la bonne renommée ne soit pas inscrit dans la comptabilité et aux bilans. Quand une affaire est vendue, un prix est payé pour la bonne renommée pourvu qu'il soit possible de la transmettre à l'acquéreur.

    C'est par conséquent un problème de catallactique, que d'étudier la nature de cette chose particulière appelée bonne renommée
    ."

    "Il n'est pas besoin de cartel pour éliminer les établissements produisant à des coûts plus élevés. La concurrence sur un marché libre atteint ce résultat sans l'intervention de quelque monopole et de quelque prix de monopole que ce soit. C'est, au contraire,  souvent le but de la cartellisation garantie par l'État, que de préserver l'existence d'usines et d'exploitations agricoles que le libre marché forcerait à cesser de produire, précisément parce que leurs coûts de production sont trop élevés. La liberté de marché aurait, par exemple, éliminé les fermes sous-marginales et maintenu seulement celles dont la production est rémunératrice aux prix courants du marché. Mais le New Deal a préféré un arrangement différent. Il força tous les agriculteurs à réduire proportionnellement leur production. Par cette politique monopolistique il releva les prix des produits agricoles à un niveau qui rendit la production financièrement raisonnable même sur les sols submarginaux."

    "Un dictateur peut juger absurde la conduite des consommateurs. Pourquoi les femmes ne s'habilleraient-elles pas d'uniformes comme des soldats ? Pourquoi sont-elles si entichées de vêtements fabriqués au goût de chacune ? Il peut avoir raison de son point de vue et des valeurs qu'il préfère. L'ennui est que cette préférence est personnelle, individuelle et arbitraire. La démocratie du marché réside dans le fait que les gens font eux-mêmes leur choix et qu'aucun dictateur ne peut leur imposer de se soumettre à ses propres jugements de valeur."

    "Les hommes ne sont pas infaillibles. Un certain volume de mauvais investissements est inévitable. Ce qui doit être fait, c'est de se détourner des politiques qui, telle l'expansion du crédit, induisent artificiellement à de mauvais investissements."

    "La première question que la catallactique doit poser en présence de changements dans la quantité totale de monnaie disponible dans le système de  marché, c'est de savoir comment de tels changements affectent la conduite des divers individus."

    "On dit que l'argent est rare s'il y a une tendance à la hausse du taux d'intérêt des prêts à court terme ; et l'on dit que l'argent est abondant si la tendance du taux d'intérêt pour de tels prêts est à la baisse. Ces façons de parler sont si enracinées qu'il est vain de s'aventurer à les écarter. Mais elles ont favorisé la diffusion d'erreurs funestes. Elles font que les gens confondent les notions de monnaie et de capitaux et croient qu'en augmentant la quantité de monnaie l'on pourrait abaisser durablement le taux d'intérêt."

    "Expliquer historiquement un phénomène veut dire montrer comment il a été produit par des forces et des facteurs opérant à une certaine date et en un certain lieu. Ces forces et facteurs définis sont les éléments fondamentaux de l'interprétation. Ce sont les données ultimes et comme tels ils ne sont susceptibles d'aucune analyse et réduction ultérieure. Expliquer un phénomène théoriquement signifie rattacher son apparition à une application de règles générales déjà comprises dans le système théorique."

    "[Les] changements dans la structure des prix, provoqués par des changements dans la quantité de monnaie disponible à l'intérieur du système économique, n'affectent jamais les prix des diverses marchandises et des services dans la même mesure et au même moment."

    "Supposons que le gouvernement émette une quantité additionnelle de papier monnaie. Le gouvernement a l'intention soit d'acheter des biens et services, soit de rembourser des dettes antérieures ou d'en verser les intérêts. Quoi qu'il en soit, le Trésor vient sur le marché avec une demande additionnelle de biens et de services, il est maintenant en mesure d'acheter davantage. Les prix des biens qu'il achète montent. Si le gouvernement avait dépensé dans ces achats l'argent prélevé au préalable par l'impôt, les contribuables auraient diminué leurs achats et, tandis que les biens achetés par le gouvernement renchériraient, le prix des autres biens baisserait. Mais cette baisse de prix des articles que les contribuables avaient l'habitude d'acheter ne se produit pas si le gouvernement augmente la quantité d'argent à sa disposition sans réduire celle aux mains du public. Les prix de certains articles — à savoir, ceux que le gouvernement achète — montent immédiatement, tandis que les prix des autres marchandises restent inchangés pour un temps. Mais le processus se poursuit. Les gens qui vendent les biens que le gouvernement achète sont maintenant eux-mêmes en mesure d'acheter davantage qu'ils n'en avaient l'habitude. Les prix des choses que ces gens-là achètent en plus grande quantité, augmentent par conséquent aussi. Ainsi l'impulsion à la hausse se propage d'un groupe de biens et de services aux autres groupes, jusqu'à ce que tous les prix et taux de salaires aient augmenté. La hausse des prix n'est donc pas simultanée pour les diverses catégories de biens et services.

    Lorsque finalement, dans le cours ultérieur de l'augmentation de la masse monétaire, tous les prix auront monté, la hausse n'aura pas affecté les divers biens et services dans la même proportion. Car le processus aura affecté la situation matérielle des divers individus de façon diverse. Pendant que le processus se déroule, certaines gens profitent des prix plus élevés des biens et services qu'ils vendent, pendant que les prix des choses qu'ils achètent n'ont pas encore augmenté ou n'ont pas augmenté autant. D'autre part, il y a des gens malchanceux qui vendent des biens et services dont les prix n'ont pas monté, ou monté autant que les prix des biens qu'ils doivent acheter pour leur consommation quotidienne. Pour les premiers, la propagation graduelle de la hausse est une bonne fortune, pour les seconds une calamité. De plus, les débiteurs sont avantagés, au détriment des créditeurs. Lorsque le processus parvient à son terme, la richesse des divers individus a été modifiée dans des sens divers et des proportions  diverses. Certains sont enrichis, d'autres appauvris. Les conditions ne sont plus ce qu'elles étaient avant. Le nouvel état de choses entraîne des changements d'intensité dans la demande des divers biens. Les rapports des prix en monnaie des divers biens et services vendables ne sont plus les mêmes qu'avant. La structure des prix a changé, indépendamment du fait que tous les prix exprimés en monnaie ont monté. Les prix finaux vers lesquels tendent les prix de marché, une fois que les effets de l'augmentation de la masse de monnaie ont achevé d'agir, ne sont pas égaux aux prix finaux antérieurs multipliés par un même coefficient
    ."

    "Dans le cours d'une expansion monétaire (inflation) la première réaction n'est pas seulement que les prix de certains d'entre eux augmentent plus tôt et plus fort que d'autres. Il peut aussi se produire que certains commencent par baisser parce qu'ils sont principalement demandés par les groupes dont les intérêts sont atteints.

    Les changements dans la relation monétaire ne sont pas seulement causés par les gouvernements émettant un surcroît de papier-monnaie. Un accroissement de la production de métaux précieux employés comme monnaie a les mêmes effets, bien qu'évidemment ce soient d'autres classes de la population qui s'en trouvent avantagées ou défavorisées
    ."

    "C'est uniquement parce que les gens s'attendent à des changements dont ils ignorent la nature et l'ampleur, qu'ils conservent de la monnaie."

    "C'est une illusion populaire de croire que la monnaie parfaite devrait être neutre et dotée d'un pouvoir d'achat immuable, et que le but de la politique monétaire devrait être de réaliser cette monnaie parfaite. Il est aisé de comprendre cette idée en tant que réaction contre les postulats encore plus faux des inflationnistes. Mais c'est une réaction excessive, intrinsèquement confuse et contradictoire, et elle a causé des désastres parce qu'elle a été renforcée par une erreur invétérée inhérente à la pensée de beaucoup de philosophes et d'économistes.

    Ces penseurs sont induits en erreur par la croyance commune qu'un état de repos est plus parfait qu'un état de mouvement. Leur idée de la perfection implique qu'aucun état plus parfait ne peut être pensé, et que par conséquent tout changement l'amoindrirait
    ."

    "L'absence d'action  n'est pas seulement le résultat de la pleine satisfaction ; elle peut aussi bien être le corollaire de l'impuissance à rendre les choses plus satisfaisantes. Elle peut signifier privation d'espoir, tout autant que contentement."

    "Les notions de satisfaction totale ou de bonheur global sont vides de sens. Il est impossible de trouver un critère de comparaison entre les divers degrés de satisfaction ou de bonheur obtenus par les divers individus."

    "Comme le fonctionnement du marché tend à porter le pouvoir d'achat de la monnaie, dans son état final, à un degré où la demande et l'offre de monnaie coïncident, il ne peut jamais y avoir excès ou manque de monnaie. Tout individu, et tous les individus ensemble, bénéficient toujours des avantages qu'ils peuvent tirer de l'échange indirect et de l'emploi de la monnaie, que la quantité totale de monnaie soit grande ou petite. Les changements dans le pouvoir d'achat de la monnaie provoquent des changements dans la répartition de la richesse parmi les divers membres de la société. Du point de vue des gens qui souhaitent s'enrichir par de tels changements, la masse disponible de monnaie peut être jugée insuffisante ou excessive, et l'attrait de gains de cette nature peut conduire à des politiques destinées à provoquer des altérations induites par encaisses, dans le pouvoir d'achat. Néanmoins, les services que rend la monnaie ne peuvent être ni améliorés ni restaurés par un changement dans la masse de monnaie disponible. [...] On peut déclarer que les dépenses supportées pour accroître la quantité de monnaie sont autant de gaspillages. [...] Etant donné que la monnaie ne peut être neutre et de pouvoir d'achat constant, les plans d'un gouvernement concernant la détermination de la quantité de monnaie ne peuvent jamais être impartiaux, ni équitables envers tous les membres de la société. Tout ce qu'un gouvernement fait dans l'intention d'influer sur le niveau du pouvoir d'achat dépend nécessairement des jugements de valeur personnels des dirigeants. Les intérêts de certains groupes de gens sont toujours, dans ces opérations, avantagés au détriment d'autres groupes. Elles ne servent jamais ce qu'on appelle le bien public ou la prospérité commune. ."

    "Il est impossible de combattre une politique que vous ne pouvez nommer."

    "Le cours d'une inflation croissant avec le temps est celui-ci : au commencement l'injection de monnaie additionnelle fait que les prix de certaines marchandises augmentent ; d'autres prix augmentent plus tard. La hausse des prix affecte les divers biens et services, comme on l'a montré, à des moments différents et dans une proportion différente.

    Ce premier stade du processus inflationniste peut durer de longues années. Pendant ce temps, les prix de nombreux biens et services ne sont pas encore ajustés à la relation monétaire modifiée. Il y a encore des gens dans le pays qui ne se sont pas rendu compte d'être en présence d'une révolution des prix qui aboutira à une hausse considérable de tous les prix, bien que l'importance de cette hausse ne doive pas être la même pour les divers biens et services. Ces gens croient encore qu'un jour les prix baisseront. Dans l'attente de ce jour, ils restreignent leurs achats et du même coup augmentent leurs encaisses. Aussi longtemps que de telles idées demeurent ancrées dans l'opinion du public, il n'est pas trop tard pour que le gouvernement abandonne sa politique inflationnaire.

    Mais à la fin les masses s'éveillent à la réalité. Elles s'aperçoivent soudain du fait que l'inflation est délibérée et que cette politique continuera indéfiniment. Une rupture d'équilibre survient. La hausse de panique se produit. Tout le monde est pressé d'échanger son argent contre des biens « réels », qu'on en ait besoin ou pas, et à n'importe quel prix. Dans un délai très bref, quelques semaines ou même quelques jours, ce qu'on employait comme monnaie cesse de servir de moyens d'échange. Cela devient des chiffons de papier. Personne ne veut donner quoi que ce soit pour en recevoir.

    C'est là ce qui s'est passé avec la monnaie continentale en Amérique, en 1781 ; avec en France les mandats territoriaux en 1796, et avec le Mark allemand en 1923. Cela se reproduira chaque fois que la même situation apparaîtra. Pour que quelque chose soit employé comme instrument d'échange, l'opinion publique ne doit pas être fondée à croire que la quantité de cette chose augmentera sans limite. L'inflation est une politique qui ne peut être perpétuelle
    ."

    "Il n'est pas nécessaire de souligner celles auxquelles entraîne forcément une politique de déflation prolongée. Personne ne préconise une telle politique. La faveur des masses, ainsi que des écrivains et hommes politiques désireux d'être applaudis, va à l'inflation. A propos de ces tendances, nous devons souligner trois points : Primo, une politique inflationniste ou expansionniste provoque inévitablement une surconsommation d'une part, et de mauvais investissements d'autre part. Ainsi elle gaspille du capital et compromet dans l'avenir l'état de satisfaction des besoins. Secundo, le processus inflationniste n'écarte pas la nécessité d'ajuster la production et de réorienter les ressources. Il ne fait que la différer et la rend ainsi plus malaisée. Tertio, l'inflation ne peut être employée comme politique permanente, parce qu'à la longue elle conduit forcément à l'effondrement du système monétaire.

    Un petit commerçant ou un aubergiste peut aisément tomber dans l'illusion que tout ce qu'il faut pour que ses confrères et lui-même soient plus prospères, c'est que le public dépense davantage. A ses yeux, l'important est de pousser les gens à dépenser plus. Mais il est effarant qu'une telle croyance puisse être présentée au monde comme une nouvelle philosophie sociale. Lord Keynes et ses disciples imputent au manque de propension à  dépenser ce qu'ils jugent insatisfaisant dans la situation économique. Ce qui est nécessaire, à leur avis, pour rendre les gens plus prospères, ce n'est pas une augmentation de production, mais une augmentation de dépense. Afin que les gens puissent dépenser davantage, on recommande une politique « expansionniste ».

    Cette thèse est aussi ancienne qu'elle est mauvaise
    ."

    "Le premier objet d'une terminologie scientifique est de faciliter l'analyse des problèmes impliqués."

    "L'homme, dans son agir, doit toujours tenir compte de la période de production et de la durée d'utilisation possible du produit. En soupesant l'inconvénient d'un projet qu'il envisage, il ne considère pas seulement la dépense requise en facteurs matériels et en travail, mais aussi la durée de la période de production. En évaluant l'utilité du produit attendu, il fait aussi attention à la durée de ses services. Bien entendu, plus le produit est durable, plus grand est le total des services qu'il rend. [...] Il est important de noter que la période de production aussi bien que la durée d'utilité sont des catégories de l'agir humain et non pas des concepts construits par des philosophes, des économistes et des historiens pour servir d'outils à leur interprétation des événements. Ce sont des éléments essentiels, présents dans chaque acte de raisonnement qui précède et dirige l'action. "

    "Il y a des gens qui ne s'intéressent qu'à l'instant qui vient immédiatement. D'autres se soucient de prévoir et d'aviser bien au-delà du terme probable de leur propre vie. Nous pouvons appeler période de provision la fraction d'avenir pour laquelle l'auteur d'une certaine action entend pourvoir d'une certaine façon et dans une certaine mesure."

    "La préférence du moment est une composante catégorielle de l'agir humain. Il est impossible de penser une action dans laquelle la satisfaction à brève échéance n'est pas — toutes choses égales d'ailleurs —préférée à celle attendue pour plus tard. L'acte même de satisfaire un désir implique que la gratification ressentie au moment présent est préférée à la même différée."

    "La psychologie ne peut jamais démontrer la validité d'un théorème praxéologique. Elle peut montrer que certaines personnes ou beaucoup de gens se laissent influencer par certains motifs. Elle ne peut jamais rendre évident que toute action humaine est nécessairement dominée par un élément catégorique défini qui, sans aucune exception, joue dans chaque cas où une action a lieu."

    "Constamment il y a de l'accumulation de capital par l'épargne. [...] Le processus social de la production ne  s'arrête jamais."

    "L'avance que les peuples de l'Occident ont gagnée sur les autres peuples consiste dans le fait qu'ils ont depuis longtemps créé les conditions politiques et institutionnelles requises pour un processus régulier et à peu près ininterrompu d'épargne à grande échelle, d'accumulation de capital et d'investissement."

    "L'avance au départ qu'ont prise les nations occidentales a été conditionnée par des facteurs idéologiques irréductibles au simple effet de l'environnement. Ce qui est appelé civilisation humaine a jusqu'à présent consisté à sortir progressivement de la coopération en vertu d'une dépendance hégémonique, pour aller vers une coopération en vertu de liens contractuels. Alors que de nombreuses races et nations se sont arrêtées très tôt dans ce mouvement, d'autres ont continué à avancer. L'avantage des nations occidentales a consisté en ceci, qu'elles ont réussi à mettre en échec la mentalité du militarisme prédateur mieux que le reste de l'humanité, et qu'ainsi elles ont créé les institutions sociales requises pour que se développent à grande échelle l'épargne et l'investissement. [...] Ce qui a fait défaut aux Indes, à la Chine, au Japon et aux peuples musulmans, c'étaient les institutions  protectrices des droits de l'individu. L'administration arbitraire des pachas, cadis, rajahs, mandarins et daïmios n'était pas propice à une large accumulation de moyens de produire. Les garanties légales protégeant efficacement les personnes contre l'expropriation et la confiscation ont été les fondements sur lesquels s'est épanoui le progrès économique sans précédent de l'Occident. Ces lois ne sont pas le fruit de la chance, d'accidents historiques et de l'environnement géographique. Elles ont été un fruit de la raison."

    "Si de nombreux capitalistes — britanniques ou étrangers — souhaitent se débarrasser de titres britanniques, une baisse des prix s'ensuivra pour ces titres. Mais cela n'affectera pas le taux d'échange entre la livre et les monnaies étrangères."

    "Le mouvement des titres sur leur marché n'affecte pas le public. C'est au contraire la réaction du public à la manière dont les investisseurs ont organisé les activités de production qui détermine la structure des prix sur le marché des titres. C'est en dernier ressort l'attitude des consommateurs qui fait monter certains titres et en fait baisser d'autres. Ceux qui n'épargnent ni n'investissent ne gagnent ni ne perdent du fait des fluctuations des cours. Le négoce sur le marché des titres décide uniquement entre les investisseurs de qui gagnera les profits et qui supportera les pertes."

    "Aussi longtemps que le monde n'est pas changé en un pays de cocagne, les hommes sont confrontés à la rareté et par conséquent il leur faut agir et économiser ; ils sont obligés de choisir entre des satisfactions proches ou futures, parce que ni les premières ni les dernières ne peuvent conduire au parfait contentement."

    "Le fait que nous ne cherchions pas à pourvoir plus amplement à nos besoins à venir est le résultat de la mise en balance de satisfactions prochaines avec des satisfactions plus tardives. Le rapport ainsi établi par évaluations est l'intérêt originaire."

    "La simple économie consiste à entasser des biens de consommation pour les consommer plus tard. L'épargne capitaliste consiste à mettre en réserve des biens qui serviront à améliorer les processus de production."

    "Le prêteur est toujours confronté à la possibilité de perdre une partie ou la totalité du principal prêté. Son évaluation de ce danger détermine sa conduite dans la négociation avec le candidat emprunteur-débiteur quant aux conditions du contrat.

    Il ne peut jamais y avoir de sécurité parfaite en matière de prêts d'argent, ni d'autres catégories de transactions de crédit ou de paiement différé. Les débiteurs, leurs garants et porte-forts peuvent devenir insolvables ; les gages ou hypothèques peuvent perdre toute valeur
    ."

    "Le capital comme tel ne rapporte pas d'intérêt ; il doit être bien employé et investi, non seulement pour porter de l'intérêt mais aussi pour ne pas disparaître, à la limite entièrement."

    "Aux jours de l'Athénien Solon, des anciennes lois agraires de Rome et du Moyen Age, les prêteurs étaient en général les gens riches, et les emprunteurs les pauvres. Mais en cet âge de bons et d'obligations, de banques hypothécaires et de banques d'épargne, de polices d'assurances sur la vie, et d'institutions de Sécurité sociale, les multitudes de gens à revenus modérés sont plutôt autant de créanciers. D'autre part, les riches, en tant que possesseurs d'actions ordinaires, d'usines, de fermes et de domaines immobiliers, sont plus souvent emprunteurs que prêteurs. En réclamant l'expropriation des créanciers, les masses s'attaquent sans le savoir à leurs propres intérêts."

    "Ce serait une grave erreur que de négliger le fait que l'inflation engendre aussi des forces qui tendent à faire consommer le capital. L'une de ses conséquences est qu'elle fausse les calculs économiques et la comptabilité. Elle produit le phénomène des profits illusoires ou apparents. [...] avec les progrès de l'inflation des gens de plus en plus nombreux deviennent conscients de la baisse du pouvoir d'achat. Pour ceux qui ne sont pas personnellement engagés dans les affaires et qui ne sont pas familiers avec ce qui se passe sur le marché des titres, le principal véhicule de l'épargne est l'accumulation dans les comptes d'épargne, l'acquisition de rentes et l'assurance sur la vie. Toutes ces formes d'épargne sont lésées par l'inflation."

    "Mais voici que la baisse de l'intérêt fausse les calculs de l'homme d'affaires. Bien que les disponibilités en biens de production n'aient pas augmenté, les prévisions chiffrées emploient des grandeurs qui ne seraient utilisables que si les capitaux matériels étaient devenus plus abondants. Le résultat de ces prévisions chiffrées est donc trompeur. Les calculs font que certains projets paraissent profitables et praticables, alors qu'une évaluation correcte, basée sur un taux d'intérêt non manipulé par l'expansion de crédit, les aurait montrés irréalisables. Des entrepreneurs se lancent dans de tels projets. L'activité des affaires est stimulée. Une période d'expansion et de hausse commence.

    La demande additionnelle de la part des entrepreneurs en expansion tend à augmenter les prix des biens de production et les taux de salaire. Avec la hausse des salaires, le prix des biens de consommation monte aussi. Par ailleurs, les entrepreneurs contribuent aussi à la hausse des biens de consommation, entraînés par l'illusion d'être en train de faire des profits dont témoigne leur comptabilité ; ils consomment davantage. La montée  générale des prix répand l'optimisme. Si les seuls biens de production avaient renchéri et que les prix des biens de consommation fussent restés stables, les entrepreneurs se seraient trouvés dans l'embarras. Ils auraient eu des doutes sur l'opportunité de leurs plans, parce que la hausse des coûts de production aurait dérangé leurs calculs. Mais ils sont rassurés par le fait que la demande de biens de consommation est intensifiée et rend possible d'augmenter les ventes en dépit de la hausse des prix. Ils restent donc confiants quant à leur production : elle sera payante, malgré les coûts accrus qu'elle implique. Ils sont prêts à continuer.

    Évidemment, afin de continuer à produire à l'échelle plus grande favorisée par l'expansion de crédit, tous les entrepreneurs — ceux qui ont étendu leurs activités non moins que ceux qui ne produisent qu'au rythme auquel ils le faisaient antérieurement — ont besoin de fonds supplémentaires, puisque les coûts de production sont maintenant plus élevés. Si l'expansion de crédit consiste simplement en une unique injection, non répétée, d'un montant déterminé de moyens fiduciaires et cesse complètement d'arriver sur le marché des prêts, l'essor des affaires doit s'arrêter bientôt. Les entrepreneurs ne peuvent se procurer les fonds dont ils ont besoin pour persister dans leurs desseins. Le taux brut de l'intérêt sur le marché augmente parce que la demande accrue de prêts n'est pas équilibrée par la quantité de monnaie disponible offerte en prêts. Les prix des biens de consommation baissent parce que certains entrepreneurs liquident leurs stocks, et que d'autres s'abstiennent d'acheter. Le volume des affaires se rétrécit de nouveau. La période d'euphorie s'achève parce que les forces qui l'ont mise en branle n'agissent plus [...] Il est évident que toute expansion de crédit doit provoquer le boom de la façon décrite ci-dessus. La tendance de l'expansion de crédit à déclencher l'emballement ne peut manquer de jouer que si un autre facteur contrebalance simultanément son développement. Si, par exemple, pendant que les banques élargissent leurs crédits, l'on pense que le gouvernement va complètement éponger par l'impôt les bénéfices « excessifs », ou qu'il arrêtera l'expansion de crédit dès que cette façon d' « amorcer la pompe » aura amené une hausse des prix, il ne se produira aucun mouvement ascensionnel des affaires. Les entrepreneurs s'abstiendront d'étendre leurs risques au moyen des crédits à bon marché offerts par les banques, parce qu'ils ne peuvent compter en accroître leurs gains. Il est nécessaire de mentionner ce fait, car il explique l'échec des mesures de relance au temps du New Deal et autres événements des années trente.
    ."

    "A la veille de l'expansion de crédit, tous les processus de production étaient en cours qui, dans l'état donné des conditions du marché, étaient présumés rentables. Le système évoluait vers un état où tous ceux qui désiraient gagner un salaire trouveraient de l'emploi, et où tous les facteurs non convertibles de production seraient employés dans la mesure où la demande des consommateurs et les disponibilités en facteurs matériels non spécifiques de production et en main-d'œuvre le permettraient. Une plus grande expansion de la production n'est possible que si les capitaux matériels existants sont accrus par un supplément d'épargne, c'est-à-dire par des excédents de la production sur la consommation. La marque caractéristique de l'expansion de crédit est que de tels suppléments de capitaux matériels n'ont pas été créés."

    "L'entrepreneur qui se trouve personnellement confronté à une crise accompagnée de restrictions de crédit, a raison de regretter d'avoir trop développé ses installations et acheté des équipements durables ; il se trouverait dans une meilleure situation pour la conduite de ses opérations s'il avait encore à sa disposition les fonds qui ont été ainsi dépensés. Toutefois, ce ne sont pas les matières premières, les fournitures de base, les produits semi-finis et les aliments qui font défaut au moment où la tendance se renverse, l'essor faisant place à la dépression. Au contraire, la crise est précisément caractérisée par le fait que ces biens sont offerts en telle abondance que leurs prix se mettent à baisser rapidement."

    "Quelle que soit la situation, il est certain qu'aucune manipulation de la part des banques ne peut fournir au système économique des capitaux matériels. Ce qu'il faut pour une expansion saine de la production, ce sont des capitaux matériels en plus grande quantité, non pas de la monnaie ou des moyens fiduciaires. L'essor accéléré fondé sur de l'expansion de crédit est bâti sur le sable des billets de banque et comptes de dépôt. Il doit s'effondrer."

    "Les consommateurs se seraient mieux trouvés, si les illusions créées par la politique d'argent bon marché n'avaient poussé les entrepreneurs à gaspiller des capitaux matériels rares en les investissant pour satisfaire des besoins moins urgents, ce qui a détourné ces capitaux  de branches de production où ils auraient répondu à des demandes plus urgentes. Mais les choses étant ce qu'elles sont, ils ne peuvent que s'accommoder de l'irrévocable."

    "Le résultat global de l'expansion de crédit est un appauvrissement général. Certaines gens peuvent avoir augmenté leur richesse ; ceux-là ne se sont pas laissé obscurcir le jugement par l'hystérie commune, ils ont tiré avantage des facilités offertes par la mobilité de l'investisseur individuel. D'autres individus et groupes d'individus peuvent avoir été favorisés, sans aucune initiative de leur part, par le simple retard entre les prix de ce qu'ils vendent et de ce qu'ils achètent. Mais l'immense majorité doit régler la facture des investissements stériles et de la surconsommation de l'épisode d'emballement."

    "L'expansion (monétaire] produit d'abord l'apparence illusoire de la prospérité. Elle est extrêmement populaire parce qu'elle semble rendre la majorité des gens, et même tout le monde, plus aisé. Elle a un attrait considérable.  Il faut un effort moral spécial pour y mettre un terme."

    "L'étalon-or était un butoir efficace pour l'expansion de crédit, parce qu'il obligeait les banques à ne pas dépasser certaines limites dans leurs entreprises expansionnistes."

    "Le processus de réajustement, même en l'absence de toute nouvelle expansion de crédit, est retardé par les effets psychologiques de désappointement et de frustration. Les gens sont lents à se débarrasser de l'autosuggestion d'une prospérité illusoire. Les hommes d'affaires tentent de continuer l'exécution de projets non profitables ; ils ferment les yeux à des évidences qui font mal. Les travailleurs tardent à ramener leurs revendications au niveau requis par la situation du marché ; ils souhaitent, autant que possible, échapper à une baisse de leur niveau de vie, et ne pas changer d'occupation ni de résidence. Les gens sont d'autant plus découragés que leur optimisme était plus fort pendant l'escalade. Ils ont pour le moment perdu à un tel point la confiance en soi et l'esprit d'entreprise qu'ils laissent passer des occasions favorables d'agir. Mais le pire, c'est  que les hommes sont incorrigibles. Après quelques années, ils se lancent à nouveau dans l'expansion de crédit, et la vieille histoire recommence une fois de plus."

    "L'homme envisage le travail d'autrui de la même façon qu'il envisage tous les autres facteurs de production rares. Il lui reconnaît un prix d'après les mêmes principes qu'il apprécie tout le reste. Le niveau des taux de salaires est formé sur le marché de la même manière que sont formés les prix de toutes les marchandises."

    "Les fluctuations des taux de salaires sont l'instrument au moyen duquel la souveraineté des consommateurs se manifeste sur le marché du travail. Elles sont la référence chiffrée qui permet d'allouer le travail aux différentes branches de production. Elles pénalisent les écarts en abaissant les taux de salaires dans les branches comparativement trop fournies en personnel, et récompensent la conformité en relevant les taux de salaires dans les branches comparativement sous-équipées en hommes. Ainsi elles soumettent l'individu à une dure pression sociale. Il est évident qu'elles  limitent indirectement la liberté de l'individu quant au choix de son occupation. Mais cette pression n'est pas rigide. Elle laisse à l'individu une marge dans les limites de laquelle il peut choisir entre ce qui lui convient mieux et ce qui lui convient moins. Dans cette marge il est libre d'agir selon son propre jugement. Cette mesure de liberté est le maximum dont il puisse jouir dans le cadre de la division sociale du travail, et cette mesure de pression est le minimum indispensable au maintien du système de coopération sociale. Il n'y a qu'une seule solution que l'on puisse substituer à la pression catallactique exercée par le système du salaire : assigner occupations et postes de travail à chaque individu par les décisions sans appel d'une autorité, celle d'un bureau central de planification de toutes les activités de production. Cela, c'est en fait la suppression de toute liberté."

    "Les mendiants ne contribuent pas au processus social de production ; relativement à la création des moyens de satisfaire les besoins, ils n'agissent pas ; ils vivent parce que d'autres gens s'occupent d'eux. Les problèmes du secours aux malheureux sont des questions d'arrangement de la consommation, non de la production."

    "Dans la société capitaliste règne une tendance à l'augmentation continue du quota de capital investi par tête. L'accumulation de capital monte plus vite que les chiffres de la population. Il s'ensuit une hausse tendancielle permanente de la productivité marginale du travail, des salaires réels, et du niveau de vie des travailleurs salariés. Mais cette amélioration du bien-être ne dénote pas l'opération d'une loi inéluctable de l'évolution humaine ; c'est une tendance résultant de l'interaction de forces qui ne peuvent librement produire leurs effets qu'en régime capitaliste."

    "Étant donné que la monnaie n'est pas un étalon des valeurs et de la satisfaction des besoins, elle ne peut être employée pour comparer le niveau de vie des gens à des époques différentes."

    "Savoir si un tel système de Sécurité sociale est de bonne ou de mauvaise politique est essentiellement un problème politique. L'on peut essayer de le justifier en disant que les salariés n'ont pas le bon sens et la force de caractère de pourvoir spontanément à leur propre avenir. Mais alors, comment faire taire ceux qui demandent s'il n'est pas paradoxal de remettre le sort de la nation aux mains d'électeurs que la loi elle-même considère comme incapables de gérer leurs propres affaires ?... qui demandent s'il n'est pas absurde de rendre souverains pour la conduite du gouvernement, des gens qui ont manifestement besoin d'un tuteur pour les empêcher de dépenser sottement leurs propres revenus ? Est-il raisonnable d'attribuer à des mineurs incapables le droit d'élire leurs tuteurs légaux ? Ce n'est pas par hasard que l'Allemagne, le pays qui a le premier instauré le système de Sécurité sociale, a été le berceau des deux variétés modernes de dénigrement de la démocratie : le marxiste aussi bien que le non-marxiste."

    "La vérité est que les conditions économiques étaient extrêmement pénibles à la veille de la révolution industrielle. Le système social traditionnel n'avait pas l'élasticité voulue pour fournir aux besoins d'une population rapidement croissante. Ni l'agriculture ni les guildes de métiers n'avaient de travail à donner à un surcroît de main-d'œuvre. Le négoce était imbu de la mentalité traditionnelle attachée au privilège et au monopole  exclusif ; ses fondements institutionnels étaient les licences et lettres patentes de monopole ; sa philosophie prônait un contrôle restrictif des courants d'échange et l'interdiction de la concurrence tant interne qu'étrangère. Le nombre de gens pour qui il n'y avait pas de place libre dans le système rigide de paternalisme et de tutelle gouvernementale sur l'économie grandissait rapidement. Ils étaient pratiquement hors des lois. La majorité apathique de ces gens misérables vivait des miettes tombées de la table des castes établies. A l'époque des moissons ils gagnaient quelque menue monnaie en aidant aux travaux de ferme ; le reste du temps ils dépendaient de la charité privée et de l'assistance publique municipale. Par milliers, les jeunes gens les plus vigoureux de ces milieux étaient enrôlés de force dans l'armée et la marine de Sa Majesté ; beaucoup d'entre eux furent tués ou mutilés au combat ; bien plus nombreux furent ceux qui moururent sans gloire des duretés d'une discipline barbare, des maladies tropicales et de la syphilis 16. D'autres milliers, les plus audacieux et les plus brutaux de leur espèce, infestaient le pays comme vagabonds, mendiants, chemineaux, voleurs et prostituées. Les pouvoirs publics ne voyaient d'autre moyen de régler le cas de ces individus, que de les envoyer à l'hospice ou aux ateliers de bienfaisance. L'appui que le gouvernement donnait aux préventions populaires à l'encontre des inventions nouvelles et des moyens d'épargner l'effort physique rendait les choses vraiment sans espoir.

    Le système des manufactures se développa dans une lutte continuelle contre des obstacles innombrables. Il dut combattre le préjugé populaire, les coutumes ancestrales, les lois et règlements juridiquement sanctionnés, l'animosité des autorités, les situations acquises de catégories privilégiées, la jalousie des guildes. L'équipement en capital des firmes individuelles était insuffisant, l'obtention du crédit extrêmement difficile et coûteuse. L'expérience technologique et commerciale manquait. La plupart des propriétaires de manufactures faisaient banqueroute ; ceux qui réussissaient étaient relativement rares. Les profits étaient parfois considérables ; mais les pertes l'étaient aussi. Il fallut plusieurs décennies pour que s'établisse l'usage de réinvestir la majeure partie des profits encaissés, de sorte que l'accumulation d'un capital adéquat permît de conduire les affaires sur une plus large échelle.

    Que les manufactures aient pu prospérer en dépit de toutes ces entraves s'explique par deux raisons. D'abord, il y eut les enseignements de la nouvelle philosophie sociale exposée par les économistes. Ils démolirent  le prestige du mercantilisme, du paternalisme et du restrictionnisme. Ils réfutèrent la croyance superstitieuse que les procédés d'économie de main d'œuvre provoquent le chômage et réduisent tout le monde à la pauvreté et au dépérissement. Les économistes du laissez-faire furent les pionniers des progrès technologiques sans précédent des deux dernières centaines d'années.

    Puis il y eut un autre facteur qui affaiblit l'opposition aux innovations. Les manufactures délivraient les pouvoirs publics et les gentilshommes terriens du problème embarrassant qui finissait par les déborder : elles fournissaient de quoi vivre aux multitudes de pauvres gens. Elles vidaient les asiles, les ateliers de bienfaisance et les prisons. Elles faisaient de mendiants affamés des gens capables de gagner leur pain.

    Les propriétaires de fabriques n'avaient pas le pouvoir d'obliger personne à prendre un emploi à la fabrique. Ils pouvaient seulement louer les gens disposés à travailler pour les salaires proposés. Si bas que fussent ces taux de salaire, c'était néanmoins beaucoup plus que ce que ces misérables ne pouvaient gagner dans aucun autre champ qui leur fût ouvert. C'est déformer les faits que de dire que les fabriques enlevaient les ménagères à leurs berceaux et à leur cuisine, ou les enfants à leurs jeux. Ces femmes n'avaient rien à cuisiner, rien pour nourrir leurs enfants. Ces enfants étaient sans ressources et affamés ; leur seul recours était la fabrique. Celle-ci les sauvait, à la lettre, de mourir d'inanition.

    Il est déplorable qu'une telle situation existât. Mais si l'on veut blâmer les responsables, il ne faut pas s'en prendre aux propriétaires de fabriques qui — poussés il est vrai par leur intérêt propre et non par « altruisme » — firent tout leur possible pour guérir le mal à sa racine. Ce qui avait causé ces malheurs, c'était l'ordre économique de l'ère précapitaliste, l'ordre du « bon vieux temps ».
    "

    "L'amour de la nature et l'appréciation des beautés du paysage étaient étrangers à la population rurale. Les habitants de villes les ont apportés à la campagne. Ce furent les citadins qui commencèrent à apprécier la terre en tant que nature, alors que les ruraux l'évaluaient seulement à raison de sa productivité pour la chasse, l'abattage, les moissons et l'élevage. De temps immémorial, les rochers et les glaciers des Alpes n'étaient aux yeux des montagnards que des espaces stériles. C'est seulement quand les citadins s'aventurèrent à escalader les pics, et apportèrent de l'argent aux vallées, qu'ils changèrent d'idée. Les pionniers de l'alpinisme et du ski furent pour les indigènes des personnages ridicules, jusqu'au moment où ils se rendirent compte des gains qu'ils pouvaient tirer de cette excentricité.

    Ce ne furent pas des bergers, mais des aristocrates et des bourgeois raffinés qui s'adonnèrent à la poésie bucolique. Daphnis et Chloé sont la création de l'imagination, et fort éloignés des soucis terre à terre. Il n'y a pas de rapports non plus entre ce qu'est la terre et le mythe politique qu'en ont fait les modernes. Ce mythe ne s'est pas développé dans la mousse des forêts et le limon des champs, mais sur le pavé des villes et le tapis des salons
    ."

    "La plénitude de la réalité ne peut être intellectuellement maîtrisée que par un esprit qui se réfère à la fois à la conception de la praxéologie et à la compréhension historique ; et cette dernière exige que l'on ait pleinement accès aux acquis des sciences de la nature. Connaissance cohérente et prévision sont fournies par la totalité du savoir. Ce que chacune des branches distinctes de la science peut offrir est toujours fragmentaire ; il faut le compléter par les résultats de toutes les autres."

    "La matière propre de la praxéologie n'est pas seulement l'étude de la société, des relations dans la société, et des phénomènes de masse ; c'est l'étude de toutes les actions des hommes. Le terme de « sciences sociales », avec toutes ses connotations, est à cet égard source d'erreurs.

    Il n'y a pas de critère qu'une recherche scientifique puisse appliquer à l'agir humain, autre que celui des buts ultimes que l'individu qui agit entend réaliser lorsqu'il entreprend une action définie. En eux-mêmes, ces buts ultimes sont au-delà et au-dessus de toute critique. Personne n'est appelé à édicter ce qui pourrait rendre heureux un autre individu. Ce qu'un observateur non concerné peut chercher à savoir, c'est simplement si les moyens choisis pour atteindre ces buts ultimes sont ou ne sont pas aptes à produire les résultats désirés par celui qui agit
    ."

    "Voltaire s'est trompé lorsque — en 1764 — il écrivit dans l'article « Patrie » de son Dictionnaire philosophique : « Être un bon patriote, c'est souhaiter que sa propre communauté s'enrichisse par le commerce et acquière de la puissance par les armes ; il est évident qu'un pays ne peut profiter qu'aux dépens d'un autre, et qu'il ne peut vaincre qu'en infligeant des pertes à d'autres peuples. » Voltaire, comme beaucoup d'auteurs avant lui et après lui, estimait superflu de se familiariser avec la pensée économique. S'il avait lu les Essais de son contemporain David Hume, il y aurait appris combien il est faux d'identifier la guerre et le commerce extérieur. Voltaire, le grand démolisseur de superstitions invétérées et de fables populaires, a ainsi été victime de la fable la plus désastreuse."

    "L'interventionnisme doit forcément aboutir à un état de choses qui, du propre point de vue de ses partisans, sera moins désirable que la situation engendrée par cette économie de marché sans entraves, qu'ils cherchent à altérer."

    "Ce n'est pas la souveraineté nationale en elle-même qui engendre la guerre, c'est la souveraineté de gouvernements qui ne sont pas entièrement acquis aux principes de l'économie de marché.

    Le libéralisme n'a pas fondé et ne fonde pas ses espoirs sur l'abolition  de la souveraineté des divers gouvernements nationaux, une aventure qui entraînerait des guerres interminables. Il vise à une reconnaissance générale de l'idée de liberté économique. Si tous les peuples deviennent libéraux et se rendent compte que la liberté économique sert leurs propres intérêts du mieux qu'il est possible, la souveraineté nationale ne provoquera plus de conflits et de guerres. Ce qui est nécessaire pour rendre la paix durable, ce ne sont ni des traités et conventions internationales, ni des tribunaux et organisations internationales comme la défunte Société des Nations ou sa suivante les Nations Unies. Si le principe de l'économie de marché est accepté universellement, de tels artifices sont inutiles ; et s'il n'est pas accepté, ils sont sans effet. La paix durable ne peut être le fruit que d'un changement dans les idéologies. Aussi longtemps que les peuples s'accrochent au dogme de Montaigne et croient qu'ils ne peuvent prospérer économiquement qu'aux dépens d'autres nations, la paix ne sera jamais qu'une période de préparation à la guerre suivante
    ."

    "C'est une illusion de croire que ceux qui sont lésés toléreront le protectionnisme des autres pays, s'ils pensent être assez forts pour balayer les obstacles par le recours aux armes. La philosophie protectionniste est une philosophie de guerre."

    "La marque essentielle du socialisme est que seule une volonté unique agit. Peu importe de savoir de qui c'est la volonté. Le directeur peut être un roi consacré, ou un dictateur gouvernant en vertu de son charisme ; ce peut être un Führer ou un Bureau de führers désignés par un vote populaire. La chose importante est que l'emploi de tous les moyens de production est réglé par un unique centre de décision. Une seule volonté choisit, décide, dirige, agit, commande. Tout le reste simplement exécute ordres et directives."

    "L'économiste mathématicien, obsédé par l'idée que l'économie doit être bâtie selon le modèle de la mécanique de Newton, et qu'elle se prête au traitement des méthodes mathématiques, se fait une image complètement erronée de la matière à laquelle il consacre ses investigations. Il cesse de penser à l'agir humain, il s'occupe d'un mécanisme sans âme, mystérieusement mis en mouvement par des forces non susceptibles d'être analysées plus avant. Dans la construction imaginaire d'une économie en rythme uniforme, il n'y a évidemment pas de rôle pour la fonction d'entrepreneur. Ainsi le mathématicien économiste élimine l'entrepreneur de sa réflexion. Il n'a que faire de ce personnage qui sans cesse déplace et secoue, de ce perturbateur dont les interventions continuelles empêchent le système imaginé d'atteindre un équilibre parfait et une situation statique. Il déteste cet empêcheur de tourner rond. Les prix des facteurs de production, aux yeux de l'économiste mathématicien, sont déterminés par l'intersection de deux courbes, non par des actes d'individus."

    "Ce qui est produit, ce sont ou bien les choses dont l'entrepreneur espère que la vente lui fournira le plus fort profit, ou bien les choses que le directeur veut voir produire. La question est donc : qui doit être le maître, les consommateurs ou le directeur ?"

    "Le système de l'économie de marché entravée, ou interventionnisme, cherche à conserver le dualisme des sphères distinctes des activités gouvernementales d'une part, et de la liberté économique en système de marché d'autre part. Ce qui le caractérise est le fait que le gouvernement ne limite pas ses activités à la protection de la propriété privée des moyens de production, contre les atteintes de la violence ou de la fraude. Le pouvoir interfère avec la marche des affaires, au moyen de commandements et d'interdictions.

    L'intervention est un acte d'autorité, décidé directement ou indirectement par l'autorité qui dispose de l'appareil administratif de contrainte et répression, forçant les entrepreneurs et capitalistes à employer certains des facteurs de production d'autre manière qu'ils ne l'auraient fait, s'ils n'avaient eu à obéir qu'aux prescriptions du marché. Cet acte d'autorité peut constituer tantôt un ordre de faire quelque chose, tantôt un ordre de ne pas faire quelque chose
    ."
    -Ludwig von Mises, L'Action humaine. Traité d'économie (1949).


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 26 Nov - 16:29

    "L'absurdité de tous les efforts pour stabiliser les prix consiste précisément dans le fait que la stabilisation empêcherait toute amélioration ultérieure et engendrerait sclérose et stagnation. La flexibilité des prix des denrées et des taux de rémunération est le véhicule de l'adaptation, de l'amélioration et du progrès. Ceux qui condamnent comme injustes les variations de prix et de salaires et qui réclament que soient maintenus ceux qu'ils prétendent justes combattent en fait les efforts pour rendre plus satisfaisantes les situations économiques."

    "Ceux qui affirment qu'il y a conflit entre le désir d'acquérir des divers individus, ou entre le désir d'acquérir des individus d'une part et le bien commun d'autre part, ne peuvent faire autrement que de proposer la suppression du droit de l'individu à choisir et à agir. Ils doivent substituer la suprématie d'un organisme central de direction de la production, à la suprématie des choix des citoyens. Dans leur plan d'une bonne société, il n'y a pas de place disponible pour l'initiative privée. L'autorité émet des ordres et tout le monde est forcé d'obéir."

    "Laissez faire signifie : laissez l'homme ordinaire choisir et agir ; ne l'obligez pas à céder devant un dictateur."

    "Une fois qu'on admet le principe qu'il est du devoir du gouvernement de protéger les individus contre leur propre stupidité, l'on ne peut plus  avancer d'objections contre de nouveaux empiétements. L'on peut présenter un bon plaidoyer en faveur de la prohibition de l'alcool et de la nicotine. Et pourquoi limiter la bienveillance prévoyante du gouvernement à la protection du corps seulement de l'individu ? Le tort qu'un homme peut infliger à son propre esprit et à son âme n'est-il pas encore plus grave que n'importe quels maux corporels ? Pourquoi ne pas l'empêcher de lire de mauvais livres et de voir de mauvais spectacles, de regarder de mauvaises peintures ou sculptures et d'entendre de la mauvaise musique ? Les méfaits des mauvaises idéologies sont assurément plus pernicieux, à la fois pour l'individu et l'ensemble de la société, que ceux causés par des substances narcotiques."

    "La condamnation portée par les économistes contre le protectionnisme est irréfutable, et dénuée de tout parti pris politique. Car les économistes ne disent pas que la protection  douanière soit mauvaise de n'importe quel point de vue a priori. Ils montrent que la protection douanière ne peut pas atteindre les buts qu'en général visent les gouvernements qui y recourent. Ils ne mettent pas en question le but ultime de l'action gouvernementale, ils rejettent seulement le moyen choisi parce qu'il n'est pas susceptible de produire l'effet recherché."

    "C'est effectivement un fait affligeant qu'en Asie des millions de petits enfants sans défense sont dans le dénuement et meurent de faim ; que les salaires sont extrêmement bas comparés à ceux courants en Amérique et en Europe occidentale ; que les heures de travail sont longues et que les conditions sanitaires des lieux de travail sont déplorables. Mais il n'y a pas d'autres moyens d'éliminer ces maux que de travailler, de produire et d'épargner davantage, et ainsi d'accumuler plus de capital. Cela est indispensable à toute amélioration durable."

    "Quand le public considère la question d'un raccourcissement du temps de travail par voie gouvernementale, il ne se rend pas compte du fait que le total de la production baissera forcément, et qu'il est fort probable que le niveau de vie des salariés a toutes chances de baisser aussi. C'est un dogme des « non-conformistes » actuels, qu'une telle mesure « en faveur » des ouvriers est pour ces derniers un gain social, dont le coût retombera entièrement sur les employeurs. Quiconque conteste ce dogme est vilipendé, traité de cynique défenseur des prétentions iniques d'exploiteurs sans entrailles, et traqué sans pitié. L'on donne à croire qu'il veut réduire les salariés à la misère et aux longues heures de travail des premiers temps de l'industrialisation moderne.

    En regard de ces diffamations, il est important de souligner encore que ce qui produit la richesse et le bien-être, c'est la production et non pas la restriction. Que dans les pays capitalistes le salarié moyen consomme plus de biens et peut se payer davantage de loisirs que ses ancêtres ; et que s'il peut fournir aux besoins de sa femme et de ses enfants sans avoir besoin de les envoyer travailler, tout cela n'est pas conquêtes du gouvernement et des syndicats. C'est le fruit du fait que les entreprises en quête de profit ont accumulé et investi plus de capital et ainsi accru la productivité marginale du travail
    ."

    "Les lois de l'univers sur lesquelles la physique, la biologie et la praxéologie fournissent du savoir sont indépendantes de la volonté humaine, elles sont fondamentalement des faits ontologiques qui bornent de façon rigide le pouvoir d'agir de l'homme."

    "La connaissance des effets de l'immixtion du pouvoir dans les prix de marché nous fait comprendre les causes économiques d'un événement historique d'énorme importance : le déclin de la civilisation ancienne.

    L'on peut ne pas trancher la question de savoir s'il est correct d'appeler « capitalisme » l'organisation économique de l'Empire romain. A tout le moins, il est certain que l'Empire romain du ne siècle, à l'époque des Antonins, les « bons » empereurs, était parvenu à un haut degré de division sociale du travail et de commerce interrégional. Plusieurs métropoles, un nombre considérable de villes moyennes et de nombreuses petites villes étaient les sièges d'une civilisation raffinée. Les habitants de ces agglomérations  urbaines étaient fournis de nourriture et de matières premières non seulement par les districts ruraux voisins, mais aussi par les provinces éloignées. Une partie de ces provisions fluaient vers les cités comme revenus de leurs riches citoyens possesseurs de terres agricoles. Mais une part considérable en était achetée en contrepartie des achats des populations rurales en produits fabriqués en ville. Il y avait un commerce très large entre les diverses régions de l'immense empire. Non seulement les industries de transformation, mais aussi l'agriculture manifestaient une tendance à des spécialisations croissantes. Les diverses parties de l'Empire avaient cessé d'être autarciques. Elles étaient interdépendantes.

    Ce qui entraîna le déclin de l'Empire et la décrépitude de sa civilisation fut la désintégration de cette interdépendance économique, et non les invasions barbares. Les envahisseurs tirèrent simplement avantage de l'affaiblissement interne de l'Empire ; d'un point de vue militaire, les tribus qui envahirent l'Empire aux IVe et Ve siècles n'étaient pas plus redoutables que les armées qu'avaient aisément vaincues les légions en des temps plus anciens. Mais l'Empire avait changé. Sa structure économique et sociale était déjà médiévale.

    La liberté que Rome accordait au commerce intérieur et lointain avait toujours été limitée. En ce qui concerne la commercialisation des céréales et autres denrées de première nécessité, la liberté était encore plus restreinte que pour le reste. Il était tenu pour déloyal et immoral de demander pour le blé, l'huile et le vin — les produits alimentaires de base de l'époque — plus que le prix coutumier, et les autorités municipales étaient promptes à réprimer ce qu'elles considéraient comme des profits abusifs. De sorte que l'évolution vers un commerce de gros efficace de ces denrées se trouva bloquée. La politique de l'Annone, qui équivalait à étatiser ou municipaliser le commerce du grain, avait pour but de faire les soudures. Mais ses effets étaient peu satisfaisants. Le blé était rare dans les agglomérations urbaines, et les agriculteurs se plaignaient du caractère non rémunérateur de la culture des céréales 3. L'interposition des autorités empêcha l'adaptation de l'offre à une demande croissante.

    L'épreuve de force se produisit lorsque les troubles politiques des nie et ive siècles amenèrent les empereurs à falsifier les monnaies. La combinaison d'un système de prix maximum avec la dégradation de la monnaie provoqua la paralysie complète tant de la production que de la commercialisation des denrées alimentaires essentielles, et la désintégration de l'organisation sociale de l'activité économique. Plus les autorités déployaient de zèle à faire respecter les prix taxés, plus la situation s'aggravait pour  les multitudes urbaines obligées d'acheter leur nourriture. Le commerce du grain et des denrées de base s'évanouit complètement. Pour éviter de mourir de faim, les gens désertaient les cités, se fixaient dans les campagnes et s'efforçaient de produire pour eux-mêmes du blé, de l'huile, du vin et le reste de leur nécessaire. D'autre part, les grands propriétaires terriens se mirent à restreindre la production des surcroîts vendables de céréales, et commencèrent à produire dans leurs domaines — les villae — les produits artisanaux dont ils avaient besoin. Car leur agriculture à grande échelle, déjà sérieusement compromise par le manque de rentabilité de la main-d'œuvre servile, perdait toute raison d'être lorsque disparaissait la possibilité de vendre à des prix rémunérateurs. Puisque le propriétaire foncier ne pouvait plus vendre aux villes, il ne pouvait non plus continuer d'acheter aux artisans citadins. Il était contraint de chercher d'autres moyens de satisfaire à ses besoins, et donc d'employer des artisans pour son propre compte dans sa villa. Il abandonna l'exploitation agricole à grande échelle et devint un propriétaire foncier recevant des fermages de ses fermiers ou métayers. Ces colons étaient soit des esclaves affranchis, soit des prolétaires de la ville qui venaient se fixer dans les villages et se louer pour labourer. Ainsi apparut la tendance à l'autarcie de chaque domaine rural. La fonction économique des villes, qui est celle du commerce, local et extérieur, et de l'artisanat, dépérit. L'Italie et les provinces de l'Empire retombèrent dans un état moins évolué de division du travail. La structure économique relativement très développée de l'apogée de la civilisation ancienne rétrograda vers ce que l'on appelle l'organisation du manoir, typique du Moyen Age.

    Les empereurs s'alarmèrent de cette évolution qui sapait le pouvoir financier et militaire de leur administration. Mais leur réaction fut sans portée parce qu'elle ne s'attaquait pas à la racine du mal. La contrainte et la répression auxquelles ils recoururent ne pouvaient renverser la tendance à la désintégration sociale qui, au contraire, provenait précisément de trop de contrainte et de répression. Aucun Romain ne comprit ce fait que le processus découlait de l'intervention du gouvernement dans les prix et de la dégradation de la monnaie. Vainement les empereurs promulguèrent-ils des édits contre le citadin qui « relicta civitate rus habitere maluerit » (qui, abandonnant la cité, préférerait habiter la campagne) 4. Le système de la leiturgia, c'est-à-dire des services dont devaient se charger les citoyens fortunés, ne fit qu'accélérer le recul de la division du travail. Les lois concernant les obligations des armateurs, les navicularii, n'eurent pas plus de succès pour empêcher le déclin de la navigation, que n'en  eurent les lois sur les grains pour arrêter l'amenuisement du ravitaillement des villes en produits agricoles.

    La merveilleuse civilisation de l'Antiquité périt ainsi parce qu'elle n'ajusta pas son code moral et son système juridique aux exigences de l'économie de marché. Un ordre social est voué à disparaître si les activités que requiert son fonctionnement sont bannies par les habitudes morales, déclarées illégales par les lois du pays, et poursuivies comme criminelles par les tribunaux et la police. L'Empire romain s'effondra parce qu'il n'avait pas la mentalité du libéralisme et de l'entreprise libre. Les méthodes de l'interventionnisme et leur corollaire politique, le Führerprinzip, frappèrent de décomposition le puissant empire, comme ils le feront nécessairement dans n'importe quelle entité sociale, jusqu'à la désintégrer et l'anéantir
    ."

    "Les marxistes cohérents se sont toujours opposés aux essais d'imposer des taux de salaire minimum, comme nuisibles aux intérêts de la classe entière des travailleurs. Depuis les débuts du mouvement ouvrier moderne, il y a toujours eu antagonisme entre les syndicats et les socialistes révolutionnaires."

    "Si les pays étrangers dévaluent dans la même proportion, il ne se produit aucun changement dans le rapport des taux de change. S'ils dévaluent davantage, tous ces avantages transitoires, s'il en est, ne bénéficient qu'à eux. Une acceptation générale des principes de l'étalon flexible doit donc nécessairement entraîner une course entre nations pour enchérir sur le voisin. Au bout de cette concurrence-là, il y a la ruine totale des systèmes monétaires de tous les pays."

    "La dévaluation, disent ses avocats, réduit la charge des dettes. Cela est certainement exact. Elle favorise les débiteurs aux dépens des créanciers. Aux yeux de ceux qui n'ont pas encore compris que, dans les conditions modernes, il ne faut pas identifier les créanciers avec les riches ni les débiteurs avec les pauvres, cela est bienfaisant. Le résultat effectif est que les débiteurs qui possèdent des immeubles et des terres agricoles, ainsi que les porteurs d'actions des sociétés industrielles chargées de dettes, font des gains aux dépens de la majorité des gens dont les épargnes sont placées en Bons, obligations, livrets de caisse d'épargne et polices d'assurances."

    "C'est un fait qu'aujourd'hui les mesures tendant à abaisser le taux de l'intérêt sont généralement tenues pour hautement désirables et que l'expansion du crédit passe pour le moyen efficace d'y parvenir. C'est ce préjugé qui pousse les gouvernements à rejeter l'idée de l'étalon-or."

    "Lorsque les Vikings laissaient derrière eux une communauté autarcique de paysans qu'ils venaient de piller, les victimes survivantes se mettaient au travail, à labourer et à reconstruire. Quand les pirates revenaient après quelques années, ils trouvaient à nouveau quelque chose à prendre. Mais le capitalisme ne peut supporter une répétition de raids prédateurs de ce genre. Accumulation de capital et investissement y sont fondés sur l'assurance que cette expropriation ne se produira pas. Si cet espoir est absent, les gens préféreront consommer leur capital au lieu de le conserver à l'intention des pillards."

    "Tout individu d'esprit inventif est libre de lancer de nouveaux projets d'affaires. Il peut être pauvre, ses fonds peuvent être modestes et pour la plupart empruntés. Mais s'il répond aux demandes des consommateurs de la façon la meilleure et la moins coûteuse, le succès lui viendra par le canal de profits « excessifs ». En bon laboureur qui nourrit sa terre, il réinvestit la majeure partie de ses profits dans son affaire, la faisant ainsi s'étendre rapidement. C'est l'activité de ces parvenus entreprenants qui fournit au marché son « dynamisme ». Ces nouveaux riches sont les fourriers des améliorations économiques. La menace de leur concurrence oblige les firmes anciennes et les grandes entreprises à ajuster leur gestion au meilleur service possible du public, ou à fermer boutique.

    Mais aujourd'hui, les impôts absorbent la plus grande part des profits « excessifs » du nouveau venu. Il ne peut accumuler du capital ; il ne peut étendre sa propre affaire ; il ne deviendra jamais une grande affaire et le rival des situations établies. Les firmes anciennes n'ont pas à redouter sa concurrence, elles sont abritées par le percepteur. Elles peuvent sans danger rester dans la routine, se moquer des désirs du public et refuser le changement. Il est vrai que le percepteur les empêche, elles aussi, d'accumuler du capital neuf. Mais le plus important pour elles est que le dangereux nouveau venu ne puisse pas accumuler de capitaux. Elles sont virtuellement privilégiées par le régime fiscal. En ce sens, la fiscalité progressive entrave le progrès économique et favorise la rigidité sociale. Alors que dans l'économie de marché non entravée la possession d'un capital est une source d'obligation forçant le possesseur à servir les consommateurs, les méthodes modernes de fiscalité la transforment en privilège
    ."

    "Le marché est une démocratie de consommateurs."

    "Aux yeux du subalterne type, tout ce qu'il y a à faire dans la conduite d'une affaire, c'est de remplir ces tâches d'exécution qui sont confiées à la direction hiérarchisée, dans le cadre des projets entrepreneuriaux. Pour lui, l'usine ou l'atelier tels qu'il les voit exister et fonctionner aujourd'hui, sont quelque chose de permanent. Cela n'a pas à changer, cela devra toujours produire les mêmes articles. Il ignore tout du fait que les situations sont constamment fluctuantes, et que la structure industrielle doit s'ajuster quotidiennement à la solution de nouveaux problèmes. Sa conception du monde est stationnaire. Elle ne comporte pas de nouvelles branches d'activité, de nouveaux produits, de nouvelles et meilleures méthodes de fabriquer les produits anciens. Ainsi, le syndicaliste ignore les problèmes essentiels de la fonction d'entrepreneur : fournir le capital pour de nouvelles industries et l'expansion des industries déjà existantes, alléger l'équipement pour les produits dont la demande baisse, effectuer  les améliorations techniques. Ce n'est pas commettre une injustice que d'appeler le syndicalisme la philosophie des gens à courte vue, des inentamables conservateurs qui se méfient de toute innovation, et sont à ce point aveuglés par l'envie qu'ils appellent les malédictions d'en haut sur les gens qui leur fournissent des produits plus abondants, meilleurs et plus abordables. Ils sont comme des malades qui en veulent au médecin pendant qu'il réussit à les guérir."

    "La seule raison d'être de la production est la consommation."

    "Le capitalisme est par essence un système convenant aux nations pacifiques. Mais cela ne signifie pas qu'un pays qui se trouve obligé de repousser des agresseurs étrangers doive substituer le dirigisme étatique à l'entreprise privée. S'il le faisait, il se priverait des moyens de défense les plus efficaces. Il n'y a pas d'exemple historique d'un pays socialiste qui ait vaincu une nation capitaliste. En dépit de leur socialisme de guerre si vanté, les Allemands furent défaits dans les deux guerres mondiales."

    "La philosophie libérale de Bentham et de Bastiat n'avait pas encore achevé son œuvre d'abolition des barrières commerciales et des immixtions de l'État en économie, lorsque la pseudo-théologie de l'État divinisé commença à exercer son influence. Les efforts pour améliorer à coups de décrets du pouvoir la situation des salariés et des petits agriculteurs, rendirent nécessaire un relâchement progressif des liens qui rattachaient l'économie domestique de chaque pays à celle des pays étrangers. Le nationalisme économique, complément indispensable de l'intervention gouvernementale dans l'économie de marché, ne peut que heurter les intérêts des peuples étrangers, et il crée ainsi l'hostilité entre peuples. Cela conduit à l'idée de remédier à cet état de choses inacceptable, par la force des armes."

    "Aux yeux des Asiatiques, l'ouvrier américain de l'industrie automobile est un « aristocrate ». C'est un homme qui fait partie des 2 % de la population du globe dont le revenu est le plus élevé."

    "L'inégalité des revenus et des fortunes est un caractère inhérent de l'économie de marché. Son élimination détruirait complètement l'économie de marché.

    Les gens qui réclament l'égalité ont toujours à l'esprit un accroissement de leur propre pouvoir de consommation. Personne, en adoptant le principe d'égalité comme postulat politique, ne souhaite partager son propre revenu avec ceux qui en ont moins. Lorsque le salarié américain parle d'égalité, il veut dire que les dividendes des actionnaires devraient lui être attribués. Il ne suggère pas une réduction de son propre revenu au profit des 95 % de la population mondiale qui gagnent moins que lui
    ."

    "Toutes les espèces diverses d'immixtion dans les phénomènes du marché, non seulement sont impuissantes à obtenir les effets visés par leurs auteurs et partisans, mais encore elles engendrent une situation qui — du point de vue même des jugements de valeur des promoteurs et partisans — est encore moins souhaitable que la situation à laquelle ils voulaient porter remède."

    "Rien ne porte à croire que le progrès vers des situations humaines plus satisfaisantes soit inévitable, ni qu'une rechute dans des conditions extrêmement déplorables soit impossible."

    "La connaissance de la réalité est une expérience pénible. Elle enseigne avec autorité les limites imposées à la satisfaction des désirs. C'est à contrecœur que l'homme se résigne à reconnaître qu'il y a des choses — en fait, tout le réseau complexe des relations causales entre les événements — que l'on ne peut changer selon ses rêves."

    "L'historien ne rapporte pas tous les faits, mais seulement ceux qu'il considère comme significatifs du point de vue de ses théories ; il omet les données considérées comme sans portée dans l'interprétation des événements."

    "Il n'y a pas de conflit entre l'histoire économique et la science économique.  Chaque branche du savoir a son propre mérite et ses droits propres."

    "Peu nombreux sont les élus pour qui la nation compte plus que leur clientèle intéressée."

    "Selon une très ancienne tradition, l'objectif des universités n'est pas seulement l'enseignement, mais aussi l'avancement du savoir et de la science. Le devoir du professeur d'université n'est pas seulement de transmettre aux étudiants le bagage de savoir constitué par d'autres hommes. Il est censé contribuer à l'accroissement de ce trésor par son propre travail."

    "La description la plus juste de l'homme, en tant qu'il se distingue des êtres non humains, est celle-ci : un être qui lutte à dessein contre les forces hostiles à sa vie."
    -Ludwig von Mises, L'Action humaine. Traité d'économie (1949).


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    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Lun 1 Déc - 23:53

    "Les denrées ne circulent point là où l'on taxe."

    "C'est beaucoup d'être devenu sage par l'expérience du malheur."

    "L'état où nous sommes est précaire ; nous dépensons comme le prodigue insensé. Trois cents millions émis chaque mois par le Trésor public n'y rentrent plus, et vont détruire l'amour du travail et du désintéressement sacré qui constitue la république."
    -Saint-Just, Fragments sur les institutions républicaines.

    "Le monde spirituel d'un peuple, ce n'est pas la superstructure d'une culture, ni davantage un arsenal de connaissances et de valeurs utilisables, mais c'est la puissance de conservation la plus profonde de ses forces de terre et de sang."
    -Martin Heidegger, L'auto-affirmation de l'université allemande (1933).

    "Un philosophe est quelqu'un qui produit des pensées qui ne sont ni scientifiques ni religieuses."
    -Christian Godin, La philosophie pour les nuls.

    "Tout homme est philosophe."
    -Antonio Gramsci.

    "La philosophie est à l'étude du monde réel ce que l'onanisme est à l'amour sexuel."

    "Le capital est semblable au vampire, il ne s'anime qu'en suçant le travail vivant."
    -Marx.

    "Tout ce qui peut être dit peut être dit clairement ; et ce dont on ne peut parler, on doit le taire."
    -Ludwig Wittgenstein.

    "Le slogan « Plutôt Hitler que le Front populaire ! » est sans doute fameux, mais il n’a jamais eu d’existence réelle. Je vous défie de le trouver dans aucune publication ou archive avant 1941.
    La source de cette légende est une citation du philosophe chrétien Emmanuel Mounier : « On ne comprendra rien au comportement de cette fraction de la bourgeoisie, si on ne l’entend murmurer à mi-voix : « Plutôt Hitler que Blum ». » ( Esprit, 1er octobre 1938). Plus tard le PCF a récupéré cette formule en la transformant, et l’a imposée dans l’opinion – un peu comme la formule « hitléro-trotskyste », qui n’a pas plus de réalité.
    Mounier attribue cette phrase à une « fraction de la bourgeoisie » (celle qui était d’extrême-droite), pas à « la bourgeoisie » ni à « la droite » tout entière – puisqu’une large partie de la droite était antifasciste
    ."
    -Maurice (source: http://progreshumain.wordpress.com/2013/07/08/hitler-netait-pas-socialiste/ ).

    « Mais si quelqu’un avant nous s’est livré à de telles recherches, il est clair que c’est un devoir pour nous de nous aider dans notre étude de ce qu’ont dit, sur ce sujet, ceux qui l’ont étudié avant nous, qu’ils appartiennent ou non à la même religion que nous. »
    -Averroès, Discours décisif sur l’accord de la religion et de la philosophie, 1179.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 27 Déc - 23:43, édité 3 fois


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    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 2 Déc - 11:19

    "Tant que l'on n'a pas découvert de relation manifeste entre les idées et les événements physiques ou chimiques dont elles seraient la conséquence régulière, la thèse positiviste demeure un postulat épistémologique découlant non pas d'une expérience scientifiquement établie, mais d'une vision métaphysique du monde."

    "Du point de vue épistémologique, la marque distinctive de ce que nous appelons la nature se trouve dans une régularité inévitable et vérifiable dans l'enchaînement des phénomènes. D'autre part, le signe distinctif de ce que nous appelons la sphère humaine, ou l'histoire humaine, ou, mieux encore, le champ de l'action humaine, est l'absence d'une telle régularité régnant de manière universelle."

    "En économie, il n'y a pas de relations constantes entre les diverses grandeurs. Par conséquent, toutes les données vérifiables sont variables ou, ce qui revient au même, sont des données historiques. Les économistes mathématiciens répètent que la difficulté de l'économie mathématique vient du fait qu'il y a un trop grand nombre de variables. La vérité est qu'il n'y a que des variables et aucune constante."

    "Ce qui s'est passé dans l'Histoire ne peut pas être découvert et raconté sans se référer aux divers jugements et évaluations des individus agissant."

    "La valeur n'est pas intrinsèque. Elle n'est pas dans les choses et dans les circonstances, mais dans le sujet qui juge, qui évalue."

    "Tout ce qui compte est de savoir si une doctrine est juste ou non. Ceci doit être établi par le raisonnement discursif. On ne retire rien à la justesse et à la correction d'une théorie si l'on dévoile les forces psychologiques qui ont poussé son auteur. Les motifs qui ont guidé le penseur sont sans importance pour apprécier ses accomplissements."

    "Le terme de "droit naturel" a été revendiqué par diverses écoles philosophiques et juridiques. De nombreuses doctrines ont fait appel à la nature afin de donner une justification à leurs postulats. Beaucoup de thèses manifestement fausses ont été avancées sous le label du droit naturel. Il n'était pas difficile de détruire les sophismes communs à toutes ces lignes de pensée. Et il n'est pas surprenant que de nombreux penseurs deviennent méfiants dès que l'on se réfère au droit naturel. [...] Poussée au bout de ses conséquences logiques, l'idée de droit naturel aboutit en fin de compte au rationalisme et à l'utilitarisme."

    "C'est une triste vérité que Mars soutient les gros bataillons et non les causes justes."

    "Il n'existe donc pas de conflits irrémédiables entre égoïsme et altruisme, entre économie et éthique, entre les préoccupations de l'individu et celles de la société. La philosophie utilitariste et sa création la plus aboutie, l'économie, ont réduit ces antagonismes apparents à l'opposition des intérêts à court et à long termes. La société n'aurait pas pu naître ou être préservée sans une harmonie des intérêts correctement compris de tous ses membres."

    "L'effort humain exercé selon le principe de la division du travail dans le cadre de la coopération sociale entraîne, toutes choses égales par ailleurs, une production plus grande par unité d'énergie que celle résultant des efforts isolés d'individus solitaires. La coopération sociale devient ainsi pour presque tout un chacun le grand moyen pour parvenir à toutes les fins."

    "Le trait caractéristique d'une société libre est qu'elle fonctionne malgré le fait que ses membres soient en désaccord sur beaucoup de jugements de valeur."

    "Seuls des pédants guindés peuvent concevoir l'idée qu'il puisse exister des normes absolues disant ce qui est beau et ce qui ne l'est pas. Ils essaient de déduire des œuvres du passé un ensemble de règles que les écrivains et les artistes du futur devraient, à leur avis, respecter."

    "La pire et plus dangereuse forme d'autorité absolutiste est celle d'une majorité intolérante. Telle est la conclusion à laquelle étaient arrivés Tocqueville et John Stuart Mill."

    "Les sciences de l'action humaines ne rejettent en aucune façon le déterminisme. L'objectif de l'Histoire est de mettre en relief les facteurs qui conduisent à un événement donné. L'Histoire est entièrement guidée par la catégorie de la cause et de l'effet. En somme, il n'y a pas de question de contingence. Cette dernière notion, utilisée dans le domaine de l'action humaine, se réfère toujours à l'incertitude de l'homme quant à l'avenir et aux limites de la compréhension historique particulière des événements futurs. Elle se réfère aux limites de la recherche humaine de la connaissance, et non à la condition de l'univers ou de certaines de ses parties."

    "Les libéraux adeptes du laissez-faire affirmaient ceci : Si les anciennes lois établissant des privilèges et des handicaps statutaires sont abolies et qu'aucune autre pratique du même genre — tels que les tarifs douaniers, les subventions, la taxation discriminatoire, la complaisance manifestée à des agences non gouvernementales comme les Églises, les syndicats, etc. quand elles utilisent la contrainte et l'intimidation — n'est introduite, alors il y a égalité devant la loi. Personne ne voit ses aspirations et ses ambitions pénalisées par des obstacles légaux. Tout le monde est libre de postuler à toute situation ou fonction sociale pour laquelle ses compétences personnelles le qualifie.

    Les communistes nient que la société capitaliste, organisée selon le système libéral de l'égalité devant la loi, fonctionne de cette façon. A leurs yeux la propriété privée des moyens de production donne aux propriétaires — les bourgeois et les capitalistes dans la terminologie de Marx — un privilège en réalité semblable à celui autrefois accordé aux seigneurs féodaux. La "révolution bourgeoise" n'aurait pas aboli les privilèges et la discrimination envers les masses : elle a, dit le marxiste, simplement remplacé l'ancienne classe dirigeante et exploiteuse de la noblesse par une nouvelle classe dirigeante et exploiteuse, la bourgeoisie. La classe exploitée, celle des prolétaires, n'a pas profitée de cette réforme. Elle a changé de maîtres mais est restée opprimée et exploitée. Ce qu'il faut, c'est une nouvelle et dernière révolution qui, en abolissant la propriété privée des propriétés de production, créera une société sans classes.

    Cette doctrine socialiste et communiste ne tient absolument pas compte de la différence essentielle entre les conditions régnant dans une société de statut ou de castes et celles dans une société capitaliste. La propriété féodale naissait de la conquête ou d'un don fait par le conquérant. Elle prenait fin par la révocation du don ou avec la conquête par un conquérant plus puissant. Il s'agissait d'une propriété "par la grâce de Dieu", parce qu'elle découlait en définitive de la victoire militaire que l'humilité ou la présomption des princes attribuait à une intervention spéciale du Seigneur. Les propriétaires d'un domaine féodal ne dépendaient pas du marché, ils n'étaient pas au service des consommateurs : dans les limites de leurs droits de propriété, ils étaient les véritables seigneurs. Il en va cependant très différemment des capitalistes et des entrepreneurs d'une économie de marché. Ceux-ci ont acquis et agrandi leur propriété par les services qu'ils ont rendus aux consommateurs et il ne peuvent la conserver qu'en les servant à nouveau du mieux possible chaque jour. Cette différence ne disparaît pas si l'on appelle de manière métaphorique un fabricant de spaghetti à succès "le roi des spaghetti".

    Marx ne s'est jamais attaqué à la tâche sans espoir de réfuter la description faite par les économistes du fonctionnement de l'économie de marché. A la place de cela, il s'empressait de montrer que le capitalisme devait conduire dans le futur à une situation très peu satisfaisante. Il entreprit de démontrer que le fonctionnement du capitalisme devait inévitablement conduire à une concentration des richesses possédées par un nombre sans cesse en diminution de capitalistes d'une part, et à l'appauvrissement progressif de l'immense majorité d'autre part. Pour l'accomplir cette tâche il partit de la fausse loi d'airain des salaires, d'après laquelle le salaire moyen est la quantité de moyens de subsistance absolument nécessaires pour permettre tout juste au travailleur de survivre et d'élever sa progéniture. Cette prétendue loi a été depuis longtemps totalement discréditée, et même les marxistes les plus sectaires l'ont abandonné. Mais même si l'on acceptait pour les besoins du raisonnement de considérer cette loi comme correcte, il est évident qu'elle ne pourrait en aucun cas servir de base pour démontrer que l'évolution du capitalisme conduirait à un appauvrissement progressif des salariés. Si les taux de salaire d'une économie capitaliste étaient toujours si faibles qu'ils ne pourraient, pour des raisons physiologiques, continuer à baisser sans anéantir toute la classe des salariés, il serait alors impossible de maintenir la thèse du Manifeste communiste disant que le travailleur "descend toujours plus bas" avec les progrès de l'industrie. Comme avec tous les autres arguments de Marx, cette démonstration est contradictoire et se détruit elle-même. Marx se vantait d'avoir découvert les lois immanentes de l'évolution capitaliste. Il considérait que la plus importante de toutes était la loi de l'appauvrissement progressif des masses salariées. C'est l'action de cette loi qui devait conduire à l'effondrement final du capitalisme et à l'émergence du socialisme. Quand on comprend que cette loi est fausse, on retire le socle du système économique de Marx et de sa théorie de l'évolution capitaliste.

    Nous devons au passage reconnaître que le niveau de vie des salariés des pays capitalistes s'est accru d'une manière sans précédent et inespérée depuis la publication du Manifeste communiste et du premier volume du Capital. Marx s'est trompé sur tous les points quant au fonctionnement du système capitaliste
    ."

    "Il est évident qu'au moins l'un des traits caractéristiques d'une théorie correcte est qu'une action basée sur elle doit permettre d'atteindre le résultat escompté. En ce sens la vérité marche alors que l'erreur ne marche pas."

    "Le parlement russe élu en 1917 par tous les citoyens adultes et sous les auspices du gouvernement de Lénine ne comprenait, malgré la violence exercée sur les électeurs par le parti au pouvoir, que moins de 25 pour cent de membres communistes. Les trois quarts de la population avaient voté contre les communistes. Mais Lénine décida de dissoudre le parlement par la force des armes et d'instaurer avec fermeté le règne dictatorial d'une minorité. Le chef de la puissance soviétique devint le pontife suprême de la secte marxiste. Son droit à détenir ce poste découlait du fait qu'il l'avait emporté sur ses rivaux au cours d'une sanglante guerre civile."

    "D'un point de vue marxiste cohérent, les champions de ce qu'on appelle la législation en faveur du travail sont des réactionnaires petits-bourgeois alors que ceux que les marxistes appellent des persécuteurs du travail sont les annonciateurs progressistes du bonheur suprême à venir."

    "La doctrine de Marx n'est pas une interprétation matérialiste mais une interprétation technologique de l'Histoire. Cependant, d'un point de vue politique, Marx eut bien raison de qualifier sa doctrine de scientifique et de matérialiste. Ces affirmations lui donnèrent une réputation qu'elle n'aurait jamais acquise sans elles."

    "Les marxistes s'accrochent au matérialisme historique et refusent avec obstination d'écouter les critiques qu'on lui fait parce qu'ils désirent le socialisme pour des raisons émotionnelles."

    "Les philosophies de l'Histoire modernes empruntent à Daniel la notion de stade suprême de l'humanité, la notion d'une "domination éternelle qui ne passera point". Même si Hegel, Comte et Marx peuvent être en désaccord avec Daniel et entre eux, ils acceptent tous cette idée, élément essentiel de toute philosophie de l'Histoire. Ils annoncent soit que le stade suprême a déjà été atteint (Hegel), soit que l'humanité vient juste d'y entrer (Comte), soit qu'il faut s'attendre chaque jour à son avènement (Marx)."

    "Les athées Comte et Marx n'auraient pas dû se contenter de supposer que la marche du temps est nécessairement une marche vers un état toujours meilleur et conduisant finalement à un état parfait. Il leur revenait de prouver que le progrès et l'amélioration sont inévitables et qu'un retour à une situation peu satisfaisante est impossible. Mais ils n'ont jamais entrepris une telle démonstration."

    "Comme il existe dans l'univers une régularité dans l'enchaînement et la suite des phénomènes, et comme l'homme est capable d'acquérir des connaissances sur certaines de ces régularités, l'action humaine devient possible dans des limites précises. Le libre arbitre signifie que l'homme peut aspirer à des fins déterminées parce qu'il est familier d'une partie des lois déterminant le flot des affaires du monde."

    "Que se serait-il passé si le lieutenant Napoléon Bonaparte avait été tué pendant le siège de Toulon ? Friedrich Engels connaît la réponse : "Un autre aurait pris la place." Car "l'homme a toujours été trouvé dès qu'il était devenu nécessaire". Nécessaire pour qui et dans quel but ? A l'évidence pour que les forces productives matérielles instaurent, à une date ultérieure, le socialisme. Il semble que les forces productives matérielles aient toujours un substitut sous la main, aussi prudentes qu'un directeur d'opéra disposant d'une doublure prête à chanter la partie du ténor au cas où la star prendrait froid. Si Shakespeare était mort dans son enfance, un autre homme aurait écrit Hamlet et les Sonnets. Mais, demandent certaines personnes, que fit cette doublure pendant ce temps puisque la bonne santé de Shakespeare lui a épargné cette corvée ?"

    "En étudiant le passé, l'historien doit dire que, les conditions ayant été ce qu'elles furent, tout ce qui s'est passé était inévitable. La situation était à tout instant la conséquence nécessaire de la situation la précédant immédiatement."

    "Un homme d'État ne peut réussir que dans la mesure où ses plans sont adaptés au climat de l'opinion de son temps, c'est-à-dire aux idées qui se sont emparées des esprits de ses concitoyens."

    "Émile Durkheim et son école traitaient de l'esprit de groupe comme s'il s'agissait d'un véritable phénomène, d'une chose distincte, pensant et agissant. Selon eux le sujet de l'Histoire n'était pas les individus mais le groupe.

    Pour rectifier ces fantaisies, il faut souligner le truisme que seuls les individus pensent et agissent
    ."

    "La thèse fondamentale de l'historicisme est que, en dehors des sciences de la nature, des mathématiques et de la logique, il n'y a pas de connaissance autre que celle fournie par l'Histoire. Il n'existe pas de régularité dans l'enchaînement et la suite des phénomènes et des événements se produisant dans la sphère de l'action humaine. Les tentatives de développer une science de l'économie et de découvrir les lois économiques sont par conséquent vaines. La seule méthode raisonnable pour étudier l'action humaine, les exploits et les institutions sont la méthode historique."

    "Le profit est la différence entre la plus haute valeur du bien obtenu et la plus basse valeur du bien sacrifié pour l'obtenir. Si l'action, en raison d'une maladresse, d'une erreur, d'un changement imprévu des conditions ou d'autres circonstances, conduit à obtenir quelque chose auquel l'acteur attache une valeur moindre que le prix payé, l'action engendre une perte. Comme l'action vise invariablement à substituer une situation que l'acteur considère plus satisfaisante à une situation qu'il juge moins favorable, l'action recherche toujours le profit et jamais la perte."

    "Le béhaviorisme veut observer le comportement humain de l'extérieur et l'étudier comme une simple réaction à une situation donnée. Il évite de façon pointilleuse toute référence au sens et au but. Une situation ne peut toutefois pas être décrite sans analyser la signification que l'homme étudié y trouve. Si l'on évite de traiter de cette signification, on néglige le facteur essentiel déterminant de façon catégorique le mode de réaction. Cette réaction n'est pas automatique mais dépend entièrement de l'interprétation et des jugements de valeur de l'individu, qui cherche à créer, si possible, une situation qu'il préfère à l'état qui prévaudrait s'il n'agissait pas. Imaginez un béhavioriste décrivant la situation résultant d'une proposition de vente sans faire allusion au sens que chaque agent y attache !"

    "La philosophie collectiviste moderne est une vulgaire descendante de la vieille doctrine du réalisme conceptuel. [...] Elle attribue aux universaux une existence objective réelle, et même une existence supérieure à celle des individus, voire, en niant catégoriquement l'existence autonome des individus, la seule existence réelle."

    "Examinons tout d'abord le concept de société en général. Les hommes coopèrent les uns avec les autres. La totalité des rapports entre les hommes engendrés par cette coopération est appelée société. La société n'est pas une entité en elle-même. C'est un aspect de l'action humaine. Elle n'existe pas et ne vit pas en dehors du comportement des gens."

    "En parlant des groupes sociaux il faut se souvenir que les membres de chaque groupe sont en même temps membres d'autres groupes."

    "Ce qui fait un artiste, ce n'est pas l'expérience ou la connaissance en tant que telles. C'est sa réaction aux problèmes de l'existence et au destin de l'homme."

    "Un roman, ou une pièce, a toujours un héros de plus que n'en indique l'intrigue. C'est aussi une confession de l'auteur, qui raconte autant sur lui que sur les personnages de l'histoire. Il y révèle son âme la plus intime."

    "La culture personnelle est plus qu'une simple familiarité avec l'état actuel de la science, de la technique et des questions civiques. C'est plus que la connaissance des livres et des peintures et que l'expérience des voyages et des visites dans les musées. C'est l'assimilation des idées qui ont tiré l'humanité de la routine inerte d'une simple existence animale pour la conduire vers une vie de raisonnement et de spéculation. C'est l'effort individuel pour s'humaniser en prenant part à la tradition de tout que les générations précédentes ont légué de meilleur."

    "Les descendants des conquérants barbares qui commencèrent à étudier sérieusement les anciens furent frappés d'une crainte mêlée de révérence. Ils comprirent qu'eux et leurs contemporains se trouvaient face à des idées qu'ils n'auraient pas pu développer eux-mêmes. Ils ne purent s'empêcher de penser que la philosophie, la littérature et les arts de l'époque classique de la Grèce et de Rome étaient insurpassables. Ils ne voyaient pas d'autre voie vers la connaissance que celle ouverte par les anciens. Qualifier une réalisation intellectuelle de moderne avait pour eux une connotation péjorative. Mais lentement, à partir du dix-septième siècle, les gens prirent conscience que l'Occident avait atteint sa majorité et qu'il avait créé une culture propre. Ils ne déploraient plus la disparition d'un âge d'or irrémédiablement perdu des arts et des sciences et ne considéraient plus les chefs-d'œuvres de l'antiquité comme des modèles pouvant être imités mais jamais égalés et encore moins surpassés. Ils en vinrent à substituer l'idée d'une amélioration progressive à l'idée préalablement acceptée d'une dégénération progressive."

    "Les manuels d'Histoire préparés à l'intention des écoles publiques se caractérisent par un esprit de clocher et un chauvinisme plutôt naïfs."

    "L'historien prend parti, comme homme et comme citoyen, dans de nombreuses querelles et controverses de son temps. Il n'est pas facile de combiner la réserve scientifique dans les études historiques et l'appartenance à un parti dans la vie de tous les jours. Mais cela a été fait par des historiens de premier plan."

    "Dans une même situation différents modes de réaction sont envisageables et possibles."

    "L'humanité ne pourra jamais non plus atteindre un état de perfection. L'idée qu'un état d'indifférence et de désœuvrement serait désirable et constituerait la situation la plus heureuse que l'humanité puisse jamais atteindre imprègne la littérature utopique. Les auteurs de ces plans dépeignent une société dans laquelle aucun changement supplémentaire n'est nécessaire parce que tout aurait atteint sa meilleure forme possible. Dans ces utopies il n'y aurait plus de raison de faire des efforts pour améliorer les choses parce que tout serait déjà parfait. L'Histoire serait arrivée à sa fin."

    "Sur le long terme même les gouvernements les plus despotiques, avec toute leur brutalité et leur cruauté, ne peuvent résister aux idées."

    "La liberté est indivisible. La distinction entre une sphère économique et une sphère non économique de la vie et de l'activité humaines est la pire de leurs erreurs."
    -Ludwig von Mises, Théorie et Histoire. Une interprétation de l'évolution économique et sociale (1957).


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 2 Déc - 20:00

    "Nous ne prétendons pas avoir renoncé à fabriquer de nouveaux mondes, mais nous savons désormais qu'il s'agit de les construire avec une résignation désespérée et un enthousiasme plutôt cynique qu'expansif, presque avec froideur."

    "Notre objectif le plus clair est de nous insérer dans la vie politique de notre pays, d'en améliorer les coutumes et les idées, d'en comprendre les secrets. [...] Il se peut que pour certains d'entre nous la politique, avec ses imprévus et son initiation diplomatique, constitue réellement une forme d'expérience artistique de l'homme tout entier."

    "L'Italie politique doit rechercher dans la liberté une vertu d'État bien moins vulgaire qu'une discipline servile imposée par une milice."

    "Le vice historique de notre formation politique pourrait bien consister dans son incapacité à saisir les nuances et à faire preuve, devant des positions contradictoires, d'une intransigeance honnête, dictée par le sentiment que les antithèses sont nécessaires et que la lutte, loin de les supprimer doit les coordonner."

    "Le problème italien n'est pas un problème d'autorité, mais d'autonomie: l'absence d'une vie libre a constitué pendant des siècles le principal obstacle à la formation d'une classe dirigeante, à la création d'une activité économique moderne et d'une classe technique évoluée (travail qualifié, entrepreneurs, épargnants) : autant de conditions et de prémisses nécessaires à une lutte politique courageuse, instrument infaillible pour le choix et le renouvellement de la classe gouvernante."

    "Notre Réforme a pour nom Machiavel, un théoricien de la politique, un isolé. Ses concepts ne rencontrèrent pas les hommes capables de les vivre, ni un terrain social sur lequel se fonder. Machiavel est un homme moderne non seulement parce qu'il élabore une conception de l'État rebelle à toute transcendance, mais parce qu'il conçoit un art politique organisateur de la pratique et qu'il professe une religiosité sociale fondée sur la spontanéité des initiatives et de l'économie. [...] Deux siècles plus tard, Vico dut se contenter de rêver à nouveau le monde de la praxis dont Machiavel avait eu l'intuition."

    "La politique est l'art des imprévus et sa rationalité ne suit pas la logique de l'intellectualisme."

    "Une fois sur le terrain de la législation sociale, la politique devient un perpétuel chantage où, à d'éternelles concessions, font écho d'éternelles revendications, sans qu'un principe de responsabilité ne s'introduise jamais dans la lutte politique."

    "La tâche de l'homme d'État est de créer un climat de tolérance aux vues des conflits qui s'annoncent, afin de ne pas compromettre la lente formation des richesses et des mentalités économiques modernes."

    "Nous pouvons considérer que la passion, la conscience de la liberté et de l'initiative (qui constituent les concepts essentiels d'une théorie et d'une pratique libérale) trouvent leurs aliments naturels dans une vie économique dénuée de tout préjugé, mais non pour autant aventureuse, aguerrie aux imprévus et sans attaches rigides à quelque système que ce soit, agile et enemie de la quiétude provinciale et nationaliste, capable de garder sa place dans l'équilibre de la vie mondiale par la fécondité de sa production et de ses entreprises. [...]
    Au contraire, reniant tout sens de la dignité, la nouvelle économie italienne s'affirmait dans le Nord comme une industrie protégée. En trente ans de polémique, nos libéristes ont eu amplement le temps et la possibilité de démontrer, par des calculs et des chiffres, tous les méfaits du protectionnisme douanier
    ."

    "En politique, n'en déplaise aux philosophes, l'État est éthique en tant qu'il ne professe aucune théorie."

    "La nouvelle critique libérale doit différencier les méthodes, elle doit refuser que le libéralisme représente les intérêts généraux et l'identifier avec la lutte pour la conquête de la liberté et avec l'action historique des catégories sociales qui y sont intéressées."
    -Piero Gobetti, La Révolution Libérale.

    "Dans son ouvrage L'Ancien Régime et la Révolution, Alexis de Tocqueville, historien du XIXe siècle, avait justement montré que l'envie, la jalousie, la haine, des bourgeois vis-à-vis de la noblesse ancienne, étaient les véritables origines de la révolution française de 1789. Avec de tels sentiments, une véritable démocratie digne de la Déclaration des Droits de l'Homme et du Citoyen, pouvait difficilement être inventée et créée par ces nouvelles élites s'attachant à reproduire la société des privilèges de l'Ancien Régime. Mais il n'est jamais trop tard pour être vraiment libre."
    -Thi Minh-Hoang Ngo, historienne chinoise (cf: http://blogs.mediapart.fr/blog/thi-minh-hoang-ngo/161113/une-revolution-liberale-veritable-couve-en-france-et-ailleurs-dans-le-monde-pour-une-ethique ).

    "Le "bien commun" (ou "l'intérêt général") est un concept flou et impossible à définir [...] un concept dénué de signification, à moins d'être pris littéralement, auquel cas sa seule signification possible est: la somme de ce qui est un bien pour tous les individus humains impliqués. Mais dans ce cas, ce concept est inutilisable comme critère moral: il ne fait que laisser ouverte la question de ce que le bien de l'individu est et de la manière dont on peut le déterminer."

    "La violation du droit d'un individu signifie la violation de tous les droits."

    "Si un homme croit qu'il y a une dimension intrinsèquement positive dans certaines actions, il n'hésitera pas à obliger autrui à s'y conformer. [...] C'est la théorie de la valeur intrinsèque qui a produit un Robespierre, un Lénine, un Staline, un Hitler. Ce n'est pas un hasard si Eichmann était un Kantien."

    "Si quelqu'un sait que le bien est objectif -déterminé par la nature de la réalité, mais découvert par l'esprit humain- celui-là sait que la tentative d'accomplir le bien par la force physique est une monstrueuse contradiction qui détruit la moralité à sa source en détruisant la capacité de l'homme a reconnaître le bien."

    "Le marché libre représente l'application sociale de la théorie objective des valeurs."

    "La vérité d'une idée n'est pas prouvée par le nombre de ceux qui la défende."

    "Il n'existe pas de droit à consommer."

    "Dépressions et chômage de masse ne sont pas causés par le marché libre, mais par l'intervention de l'État dans l'économie."

    "L'homme n'est pas la propriété ou le servant de la tribu [...] un homme travaille pour assurer sa propre existence."

    "Il est moralement obscène de parler de la richesse comme d'une chose anonyme, appartenant à la tribu et de parler de la "redistribuer"."
    -Ayn Rand, Capitalisme: l'Idéal inconnu.

    « J’aurais souhaité que l’Europe unie de Monnet, telle qu’il la concevait, fût possible. Je n’y croyais pas fortement. J’ai toujours gardé un fond de patriotisme lorrain. Aussi, selon les circonstances, je penchais d’un côté ou de l’autre, toujours favorable à une sorte d’unification de l’Europe pour laquelle j’ai beaucoup milité, avant et après le RPF, et d’autre part j’étais sceptique sur la possibilité d’effacer mille années d’histoire nationale. La France a été tellement, par excellence, la nation européenne, elle avait toujours été tellement contre les empires, que je n’ai cessé de douter que la France, à moins que ce fût immédiatement après la guerre, pût devenir autre chose que la nation française. »

    « On ne créé pas les patries sur commande, l’Europe est « une idée d’intellectuels ». »

    « L’homme d’action est celui qui garde le sens d’une tâche grandiose à travers les médiocrités quotidiennes. »

    « La Grande-Bretagne a réussi à absorber les résultats universels de la révolution française sans bouleverser les cadres traditionnels de son existence. Au
    siècle dernier, l’intégration de réalités démocratiques dans des formes institutionnelles d’origine aristocratique a été le miracle britannique
    . »

    « Il n’y a pas de patriotisme européen. »

    « Je pense que nous ne pouvons pas du tout compter, pour réaliser l’Europe pacifique et organique, sur des groupements supranationaux. »
    -Raymond Aron, cité par Joël Mouric in Raymond Aron et l’Europe.

    « Je devinais peu à peu mes deux tâches : comprendre ou connaître mon époque aussi honnêtement que possible, sans jamais perdre conscience des limites de mon savoir ; me détacher de l’actuel sans pourtant me contenter du rôle de spectateur. »
    -Raymond Aron, Mémoires.

    « La liberté politique accordée à l’individu par la participation à la souveraineté collective n’entraîne pas nécessairement les libertés fondamentales de penser, de parler ou d’agir. Les principes démocratiques n’impliquent pas le respect des valeurs libérales. »
    -Raymond Aron, De la liberté politique : Montesquieu et Jean-Jacques Rousseau.

    « L’homme vit entouré des restes du passé. »
    -Raymond Aron, Introduction à la philosophie de l’histoire.

    « Rien ne nous oblige à mener le combat l’injure à la bouche et la haine au cœur. »
    -Raymond Aron, Le Grand schisme.

    « L’idée européenne est vide. »
    -Raymond Aron, Les guerres en chaîne.

    « Dans le cadre d’une pensée fondée sur le primat et l’autonomie du politique, il n’est pas possible d’envisager une continuité de l’ordre économique (le marché commun) à une éventuelle unité politique. »

    « Christian Malis a montré, le premier, ce qu’Aron doit à l’influence de Hans Delbrück (1848-1929), l’auteur de L’Histoire de l’art de la guerre dans le cadre de l’histoire politique. Par méthode et par tempérament, Aron a éprouvé pour Delbrück une affinité élective comparable à celle qu’il confessait à l’égard de Max Weber. Delbrück est en effet celui qui a voulu ériger la pensée militaire et stratégique au rang de science sociale. »

    « Raymond Aron était un français juif. Citoyen français, conscient de l’identité chrétienne de la France, instruit dans les écoles de la République, il s’en tient finalement à la religion dans les limites de la simple raison. […] Spinoza était aussi, par excellence, le penseur juif qui émancipait sa pensée des limites de la tradition judaïque. […] La leçon de Spinoza, dans le contexte de 1926, pouvait servir à contenir le nationalisme français, de même qu’elle lui servit plus tard à exprimer la légitimité d’Israël mais aussi à en borner les prétentions. Enfin, cette philosophie reconnaissait l’autonomie du politique. […] La tonalité spinoziste de son article est importante, car il choisit une philosophie politique qui n’est pas une philosophie de l’histoire. »

    « Tout ce passe donc comme si, à cette date [mai 1931], l’idée européenne apparaissait à Aron comme l’une des plus faibles parmi celles qui étaient susceptibles de fournir un recours contre le déchaînement des nationalismes. Implicitement, Aron conservait alors au socialisme une valeur de mythe, capable de mobiliser les masses ; il dénie explicitement cette qualité à l’Europe. L’idée européenne est la première victime de sa conversion au réalisme politique, parce qu’« elle ne vit pas dans l’âme des foules ». Ce jugement fut définitif. »

    « Le livre d’Henri de Man, Au-delà du marxisme, a beaucoup compté. Aron l’a probablement lu en même temps qu’il étudiait attentivement l’œuvre de Marx pour mettre à l’épreuve ses convictions socialistes, d’où la recension qu’il en proposa dans Libres Propos en janvier 1931. »

    « Si « l’homme vit entouré des restes du passé », Aron exclut donc la possibilité d’une table rase du passé, ce que prétendaient accomplir les régimes totalitaires. Selon lui, la liberté politique est possible, dans la mesure où elle s’enracine dans une tradition. Cet aspect de la pensée aronienne fait penser à la philosophie d’Edmund Burke, bien que l’auteur des Réflexions sur la Révolution de France ne soit pas cité dans l’Introduction à la philosophie de l’histoire. Par la suite, Raymond Aron allait multiplier les références à Burke, mais en précisant qu’entre les deux interprétations possibles de sa pensée, libérale et contre-révolutionnaire, il approuvait celle-là, mais non celle-ci. »

    « Dans sa thèse, Aron s’en prend à la logique du système présenté dans Le Déclin de l’Occident, système contradictoire puisque Spengler affirme le caractère indépassable des cultures et prétend en même temps se situer au-delà de celle-ci, donc dans une position dont il avait lui-même postulé l’impossibilité. […]. [Aron] dénonça la philosophie de l’histoire de Spengler comme étant celle du nazisme. » (p.73)

    « Raymond Aron pensait que Max Weber n’aurait pas reconnu son rêve du chef charismatique dans le régime hitlérien. L’exemple de Carl Schmitt montre qu’une telle évolution était pourtant historiquement possible. »

    « [La] critique [d’Aron] de la IIIème République ne portait pas sur les institutions parlementaires elles-mêmes, mais sur la pratique des dirigeants français, qui n’étaient pas à la hauteur de la situation. »

    « L’intérêt d’Aron pour Machiavel et Pareto dans les années 1937-1939 procède de cette réflexion pour comprendre le fonctionnement des régimes totalitaires, et comment ils ont pu renverser des démocraties libérales. »

    « Aron constate que la Révolution laisse un héritage difficile, ce qui amène Aron à être plus proche de Montesquieu que de Rousseau. »

    « Schmitt parlait de Création (Schöpfung) à propos du grand espace, ce qui, sous la plume d’un catholique aussi scrupuleux que lui, témoigne du fait qu’il était pleinement convaincu de la mission historique du nazisme. »

    « A l’idée schmittienne de la paix par l’empire, Aron opposait la perspective de la paix par la loi. »

    « Aron restait fidèle à un libéralisme modéré qui procède d’un primat du politique sur la doctrine économique libérale, et admet dans une certaine mesure l’État-Providence. »

    « Aron avait une conviction qui le distinguait d’autres personnalités françaises : il croyait que la division de l’Allemagne était transitoire, et considérait que la revendication de l’unité allemande était légitime. »
    -Joël Mouric, Raymond Aron et l’Europe.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Dim 14 Déc - 9:57, édité 1 fois


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    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Dim 14 Déc - 9:40

    La force de la Wehrmacht en 1937
    "Nous ne disposions même pas de sept divisions prêtes pour le combat. Celles-ci, étant depuis le 1er octobre 1935 destinées à servir de noyau à l'armée prévue de trente-six divisions, avaient en effet éclaté et étaient (...) réparties, voire disséminées, sur tout l'ensemble du territoire du Reich.

    A tout instant nos voisins auraient pu, sans difficulté, franchir nos frontières et faire irruption chez nous afin de nous imposer un nouveau désarmement. Notre armée n'était que faiblement équipée. Elle ne possédait ni chars ni artillerie lourde; notre marine de guerre était à peu près inexistante, et notre aviation ne faisait que sortir des limbes. Toute intervention militaire eût été pour nos adversaires jeu d'enfants
    ."
    -Maréchal Keitel, Souvenirs, lettres, documents.

    Le gonflement du budget et du déficit budgétaire dans l'Allemagne nazie

    (en milliards de Reichsmark)
    Revenu national: 46.5, en 1933 ; 82.1, en 1938.
    Dépenses totales du gouvernement: 15.3 en 1933 ; 39.4 en 1938.
    Recettes fiscales et autres ressources: 14.1, en 1933 ; 26.5, en 1938.
    Déficit annuel: 1.2, en 1933 ; 3.5, en 1936 ; 12.9, en 1938.

    "La fixation aveugle sur les objectifs d'efficacité et d'augmentation de la production décidés par le régime entraîna l'économie allemande dans un véritable cercle vicieux: le réarmement intensif aggravait la situation dans le domaine des matières premières, ce qui exigeait une politique d'agression, laquelle entraînait à son tour une accélération de la production d'armes... L'économie de guerre permanente constitua donc toujours, sous un travesti capitaliste, le fondement de la politique économique national-socialiste."
    -Karl Dietrich Bracher, Hitler et la dictature allemande, S.l., Editions Complexe, 1995, pp. 447-448.

    "C’est le propre des âmes les plus vulgaires que de considérer toujours son ennemi comme mauvais, comme méchant. Faites attention à cela. Ennemi, soit ; mais l’ennemi est nécessaire à la vie, à toute vie, et l’être qu’on supposerait sans ennemi serait un être très malheureux, très bas, tout proche du non être."
    -Émile Faguet, En lisant Nietzsche.

    "Les doctrines ont cet avantage qu'elles dispensent d'avoir des idées."

    "La statistique : une personne complaisante qui ne refuse rien de ce qu'on lui demande habilement."

    "La demi-instruction est ce que l'on a trouvé de mieux pour rendre dangereux les imbéciles."

    "Dans l'Église, il vaut mieux obéir sans croire que croire sans obéir."

    "La musique est la prière des païens."

    "L'homme intelligent se mesure à ce qu'il sait ne pas comprendre."

    "La pensée est comme la flamme : elle ne se diminue pas en se communiquant."
    -Edouard Herriot, Notes et Maximes.

    "If Greece and Ireland actually defaulted, this would cast doubt on the value of previously sacrosanct government bonds and precipitate a general collapse in Spain, Portugal and Italy as investors fled the state bond market. It might even destroy the entire euro-system itself and tip the whole continent and thus probably the entire world into recession. For this reason, the EU and the IMF sought to prop up Irish and Greek finances through a series of largely German-funded ‘bailouts’, which lent money  -- often at high interest rates – to cover the shortfall, in return for a commitment to further austerity measures to bring the national finances in order. The central actor here was Germany, where a struggle erupted between the establishment, which feared that a Greek or Irish default would destroy their own banking system, which was heavily invested in the relevant bonds, and the population at large which was increasingly weary of funding yet another ‘bailout’ for improvident peripheral economies and was registering that fact in the regional elections. By the middle of 2011, in order to avoid further electoral losses, Chancellor Merkel had retreated from her original joint position with Paris in defence of the bondholders, towards an insistence that international investors would have to share some of the losses. This stance, however reasonable in itself, not only infuriated the French, whose banks were even more exposed to Greek debt, but also increased the chance of an escalating sovereign default across substantial parts of the Union."
    -Brendan Simms, Europe: The Struggle for Supremacy, 1453 to the Present.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Jeu 23 Fév - 20:05, édité 2 fois


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Matière Prométhéenne  - Page 4 Empty Re: Matière Prométhéenne

    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 30 Déc - 11:23

    "Atlas Shrugged is not merely a novel. It is also – or may I say:  first of all- a cogent analysis of the evils that plague our society, a substantiated rejection of the ideology of our self-styled “intellectuals” and a pitiless unmasking of the insincerity of the policies adopted by governments and political parties. It is a devastating exposure of the “moral cannibals,” the “gigolos of science” and of the “academic prattle” of the makers of the “anti-industrial revolution.” You have the courage to tell the masses what no politician told them: you are inferior and all the improvements in your conditions which you simply take for granted you owe to the efforts of men who are better than you.

    If this be arrogance, as some of your critics observed, it still is the truth that had to be said in this age of the Welfare State
    ."
    -Ludwig von Mises, Letter to Ayn Rand, 23 January 1958.

    "A coup sûr, les massacres commis de temps en temps par des barbares envahissant des régions habitées, ou les cruautés capricieuses de tyrans avoués, ne se montent pas à un centième des horreurs perpétrées par des gouvernants armés de bonnes intentions."
    -Isabel Paterson in Le Dieu de la Machine (The Gof of the Machine) traduit par Hervé de Quengo.

    "Un peu de générosité compense beaucoup d’administration. Les Tribuns étaient des redistributeurs ; ils élevaient le prix du pain du pauvre, pour faire son bonheur au moyen de leurs idées - par exemple, en édifiant des universités ruineuses, dont les diplômés, en chômage, tombaient à la charge de l’État-providence, donc, une fois encore, des pauvres, et n’auraient pour rien au monde pris un marteau en main.
    Le pauvre, pour autant qu’il n’a pas une mentalité de parasite, veut voir aussi peu d’État que possible, quels que soient les prétextes sous lesquels l’État s’offre à lui. Il ne veut être contraint ni à l’école, ni à la vaccination, ni au service militaire ; toutes ces institutions ont absurdement accru le nombre des pauvres, et, avec eux, la pauvreté
    ."
    -Ernst Jünger, Eumeswil.

    "On est porté à regarder la valeur comme une qualité absolue, qui est inhérente aux choses indépendamment des jugements que nous portons, et cette notion confuse est une source de mauvais raisonnements. Il faut donc se souvenir que, quoique les choses n'aient une valeur que parce qu'elles ont des qualités qui les rendent propres à nos usages, elles n'auraient point de valeur pour nous, si nous ne jugions pas qu'elles ont en effet ces qualités. Leur valeur est donc principalement dans le jugement que nous portons de leur utilité ; et elles n'en ont plus ou moins que parce que nous les jugeons plus ou moins utiles, ou qu'avec la même utilité nous les jugeons plus rares ou plus abondantes."
    -Étienne Bonnot de Condillac, Le commerce et le gouvernement considérés relativement l'un à l'autre.

    "Ni Kafka, ni Joyce, ni Proust n'ont eu besoin de l'appui de l'Etat pour écrire ce qu'ils ont écrit, ni l'œuvre d'un Wajda, d'un Tadeusz Kantor ou d'un Grotowski n'a résulté des subventions culturelles du socialisme. Et ces six créateurs, bien qu'ils ne soient pas faciles et qu'ils exigent de leurs lecteurs ou spectateurs un effort intellectuel, ont trouvé un public qui pour les six est allé en s'élargissant, comme les cercles concentriques. Une société doit avoir l'art et la littérature qu'elle mérite : ceux qu'elle est capable de produire et ceux qu'elle est prête à payer. Et il est bon que les citoyens assument aussi dans ce domaine leurs propres responsabilités sans y renoncer devant les fonctionnaires, pour éclairés qu'ils soient."
    -Mario Vargas Llosa, Les enjeux de la liberté.

    "JE SUIS, JE PENSE, JE VEUX.

    Mes mains... Mon esprit... Mon ciel... Ma forêt... Cette terre qui est mienne. Que dois-je dire de plus ? Ce sont les mots. C'est la réponse.

    Je me tiens ici debout au sommet de la montagne. Je lève la tête et je tends les bras. Ceci, mon corps et mon âme, tout ceci représente la fin de la quête. Je désirais connaître le sens des choses. Je suis le sens. Je voulais découvrir ma raison d'être. Je n'ai nul besoin de raison d'être, ni d'autorisation pour mon existence. Je suis la raison d'être et l'autorisation.

    Ce sont mes yeux qui voient, et la vision de mes yeux accorde sa beauté à la terre. Ce sont mes oreilles qui entendent, et l'ouïe de mes oreilles offre au monde sa musique. C'est mon esprit qui pense, et le jugement de mon esprit est le seul phare qui puisse éclairer la vérité. C'est ma volonté qui choisit, et le choix de ma volonté est le seul verdict que je me dois de respecter.

    De nombreux mots me furent accordés, quelques-uns sont sages et d'autres sont trompeurs, mais trois seulement sont sacrés : « Je le veux ! »
    Quelle que soit ma route, la bonne étoile est avec moi : la bonne étoile est la boussole qui m'indique le chemin. Elle n'indique qu'une seule direction. Et cette direction, c'est moi.

    J'ignore si cette terre sur laquelle je me trouve est le cœur de l'univers, ou si elle n'est qu'un grain de poussière perdu dans l'éternité. Je l'ignore, et cela m'est égal, car je sais quel bonheur m'est possible sur cette terre. Et mon bonheur n'a pas à se justifier. Mon bonheur n'est pas un moyen d'arriver à une quelconque fin. Il est la fin. Il est son propre but. Il est sa propre raison d'être.

    Je ne suis pas non plus un moyen d'arriver à une fin que d'autres voudraient atteindre.
    Je ne suis pas un instrument à leur disposition.
    Je ne suis pas un serviteur de leurs exigences. Je ne suis pas un baume pour leurs plaies. Je ne suis pas un sacrifice sur leur autel.

    Je suis un homme. Je me dois de posséder et conserver, de défendre, d'utiliser, de respecter et de chérir ce miracle.

    Je n'abandonne ni ne partage mes trésors. La richesse de mon cerveau ne doit pas être gaspillée en pièces de bronze jetées en aumône, à tous vents, aux pauvres d'esprits. Je défends mes trésors : ma pensée, ma volonté, ma liberté. Et le plus précieux est ma liberté.

    Je ne dois rien à mes frères, je ne suis pas leur créancier. Je ne demande à personne de vivre pour moi et je ne vis pas non plus pour les autres. Je ne convoite l'âme d'aucun homme, tout comme mon âme n'a pas à être convoitée.

    Je ne suis ni l'ami, ni l'ennemi de mes frères, mais l'un ou l'autre, suivant ce qu'ils méritent. Pour mériter mon amour, mes frères doivent avoir fait plus que se contenter d'être nés. Je n'accorde pas mon amour sans raison, ni à quelque passant qui se hasarderait à le réclamer. J'honore les hommes de mon amour. Mais l'honneur doit se mériter.

    Je choisirai des amis parmi les hommes, mais jamais d'esclave ni de maître. Et je ne choisirai que ceux qui me plairont; à eux je montrerai amour et respect, mais jamais domination ni obéissance. Et nous joindrons nos mains lorsque nous le déciderons, ou marcherons seuls si nous le désirons. Car dans le temple de son esprit, chaque homme est seul. Que chaque homme garde son temple pur et intact. Qu'il rejoigne d'autres hommes, qu'il les prenne par la main, s'ils le désirent, mais seulement au-delà de ce seuil sacré.
    Car le mot « Nous » ne doit jamais être prononcé, sauf par choix personnel et après réflexion. Ce mot ne doit jamais être privilégié dans l'âme d'un homme, ou il devient monstrueux, l'origine de tous les maux sur terre, l'origine de la torture de l'homme par l'homme et d'une innommable duperie.
    Le mot « Nous » est comme de la chaux vive versée sur les hommes, qui se contracte et durcit comme la pierre, écrase tout ce qui se trouve au-dessous, mêlant le noir et le blanc dans son gris. C'est le mot grâce auquel les dépravés volent la vertu des hommes droits, grâce auquel les faibles volent la force des forts, grâce auquel les imbéciles volent la sagesse des sages.

    Quelle joie en tirer, si toutes les mains, même impures, peuvent l'atteindre ? Quelle sagesse, si même les imbéciles peuvent me donner des ordres ? Quelle liberté, si toutes les créatures, même les incapables et les impuissants, sont mes maîtres ? Quelle vie, si je ne fais que m'incliner, approuver et obéir ?

    Mais j'en ai fini de ce culte de la corruption. J'en ai fini de ce monstre du « Nous », mot de la servitude, du pillage, de la misère, du mensonge et de la honte.

    Et je vois maintenant le visage de dieu, et j'élève ce dieu au-dessus de la terre, ce dieu que les hommes cherchent depuis qu'ils existent, ce dieu qui leur accordera joie, paix et fierté.

    Ce dieu, ce mot unique, c'est « JE ».
    "
    -Ayn Rand, Hymne.

    « Je viens de faire quelques vols sur P. 38. C’est une belle machine. J’aurais été heureux de disposer de ce cadeau-là pour mes vingt ans. Je constate avec mélancolie qu’aujourd’hui, à quarante trois ans, après quelques six mille cinq cents heures de vol sous tous les ciels du monde, je ne puis plus trouver grand plaisir à ce jeu-là. Ce n’est plus qu’un instrument de déplacement - ici de guerre. Si je me soumets à la vitesse et à l’altitude à mon âge patriarcal pour ce métier, c’est bien plus pour ne rien refuser des emmerdements de ma génération que dans l’espoir de retrouver les satisfactions d’autrefois.

    Ceci est peut-être mélancolique, mais peut-être bien ne l’est-ce pas. C’est sans doute quand j’avais vingt ans que je me trompais. En Octobre 1940, de retour d’Afrique du Nord où le groupe 2 - 33 avait émigré, ma voiture étant remisée exsangue dans quelque garage poussiéreux, j’ai découvert la carriole et le cheval. Par elle l’herbe des chemins. Les moutons et les oliviers. Ces oliviers avaient un autre rôle que celui de battre la mesure derrière les vitres à 130 kms à l’heure. Ils se montraient dans leur rythme vrai qui est de lentement fabriquer des olives. Les moutons n’avaient pas pour fin exclusive de faire tomber la moyenne. Ils redevenaient vivants. Ils faisaient de vraies crottes et fabriquaient de la vraie laine. Et l’herbe aussi avait un sens puisqu’ils la broutaient.

    Et je me suis senti revivre dans ce seul coin du monde où la poussière soit parfumée (je suis injuste, elle l’est en Grèce aussi comme en Provence). Et il m’a semblé que, toute ma vie, j’avais été un imbécile…

    Tout cela pour vous expliquer que cette existence grégaire au cœur d’une base américaine, ces repas expédiés debout en dix minutes, ce va-et-vient entre les monoplaces de 2600 chevaux dans une bâtisse abstraite où nous sommes entassés à trois par chambre, ce terrible désert humain, en un mot, n’a rien qui me caresse le cœur. Ça aussi, comme les missions sans profit ou espoir de retour de Juin 1940, c’est une maladie à passer. Je suis « malade » pour un temps inconnu. Mais je ne me reconnais pas le droit de ne pas subir cette maladie. Voilà tout. Aujourd’hui, je suis profondément triste. Je suis triste pour ma génération qui est vide de toute substance humaine. Qui n’ayant connu que les bars, les mathématiques et les Bugatti comme forme de vie spirituelle, se trouve aujourd’hui plongé dans une action strictement grégaire qui n’a plus aucune couleur.

    On ne sait pas le remarquer. Prenez le phénomène militaire d’il y a cent ans. Considérez combien il intégrait d’efforts pour qu’il fut répondu à la vie spirituelle, poétique ou simplement humaine de l’homme. Aujourd’hui nous sommes plus desséchés que des briques, nous sourions de ces niaiseries. Les costumes, les drapeaux, les chants, la musique, les victoires (il n’est pas de victoire aujourd’hui, il n’est que des phénomènes de digestion lente ou rapide) tout lyrisme sonne ridicule et les hommes refusent d’être réveillés à une vie spirituelle quelconque. Ils font honnêtement une sorte de travail à la chaîne. Comme dit la jeunesse américaine, « nous acceptons honnêtement ce job ingrat » et la propagande, dans le monde entier, se bat les flancs avec désespoir.

    De la tragédie grecque, l’humanité, dans sa décadence, est tombée jusqu’au théâtre de Mr Louis Verneuil (on ne peut guère aller plus loin). Siècle de publicité, du système Bedeau, des régimes totalitaires et des armées sans clairons ni drapeaux, ni messes pour les morts. Je hais mon époque de toutes mes forces. L’homme y meurt de soif.

    Ah ! Général, il n’y a qu’un problème, un seul de par le monde. Rendre aux hommes une signification spirituelle, des inquiétudes spirituelles, faire pleuvoir sur eux quelque chose qui ressemble à un chant grégorien. On ne peut vivre de frigidaires, de politique, de bilans et de mots croisés, voyez-vous ! On ne peut plus vivre sans poésie, couleur ni amour. Rien qu’à entendre un chant villageois du 15ème siècle, on mesure la pente descendue. Il ne reste rien que la voix du robot de la propagande (pardonnez-moi). Deux milliards d’hommes n’entendent plus que le robot, ne comprennent plus que le robot, se font robots.

    Tous les craquements des trente dernières années n’ont que deux sources : les impasses du système économique du XIXème siècle et le désespoir spirituel. Pourquoi Mermoz a-t-il suivi son grand dadais de colonel sinon par soif ? Pourquoi la Russie ? Pourquoi l’Espagne ? Les hommes ont fait l’essai des valeurs cartésiennes : hors des sciences de la nature, cela ne leur a guère réussi. Il n’y a qu’un problème, un seul : redécouvrir qu’il est une vie de l’esprit plus haute encore que la vie de l’intelligence, la seule qui satisfasse l’homme. Ca déborde le problème de la vie religieuse qui n’en est qu’une forme (bien que peut-être la vie de l’esprit conduise à l’autre nécessairement). Et la vie de l’esprit commence là où un être est conçu au-dessus des matériaux qui le composent. L’amour de la maison - cet amour inconnaissable aux Etats-Unis - est déjà de la vie de l’esprit.

    Et la fête villageoise, et le culte des morts (je cite cela car il s’est tué depuis mon arrivée ici deux ou trois parachutistes, mais on les a escamotés : ils avaient fini de servir) . Cela c’est de l’époque, non de l’Amérique : l’homme n’a plus de sens.

    Il faut absolument parler aux hommes.

    A quoi servira de gagner la guerre si nous en avons pour cent ans de crise d’épilepsie révolutionnaire ? Quand la question allemande sera enfin réglée tous les problèmes véritables commenceront à se poser. Il est peu probable que la spéculation sur les stocks américains suffise au sortir de cette guerre à distraire, comme en 1919, l’humanité de ses soucis véritables. Faute d’un courant spirituel fort, il poussera, comme champignons, trente-six sectes qui se diviseront les unes les autres. Le marxisme lui-même, trop vieilli, se décomposera en une multitude de néo-marxismes contradictoires. On l’a bien observé en Espagne. A moins qu’un César français ne nous installe dans un camp de concentration pour l’éternité.

    Ah ! quel étrange soir, ce soir, quel étrange climat. Je vois de ma chambre s’allumer les fenêtres de ces bâtisses sans visages. J’entends les postes de radio divers débiter leur musique de mirliton à ces foules désœuvrées venues d’au-delà des mers et qui ne connaissent même pas la nostalgie.

    On peut confondre cette acceptation résignée avec l’esprit de sacrifice ou la grandeur morale. Ce serait là une belle erreur. Les liens d’amour qui nouent l’homme d’aujourd’hui aux êtres comme aux choses sont si peu tendus, si peu denses, que l’homme ne sent plus l’absence comme autrefois. C’est le mot terrible de cette histoire juive : « tu vas donc là-bas ? Comme tu seras loin » - Loin d’où ? Le « où » qu’ils ont quitté n’était plus guère qu’un vaste faisceau d’habitudes.

    Dans cette époque de divorce, on divorce avec la même facilité d’avec les choses. Les frigidaires sont interchangeables. Et la maison aussi si elle n’est qu’un assemblage. Et la femme. Et la religion. Et le parti. On ne peut même pas être infidèle : à quoi serait-on infidèle ? Loin d’où et infidèle à quoi ? Désert de l’homme.

    Qu’ils sont donc sages et paisibles ces hommes en groupe. Moi je songe aux marins bretons d’autrefois, qui débarquaient, lâchés sur une ville, à ces nœuds complexes d’appétits violents et de nostalgie intolérable qu’ont toujours constitués les mâles un peu trop sévèrement parqués. Il fallait toujours, pour les tenir, des gendarmes forts ou des principes forts ou des fois fortes. Mais aucun de ceux-là ne manquerait de respect à une gardeuse d’oies. L’homme d’aujourd’hui on le fait tenir tranquille, selon le milieu, avec la belote ou le bridge. Nous sommes étonnamment bien châtrés.

    Ainsi sommes-nous enfin libres. On nous a coupé les bras et les jambes, puis on nous a laissé libres de marcher. Mais je hais cette époque où l’homme devient, sous un totalitarisme universel, bétail doux, poli et tranquille. On nous fait prendre ça pour un progrès moral ! Ce que je hais dans le marxisme, c’est le totalitarisme à quoi il conduit. L’homme y est défini comme producteur et consommateur, le problème essentiel étant celui de la distribution. Ce que je hais dans le nazisme, c’est le totalitarisme à quoi il prétend par son essence même. On fait défiler les ouvriers de la Ruhr devant un Van Gogh, un Cézanne et un chromo. Ils votent naturellement pour le chromo. Voilà la vérité du peuple ! On boucle solidement dans un camp de concentration les candidats Cézanne, les candidats Van Gogh, tous les grands non-conformistes, et l’on alimente en chromos un bétail soumis. Mais où vont les Etats-Unis et où allons-nous, nous aussi, à cette époque de fonctionnariat universel ? L’homme robot, l’homme termite, l’homme oscillant du travail à la chaîne système Bedeau à la belote. L’homme châtré de tout son pouvoir créateur, et qui ne sait même plus, du fond de son village, créer une danse ni une chanson. L’homme que l’on alimente en culture de confection, en culture standard comme on alimente les boeufs en foin.

    C’est cela l’homme d’aujourd’hui.

    Et moi je pense que, il n’y a pas trois cents ans, on pouvait écrire La Princesse de Clèves ou s’enfermer dans un couvent pour la vie à cause d’un amour perdu, tant était brûlant l’amour. Aujourd’hui bien sûr les gens se suicident, mais la souffrance de ceux-là est de l’ordre d’une rage de dents intolérable. Ce n’a point à faire avec l’amour.

    Certes, il est une première étape. Je ne puis supporter l’idée de verser des générations d’enfants français dans le ventre du moloch allemand. La substance même est menacée, mais, quand elle sera sauvée, alors se posera le problème fondamental qui est celui de notre temps. Qui est celui du sens de l’homme et auquel il n’est point proposé de réponse, et j’ai l’impression de marcher vers les temps les plus noirs du monde.

    Ca m’est égal d’être tué en guerre. De ce que j’ai aimé, que restera-t-il ? Autant que les êtres, je parle des coutumes, des intonations irremplaçables, d’une certaine lumière spirituelle. Du déjeuner dans la ferme provençale sous les oliviers, mais aussi de Haendel. Les choses. je m’en fous, qui subsisteront. Ce qui vaut, c’est certain arrangement des choses. La civilisation est un bien invisible puisqu’elle porte non sur les choses, mais sur les invisibles liens qui les nouent l’une à l’autre, ainsi et non autrement. Nous aurons de parfaits instruments de musique, distribués en grande série, mais où sera le musicien ? Si je suis tué en guerre, je m’en moque bien. Ou si je subis une crise de rage de ces sortes de torpilles volantes qui n’ont plus rien à voir avec le vol et font du pilote parmi ses boutons et ses cadrans une sorte de chef comptable (le vol aussi c’est un certain ordre de liens).

    Mais si je rentre vivant de ce « job nécessaire et ingrat », il ne se posera pour moi qu’un problème : que peut-on, que faut-il dire aux hommes ?
    »
    -Antoine de Saint-Exupéry, Lettre au Général X, 30 juillet 1944.

    "L'intellectuel est si souvent un imbécile qu'on devrait toujours le tenir pour tel, jusqu'à ce qu'il nous ait prouvé le contraire".
    -Georges Bernanos, La France contre les robots.

    "Hélas, ce que les hommes sont aujourd'hui, ce qu'ils seront demain, ils l'ont toujours été."
    -Lucrèce, De la nature.

    "Le parlementarisme, c'est à dire la permission publique de choisir entre cinq opinions politiques fondamentales flatte le grand nombre de ceux qui aimeraient paraître indépendants et individuels et combattre pour leurs opinions. Mais, à la fin, il est indifférent qu'une seule opinion soit imposée au troupeau ou que cinq opinions lui soient permises - quiconque s'écarte des cinq opinions fondamentales, aura toujours contre lui le troupeau tout entier."
    -Friedrich Nietzsche, Le Gai savoir.

    "En réalité, la plupart des vertus que nous admirons chez un être humain ne peuvent se manifester que face à une souffrance, une difficulté, un malheur".
    -George Orwell, Le quai de Wigan.

    "Une petite minorité est élue pour exercer au nom de la majorité le droit de gouvernement le plus important qui soit inhérent à la qualité de citoyen, mais d'après la conviction propre et individuelle des élus.
    Pourquoi cette première séparation ou distinction? Provient-elle uniquement de la difficulté matérielle qui s'opposerait à ce qu'on fit délibérer et voter des assemblées populaires et nombreuses sur les affaires de l'État, ou vient-elle de la supposition que le caractère exigé et la capacité nécessaire ne se rencontrent que dans un petit nombre d'individus?
    Dans l'opinion de ceux qui considèrent les représentants du peuple comme les organes de sa volonté, cette démarcation ne blesse et ne restreint nullement le principe d'une capacité générale de tous les citoyens; elle n'est qu'un règlement du travail. Les élus, dit-on, sont des hommes du peuple; ils sont donc dirigés par l'intelligence générale du peuple; ils ne seraient point élus s'ils ne l'exprimaient pas.
    Je ferai remarquer que, d'après cette théorie, la volonté de la représentation nationale doit être irrésistible. Si elle exécute ce que le peuple aurait fait actuellement, quelle volonté individuelle pourrait se manifester à côté d'elle ou contre elle? Tous les individus, tous les corps mêmes seraient compris dans le peuple un et entier, agissant lui-même ou par ses mandataires, et chacun devrait se taire devant la volonté du peuple, légalement exprimée et dominante.
    Cette théorie méconnaît, à mon avis, l'état de notre développement actuel; elle rétrograde, après avoir parcouru un long chemin sur les béquilles du raisonnement, et elle place la fin au commencement
    ."
    -Johan Rudolf Thorbecke, Des droits du citoyen d'aujourd'hui.

    "Nous mangeons du mensonge à longueur de journée grâce à une presse qui est la honte de ce pays."
    -Albert Camus.

    "Certaines [causes] sont de caractère psychologique. Le philosophe libéral américain Robert Nozick (1997) a par exemple soutenu que l'hostilité des intellectuels à l'endroit du libéralisme s'expliquerait par le ressentiment: ils refuseraient le libéralisme parce que les lois du marché ne leur accorderaient pas les rémunérations matérielles et symboliques que, dans leur esprit, leurs succès scolaires les autoriseraient à attendre."
    -Raymond Boudon, Pourquoi les intellectuels n'aiment pas le libéralisme.

    "Je voudrais que tu regardes autour de toi et que tu prennes conscience de la tragédie. En quoi consiste la tragédie ? La tragédie est qu’il n’y a plus d’êtres humains, mais d’étranges machines qui se cognent les unes contre les autres. Et nous, les intellectuels, nous consultons l'horaire des trains de l'année passée, ou d'il y a dix ans, puis nous disons : comme c'est étrange, mais ces deux trains ne passent pas là, et comment se fait-il qu'ils se soient fracassés de cette manière ? Soit le conducteur est devenu fou, ou bien c’est un criminel isolé, ou bien il s’agit d’un complot. C’est surtout le complot qui nous fait délirer. Il nous libère de la lourde tâche consistant à nous confronter en solitaires avec la vérité. Quelle merveille si, pendant que nous sommes ici à discuter, quelqu’un, dans la cave, est en train d’échafauder un plan pour se débarrasser de nous. C’est facile, c’est simple, c’est la résistance. Nous perdrons certains compagnons puis nous nous organiserons pour nous débarrasser de nos ennemis à notre tour, ou bien nous les tuerons les uns après les autres, qu’en penses-tu ?

    Je sais bien que lorsque
    Paris brûle-t-il ? passe à la télévision, ils sont tous là à verser des larmes, avec une envie folle que l’histoire se répète, une histoire bien belle, bien propre (l’un des avantages du temps est qu’il «lave» les choses, comme la façade des maisons). Comme c’est simple, quand moi je suis d’un côté, et toi de l’autre. Je ne suis pas en train de plaisanter avec le sang, la douleur, l’effort qu’à cette époque-là aussi les gens ont dû payer pour pouvoir « choisir ». Quand tu as la tête écrasée contre telle heure, telle minute de l’histoire, faire un choix est toujours tragique. Cependant, il faut bien l’admettre, les choses étaient plus simples à l’époque. L’homme normal, avec l’aide de son courage et de sa conscience, réussit à repousser le fasciste de Salò, le nazi membre des SS, y compris de la sphère de sa vie intérieure (où, toujours, la révolution commence). Mais aujourd’hui les choses ont changé. Quelqu’un vient vers toi, déguisé en ami, il est gentil, poli, et il «collabore» (à la télévision, disons) soit pour gagner sa vie, soit parce que ce n’est quand même pas un crime. L’autre – ou les autres, les groupes – viennent vers toi ou t’affrontent – avec leurs chantages idéologiques, avec leurs avertissements, leurs prêches, leurs anathèmes, et tu ressens qu’ils constituent aussi une menace. Ils défilent avec des banderoles et des slogans, mais qu’est-ce qui les sépare du « pouvoir » ?"
    -Pier Paolo Pasolini, le 1er novembre 1975, la veille de sa mort. (Source: http://parolesdesjours.free.fr/pasolinidanger.pdf ).

    "Reconnaître l'individu comme juge en dernier ressort de ses propres fins, croire que dans la mesure du possible ses propres opinions doivent gouverner ses actes, telle est l'essence de l'individualisme."
    -Friedrich August von Hayek.

    "J’écris parce que je ne sais réfléchir tout seul. Parce qu’il me faut le regard de l’autre pour me ramener à la réalité. Qu’est ce qu’on est intelligent quand on n’a pas de contradicteur… ! Mais c'est trop facile..."
    -Le blogueur "Descartes".

    "La sagacité doit être froidement cruelle pour pouvoir permettre à celui qui la possède de tout deviner parce qu’il sait tout supposer."
    -Balzac.

    "Les universitaires sont forcés d'écrire dans un langage que nul ne peut comprendre peut avoir des postes. [...] Le savoir qui n'est pas accessible ne peut pas être utile."
    -Gloria Steinem.

    "Les idées nauséabondes ne sont dangereuses qu'en l'absence d'hommes pour en défendre de meilleures."
    -Ayn Rand.

    "There are two novels that can change a bookish fourteen-year old's life: The Lord of the Rings and Atlas Shrugged. One is a childish fantasy that often engenders a lifelong obsession with its unbelievable heroes, leading to an emotionally stunted, socially crippled adulthood, unable to deal with the real world. The other, of course, involves orcs."
    -John Rogers.

    « Je peux dire que tous les livres que j'écrirai jamais seront toujours voués à la défense de la cause de l'individu »
    -Ayn Rand, Ayn Rand Letters, 5/7/1943.

    "Agir selon la croyance comme quoi nous possèderions l’information et le pouvoir qui nous permettraient de façonner les processus sociaux entièrement à notre convenance alors que cette information, en fait, nous ne la possédons pas, peut vraiment nous amener à faire beaucoup de dégâts. [...]

    Il y a du danger dans l’exubérant sentiment de puissance sans cesse croissante que le progrès des sciences physiques a engendré et qui donne à l’homme la tentation d’essayer, dans l’« ivresse du succès » pour utiliser une expression caractéristique des débuts du communisme, de soumettre non seulement notre milieu naturel mais aussi notre société au contrôle d’une volonté humaine.

    La reconnaissance des limites insurmontables à sa connaissance devrait effectivement donner à celui qui étudie la société, une leçon d’humilité qui devrait lui éviter de se faire complice de cette propension fatale des hommes à vouloir contrôler la société – tendance qui en fait non seulement les tyrans de leurs semblables, mais qui pourraient bien en faire les destructeurs d’une civilisation qu’aucun cerveau n’a conçu, mais qui est née des libres efforts de millions d’individus
    ."
    -Friedrich Hayek, "La Falsification de la science" - Discours de réception du prix Nobel d'économie, 11 Décembre 1974.

    "En toutes les époques, les amis sincères de la liberté ont été rares, et ses triomphes ont été dus à des minorités qui ont prévalu en s’associant à des auxiliaires dont les fins différaient souvent des leurs ; cette association, qui est toujours dangereuse, a parfois été désastreuse, en ce qu’elle a donné aux opposants des bases justes d’opposition."
    -Lord Acton, History of Freedom.

    "Tout progrès résulte de l’évolution, toute évolution résulte de la compétition et il n’y a pas d’évolution sans compétition, il n’y a pas de compétition sans liberté."
    -Friedrich Von Hayek, Contrepoint n°50-51, 3e trimestre 1985. Cf: http://www.institutcoppet.org/2011/11/15/dernier-entretien-avec-friedrich-von-hayek-1985/


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    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 29 Jan - 21:42

    "Hitler n'était pas interchangeable. Son type de personnalité a sans conteste influencé de façon décisive des développement cruciaux. A la chancellerie du Reich, par exemple, un Göring n'aurait pas agi de la même manière à de nombreux tournants critiques. On peut l'affirmer avec certitude: sans Hitler, l'histoire eût été différente.
    Mais on ne saurait expliquer par sa seule personnalité l'impact qu'eut Hitler. Avant 1918, rien n'atteste l'extraordinaire magnétisme personnel qu'on lui reconnut par la suite. Les membres de son entourage voyaient en lui un être curieux, voire un personnage un brin méprisable ou ridicule, certainement pas un homme promettant de devenir le futur leader de la nation. Tout changea à compter de 1919. Il devint l'objet de l'adulation croissante, et pour finir presque illimitée, des masses (mais aussi, de la part de ses ennemis, d'une haine intense). Cela donne à penser que la clé de l'énigme est à chercher moins dans la personnalité de Hitler que dans les changements vécus par la société allemande elle-même, traumatisée par une guerre perdue, des bouleversement révolutionnaires, l'instabilité politique, la misère économique et une crise culturelle. A tout autre époque, Hitler serait certainement resté un néant
    ."

    "L'offensive nazie contre les racines mêmes de la civilisation a été l'un des traits marquants du XXème siècle. Hitler a été l'épicentre de cette offensive. Mais il en a été le principal représentant, non la cause première."
    -Ian Kershaw, Hitler, préface.

    "La passion de Hitler pour Wagner ne connaissait pas de limites. Une représentation pouvait l'affecter presque comme une expérience religieuse au point de le plonger dans de profondes rêveries mystiques. Wagner incarnait à ses yeux le génie artistique suprême, le modèle à imiter."

    "Le jeune dandy méprisait l'idée même de devoir travailler pour gagner son pain quotidien."

    "Dans Mein Kampf, Hitler devait continuer à insister sur le dur combat du "parvenu", qui s'est élevé "par ses propres moyens d'une situation donnée à une situation supérieure", qui anéantit "toute sensibilité et toute pitié pour les malheureux qui sont demeurés en arrière". Cela situe dans son contexte son intérêt déclaré pour la "question sociale" lorsqu'il habitait à Vienne. Son complexe de supériorité était si tenace que, loin de lui inspirer de la compassion pour les indigents et les déshérités, la "question sociale" équivalait pour lui à la recherche de boucs émissaires susceptibles d'expliquer sa propre déchéance sociale."

    "Non content d'être profondément révolté par la révolution, Hitler l'a sans conteste vécue comme une trahison absolue et impardonnable de tout ce à quoi il croyait ; tout à son chagrin, à sa gêne et à son amertume, il a recherché des coupables qui lui permettraient d'expliquer comment son univers s'est effondré."

    "Gottfried Feder [...] s'était taillé une réputation d'expert en économie dans les rangs pangermanistes. [...] L'homme avait déjà publié [...] un "manifeste" très prisé dans les milieux nationalistes, où il distinguait le capital "productif" du capital "rapace", qu'il associait aux Juifs. Il fit une forte impression à Hitler et devint finalement le "gourou" économique du jeune parti nazi."

    "Dans ces premières années, c'est comme propagandiste, et non comme un idéologue armé d'un ensemble d'idées politiques propres ou particulières, que Hitler apposa sa marque. Les idées qu'il colportait dans les brasseries de Munich n'avaient rien de neuf, de différent, d'original ou de singulier. Elles étaient monnaie courante parmi les divers groupes et sectes völkisch et, pour l'essentiel, avaient déjà été formulées avant la guerre par les pangermanistes. [...] Ce qu'il disait comptait moins que sa façon de le dire." (p.112)

    "Les foules qui commencèrent à affluer en 1919 et 1920 pour entendre les discours de Hitler n'étaient pas motivées par de subtiles théories. Elles étaient réceptives à des slogans sommaires propres à attiser les feux de la colère, de la rancœur et de la haine. Mais ce qu'elles entendaient dans les brasseries de Munich n'en était pas moins une version vulgarisée d'idées qui trouvaient un écho beaucoup plus large. Dans Mein Kampf, Hitler reconnut que rien ne distinguait fondamentalement les idées du mouvement völkisch de celles du national-socialisme." (p.114)

    "Contrairement à ce qu'on prétend parfois, l'antisémitisme de Hitler ne se nourrit pas de son antibolchevisme, mais le précéda de longue date. En avril puis en juin 1920, Hitler parla de la destruction de la Russie par les Juifs, mais ce n'est que dans son discours du 21 juillet, à Rosenheim, qu'il associa explicitement les images du marxisme, du bolchevisme et du système soviétique en Russie à la brutalité de la domination juive, à laquelle la social-démocratie était censée préparer le terrain en Allemagne." (p.127)

    "D'une vingtaine d'années plus âgé que Hitler, [Dietrich] Eckart s'était d'abord fait connaître par sa traduction de Peer Gynt, sans jamais parvenir à s'imposer vraiment comme poète et critique avant la guerre. Peut-être était-ce là l'origine de son antisémitisme viscéral. Il s'engagea dans la vie politique en décembre 1918 en publiant un hebdomadaire antisémite, Auf Gut deutsch (En bon allemand), auquel devaient aussi collaborer Gottfried Feder et Alfred Rosenberg, jeune émigré de la Baltique. Il prit la parole dans des réunions du DAP au cours de l'été 1919, avant l'adhésion d'Hitler, et en vint manifestement à considérer la nouvelle recrue du parti comme son protégé. Hitler, de son côté, était flatté par l'attention que lui portait une personnalité aussi réputée dans les cercles völkisch." (p.130)

    "Par ses relations aisées, Eckart permit au démagogue de brasserie d'entrer dans la "société" munichoise, lui ouvrant la porte des salons de membres riches et influents de la bourgeoisie de la ville. Grâce à son soutien pécuniaire et à celui de ses contacts, il put apporter une aide vitale au petit parti en proie à des difficultés financières." (p.130)

    "Plus encore que Hitler, [Ernst] Röhm était un représentant typique de la "génération du front". Officier subalterne, il avait partagé dans les tranchées les dangers, les angoisses et les privations de la troupe, mais aussi ses préjugés et sa colère croissante contre les planqués de l'état-major, la bureaucratie militaire, les politiciens "incapables", les tire-au-flanc, les oisifs et les profiteurs. A ces images fortement négatives, il opposait l'héroïque "communauté du front", la solidarité des hommes dans les tranchées, l'autorité qui vient des actes plutôt que du rang, mais aussi l'obéissance aveugle que cela exigeait. Ce qu'il voulait, c'était une nouvelle élite "guerrière" ayant prouvé par ses actions et ses résultats son droit à diriger."

    "La crise était l'oxygène de Hitler. Il en avait besoin pour survivre."

    "Les conséquences matérielles de l'hyperinflation étaient dévastatrices, les effets psychologiques incalculables. L'épargne de toute une vie se dissipait en quelques heures. Les polices d'assurance ne valaient plus que le papier sur lequel elles étaient imprimées. Les bénéficiaires de pensions ou de revenus fixes se retrouvèrent avec de la monnaie de singe. Dans un premier temps, les ouvriers furent moins durement touchés. Soucieux de prévenir des troubles sociaux, les patrons convinrent en effet avec les syndicats d'indexer les salaires sur le coût de la vie. Malgré cela, il n'est guère surprenant que le mécontentement massif ait provoqué une vive radicalisation politique tant à gauche qu'à droite."

    "Rosenberg, par ses origines, n'appartenait pas au Reich. Né d'une famille aisée de Reval (actuelle Tallin), en Estonie, le prétendu "philosophe" du parti, introverti, dogmatique mais lourd, arrogant et froid, l'un des dirigeants nazis les moins charismatiques et les moins populaires, sut faire l'unanimité contre lui parmi les barons du mouvement. Comme il était singulièrement dépourvu des qualités d'un chef, ce choix n'allait guère de soi, et la nomination de Hitler ne l'en surprit pas moins que les autres. Peut-être, comme on le soupçonne généralement, est-ce précisément parce qu'il n'avait pas l'étoffe d'un chef que Hitler porta son choix sur lui. Assurément, on aurait guère pu imaginer homme moins susceptible de lui faire de l'ombre. Mais ce serait supposer que, dans le traumatisme de l'échec du putsch, Hitler fut capable d'une machination lucide et machiavélique, qu'il souhaitait et espérait voir son mouvement se disloquer en son absence. Il est cependant une explication plus probable: dans l'urgence, abattu, il prit une décision hâtive et irréfléchie en confiant les affaires du parti à un membre de sa coterie munichoise dont la loyauté ne faisait pas l'ombre d'un doute." (p.180)

    "Dans Mein Kampf, Hitler se portraiture en homme exceptionnellement qualifié pour arracher l'Allemagne à sa misère et la conduire à la grandeur.
    Mein Kampf nous donne un aperçu important de l'état de sa réflexion au milieu des années 1920. Il avait alors élaboré une philosophie qui lui donnait une interprétation complète de l'histoire, des fléaux du monde et des moyens d'en sortir. En un mot, elle se réduisait à une lutte des races, dans laquelle l'entité raciale la plus haute, les Aryens, était minée et détruite par les Juifs, parasites de la plus basses espèce. [...] Le point culminant du processus était la domination brutale des Juifs à travers le bolchevisme en Russie [...] En conséquence, la mission du mouvement nazi était claire: détruire le "judéobolchevisme". En même temps -moyennement en bond logique qui débouchait commodément sur la justification d'une conquête impérialiste déclarée -cela offrait au peuple allemande l' "espace vital" dont la "race des maîtres" avait besoin pour se nourrir. Hitler s'en tint rigidement à ces dogmes élémentaires tout au long de sa vie." (p.189)

    "La terminologie par nature génocidaire [de Mein Kampf] ne varie substanciellement [pas] de celle d'autres auteurs et orateurs de la droite völkisch." (p.190)

    "Au milieu des années 1920, la coloration anticapitaliste initiale de l'antisémitisme hitlérien avait cédé la place à une nouvelle association entre les Juifs et les maux du bolchevisme soviétique. Non qu'à l'image des Juifs derrière le capitalisme [Hitler] eût substitué celle des Juifs derrière le marxisme. Dans sa fixation, les deux faisaient l'objet d'une même abomination." (p.191)

    "Comme Hitler l'avait souligné dès juillet 1920, le rôle présumé des Juifs en Russie excluait toute alliance avec ce pays. Malgré tout, à cette époque, Hitler partageait le point de vue de maints membres de la droite völkisch: une distinction s'imposait entre les Russes "nationaux" -où l'influence germanique était forte- et la "bolchevisation" de la Russie accomplie par les Juifs. [...] A l'époque Hitler partageait encore -même exprimé avec un certain flou- le point de vue pangermaniste sur l'expansion vers l'Est. Grosso modo, son idée était que celle-ci ne pourrait se faire qu'en collaborant avec une Russie non bolchevique. [...] Au début de l'année 1922, le point de vue a changé. Hitler avait alors abandonné toute idée de collaboration avec la Russie." (p.193-194)

    "Certains dirigeants nord-allemands [du NSDAP], comme [Gregor] Strasser, prônaient plus de "socialisme" afin d'attirer les ouvriers des grandes régions industrielles. L'existence d'une structure sociale exigeait une approche autre qu'en Bavière.
    Ce n'était pas une simple affaire de propagande cynique. Certains activistes en vue du Nord, comme le jeune Joseph Goebbels [...] étaient séduits par l'idée d'un "bolchevisme national". [...] Goebbels et d'autres chefs du nord se considéraient comme des révolutionnaires et se croyaient plus de points communs avec les communistes qu'avec la bourgeoisie honnie. Ils avaient quelque sympathie pour la Russie et parlaient même d'un syndicat du parti
    ." (p.209-210)

    "[Pour Hitler] la fusion du nationalisme et du socialisme éliminerait l'antagonisme de classe entre une bourgeoisie nationaliste et un prolétariat marxiste (ni l'un ni l'autre n'ayant su atteindre leurs objectifs politiques). Cet antagonisme laisserait place à une "communauté de combat", où le nationalisme et le socialisme seraient réunis." (p.225)

    "Le 20 mai 1928, les résultats des élections au Reichstag semblèrent donner raison aux observateurs qui, depuis des années, annonçaient la fin de Hitler et de son mouvement. [...] Avec ses misérables 2.6% le NSDAP ne remporta que douze sièges [...] Avec la dégradation de la situation dans le courant de l'hiver 1928-1929, le NSDAP commença à recruter. A la fin de 1928, le nombre de cartes d'adhérents distribuées avait atteint cent huit mille sept dix-sept. Il intéressait désormais des groupes sociaux qu'il n'avait guère pu atteindre jusque-là." (p.235)

    "Sans le caractère autodestructeur de l'État démocratique, sans le désir de saper la démocratie chez ceux qui étaient censés la défendre, Hitler, quels que fussent ses talents d'agitateur, n'aurait jamais pu approcher du pouvoir."

    "Hindenburg [était] convaincu que les nazis étaient de vulgaires et dangereux socialistes." (p.271)

    "Malgré leur ton rassurant, Hitler et Göring, bien introduit dans les milieux d'affaires, ne parvinrent pas à dissiper les inquiétudes de la plupart des chefs d'entreprise, qui avaient du NSDAP l'image d'un parti socialiste poursuivant des objectifs profondément anticapitalistes. [...] Si les grands patrons n'aimaient pas la démocratie, la plupart ne voulaient pas non plus des nazis à la tête du pays." (p.272)

    "En mars [1933], lorsque Hjalmar Schacht succéda à Hans Luther à la tête de la Reichsbank, Hitler avait trouvé l'homme dont il avait besoin pour mettre sur pied le financement secret et illimité du réarmement. Alors que le budget de la Reichswehr se situait autour de sept cent à huit cents millions de marks par an, Schnacht put bientôt lui garantir la somme fantastique de trente-cinq milliard sur huit ans grâce au système des traites Mefo -escompte déguisé des bons du Trésor par la Reichsbank.
    Après des débuts léthargiques, le programme de réarmement, fort de ce soutien, prit en 1934 un essor spectaculaire. La décision d'en faire une priorité absolue fut la base du pacte, dont chaque partie tirait avantage, entre Hitler et l'armée, pacte qui, malgré des troubles fréquents, fut l'un des fondements essentiels du IIIème Reich.
    " (p.321)

    "Hitler ne fut jamais socialiste. Mais [...] c'était, selon lui, l'État et non le marché qui devait donner sa forme au développement économique." (p.324)

    "Les travaux publics puis, de plus en plus, le réarmement commencèrent à sortir l'Allemagne de la récession et à résorber le chômage de masse plus rapidement qu'aucun prévisionniste n'avait osé l'imaginer, ce dont Hitler retira tout le bénéfice." (p.325)

    "La violence et la répression étaient largement populaires. Le "décret d'urgence" supprimant toutes les libertés personnelles et établissant la plate-forme de la dictature fut chaleureusement accueilli." (p.333)

    "Dès le printemps 1933, le culte de la personnalité entourant Hitler foisonnait et s'exprimait sous des formes extraordinaires. [...] Dans les villes et les villages de l'Allemagne entière, on planta des "chênes de Hitler" ou des "tilleuls de Hitler" -des arbres dont l'antique symbolisme païen revêtait une signification particulière aux yeux des cultistes völkisch nationalistes et nordiques." (p. 350)

    "D'aucun côté on ne devait réprouver les meurtres ordonnés par Hitler au nom de l'État [durant les événements du 30 juin 1934]. Les deux Églises gardèrent le silence alors même que le chef de l'Action catholique, Erich Klausener, comptait parmi les victimes. Deux généraux étaient également morts assassinés. Et même si une poignée de leurs collègues imagina un temps qu'une enquête s'imposait, la plupart étaient trop occupés à sabler le champagne pour fêter la destruction de la SA. De même, chez les juristes, il n'y eut pas le moindre mot pour réprouver cette violation flagrante de la loi: Carl Schmitt, le plus éminent d'entre eux, publia au contraire un article concernant directement le discours du 13 juillet. Son titre: "Le Führer protège le droit"." (p.378)

    "Même ses détracteurs devaient le reconnaitre, Hitler avait rendu aux allemands leur fierté nationale." (p.444)

    "Hitler faisait la guerre allié à l'Union soviétique, son ennemi idéologique juré." (p.603)
    -Ian Kershaw, Hitler, Lonrai, Flammarion, coll. Grande Biographie, 2014.

    "Nous avons été élu par le destin [...] pour assister à une catastrophe, qui sera la preuve la plus solide de la justesse de la théorie völkisch."
    -Adolf Hitler, Mein Kampf, cité par Ian Kershaw, in Hitler, p.196.

    "Nous n'avons plus rien à perdre ; nous avons tout à gagner. Du fait de nos restrictions, notre situation économique est telle que nous ne pouvons tenir quelques années de plus. Göring peut le confirmer. Nous n'avons plus le choix. Nous devons agir [...] Nous sommes confrontés à une rude alternative: ou nous attaquons, ou nous allons tôt ou tard au-devant d'un anéantissement certain."
    -Adolf Hitler, le 22 août 1939 à propos de l'invasion de la Pologne, cité par Ian Kershaw, in Hitler, p.589.

    "On n'ira pas demander au vainqueur s'il a dit ou non la vérité. Lorsqu'on engage ou qu'on livre une guerre, ce n'est pas le droit qui importe, mais la victoire. Fermez vos cœurs à la pitié. Agissez brutalement. C'est le plus fort qui a raison."
    -Adolf Hitler, le 22 août 1939 à propos de l'invasion de la Pologne, cité par Ian Kershaw, in Hitler, p.590.


    _________________
    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Mer 4 Fév - 16:54

    "Joseph Goebbels, sa vie durant fut motivé par le désir d'être reconnu, de susciter l'admiration de ses contemporains. [...] Il ne fut jamais sûr de lui." (p.12)

    "L'incroyable accumulation de preuves de son auto-affirmation et de son autoglorification que Goebbels a léguée à la postérité trahit clairement son insécurité, sa dépendance et sa surestimation de soi."

    "[En 1923] Le Docteur Joseph Goebbels était alors, tout bien considéré, un écrivain raté de presque vingt-sept ans, qui venait d'être remercié d'un poste qu'il n'aimait guère à la Kölner Bank." (p.21)

    "A la lecture de son témoignage personnel, on n'a aucunement le sentiment qu'il ait été marqué par la guerre, pas plus que l'on a la preuve que le fait d'avoir été exclu de "l'expérience du font" par son handicap [pied bot] ait suscité en lui un quelconque complexe d'infériorité ou un ressentiment." (p.31)

    "Goebbels prépare son doctorat [obtenu en 1922]. Son sujet [initial], Le Déclin de l'Occident de Spengler [...] Sur les recommandations de [Max von] Waldberg, Goebbels consacra sa thèse à Wilhelm von Schütz, poète romantique peu connu. [...] Ayant achevé ses travaux à Heidelberg, Goebbels profita du temps qui lui restait avant les épreuves pour se préparer intensivement à l'examen oral. Il eut lieu en novembre, et sa prestation universitaire fut jugée plutôt moyenne. Quoi qu'il en soit, il était désormais le docteur en philosophie Joseph Goebbels." (p.37-38)

    "Toujours en automne [1922], [Goebbels] eut la possibilité de donner une conférence sur des "Extraits de la littérature allemande d'aujourd'hui". [...] Il s'en prit avec vigueur au "pessimisme culturel" qu'il y avait à lire Spengler [...] Quant au fait que Spengler ait considéré la Russie comme le flambeau de la civilisation du millénaire à venir, c'était à ses yeux le "mot salvateur"." (p.40)

    "Le 2 janvier 1923, Goebbels trouva un emploi dans une banque de Cologne. [...] Le docteur en philosophie n'avait de toute façon aucune autre perspective professionnelle. Mais il ne tarda pas à manifester une réticence croissante à l'égard de cette nouvelle activité." (p.41)

    "Il lut également les Fondations du XIXème siècle de Houston Stewart Chamberlain, ce qui le ramena à la question juive. Sa quête d'une idéologie solide déboucha sur ce résultat intermédiaire: "Le communisme. Judaïsme. Je suis un communiste allemand"." (p.42)

    "De retour en Rhénanie, il fut congédié par la banque. [...] A l'occasion, il noyait dans l'alcool le désespoir que suscitait en lui sa situation personnelle et celle, plus générale, de la politique et de l'économie. C'est dans cette situation qu'il commença à écrire dans le carnet qu'Else lui avait offert." (p.43)

    "Parmi les pays d'Europe, [Goebbels] reconnaissait nourrir "la plus profonde admiration" pour "la Sainte Russie"." (p.45)

    "Il lut Le Juif international, d'Henry Ford [...] Après Ford, il en vint à la lecture des Protocoles des sages de Sion. [...] Comme chez beaucoup d'autres nationalistes, son antisémitisme ne semble pas avoir été une partie intégrante d'une vision sciemment raciste. Son ressentiment antisémite suivait plutôt un modèle très simple: moins ses propres représentations de "la communauté nationale" tant désirée étaient claires, plus l'était au contraire son opposition à tout ce qui était juif. "Les Juifs" incarnaient tout simplement toutes les forces "subversives", destructrices de la culture, internationalistes, qui empêchaient le développement commun du peuple. Dans sa vision particulièrement nébuleuse, il existait désormais au moins un point de fixation négatif."

    "Avec son engagement politique croissant, il consacra une période intensive à se frotter aux écrits des principaux représentants du mouvement socialiste. Il lut d'abord Le Capital de Marx et fut impressionné par sa description des conditions de travail en Angleterre, mais en trouva le style "desséché" et "terriblement cruel". Quelques semaines plus tard, il s'attaque aux Lettres de prison de Rosa Luxembourg. Au début, il éprouva une certaine sympathie pour "Rosa", comme il l'appelait dans son journal, mais se montra de plus en plus critique au fil de sa lecture, ce qui, reconnut-il lui-même, était également lié à ses opinions antisémites [...] Pour finir, il aborda les mémoires d'August Bebel. [...] Le "socialisme bébélien", à en croire le résumé qu'en fit Goebbels après l'avoir lu, était en soi un "développement sain contre le libéralisme alors tout-puissant", initialement "tout à fait patriotique", mais "contaminé par les Juifs" par la suite." (p.58)

    "[Lors d'un voyage à Weimar en août 1924] [Goebbels] s'entretint pendant plus d'une heure avec Theodor Fritsch, depuis des années un des principaux publicistes antisémites d'Allemagne, qui lui donna l'impression d'être un "cher vieil oncle"." (p.61)

    "Si Goebbels, dans son article [de novembre 1925, National-socialisme ou bolchevisme], s'était efforcé de trouver des points positifs à la révolution bolchevique, Rosenberg, lui, y était férocement opposé. Contrairement à ce qu'affirmait Goebbels, Rosenberg estimait que Lénine n'avait pas apporté la liberté aux paysans russes par le biais de la réforme agraire, mais les avait plutôt totalement asservis au moyen de la collectivisation. [...] Il était faux de croire, assurait Rosenberg, que le communisme soviétique soutenait le prolétariat allemand en espérant garantir l'existence nationale de la Russie. La vérité, selon lui, c'était que la "Judée soviétique" visait à étouffer "l'éveil national" des peuples (y compris du peuple russe)." (p.75)

    "Dès Le 9 novembre [1926], jour de son arrivée [à Berlin], Goebbels [...] salua Hermann Fischer et Erwin Kern, les assassins de Walther Rathenau, comme des modèles de patriotisme." (p.87)

    "[Goebbels] partageait les préjugés de ses contemporains vis-à-vis de la capitale. "Berlin: la ville de l'intelligentsia et de l'asphalte", un "marais du vice et de la richesse criante"." (p.88)

    "Goebbels, orateur naturellement doué, parvint dans ses années à Berlin à peaufiner encore ses talents dans ce domaine. [...] En tant qu'orateur, il disposait d'un registre étendu: le ton de la conversation confidentielle, parfois pince-sans-rire, l'ironie mordante, l'accusation outragée, voire désespérée, l'engouement festif et triomphal, l'oraison d'une voix presque brisée. Il puisait dans ce registre riche (qu'il parsemait à l'occasion d'expression inusitées, archaïques) et avait recours à des exemples historiques et des citations classiques. Dans le même temps, ses discours s'appuyaient toujours sur une argumentation frappante et compréhensible par le plus grand nombre." (p.93)

    "Dans l'esprit de Goebbels, la personnification de l'antisémitisme était un instrument privilégié pour décrédibiliser l'autorité de l'État de Weimar, tout en permettant de détourner l'attention du fait que le programme politique du NSDAP était des plus vagues. [...] "Les Juifs" étaient pour lui l'équivalent de l'establishment, de la démocratie, de la dégradation générale des mœurs et de la décadence des mœurs." (p.102)

    "Goebbels, ayant consacré tout son temps à ses activités politiques à partir de 1925, avait quelque peu négligé la grande littérature. Ses lectures se résumaient désormais aux classiques de la nouvelle droite, qu'il accompagnait généralement de commentaires bienveillants, voire enthousiastes. Comme Das Dritte Reich (Le IIIème Reich) de Moeller van den Bruck (qu'il avait peiné à lire), Orages d'acier d'Ernst Jünger." (p.105)

    "Goebbels fit publier sous forme de brochure un discours où il conférait une orientation nettement "socialiste" à l'agitation anti-Young. Les réparations étaient synonymes d'exportation vers l'étrangers des moyens de production de l'Allemagne, et rendaient ainsi impossible l'application du socialisme." (p.128)

    "Le 4 février [1933], le gouvernement fit signer au président du Reich une ordonnance sur la "protection du peuple allemand" qui permettait au gouvernement d'empêcher grèves, rassemblements et manifestations. La procédure d'interdiction des journaux fut également facilitée, et les nouveaux dirigeants allemands en profitèrent largement dans les jours suivants." (p.206)
    -Peter Longerich, Goebbels, Mayenne, Éditions Héloïse d'Ormesson, 2013.


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Jeu 5 Fév - 20:13

    "Beaucoup d'Allemands aspiraient à l'unité nationale et spirituelle mais ne voulaient pas reconnaître le caractère inévitable des conflits politiques et sociaux." (p.10)

    "En écrivant The Politics of Cultural Despair (La Politique du pessimisme culturel), j'ai découvert que les gens qui dénonçaient tous les défauts d'un monde nouveau, souffraient de la modernité, rêvaient d'un passé qui n'avait jamais été et d'un futur qui ne serait jamais trouvaient une large audience en Allemagne. J'ai étudié trois générations de commentateurs et critiques qui, sous prétexte qu'ils dénigraient les valeurs "occidentales", le matérialisme ou le libéralisme, étaient salués comme des prophètes et pouvaient donc couvrir du manteau de l'idéalisme l'antisémitisme le plus grossier et les plus grandes ambitions impérialistes. Ces hommes faisaient des sermons anti-bourgeois et déploraient la disparition d'une Allemagne ancienne caractérisée par l'authenticité de la religion et une véritable communauté. [...] Leurs principes anti-capitalistes, anti-bourgeois et anti-matérialistes n'étaient pas sans rappeler certaines pensées du jeune Marx. Bref, j'ai découvert dans les œuvres de Lagarde, Langbehn, Moeller van der Bruck, et dans la réception faite à ces œuvres, la version pervertie d'une grande tradition européenne de noble protestation contre les vices de la société moderne capitaliste et matérialiste. Et je me suis dit qu'il y avait là un lien entre l'idéalisme européen et le nihilisme de Hitler." (p13-14)

    "Les Allemands ont aussi besoin d'amis, d'amis qui se souviennent et non pas d'amis qui travestissent la vérité et prétendent que le passé peut être effacé dans une sorte de vague communauté rétroactive." (p.33)

    "Nietzsche mettait en garde contre le culte du pragmatisme et de la force en temps que telle." (p.43)

    "Il n'est pas bon pour l'esprit d'avoir des ennemis inférieurs et discrédités." (p.56)

    "La plupart des véritables hommes d'État ne sont pas de leur temps."

    "La perte du sens de l'histoire est périlleuse pour une nation libre."

    "Nous avons connue la terreur, la terreur nue et la terreur se dissimulant sous le masque de l'idéalisme."

    "La "révolution conservatrice" et le national-socialisme présentaient beaucoup de points communs: la critique du système existant, l'aspiration à une communauté nationale et à une nouvelle foi. Mais la révolution conservatrice restait sur le plan de la théorie et du rêve ; elle ne combattait qu'avec des idées. Ses partisans n'en rendirent pas moins de grands services au national-socialisme. Ce sont eux qui conduisirent les classes supérieures au Troisième Reich."

    "C'est une tâche indispensable que d'étudier le destin humain durant la plus inhumaine des époques."
    -Fritz Stern, Rêves et illusions. Le drame de l'histoire allemande. Saint-Amand-Montrond, Albin Michel, coll. Les Grandes Traductions, 1989.

    "Si nous ne trouvons pas la voie d'une collaboration et de négociation honnêtes avec les Arabes, c'est que nous n'avons rien appris de nos deux milles ans de souffrance et que nous méritons le sort qui nous est réservé."
    -Albert Einstein à Chaim Weizmann, décembre 1929.

    Dans Mein Kampf, Adolf Hitler écrit : « Le Parti national-socialiste des travailleurs allemands tire les caractères essentiels d’une conception "völkisch" de l’univers ». (source, Wikipédia, article mouvement völkisch).


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Lun 9 Fév - 20:34, édité 4 fois


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    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Sam 7 Fév - 21:43

    "Avec des figures complexes comme celle de la Révolution Conservatrice, nous n'avons pas affaire à une nouvelle variante du conservatisme [...] mais à un phénomène de nature particulière: un ensemble de tentatives d'orientation et de mouvements de recherche dans la modernité, qui s'opposent sans doute au mainstream forgé par les Lumières et le libéralisme, mais qui sont si profondément pénétrés par le volontarisme et l'esthétisme typique de la modernité que l'on ne plus parler à leur propos de conservatisme dans le sens spécifique et historique du terme."

    "Quoi qu'ait pu être la Révolution conservatrice, ce n'était en tout cas pas une révolution conservatrice."

    "Quand Moeller van den Bruck, en 1923, réfléchissait à ce qu'était au juste le conservatisme, il ne lui vint rien de mieux à l'esprit que la formule (déjà lancée par Lagarde) selon laquelle être conservateur, c'est "créer des choses qui méritent d'être conservées"." (p.17)

    "La plupart des révolutionnaires conservateurs grandirent soit dans de petites villes, soit dans l'une de ces grandes villes de province si nombreuses en Allemagne. [...] Beaucoup conservèrent un certain anti-urbanisme. [...] Une comparaison des biographie fait apparaître deux autres singularités. A l'exception de Carl Schmitt, Martin Spahn et Eduard Stadtler, les révolutionnaires conservateurs provenaient de familles protestantes ; et pour un nombre non négligeable d'entre eux, l'influence religieuse ne s'arrêta pas à la confirmation ou à la communion." (p.31-32)

    "Pour la bourgeoisie cultivée, la dégradation relative de sa situation par rapport à la bourgeoisie fortunée aussi bien que par rapport aux "masses" qui exerçaient leur pression d'en bas était devenue indéniable. Il n'y a dès lors rien d'étonnant à ce que les diagnostics de crise se soient multipliés à cette époque [la fin du XIXème siècle]". (p.34)

    "A l'exception de quelques prédécesseurs et de quelques retardataires, les révolutionnaires conservateurs appartiennent dans leur majorité à la génération du front, la "génération de 1914". [...] La formation classique et humaniste, bien qu'on y attachât encore un prix élevé, ne suffisait plus à maîtriser les données nouvelles d'une civilisation scientifique et technique ; elle menaçait même de devenir obsolète. Avec elle, non seulement le statut relatif de la bourgeoisie cultivée se mit à vaciller, mais son identité collective (de toute façon faible) fut elle aussi ébranlée. Comme la bourgeoisie cultivée -on peut le comprendre- n'était disposée à renoncer ni à son statut ni à son identité, elle plaça tous ses espoirs dans la génération montante. La jeunesse devait, grâce à son potentiel créatif, renouveler et actualiser les modèles d'orientation et de pensée spécifique à cette sous-culture ; elle devait en même temps les modifier de telle sorte [...] qu'ils soient compatibles avec les conditions d'une société industrielle moderne.
    Les enfants de la bourgeoisie cultivée nés dans les années 1880 et 1890 grandirent ainsi dans un environnement totalement différent de celui qu'avait connu la génération précédente. Tandis que celle-ci n'avait pas participé activement aux événements de la fondation du Reich et fut, toute sa vie, affligée du sentiment de ne savoir que plagier ceux qui l'avaient précédée [...] les "jeunes" furent soumis d'emblée à une intense pression. [...] Cette génération ne se lassait pas de dénoncer le besoin de sécurité et de confort qu'éprouvait son époque, de repousser son matérialisme et son esprit petit-bourgeois, et de leur opposer son propre goût de l'aventure, sa volonté d'originel et d'élémentaire, d'audace et de sacrifice [...] Elle rêvait de la situation critique, de l'état d'exception qui suspendrait enfin les règles et lui permettrait de prouver ce qu'elle avait en elle.
    " (p.38-39-40-41)

    "Schmitt, toute sa vie, afficha une attitude de rejet brutal à l'égard de Nietzsche". (p.43)

    "La communauté masculine du front devint une patrie psychique pour tous ceux qui ne parvenaient pas à s'accommoder de la patrie réelle." (p.50)
    -Stefan Breuer, Anatomie de la Révolution conservatrice, Paris, Éditions de la Maison de l'homme, 1996, 260.p

    "La guerre est notre mère, elle nous a engendrés comme dans le giron incandescent des tranchées, nous sommes un genre nouveau, et nous reconnaissons notre origine avec fierté."
    -Ernst Jünger (en 1926).

    "Lagarde et Langbehn étaient de vigoureux antisémites, voyant dans les Juifs [...] d'insidieuses forces de dissolution." (p.13)

    "Tous leurs écrits montraient qu'ils méprisaient le discours des intellectuels, dépréciaient la raison, et exaltaient l'intuition. [...] Les Nationaux-socialistes les reconnurent comme une part essentiel de leur héritage." (p.14)

    "Rousseau a donné naissance à un nouveau type de critique culturel, et ses héritiers, particulièrement en Allemagne, lièrent sa critique à une attaque de ce qu'ils nommaient le rationalisme naïf et la pensée mécaniste des Lumières. [...] En dépit des grandes différences entre eux, Nietzsche et Dostoïevski peuvent être considérés comme les figures de proue de ce mouvement. Dans leurs attaques contre la culture contemporaine ils percèrent le libéralisme jusqu'au cœur et dénièrent ses prémisses philosophiques. L'Homme n'est pas principalement un être de raison, mais un être de volonté ; il n'est pas bon par nature ni capable de perfectionnement ; les politiques de l'individualisme libéral repose sur une illusion ; le mal existe en tant qu'élément inhérent à la vie humaine ; la science positiviste et le rationalisme sont coupées de la réalité et ne sont dans le meilleur des cas que valides partiellement ; l'idée de progrès historique est fausse et aveugle les hommes sur les catastrophes imminentes du vingtième siècle." (p.16-17)

    "Les idéologues [de la révolution conservatrice] n'ont pas le courage de Nietzsche de condamner le présent sans pour autant glorifier absurdement le passé ou promettre une rédemption collective final." (p.18)

    "La génération d'Arndt et Fichte avait déjà dénoncé les idées et institutions politiques libérales comme étrangères, "non allemandes" et occidentales." (p.24)

    "Le National-Socialisme acclama Lagarde comme l'un de ses principaux précurseurs spirituelle, et fournit durant la Seconde Guerre Mondiale une anthologie de ses œuvres aux soldats."
    -Fritz Richard Stern, The Politics of Cultural Despair: A Study in the Rise of the Germanic Ideology.

    "La tâche première du biographe est de comprendre, plutôt que de condamner."

    "Rosenberg [...] quoi que le théoricien en chef du NSDAP, était à certains égards un dirigeant nazi atypique."

    "De tout ceux qui avaient été prééminents dans les années infantiles du NSDAP (1919-1920) [Rosenberg] était le seul à être encore prééminent plus de vingt ans après." (p.3)

    "Nul n'avait autant besoin d'amis pour se décharger de son fardeau ; mais il n'en trouva aucun." (p.5)

    "Il voulait être l'intellectuel d'un groupe qui d'instinct, s'était autoproclamé anti-intellectuel." (p.5)

    "Le jeune NSDAP n'était pas seulement antisémite ; il était aussi profondément lié à l'expérience de soldat de la ligne de front durant la Première Guerre Mondiale. Mais Rosenberg avait passé les années de guerre en Russie en tant qu'étudiant et ne vint en Allemagne que lorsque la guerre fut finie." (p.6)

    "Il y avait un faiseur de mythes modernes qui, ainsi que Rosenberg l'écrivit dans ses mémoires, eu "la plus forte des impulsions positives de ma jeunesse": Houston Stewart Chamberlain. [...] Ainsi commença une influence qui demeura forte en lui tout au long de sa vie." (p.12-13)

    "Le livre qui secoua une génération entière en Allemagne [Ainsi parlait Zarathoustra] "le laissait froid"." (p.13)

    "C'est ici [à Moscou] que l'écriture du Mythe commença. [...] Les lectures de Rosenberg étaient à cette époque Dostoïevski, Goethe et Balzac." (p.17)

    "De juin à septembre 1918 il fut employé comme professeur par l'administration allemande. Il essaya aussi de gagner de l'argent en tenant une exposition de ses peintures." (p.20)

    "Le Bauhaus devait devenir l'objet de son hostilité en tant qu'expert culturel nazi." (p.21)

    "[Le capitaine Ernst] Roehm était un homme de combat, en aucune façon un idéaliste, mais il avait besoin d'un drapeau sous lequel combattre et d'un clairon pour appeler des recrues." (p.22)

    "L'ordre patriotique germanique, qui avait été crée en 1912, avait une division bavaroise mené par Freiherr Rudolf von Sebottendorff, qui se distinguait sous le nom de Société Thulé. [...] Des membres influents de la société munichoise appartenait à cette association qui avait été un havre inespéré pour Rosenberg, un refugié sans ami et sans argent dans un pays qui ne l'avait même pas accepté comme citoyen. [...] La société était un club, qui s'intéresse à la préhistoire de l'Allemagne et rejetait le judaïsme [...] La société n'était pas seulement active, mais avait également mis au point un diagnostic affuté que requérait la situation politique ; il fallait un nouveau mouvement, qu'il attirerait les classes laborieuses loin des doctrines pernicieuses de Karl Marx." (p.22)

    "Même en tant compte du désespoir et de l'irrationalité qui prévalait à l'époque, il demeure étrange que des hommes relativement éduqués aient pu se persuader, et persuader un nombre substantiel d'individus moins à même de faire la part des choses, que la race d'un homme déterminait ses opinions politiques et que les Juifs en Allemagne, qui constituaient moins d'un pour cent de la population, et y vivaient pour la plupart depuis longtemps, constituaient une menace pour la stabilité du pays. Il est vrai que l'Allemagne comptait une population juive plus nombreuse que tout autre pays industrialisé. De plus, les deux premières décennies du [XXème] siècle avaient vu un nombre considérable de Juifs affluer des empires Russes et Autrichiens, qui étaient désignés avec opprobre comme des juifs de l'Est (Ostjuden). Une majorité d'entre eux s'installa dans les villes, là où les Juifs constituait déjà un plus grand pourcentage de la population que dans le reste du Reich ; en vérité les Juifs représentaient plus de quatre pour cent de la population de Berlin et de Frankfurt. Ce facteur, auquel se rajoutait la prédominance des Juifs dans certaines professions [...] contribua à l'impression que les Juifs étaient un train de submerger le Reich. L'identification de cette menace supposée avec le bolchevisme, qui était la thèse centrale de Rosenberg, était rendue plus plausible par l'évidence observable du rôle moteur joué par certains Juifs prééminents dans les activités révolutionnaires. Ce ne fut pas seulement le cas à Munich ; l'éphémère République soviétique de Hongrie fut aussi dominée par les leaders juifs Bela Kun et Szamuely." (p.28)

    "Les préjugés antisémites et antimarxistes [...] ne constituent pas l'entièreté de l'idéologie nazi." (p.30)

    "A la toute fin de l'année 1919 Rosenberg devient membre du Parti des Travailleurs Allemands avec le numéro de membre 623. [...] [In 1920] Il traduisit [Les Juifs, le Judaïsme et la Judaisation des Peuples Chrétiens, 1869] de l'écrivain antisémite français Gougenot de Mousseaux." (p.31)

    "En 1923, les Nazis demandaient encore que les banques soient nationalisées ; plus tard cette exigence sera modifiée en une demande de les placer sous un contrôle étatique croissant." (p.57)

    "Citant H. S. Chamberlain et Werner Sombart, [Alfred Rosenberg] affirmait "que le capitalisme ne saurait jamais devenu dominant dans sa forme existante s'il n'avait été au service des Juifs". Il n'était personnellement hostile au capitalisme que dans la mesure où il représentait la prédominance des Juifs." (p.57)

    "Il y a cependant une tradition idéologique plus récente et plus intelligible que partageait tous les leaders nazis, nommément, le nexus d'idées et de préjugés que Fritz Stern a désigné comme 'l'idéologie allemande" et analysé en lien avec Paul de Lagarde, Julius Langbehn et Moeller van den Bruck, tous nés au dix-neuvième siècle. Lagarde (1827-91) était très largement accepté par les Nazis, et Rosenberg le considérait avec le même genre de respect filial qu'il a toujours montré envers Houston Stewart Chamberlain." (p.67)

    "L'antisémitisme, qui est au moins aussi ancien que la Chrétienté, prit une nouvelle et sinistre forme au dix-neuvième siècle. Alors que la vieille hostilité religieuse continuait, une nouvelle hostilité plus terrible encore se développa sur le terrain de la race ; plus terrible parce qu'il était auparavant possible pour un Juif d'éviter la discrimination par l'abandon de sa religion, en particulier s'il devenait également riche. Cette porte de sortie fut alors fermée. En effet, aux yeux des nouveaux racialistes la tentative du Juif de s'assimiler rendait encore plus nécessaire de l'isoler, sans quoi il deviendrait encore plus difficile de détecter et de prévenir le mélange du sang juif et aryen. Au moyen du concept de Gegenrasse, l'exagération des vertus allemandes et des vices juifs créa une image déformée de deux races présentées comme irréconciliables et de cultures opposées [...] Ce concept, à son tour, fut coloré de darwinisme social ; si les deux protagonistes de races opposées ne pouvaient coexister, l'une était donc destinée à détruire l'autre." (p.71-72)

    "[Pour les völkisch] des familles comme les Rothschild devinrent le symbole d'une conspiration financière, à laquelle on prêta la responsabilité d'avoir détruit les relations harmonieuses qui avaient existé entre les propriétaires terriens et les paysans ; en conséquence l'exode rural était en train de créer un prolétariat urbain coupé de la bonne terre source de toutes les vertus. Vu ainsi, l'antisémitisme rendait audible la demande qu'à la lutte des classes se substitue un retour à l'ancien sens de la communauté du peuple." (p.75)

    "Les marxistes prêchaient la lutte contre la classe des exploiteurs ; les nazis lui substituèrent la lutte contre le Juif. Le marxisme considérait le travail comme la source de toute valeur ; le nazisme le remplaça par le sang." (p.94)
    -Robert Cecil, The Mythe of the Master Race. Alfred Rosenberg and the Nazi Ideology. Dodd Mead & Compagny, 1972, 266 pages.

    "Le bolchevisme signifie que les Mongols ont repris la main haute sur la culture formée par les peuples nordiques."
    -Alfred Rosenberg.


    Dernière édition par Johnathan R. Razorback le Sam 28 Mar - 18:07, édité 11 fois


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    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.

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    Message par Johnathan R. Razorback le Mar 10 Fév - 17:38

    "Je définis l'intellectuel comme un exilé, un marginal, un amateur, et enfin l'auteur d'un langage qui tente de parler vrai au pouvoir." -Michel de Certeau.

    "Métaphysiquement parlant, l'exil est pour l'intellectuel un état d'inquiétude, un mouvement où, constamment déstabilisé, il déstabilise les autres." -Edward Saïd.

    "La fascination actuelle pour les intellectuels et leur histoire viendrait témoigner de leur disparition."

    "On donnera avec Carl Schorske une définition très ample de ce que peut être l'histoire intellectuelle: "L'historien cherche à situer et à interpréter l'œuvre dans le temps et à l'inscrire à la croisée de deux lignes de force: l'une verticale, diachronique, par laquelle il relie un texte un texte ou un système de pensée à tout ce qui les a précédés dans une même branche d'activité culturelle...l'autre, horizontale, synchronique, par laquelle l'historien établit une relation entre le contenu de l'objet intellectuel et ce qui se fait dans d'autres domaines à la même époque."

    "Pour définir ce que peut être une histoire intellectuels encore faut-il s'entendre sur ce que désigne la notion d'intellectuel. On assiste alors à une oscillation constante entre une conception substantialiste qui tend à assimiler les intellectuels à un groupe social particulier et une forme de nominalisme qui les situe avant tout par leur engagement dans les luttes idéologiques ou politiques. Il en résulte deux registres qui sont à l'œuvre dans la notion. En premier lieu, le registre social, substantialiste, qui s'appuie sur une définition fonctionnaliste, celle de la division du travail entre manuels d'une part et intellectuels de l'autre. En second lieu, le registre culturel qui est à la base d'une définition limitant le milieu intellectuel aux élites créatives et qui s'intéresse essentiellement au domaine politique, reprenant à son compte l'apparition de la notion dans le contexte de la Révolution française, puis de l'affaire Dreyfus, comme désignation, au départ péjorative, des "hommes de lettres" attaqués en tant que porteurs d'idées déconnectées du réel, puis conçus dans une acception positive de détenteurs d'un savoir universel."

    "Cette conjonction entre la popularité conquise par une écriture inspirée et un engagement politique est, avant l'affaire Dreyfus, la référence matricielle pour la définition de l'intellectuelle moderne. Hugo l'incarne comme figure qui va jusqu'aux limites les plus extrêmes d'une tension vécue au plus profond d'une œuvre et d'un parcours plongés dans les tragédies de son temps."

    "Outre le marqueur générationnel, on peut aussi prêter attention à l'importance de ceux que Jean-François Sirinelli qualifie d'"éveilleur", soit le levain des générations suivantes."
    -François Dosse, La marche des idées. Histoire des intellectuels, histoire intellectuelle.

    "L'apparition de la définition subjective de la responsabilité est le fruit d'un processus historique de spiritualisation et d'individualisation de la faute, en lien avec l'évolution de la conception religieuse du péché. Alors qu'au Moyen-âge les personnes étaient jugées sur des actes, la relation entre l'agent et l'acte pouvant être purement extérieure, à partir du XIIème siècle la morale religieuse catholique déplace l'attention du péché vers le pécheur, de la faute vers l'intention. Une évolution renforcée par la montée de l'individualisme, à laquelle elle contribue en retour par l'institutionnalisation de la confession. Étroitement liée aux procédés de contrôle social, cette subjectivisation de la responsabilité s'observe parallèlement dans le cadre judiciaire, régi à partir de cette époque par le droit canon romain, et où l'aveu est désormais requis.
    Cette nouvelle conception de l'acte et de la culpabilité rompt avec les interprétations magiques du lien entre événement et agent: désormais, un événement n'est qualifié d'acte que si une relation causale interne, c'est-à-dire une intention, le relie à son auteur. Une telle causalité suppose la notion de libre arbitre, sur laquelle se fonde la définition subjective de la responsabilité, déchargeant du même coup les êtres qui en sont privés, à savoir les animaux, les enfants, les aliénés, décrétés irresponsables. La subjectivation de la responsabilité dans le cadre de la morale religieuse va de pair avec l'intériorisation de la peine, qui devient contrition.
    "

    "Kant réaffirme, sous une forme laïcisée, le principe du subjectivisme radical: le choix de la maxime repose sur le libre arbitre, l'autonomie de la volonté fonde la morale à la fois en raison et en liberté."

    "Producteur de représentations collectives et d'une interprétation du monde, généralement assortie d'un message éthico-politique, l'écrivain, comme le prophète, n'est pas mandaté par une institution, à la différence du prêtre ou du théologien. S'il parle au nom de la raison, son talent seul, source de son "charisme", fonde son crédit et ses droits à s'en prévaloir. Or le processus de laïcisation et le combat des Lumières contre les préjugés et le dogmatisme favorisent, dès le milieu du XVIIIème siècle, le transfert de la fonction sacrée du monde religieux au monde des lettres."

    "L'apologie de l'athéisme restera un délit jusqu'à la loi républicaine de 1881 qui lui ouvre l'accès au domaine de l'opinion en abandonnant la protection de la morale religieuse."

    "Contre la logique de rentabilité à court terme (les chiffres de vente), qui régit de plus en plus le pôle de grande production du champ, se forme, vers le milieu du XIXème siècle, un pôle de production restreinte, qui décrète l'irréductibilité de la valeur esthétique à la valeur marchande du produit et la prééminence du jugement des spécialistes (les pairs et les critiques) sur les sanctions d'un public de profanes, selon l'analyse qu'en a proposé Pierre Bourdieu."

    "Flaubert emprunte un autre procédé à la démarche scientifique: l'objectivité. L'écrivain adopte la posture du savant, qui doit se dégager de toute normativité pour observer, représenter, plutôt que juger et prêcher. [...] Selon Zola, Flaubert a bien vu que non seulement l'observation objective, impersonnelle, quasi scientifique, n'est pas incompatible avec l'art, mais qu'elle lui permet d'atteindre un degré de perfection supérieur dans la composition. [...] Le refus de la subjectivité, des émotions, des passions, s'inscrit en faux contre la sentimentalité qui envahit la littérature de l'époque et qui est identifiée aux attentes du public féminin. La référence à la science constitue donc également un marqueur de "virilité" face au romantisme."

    "Du point de vue de l'ethos, de l'hexis corporelle comme de la conduite de vie, la bohème se démarquait des valeurs et du mode de vie bourgeois: au sérieux, à l'utilitarisme, à la morale bien-pensante et à la soumission aux règles de la collectivité, elle opposait le détachement ironique, le désintéressement, le culte de la beauté, l'individualisme forcené ; à la vie active, à la prévision rationnelle du futur, par l'épargne notamment, à la discipline, à la retenue, au puritanisme, à l'endogamie de classe, l'oisiveté et la prodigalité aristocratiques, l'excentricité et la théâtralité, la liberté des mœurs et la transgression des barrières de classe dans le choix du conjoint. La figure du "dandy" réunit nombre de ces traits. Du point de vue de l'esthétisme, le bohème se définit, à la suite du romantisme, contre l'académisme et le classicisme, rompant avec les règles de la composition, le respect des hiérarchies de genres et de thèmes, l'unité du beau, du vrai et du bien."

    "Wilde, comme Baudelaire avant lui, était tiraillé entre un dandysme qui exprimait son désir de faire de l'esthétisme un mode de vie et un ascétisme que commandait sa conception mystique de l'art. Oscillant, comme Baudelaire, entre les figures du dandy et du saint, Wilde en vint, durant sa détention, à opposer l'ethos hédoniste et la discipline nécessaire à la création."
    -Gisèle Sapiro, La responsabilité de l'écrivain. Littérature, droit et morale en France (XIXe–XXIe siècle), éd. du Seuil, Paris, 2011.

    "La littérature prendre de plus en plus les allures de la science."
    -Flaubert, à Louise Colet, en 1853 (Correspondance, II, p.298)


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    « La racine de toute doctrine erronée se trouve dans une erreur philosophique. [...] Le rôle des penseurs vrais, mais aussi une tâche de tout homme libre, est de comprendre les possibles conséquences de chaque principe ou idée, de chaque décision avant qu'elle se change en action, afin d'exclure aussi bien ses conséquences nuisibles que la possibilité de tromperie. »
    -Jacob Sher, Avertissement contre le socialisme, Introduction à « Tableaux de l'avenir social-démocrate » d'Eugen Richter, avril 1998.


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