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    Esther Rogan, Rationalité tragique et politique aristotélicienne: Les conflictualités civiles (stáseis) chez Aristote, moment d’élaboration d’une «rationalité tragique»

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Esther Rogan, Rationalité tragique et politique aristotélicienne: Les conflictualités civiles (stáseis) chez Aristote, moment d’élaboration d’une «rationalité tragique» Empty Esther Rogan, Rationalité tragique et politique aristotélicienne: Les conflictualités civiles (stáseis) chez Aristote, moment d’élaboration d’une «rationalité tragique»

    Message par Johnathan R. Razorback Lun 13 Mai - 21:46

    https://www.psychaanalyse.com/pdf/ARISTOTE_RATIONALITE_TRAGIQUE_ET_POLITIQUE_ARISTOTELICIENNE.pdf

    Quatre traits principaux semblent à même de définir le tragique tel que les tragédies le donnent à voir.

    Premièrement: les actions tragiques surviennent toujours au cœur de relations de philia, l’amitié constituant un ressort essentiel du tragique. Ainsi, dans 17 tragédies sur les 32 conservées, la violence entre des personnages liés par le sang constitue un aspect essentiel de l’intrigue ; et dans 15 tragédies, ceux qui se nuisent réciproquement sont soit le parent et l’enfant, soit des frères [...] A l’inverse, il n’est pas une seule tragédie qui ne mette en scène un conflit opposant deux individus étrangers l’un à l’autre. Pour ne citer que quelques exemples: Médée qui tue ses enfants, Œdipe qui s’aperçoit qu’il a tué son père, Ajax qui, dans un accès de folie, tue ses compagnons d’armes en les prenant pour des moutons... Il ne s'agit pas ici de s'attarder sur ce point bien connu, car il est évident que c’est toujours au sein de relations d’amitié que naît l’action tragique, mais plutôt de souligner qu'Aristote en fait un élément essentiel, ou mieux, un des ressorts du tragique lui-même. Comme en attestent les trois cas successivement évoqués (étrangers, ennemis, amis), le tragique se lie de façon essentielle au type de relation qui unit deux personnages. Imaginons par exemple que Clytemnestre, au lieu d’être tuée par son fils, soit tuée par un inconnu (cas n°1) ou par sa rivale de toujours (cas n°2). Dans le premier cas, le meurtre serai purement gratuit et rien ne le rendrait nécessaire. Il serait donc impropre à engendrer un quelconque effet chez le spectateur, auquel il apparaîtrait comme étant purement et simplement dénué de sens. Dans le second cas, il serait au contraire tellement nécessité qu’il ne pourrait le surprendre, et son caractère attendu le rendrait tout aussi incapable d’engendrer un quelconque effet tragique. Pour que tragique il y ait, il faut que Clytemnestre soit tuée par Oreste, son fils : il y a là une nécessité, sans laquelle les passions tragiques (crainte et pitié) ne peuvent être produites. Ce sont donc bien la filiation et l’amitié initiales entre les deux protagonistes qui permettent à l’acte de se charger d’une telle gravité et d’un tel sens. Deuxièmement, les tragédies exhibent l’affrontement entre deux normes, deux conceptions incompatibles et irréconciliables –ces conceptions souvent extrêmes ayant chacune leurs raisons, leurs justifications propres.C’est le cas dans Antigone de Sophocle, où l’on voit l’héroïne s’opposer à Créon à propos des funérailles de Polynice. Antigone, se réclamant d’une loi divine qu’elle juge plus fondamentale que la loi humaine, veut offrir à son frère Polynice les funérailles qu’il mérite, et ce faisant, lui rendre les honneurs publics dont Créon l’a privé. Toutefois, l’intransigeance de ce dernier, dont on ne sait plus s’il gouverne en monarque ou en tyran, signe l’impossibilité de parvenir à un compromis quelconque. C’est donc l’enfermement des protagonistes dans des logiques inconciliables (loi humaine versus loi divine) qui les conduit à s’opposer, dans un face à face voué à l’échec dès le début de la pièce, et dont les conséquences seront désastreuses et dévastatrices. Les deux normes ne pourront jamais s’entendre et sont en dernière instance incommensurables. Absolue et radicale, cette impossibilité de trouver un compromis constitue également la situation en situation tragique. Troisièmement, les actions tragiques sont fondées sur une erreur initiale du personnage et ne procèdent jamais du vice ou d’une quelconque méchanceté de sa part. Cette erreur, induisant un retournement absolu de la situation du protagoniste(passage du bonheur au malheur), fonde la quatrième caractéristique du tragique: ce dernier implique une logique de l’amplification, rendue manifeste par la disproportion entre la cause et les effets multiples qu’elle engendre. Ainsi dans Œdipe Roide Sophocle : pensant tuer un étranger à un carrefour, c’est son père Laïos qu’Œdipe tue en réalité. La prise de conscience de ce qu’il a effectivement fait, rendue possible par la révélation finale de l’Etranger, conduira notre héros à se crever les yeux. Sur ce point, nous pourrions relire ce passage de la Poétique d’Aristote8mais nous préférons ici nous référer aux éclairantes analyses de Hegel dans les Principes de la Philosophie du Droit. Reprenant la figure œdipienne, Hegel en fait le paradigme de la logique tragique caractéristique de toute action humaine. Cette dernière se traduit par l’écart entre l’action et le fait, que rien, pas même un calcul raisonné, ne peut venir combler. En effet, le propre de toute action humaine est d’être livrée aux forces extérieures: nécessaire, au sens où elle procède d’une intention, toute action est contingente parce qu’une fois engagée, il est impossible d’en prévoir les conséquences avec exactitude. Imprévisibilité et contingence sont ainsi telles que l’action échappe à l’agent lui-même. Or, c’est justement dans cette déperdition ou dans cette dé-propriation que le tragique a la possibilité de se loger. Une mutabilité des catégories, une réversibilité absolue des situations traversent ainsi notre monde, faisant de lui un monde essentiellement tragique –en atteste le passage du bonheur au malheur dans la tragédie; et en politique, le passage de l’ordre et de la stabilité, au désordre et à la stásis. Rupture de la philia ; incompatibilité et affrontement de deux normes; erreur initiale du personnage, induisant en dernière instance une logique « amplificatoire », seule à même de constituer le tragique comme fait destructeur pour les individus, les familles, les cités: tels sont donc les «ingrédients» du tragique, que le théâtre se charge d’exhiber. Or, si ce tragique se donne à voir de manière privilégiée dans les tragédies, on aurait cependant tort d’oublier que les tragédies elles-mêmes sont des miméseis, c'est-à-dire des imitations de personnages en action. Avant que d’être un genre théâtral, il semblerait donc que le tragique se rencontre dans la réalité elle-même –ce pour quoi le théâtre peut ensuite se charger de le reproduire ou de l’imiter.




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    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. »
    -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. »
    -Hegel, La Raison dans l'Histoire.


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