L'Académie nouvelle

Vous souhaitez réagir à ce message ? Créez un compte en quelques clics ou connectez-vous pour continuer.
L'Académie nouvelle

Forum d'archivage politique et scientifique

Le Deal du moment :
Figurines Funko Pop : 2 achetées = la ...
Voir le deal

    Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ?

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
    Admin


    Messages : 13062
    Date d'inscription : 12/08/2013
    Localisation : France

    Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ? Empty Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ?

    Message par Johnathan R. Razorback Mer 2 Déc - 21:29

    « Les textes rassemblés ici ont été écrits du début des années 1960 jusqu'à sa mort en 1997, les premiers prenant comme point de départ ce qui a été fait avant, quitte à critiquer directement ou indirectement des positions antérieures - avec une véritable rup ture sur un point important. Rappelons très brièvement ce que furent ces positions. Le premier grand axe du travail de Casto riadis avant les années 60 a été l'analyse des divers aspects du phénomène bureaucratique : dans les pays de l'Est, dans l'usine capitaliste, dans les organisations «ouvrières». Il s'est aussi efforcé, dès 1953 et surtout à partir de 1955-1959, de décrire la dynamique réelle du capitalisme et de ses contradictions - et tout spécialement ce qu'il a appelé la contradiction fondamentale du système : le fait qu'il doit réduire ses sujets à de simples exécutants mais ne peut plus fonctionner s'il y parvient -, tout en dégageant des traits nouveaux essentiels, en particulier le retrait de plus en plus grand des citoyens des affaires publiques, phéno mène auquel il a donné le nom de privatisation. » (p.13)

    « Castoriadis écrit explicitement, à rencontre de ce qu'il avançait encore dans MRCM (1959) , que la révolution à venir ne sera plus, ou pas essentiellement, une révolution prolétarienne. » (p.16)

    « On entend dire parfois que si le capitalisme (occidental) est devenu fou, ce serait faute d'ennemi externe - entendez, après l'effondrement du système soviétique. C'est une pensée vin peu paresseuse qui glisse sur toute une décennie. Thatcher et Reagan n'ont pas attendu que le bloc de l'Est commence à s'effondrer en Europe pour faire des ravages dans les sociétés occidentales dès 1980. On oublie aussi le préalable: il a fallu la disparition d'un véritable ennemi, interne celui-là, celle d'une véritable oppo sition ouvrière et plus généralement populaire en Occident, pour que triomphe l'entreprise dont ces deux noms sont devenus les symboles. Pourquoi la contre-révolution « néolibérale » a-t-elle pu si facilement l'emporter ? Castoriadis y a insisté à de nombreuses reprises1 : essentiellement, parce que l'idée qu'il est possible de participer de façon efficace aux affaires communes s'est effacée (échec du mouvement ouvrier, bureaucratisation, privatisation) et que le destin de la révolution russe (la réalité des sociétés bureau cratiques et du totalitarisme) a rendu pour beaucoup l'idée d'un autre avenir impossible (ou redoutable). Ces deux facteurs, on n'y insistera jamais assez, continuent d'agir : ce sont en dernier ressort les principaux obstacles à la renaissance d'un mouvement d'émancipation. » (pp.24-25)
    « Si les discussions sur la délimitation rigoureuse d'éventuelles « classes populaires » sont en général peu fécondes, celles qui portent sur l'importance numérique des véritables privilégiés du système (l'oligarchie1 ) ne le sont guère plus. Il est évident que ceux-ci, qu'il s'agisse de 1, 3 ou 5 % de la population, ne pourraient assurer leur pouvoir sans la participation active d'une partie non négligeable de cette population, jusqu'à 10% peut être, en dehors de leur cercle. Et sans l'acquiescement tacite, bien entendu, de la majorité. Mais Castoriadis observait, dès CS III (1958) et dans d'autres textes de la fin des années 60, que le pouvoir tend à transposer et à réfracter à l'infini en son propre sein la scission entre direction et exécution : à l'intérieur même de ces 10 %, le degré d'adhésion varie. » (p.33)
    « À la question : pourquoi les populations ne participent pas, la réponse, observait Castoriadis, est pourtant simple : parce qu'elles ont constaté, décennie après décennie, que cette participation ne changeait pour l'essentiel rien à leur condition. » (p.37)
    « La véritable voie d'accès au pouvoir passe par des institutions dans leur réalité non démocratiques, quels que soient les statuts et la définition qu'elles se donnent : les partis. » (p.38)
    « On a du mal à imaginer, en particulier, comment les Conseils pourraient ne s'occuper aucunement de la « gestion des choses » ; ou quel serait le fonctionnement concret d'un système comme celui qu'elle a en vue, ou grâce aux Conseils se dégage une « élite politique » qui seule aurait droit à intervenir dans la « conduite des affaires », ceux qui ne s'intéressent pas à celle-ci « s'excluant d'eux-mêmes ». Les nombreux admirateurs de Hannah Arendt qui la citent à tout propos de nos jours négligent en général tout à fait ces questions. » (note 3 p.39)
    « Constater sans plus […] que les gens ne veulent pas aujourd'hui être autonomes - que le poids de leur liberté leur semble trop lourd - n'est pas un argument dirimant, à moins d'affirmer qu'il en sera toujours ainsi. Or l'histoire montre que ces hommes conditionnés pour faire que la société se reproduise telle qu'elle est font tout à coup autre chose. » (pp.41-42)
    « Signalons que quelques chapelles néo-marxistes, surtout en Allemagne et en France, continuent de servir imperturbablement aux amateurs des brouets à base d'immenses abstractions (« Valeur » ou « Critique de la Valeur », « Travail » ou « Critique du Travail », etc.) où, s'il est indispensable que chaque ingrédient soit plus ou moins directement relié à quelque ligne des Grundrisse, les rapports avec le monde réel peuvent être, eux, extrêmement ténus. Même si l'on y trouve parfois des observations intéressantes, il est permis d'être dubitatif quant à la pertinence politique de ce genre d'entreprise. » (p.50)
    « Certains qui se voudraient cependant dans le camp de la critique sociale la plus intransigeante, et même par fois à prétentions «scientifiques», tendent à prendre pour argent comptant le discours que le capitalisme tient sur lui-même ; plus précisément , à croire que la nouvelle idéologie capitaliste qui s'est diffusée depuis trente ans environ peut être acceptée, sans autre forme de procès, comme un pur reflet de la réalité du capitalisme. Cette idéologie devient alors l'« esprit » du capitalisme, puis le système tout court.
    […] Ceux qui ont des vues moins sommaires sur le phé nomène bureaucratique demanderont à y regarder de plus près. L'observateur naïf lui-même pourrait se dire que pour comprendre le monde d'aujourd'hui il est à première vue plus utile d'essayer de savoir ce que sont l'Armée et le PC chinois, le FSB et autres « structures de force » russes, ou tout simplement l'Armée des Etats-Unis (et les immenses complexes économiques qui leur sont liés), que d'étudier de près les manuels de management des années 70 et 80, et que pour comprendre ces réalités ceux-ci ne sont peut-être pas d'un très grand secours. » (pp.54—56)
    « L'atelier ou le bureau, cadre sombre où tout est négatif , serait remplacé dans certains rêves par un domicile ensoleillé abondamment équipé en matériel électronique. Faut-il rappeler que pendant tout le xixe siècle, et au-delà, les travailleurs à domicile - et pour des raisons évidentes, parfaitement transposables de nos jours - ont été de toutes les couches sociales la plus exploitée, avec des journées de travail allant parfois jusqu'à 18 heures encore au début du xx e siècle ? Et qu'il n'y a guère de chances pour que les nouveaux travailleurs à domicile connaissent un sort meilleur, à terme, si ce genre de situation se généralisait, avec tout ce qu'elle implique, en particulier les innombrables obstacles à l'organisation d'une défense collective de leur condition ? » (p.58)
    « L'atelier ou le bureau, cadre sombre où tout est négatif, serait remplacé dans certains rêves par un domicile ensoleillé abondamment équipé en matériel électronique. Faut-il rappeler que pendant tout le xixe siècle, et au-delà, les travailleurs à domicile - et pour des raisons évidentes, parfaitement transposables de nos jours - ont été de toutes les couches sociales la plus exploitée, avec des journées de travail allant parfois jusqu'à 18 heures encore au début du xx e siècle ? Et qu'il n'y a guère de chances pour que les nouveaux travailleurs à domicile connaissent un sort meilleur, à terme, si ce genre de situation se généralisait, avec tout ce qu'elle implique, en particulier les innombrables obstacles à l'organisation d'une défense collective de leur condition ? » (note 1 p.66)
    « L'affaiblissement et l'appauvrissement, qui semblent inexorables, des vieux pays européens frappent maintenant les esprits. Castoriadis, il y a une quinzaine d'années : « Alors que la Communauté européenne, entité économique presque autosuffisante, aurait pu utiliser le Tarif extérieur commun (TEC) pour permettre la survie d'une agriculture et d'une industrie européennes, on permet la désertification des campagnes et la destruction de branches entières de l'industrie et des régions correspondantes » (Entretien avec Jean Liberman publié dans Le Nouveau Politis, n°434, 6 mars 1997). » (note 2 p.69)
    « Quels sont les facteurs de la crise (concentration inouïe des richesses à un pôle, circulation des capitaux sans restriction aucune et trou noir des paradis fiscaux, produits financiers agissant comme des bombes à retardement, automatisation extravagante des opérations boursières) qui ont été éliminés par l'action des gouverne ments depuis 2008 ? La réponse est bien entendu fort simple : aucun. » (note 1 p.72)
    -E.E, « Castoriadis, écrivain politique II », préface à Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ? tome 1 (tome 3 des Écrits politiques, 1945-1997), Éditions du Sandre, 2013, 690 pages.
    « Il n'y aura pas de renaissance d'un mouvement socialiste révolutionnaire si tout un ensemble organique d'idées, de principes, de valeurs, d'attitudes, de critères, ne sont pas établis et explicitement embrassés par un courant important de la population travailleuse. » (p.87)
    « La propagation des conceptions nouvelles ne peut se faire que parallèlement à une élaboration idéologique continue. » (p.89)
    « Nous devons donc marquer une rupture radicale avec l'idéologie et les valeurs de la société officielle et en fait partagées, avec des variantes mineures, par les organisations prétendument « ouvrières ». Le premier aspect, et le plus important actuellement, de cette rupture, c'est la rupture avec la « théorie » et l'« idéologie » des organisations « de gauche » : une conception économico-politique étroite exprimée dans un jargon inhumain. » (pp.89-90)
    « Rompre avec l'idéologie bureaucratique, c'est d'abord rompre avec les thèmes de cette idéologie et de la propagande correspon dante. C'est élargir les sujets dont nous parlons à tous les aspects de la vie des hommes en société. C'est d'ailleurs le contenu le plus profond de nos idées qui nous y oblige. Si le problème dans le capitalisme moderne n'est pas celui de la stagnation du niveau de vie et le chômage, les seules questions qui deviennent importantes sont : qu'est-ce que le travail, qu'est-ce que la consommation, quels doivent être les rapports des hommes dans la production, dans la famille, dans la localité, etc. ? Si le socialisme ne se réduit pas à quelques transformations du système économique, si même ces transformations sont à la fois inconcevables et vides de contenu sans autre chose, sans un changement radical de l'attitude des hommes face à la société ; si ce changement ne peut se produire que parce que les hommes verront que leur gestion de la société concerne véritablement leur vie concrète - alors c'est cette vie concrète, dans l'infinité de ses aspects, qui doit être notre thème permanent. » (p.90)
    « Les hommes feront une révolution pour changer radicalement de façon de vivre, et cela concerne le contenu de la révolution, ses fins et ses valeurs. Ce contenu, ces fins et ces valeurs, il faut déjà les pré-esquisser d'une certaine façon. Cela nous ne pouvons pas le faire tout seuls, car nous ne serions alors qu'un petit groupe pondant ses utopies personnelles. Mais nous pouvons le faire : d'abord, si nous savons voir, comprendre, interpréter et formuler ce que les gens eux-mêmes font, dans leur travail et dans leur vie ; en deuxième lieu, si nous savons discerner, au sein même de cette culture qui se décompose, les efforts et les tentatives d'individus et de penseurs qui ne sont pas forcément de notre bord mais dont les résultats sont utilisables par nous ; enfin, si nous savons accepter et susciter la collaboration et les contributions de gens extérieurs à l'organisation, dans le cadre d'un accord idéologique très large, quitte à marquer chaque fois que nous leur donnons la parole que ces idées ne sont pas nécessairement les nôtres et quitte à préciser nos différences lorsque nous l'estimons utile. Si nous sommes convaincus que nos idées sont vraies, nous n'avons aucune raison d'avoir peur de qui que ce soit. Notre perspective dans ce domaine doit être que nous devons devenir les animateurs et les guides d'un vaste courant idéologique, dont l'orientation générale est clairement et fermement établie, mais dans lequel coexistent (et peuvent coexister) une grande variété d'opinions et d'attitudes exprimant la richesse et la complexité du mouvement socialiste révolutionnaire. » (p.91)
    « Il faut réfléchir le mieux que l'on peut avant de parler et d'écrire, mais il faut aussi dénoncer une censure stérile et comprendre que nous ne sommes pas, à chaque instant de notre vie, en train de légiférer sans appel pour les siècles futurs. » (p.92)
    « Nous devons : 1. prati quer des interviews et des reportages, obtenir des témoignages sur les questions qui nous préoccupent ou qui préoccupent les gens ; 2. utiliser des documents de toute sorte, y compris ceux que publie souvent la presse bourgeoise; 3. exploiter la presse des organisa tions parentes, par exemple des camarades américains; 4. orga niser des discussions entre camarades du groupe, et entre ceux-ci et gens de l'extérieur. » (p.94)
    « Texte sur la situation de la femme dans la société contemporaine (analyse des trois changements fondamentaux dans la situation de la femme : entrée des femmes dans le travail productif salarié ; effondrement de la morale sexuelle patriarcale ; accession de la femme à l'égalité formelle quant à l'éducation, les « droits » politiques et la responsabilité sociale. Maintien de l'oppression de fait, économique et sociale ; importance des restes de mentalité patriarcale et misère sexuelle des femmes. La responsabilité des enfants se concentre de plus en plus sur la femme. Comment les femmes essaient de faire quelque chose de leur vie dans cette situa tion. Qu'est-ce que le socialisme peut signifier pour les femmes). » (pp.95-96)
    « Il y a actualité et actualité. Ce n'est pas parce qu'un événement fait « la une » des journaux qu'il est nécessairement a) celui qui préoccupe le plus les gens, b) celui dont nous devons inéluctablement parler. Il y a : l'actualité pour le gouvernement et les organisations politiques ; l'actualité au sens des véritables préoccupations des gens ; l'actualité au sens de nos préoccupations à nous. Pouvoir Ouvrier doit parler de l'actualité le deuxième et le troisième sens et non dans le premier, sauf dans les cas (rares) où cette actualité officielle devient effectivement préoccupation des gens. Pouvoir Ouvrier doit parler des choses qui nous importent ou sur lesquelles nous avons des choses spécifiques à dire. On oublie constamment qu'une de nos tâches, c'est d'imposer nos obsessions au public, et l'autre, de découvrir les obsessions du public, qui ne coïncident nullement avec les obsessions des journaux. » (pp.99-100)
    « Pour les gens, qui dit une chose compte autant et plus que ce qu'il dit. Bref, nous ne pouvons pas envoyer une fois tous les cinq ans trois étudiants dans le Nord qui diraient aux mineurs comment organiser leur grève et en définir les objectifs. » (p.104)
    -Cornelius Castoriadis, « Sur l’orientation de la propagande », octobre 1962, diffusé à l’intérieur de SouB, repris dans Quelle démocratie ? tome 1 (tome 3 des Écrits politiques, 1945-1997), Éditions du Sandre, 2013, 690 pages.
    « Une situation pré-révolutionnaire ne surgit pas tous les jours. Dire qu'il n'y a pas de déterminisme dans l'histoire ne signifie pas que tout est possible, encore moins probable, à tout instant. » (p.105)
    « Nous nous engageons dans des actions où participent des gens qui veulent lutter contre tel aspect de l'ordre établi, sans vouloir coûte que coûte en éclaircir d'avance, pour les autres ou même pour nous, tous les tenants et aboutissants idéologiques. » (p.106)
    « Lors même que les gens pensent autrement que nous, les raisons qu'ils ont pour le faire doivent être intéressantes de notre point de vue et peuvent être de bonnes raisons. Ensuite il faut accepter, il faut même rechercher de parler avec les gens de leurs problèmes ; si ce que nous disons est vrai, ces problèmes reflètent fatalement, à un degré ou à un autre, le problème de la société. » (p.108)
    -Cornelius Castoriadis, « Sur l’orientation des activités », mars 1963, diffusé à l’intérieur de SouB, repris dans Quelle démocratie ? tome 1 (tome 3 des Écrits politiques, 1945-1997), Éditions du Sandre, 2013, 690 pages.



    _________________
    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. » -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. » -Hegel, La Raison dans l'Histoire.

    « Mais parfois le plus clair regard aime aussi l’ombre. » -Friedrich Hölderlin, "Pain et Vin".

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
    Admin


    Messages : 13062
    Date d'inscription : 12/08/2013
    Localisation : France

    Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ? Empty Re: Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ?

    Message par Johnathan R. Razorback Lun 30 Mai - 11:15

    « Trois faits massifs se présentent aujourd'hui devant les révolutionnaires qui maintiennent la prétention d'agir en comprenant ce qu'ils font, c'est-à-dire en connaissance de cause :
    - le fonctionnement du capitalisme s'est essentiellement modifié relativement à la réalité d'avant 1939 et, encore plus, relativement à l'analyse qu'en fournissait le marxisme ;
    - le mouvement ouvrier, en tant que mouvement organisé de classe contestant de façon explicite et permanente la domination capitaliste, a disparu ;
    - la domination coloniale ou semi-coloniale des pays avancés sur les pays arriérés a été abolie, sans que cette abolition se soit accompagnée nulle part d'une transcroissance révolutionnaire du mouvement des masses, ni que les fondements du capitalisme dans les pays dominants en soient ébranlés.
    Pour ceux qui refusent de se mystifier eux-mêmes, il est clair que ces constatations ruinent dans la pratique le marxisme classique, en tant que système de pensée et d'action, tel qu'il s'est formé, développé et conservé entre 1847 et 1939. Car elles signifient la réfutation ou le dépassement de l'analyse du capitalisme par Marx dans sa pièce maîtresse (l'analyse de l'économie), de celle de l'impérialisme par Lénine, et de la conception de la révolution permanente dans les pays arriérés de Marx-Trotski ; et la faillite irréversible de la quasi-totalité des formes traditionnelles d'organisation et d'action du mouvement ouvrier (hormis celles des périodes révolutionnaires). Elles signifient la ruine du marxisme classique en tant que système de pensée concrète, ayant prise sur la réalité. En dehors de quelques idées abstraites, rien de ce qui est essentiel dans Le Capital ne se retrouve dans la réalité d'aujourd'hui. » (pp.113-114)
    « La division de la société était, pour le marxisme classique, celle entre capitalistes possédant les moyens de production et prolétaires sans propriété. Elle doit être vue aujourd'hui comme une division entre dirigeants et exécutants. La société était vue comme dominée par la puissance abstraite du capital impersonnel. Aujourd'hui, nous la voyons comme dominée par une structure hiérarchique bureaucratique. La catégorie centrale pour comprendre les rapports sociaux capitalistes était pour Marx celle de la réification, résultant de la transformation de tous les rapports humains en rapports de marché'. Pour nous, le moment structurant central de la société contemporaine n'est pas le marché, mais l'« organisation » bureaucratique-hiérarchique. La catégorie essentielle pour la saisie des rapports sociaux est celle de la scission entre les processus de direction et d'exécution des activités collectives. La catégorie de la réification trouvait chez Marx son prolongement naturel dans l'analyse de la force de travail comme mar chandise, au sens littéral et exhaustif du terme. Marchandise, la force de travail avait une valeur d'échange définie par des facteurs « objectifs » (coûts de production et de reproduction de la force de travail), et une valeur d'usage que son acquéreur pouvait extraire à sa guise. L'ouvrier était vu comme un objet passif de l'économie et de la production capitalistes. Pour nous, cette abstraction est à moitié une mystification. La force de travail ne peut jamais devenir marchandise pure et simple (malgré les efforts du capitalisme). Il n'y a pas de valeur d'échange de la force de travail déterminée par des facteurs « objectifs », le niveau des salaires est essentiellement déterminé par les luttes ouvrières formelles et informelles. Il n'y a pas de valeur d'usage définie de la force de travail, la productivité est l'enjeu d'une lutte incessante dans la production dont l'ouvrier est un sujet actif tout autant que passif. Pour Marx, la « contradiction » inhérente au capitalisme était que le développement des forces productives devenait, au-delà d'un point, incompatible avec les formes capitalistes de propriété et d'appropriation privée du produit social et devait les faire éclater. Pour nous, la contradiction inhérente au capitalisme se trouve dans le type de scission entre direction et exécution que celui-ci réalise, et dans la nécessité qui en découle pour lui de chercher simultanément l'exclusion et la participation des individus par rapport à leurs activités. Pour la conception classique, le prolétariat subit son histoire jusqu'au jour où il la fait exploser. Pour nous, le prolétariat fait son histoire, dans les conditions données, et ses luttes transfor ment constamment la société capitaliste en même temps qu'elles le transforment lui-même. Pour la conception classique, la culture capitaliste produit soit des mystifications pures et simples, que l'on dénonce comme telles ; soit des vérités scientifiques et des œuvres valables, et l'on dénonce leur appropriation exclusive par les couches privilégiées. Pour nous, cette culture participe, dans toutes ses manifestations, de la crise générale de la société et de la préparation d'une nouvelle forme de vie humaine. Pour Marx, la production restera toujours le « royaume de la nécessité », et de là découle l'idée implicite du mouvement marxiste, que le socialisme est essentiellement le réarrangement des conséquences économiques et sociales d'une infrastructure technique à la fois neutre et inexorable. Pour nous, la production doit devenir le domaine de la créativité des producteurs associés, et la transformation consciente de la technologie pour qu'elle soit mise au service de l'homme producteur doit être une tâche centrale de la société post-révolutionnaire. Pour Marx déjà, et beaucoup plus pour le mouvement marxiste, le développement des forces productives était au centre de tout, et son incompatibilité avec les formes capitalistes portait la condam nation historique de celles-ci. Il en découla tout naturellement l'identification ultérieure du socialisme avec la nationalisation et la planification de l'économie. Pour nous, l'essence du socialisme c'est la domination des homme s sur tous les aspects de leur vie et en premier lieu sur leur travail. Il en découle que le socialisme est inconcevable en dehors de la gestion de la production par les producteurs associés, et du pouvoir des conseils des travailleurs. Pour Marx, le « droit bourgeois » et donc l'inégalité des salaires devraient prévaloir pendant la période de transition. Pour nous, une société révolutionnaire ne saurait survivre et se développer si elle n'instaure pas immédiatement l'égalité absolue des salaires. Enfin, et pour en rester au fondamental, le mouvement traditionnel a toujours été dominé par les deux conceptions d u déter minisme économique et du rôle dominant du parti. Pour nous, au centre de tout se place l'autonomie des travailleurs, la capa cité des masses de se diriger elles-mêmes, sans laquelle toute idée de socialisme devient immédiatement une mystification. Cela entraîne une nouvelle conception du processus révolutionnaire, comme aussi de l'organisation et de la politique révolutionnaires. Il n'est pas difficile de voir que ces idées - vraies ou fausses, peu importe pour le moment - ne représentent ni des « additions » ni des révisions partielles, mais les éléments d'une reconstruction théorique d'ensemble. Mais il faut également comprendre que cette reconstruction n'affecte pas seulement le contenu des idées, mais le type même de la conception théorique. De même qu'il est vain de recher cher actuellement u n type d'organisation qui pourrait être dans la nouvelle période le « substitut » du syndicat, qui en reprendrait le rôle autrefois positif sans les traits négatifs - en somme de chercher à inventer un type d'organisation qui serait un syndicat sans l'être tout en l'étant - , de même il est illusoire de croire qu'il pourra désormais exister un « autre marxisme » qui ne serait pas le marxisme. La ruine du marxisme n'est pas seulement la ruine d'un certain nombr e d'idées précises (ruine à travers laquelle, faut-il le dire, subsistent nombr e de découvertes fondamentales et une manière d'envisager l'histoire et la société que personne ne pourra plus ignorer). C'est aussi la ruine d'u n certain type de liaison entre les idées, comme entre les idées et la réalité ou l'ac tion. En bref, c'est la ruine de la conception d'une théorie (et plus même, d'un système théorico-pratique) fermée, qui a cru pouvoir enclore la vérité, rien que la vérité et toute la vérité de la période historique en cours dans un certain nombr e de schémas prétendument « scientifiques ». Avec cette ruine, c'est une phase de l'histoire du mouvement ouvrier, et, il faut ajouter, de l'histoire de l'humanité, qui s'achève. On peut l'appeler la phase théologique, étant entendu qu'il peut y avoir et il y a une théologie de la « science » qui n'est pas meilleure mais plutôt pire que l'autre (pour autant qu'elle fournit à ses partisans la fausse certitude que leur foi est « rationnelle »). C'est la phase de la foi, soit en un Être Suprême, soit en u n homme ou un groupe d'homme s « exceptionnels », soit en une vérité impersonnelle établie une fois pour toutes et consignée dans une doctrine. C'est la phase pendant laquelle l'homme s'aliène à ses propres créations, imaginaires ou réelles, théoriques ou pratiques. Il n'y aura jamais plus de théorie complète qui nécessiterait simplement des « mises à jour ». Il n'y en a d'ailleurs jamais eu en réalité, car toutes les grandes découvertes théoriques ont viré du côté de l'imaginaire dès qu'elles ont voulu se convertir en système, le marxisme non moins que les autres. Il y a eu, et il y aura, un processus théorique vivant, au sein duquel émergent des moments de vérité destinés à être dépassés (ne serait-ce que par leur intégration dans un autre ensemble, dans lequel ils n'ont plus le même sens). Cela n'est pas du scepticisme : il y a, à chaque instant et pour un état donné de notre expérience, des vérités et des erreurs, et il y a la nécessité d'effectuer toujours une totalisation provisoire, toujours mouvante et ouverte, du vrai. Mais l'idée d'une théorie complète et définitive n'est aujourd'hui qu'un phantasme de bureaucrate qui lui sert à manipuler les opprimés, et pour ces derniers, elle ne peut être que l'équivalent en termes modernes d'une foi essentiellement irrationnelle. Nous devons donc, à chaque étape de notre développement, affirmer les éléments dont nous sommes certains, mais aussi reconnaître - et pas du bout des lèvres - qu'à la frontière de notre réflexion et de notre pratique se rencontrent nécessairement des problèmes dont nous ne savons pas d'avance, dont nous ne saurons peut-être pas de sitôt, la solution, ni si elle ne nous obligera pas à abandon ner des positions sur lesquelles nous aurions pu nous faire tuer la veille. Cette lucidité et ce courage devant l'inconnu de la création perpétuellement renouvelée dans laquelle nous avançons, chacun de nous est obligé, qu'il le veuille ou non, qu'il le sache ou non, de les déployer dans sa vie personnelle. La politique révolutionnaire ne peut pas être le dernier refuge de la rigidité et du besoin de sécurité névrotiques. » (pp.120-124)
    « Il n'y a aucune impossibilité pour le capitalisme, « privé » ou totalement bureaucratique, de continuer à développer les forces productives, ni aucune contradiction économique insurmontable dans son fonctionnement. Plus généralement, il n'y a pas de contradiction entre le développement des forces productives et les formes économiques capitalistes ou les rapports de production capitalistes. » (p.124)
    « Il n'y a pas non plus d'impossibilité à long terme de fonctionnement du capitalisme résultant d'une armée industrielle de réserve croissante ou d'une paupérisation ouvrière absolue ou relative qui empêcherait le système d'écouler sa production. Le « plein-emploi » (au sens et dans les limites capitalistes) et l'élévation de la consommation de masse (consommation capitaliste dans sa forme et dans son contenu) sont à la fois des conditions et des effets de l'expansion de la production, que le capitalisme réalise effectivement. L'élévation des salaires ouvriers réels, dans les limites où elle a couramment et constamment lieu, non seulement ne mine pas les fondements du capitalisme comme système mais en est la condition de survie, et la même chose sera de plus en plus vraie pour la réduction de la durée du travail.
    Tout cela n'empêche pas que l'économie capitaliste soit pleine d'irrationalités et d'antinomies dans toutes ses manifestations ; encore moins qu'elle entraîne un gaspillage immense relativement aux virtualités d'une production socialiste. Mais ces irrationalités ne relèvent pas d'une analyse du type de celle du Capital -, elles sont les irrationalités de la gestion bureaucratique de l'économie, qui existent pures et sans mélange dans les pays de l'Est ou mélangées à des résidus de la phase anarchique-privée du capitalisme dans les pays occidentaux. Elles expriment l'incapacité d'une couche dominante séparée de gérer rationnellement un domaine quelconque dans une société d'aliénation, non pas le fonctionnement autonome de « lois économiques » indépendantes de l'action des individus, des groupes et des classes. C'est aussi pourquoi elles sont des irrationalités et jamais des impossibilités absolues, sauf au moment où les couches dominées refusent de continuer de faire fonctionner le système. » (pp.125-126)
    « L'évolution du travail et de son organisation sous le capita lisme est dominée par les deux tendances profondément reliées : la bureaucratisation d'un côté, la mécanisation-automatisation de l'autre, parade essentielle des dirigeants à la lutte des exécutants contre leur exploitation et leur aliénation. Mais ce fait ne conduit pas à une évolution simple, univoque et uniforme du travail quant à sa structure, sa qualification, ses relations avec l'objet, la machine ou quant aux rapports entre travailleurs. » (p.126)
    « Le problème de l'unification des tra vailleurs dans la lutte contre le système actuel, comme aussi celui de la gestion de l'entreprise par les travailleurs après la révolution, n'ont pas une solution garantie par un processus automatique incorporé dans l'évolution technique, mais restent des problèmes politiques au sens le plus élevé: leur solution dépend d'une prise de conscience profonde de la totalité des problèmes de la société. Sous le capitalisme, il y aura toujours un problème d'uni fication des luttes de catégories différentes qui ne sont pas dans des situations immédiatement identiques et ne le seront jamais. Et pendant la révolution, comme après elle, la gestion ouvrière ne sera ni la prise en charge par les travailleurs d'un processus de production matérialisé dans le machinisme avec une logique objective étanche et indiscutable, ni le déploiement des aptitudes complètes d'une collectivité de producteurs virtuellement uni versels tout préparés par le capitalisme. Elle devra faire face à une complexité et une différenciation interne extraordinaires des couches de travailleurs ; elle aura à résoudre le problème de l'in tégration des individus, des catégories et des activités comme son problème fondamental. Dans aucun avenir prévisible, le capita lisme ne produira de par son propre fonctionnement une classe de travailleurs qui serait déjà en soi un universel concret. L'imité effective de la classe des travailleurs (autrement que comme concept sociologique) ne peut être réalisée que par la lutte des travailleurs et contre le capitalisme. » (p.127)
    « L'évolution de la structuration sociale depuis un siècle n'a pas été celle prévue par le marxisme classique, et cela entraîne des conséquences importantes. Il y a eu bel et bien « prolétarisation » de la société au sens que les anciennes classes «petites-bourgeoises» ont pratiquement disparu, que la popu lation a été transformée dans son immens e majorité en population salariée et qu'elle a été intégrée dans la division de travail capitaliste des entreprises. Mais cette «prolétarisation» se dis tingue essentiellement de l'image classique d'un e évolution de la société vers deux pôles, un immense pôle d'ouvriers industriels et u n infime pôle de capitalistes. La société s'est transformée au contraire en pyramide, ou plutôt en u n ensemble complexe de pyramides, au fur et à mesure qu'elle se bureaucratisait, et en accord avec la logique profonde de la bureaucratisation. La transformation de la quasi-totalité de la population en population salariée ne signifie pas qu'il n'y a plus que de purs et simples exécutants au bas de l'échelle. La population absorbée par la structure capitaliste-bureaucratique est venue peupler tous les étages de la pyramide bureaucratique ; elle continuera de le faire et dans cette pyramide on ne décèle aucune tendance vers la réduction des étages intermédiaires, au contraire. Bien que le concept soit difficile à délimiter clairement et impossible à faire coïncider avec les catégories statistiques existantes, on peut affirmer avec certitude que dans aucun pays industriel modern e les « simples exécutants » (ouvriers manuels dans l'industrie, et l'équivalent dans les autres branches, dactylos, vendeurs, etc.) ne dépassent 50 % de la population au travail. D'autr e part, la population n'a pas été absorbée par l'industrie. Sauf pour les pays qui n'ont pas « achevé » leur industrialisation (Italie par exemple), le pourcentage de population dans l'industrie a cessé de croître après avoir touché un plafond situé entre 30 et (rarement) 50 % de la population active. Le reste est employé dans les « services » (la part de l'agriculture déclinant partout rapidement et étant d'ores et déjà négligeable en Angleterre et aux ÉtatsUnis). Même si l'augmentation du pourcentage employé dans les services devait cesser (en fonction de la mécanisation et de l'automatisation qui envahissent ce secteur à son tour), la tendance pourrait être difficilement renversée, vu l'augmentation de plus en plus rapide de la productivité dans l'industrie et la décroissance rapide de la demande de main-d'œuvre industrielle qui en résulte. Le résultat combiné de ces deux faits est que le prolétariat industriel au sens classique et strict (c'est-à-dire défini soit comme les ouvriers manuels, soit comme les ouvriers payés à l'heure, catégories qui se recouvrent approximativement) est en train de décliner en importance relative et parfois même absolue. Ainsi aux États-Unis le pourcentage du prolétariat industriel (« ouvriers de production et assimilés » et « ouvriers sans qualification autres que ceux de l'agriculture et des mines », statistiques qui incluent les chômeurs d'après leur dernière occupation), est descendu de 28 % en 1947 à 24 % en 1961, son déclin s'étant d'ailleurs sensiblement accéléré depuis 1955. 16. Ces constatations ne signifient nullement que le prolétariat industriel a perdu son importance, ni qu'il ne doive pas jouer un rôle central dans un processus révolutionnaire, comme l'ont confirmé aussi bien la révolution hongroise (quoique sous des conditions qui n'étaient pas celles du capitalisme moderne) que les grèves belges. Mais elles montrent certainement que le mouvement révolutionnaire ne pourrait plus prétendre représenter les intérêts de l'immense majorité de l'humanité contre une petite minorité s'il ne s'adressait pas à toutes les catégories de la population salariée et travailleuse à l'exclusion de la petite minorité de capitalistes et de bureaucrates dirigeants, et s'il n'essayait pas d'associer les couches d'exécutants simples avec les couches intermédiaires de la pyramide, presque aussi importantes numériquement. » (pp.128-129)
    « La société capitaliste moderne est donc essentiellement une société bureaucratisée à structure hiérarchique pyramidale. En elle ne s'opposent pas en deux étages bien séparés une petite classe d'exploiteurs et une grande classe de producteurs ; la division de la société est bien plus complexe et stratifiée, et aucun critère simple ne permet de la résumer. Le concept traditionnel de classe correspondait à la relation des individus et des groupes sociaux avec la propriété des moyens de production, et nous l'avons à juste titre dépassé sous cette forme en insistant sur la situation des individus et des groupes dans les rapports réels de production et en introduisant les concepts de dirigeants et d'exé cutants. Ces concepts restent valables pour éclairer la situation du capitalisme contemporain mais on ne peut pas les appliquer de façon mécanique. Concrètement, ils ne s'appliquent dans leur pureté qu'aux deux extrémités de la pyramide et laissent donc en dehors toutes les couches intermédiaires, c'est-à-dire presque la moitié de la population, qui ont des tâches à la fois d'exécution (à l'égard des supérieurs) et de direction (vers le « bas »). Certes, à l'intérieur de ces couches intermédiaires, on peut ren contrer à nouveau des cas presque « purs ». Il y a ainsi une partie du réseau hiérarchique qui exerce essentiellement des fonctions de contrainte et d'autorité, comme il y en a une autre qui exerce essentiellement des fonctions techniques et comprend ceux qu'on pourrait appeler des « exécutants à statut » (par exemple, techniciens ou scientifiques bien payés qui ne font que les études ou les recherches qu'on leur demande). Mais la collectivisation de la production fait que ces cas purs, de plus en plus rares, laissent en dehors la grande majorité des couches intermédiaires. Si le service du personnel d'une entreprise prend une extension considérable, il est clair que non seulement les dactylos mais aussi bon nombre d'employés plus haut placés de ce service ne jouent aucun rôle propre dans le système de contrainte que leur service contribue à imposer à l'entreprise. Inversement, si un service d'études ou de recherches se développe, une structure d'autorité s'y constitue, car bon nombre de gens y auront aussi comme fonction de gérer le travail des autres. Plus généralement, il est impossible pour la bureaucratie - et c'est là encore une autre expression de sa contradiction - de séparer entièrement les deux exigences du « savoir » ou de l'« expertise technique », d'un côté, de la « capacité de gérer », de l'autre. Il est vrai que la logique du système voudrait que ne participent aux structures de direction que ceux qui sont capables de « manier des homme s », mais la logique de la réalité exige que ceux qui s'occupent d'un travail y connaissent quelque chose - et le système ne peut jamais décoller entièrement de la réalité. C'est pourquoi les couches intermédiaires sont peuplées de gens qui combinent une qualification professionnelle et l'exercice de fonctions de gestion, et pour une partie desquels le pro blème de cette gestion vue autrement que comme manipulation et comme contrainte se pose quotidiennement. L'ambiguïté cesse lorsqu'on atteint la couche des vrais dirigeants ; ce sont ceux dans l'intérêt desquels finalement tout fonctionne, qui prennent les décisions importantes, qui relancent et impulsent le fonctionnement du système qui autrement tendrait à s'enliser dans sa propre inertie, qui prennent l'initiative pour en colmater les brèches dans les moments de crise. Cette définition n'est pas de la même nature que les critères simples adoptés autrefois pour caractériser les classes. Mais la question aujourd'hui n'est pas de se gargariser avec le concept de classe : il s'agit de comprendre et de montrer que la bureaucratisation ne diminue pas la division de la société mais au contraire l'aggrave (en la compliquant), que le système fonctionne dans l'intérêt de la petite minorité qui est au sommet, que la hiérarchisation ne supprime pas et ne pourra jamais sup primer la lutte des homme s contre la minorité dominante et ses règles, que les travailleurs (qu'ils soient ouvriers, calculateurs ou ingénieurs) ne pourront se libérer de l'oppression, de l'aliénation et de l'exploitation qu'en renversant ce système, en supprimant la hiérarchie et en instaurant leur gesdon collective et égalitaire de la production. La révolution existera le jour où l'immense majorité de travailleurs qui peuplent la pyramide bureaucratique s'attaquera à celle-ci et à la petite minorité qui la domine (et n'existera que ce jour-là). En attendant, la seule différenciation qui a une importance pratique véritable, c'est celle qui existe à presque tous les niveaux de la pyramide, sauf évidemment les sommets, entre ceux qui acceptent le système et ceux qui, dans la réalité quoti dienne de la production, le combattent. » (pp.131-133)
    « . La contradiction profonde de cette société a déjà été définie ailleurs. Brièvement parlant, elle réside dans le fait que le capitalisme (et cela arrive à son paroxysme sous le capitalisme bureaucratique) est obligé d'essayer de réaliser simultanément l'exclusion et la participation des gens par rapport à leurs activités, que les hommes sont astreints à faire fonctionner le sys tème la moitié du temps contre ses règles et donc en lutte contre lui. Cette contradiction fondamentale apparaît constamment à la jonction du processus de direction et du processus d'exécution qui est précisément le moment social de la production par excellence ; et elle se retrouve, sous des formes indéfiniment réfractées, à l'intérieur du processus de direction lui-même, où elle rend le fonctionnement de la bureaucratie irrationnel à sa racine même. Si cette contradiction peut être analysée avec une netteté particulière dans cette manifestation centrale de l'activité humaine dans les sociétés occidentales modernes qu'est le travail, elle se retrouve sous des formes plus ou moins transposées dans toutes les sphères de l'activité sociale, qu'il s'agisse de la vie politique, de la vie sexuelle et familiale (où les gens sont plus ou moins obligés de se conformer à des normes qu'ils n'intériorisent plus) ou de la vie culturelle. » (p.133)
    « Un abîme sépare ce que nous entendons par organisation révolutionnaire du parti traditionnel. » (p.139)
    « Il faut bien dire et répéter que le point central des revendications traditionnelles maximum (et qui reste encore vivant dans la conscience de l'écrasante majorité des gens) était la nationalisation et la planification de l'économie, dont nous avons montré qu'elles étaient organiquement le programme de la bureaucratie (l'expression « gestion ouvrière » se trouve mentionnée une seule fois en passant dans les Documents des Quatre Premiers Congrès de l'IC, sans aucune élaboration ou même définition, et ne réapparaît plus). » (p.140)
    « Si le terme barbarie a un sens aujourd'hui, ce n'est ni le fascisme, ni la misère, ni le retour à l'âge de pierre. C'est précisément ce « cauchemar climatisé » de la consommation pour la consommation dans la vie privée, l'organisation pour l'organisation dans la vie collective, et leurs corollaires : privatisation, retrait et apathie à l'égard des affaires commîmes, déshumanisation des rapports sociaux. Ce processus est bien en cours dans les pays industrialisés, mais il engendre ses propres contraires. Les institutions bureaucratisées sont abandonnées par les homme s qui entrent finalement en opposition avec elles. La course à des niveaux « toujours plus élevés » de consom mation, à des objets « nouveaux » se dénonce tôt ou tard elle-même comme absurde. » (p.143)
    « Le contenu essentiel du socialisme: restitution aux hommes de la domination sur leur propre vie ; transformation du travail de gagne-pain absurde en déploiement libre des forces créatrices des individus et des groupes ; constitution de communautés humaines intégrées ; union de la culture et de la vie des hommes, ce contenu ne doit pas être caché honteusement comme spéculation concernant un avenir indéterminé, mais mis en avant comme la seule réponse aux problèmes qui torturent et étouffent les hommes et la société aujourd'hui. Le programme socialiste doit être présenté pour ce qu'il est : un programme d'humanisation du travail et de la société. Il doit être clamé que le socialisme n'est pas une terrasse de loisirs sur la prison industrielle, ni des transistors pour les prisonniers, mais la destruction de la prison industrielle elle-même.
    La critique révolutionnaire de la société capitaliste doit changer d'axe. Elle doit en premier lieu dénoncer le caractère inhumain et absurde du travail contemporain, sous tous ses aspects. Elle doit dévoiler l'arbitraire et la monstruosité de la hiérarchie dans la production et dans la société, son absence de justification, l'énorme gaspillage et les antagonismes qu'elle suscite, l'incapacité des dirigeants, les contradictions et l'irrationalité de la gestion bureaucratique de l'entreprise, de l'économie, de l'État, de la société. Elle doit montrer que, quelle que soit l'élévation du « niveau de vie », le problème des besoins des hommes n'est pas résolu même dans les sociétés les plus riches, que la consommation capitaliste est pleine de contradictions et finalement absurde. Elle doit enfin s'élargir à tous les aspects de la vie, dénoncer le délabrement des communautés, la déshumanisation des rapports entre individus, le contenu et les méthodes de l'éducation capitaliste, la monstruosité des villes modernes, la double oppression imposée aux femmes et aux jeunes. » (pp.146-147)
    « L'humanité du travailleur salarié est de moins en moins attaquée par une misère économique qui mettrait en danger son existence physique, elle l'est de plus en plus par la nature et les conditions de son travail, par l'oppression et l'aliénation qu'il subit au cours de la production. Or c'est dans ce domaine qu'il n'y a pas et il ne peut pas y avoir de réforme durable, mais une lutte aux résultats changeants et jamais acquis, parce qu'on ne peut pas réduire l'aliénation de 3 % par an et parce que l'organisa tion de la production est constamment bouleversée par l'évolution technique. C'est également le domaine dans lequel les syndicats coopèrent systématiquement avec la direction. C'est une tâche centrale du mouvement révolutionnaire d'aider les travailleurs à organiser leur lutte contre les conditions de travail et de vie dans l'entreprise capitaliste. » (p.148)
    « L'exploitation dans la société contemporaine se réalise de plus en plus sous la forme de l'inégalité dans la hiérarchie ; et le respect de la valeur de la hiérarchie, soutenue par les organisations « ouvrières », devient le dernier appui idéologique d u système. Le mouvement révolutionnaire doit organiser une lutte systématique contre l'idéologie de la hiérarchie sous toutes ses formes, et contre la hiérarchie des salaires et des emplois dans les entreprises. Mais cette lutte ne peut plus se faire simplement à partir de l'analyse des situations respectives des ouvriers semi-qualifiés sur machine et des contremaîtres dans l'industrie traditionnelle, car elle serait sans prise sur des catégories croissantes de travailleurs, face auxquels il est faux de présenter la hiérarchie comme un simple voile mystificateur qui recouvrirait une réalité dans laquelle tous les rôles seraient identiques sauf ceux de la contrainte. Ce qu'il faut montrer, c'est que les différences de qualification entre travailleurs résultent dans l'écrasante majorité des cas du fonctionnement même , inégal et hiérarchisé au départ, de la société qui se reproduit constamment en tant que société stratifiée dans ses nouvelles générations; que ce ne sont pas simplement ces différences de qualification qui déterminent la situation des individus dans la pyramide hiérarchique, mais que celle-ci est définie tout autant (et de plus en plus au fur et à mesure qu'on en mont e les échelons) par l'aptitude de l'individu à surnager dans la lutte entre cliques et clans bureaucratiques, aptitude sans aucune valeur sociale ; que de toute façon seule la collectivité des travailleurs doit et peut gérer rationnellement le travail, quant à ses objectifs généraux et quant à ses conditions ; que, dans la mesure où des aspects techniques du travail exigent une différenciation des responsabilités, les responsables doivent rester sous le contrôle de la collectivité ; qu'en aucun cas il ne peut y avoir de justification pour une différenciation quelconque des salaires, dont l'égalité est une pièce centrale de tout programme socialiste. Dans ce même contexte, il faut comprendre que la volonté des travailleurs de se qualifier ou d'accéder à des responsabilités ne traduit pas toujours et nécessairement une aspiration à passer de l'autre côté de la barrière de classe, mais exprime à un degré croissant le besoin des gens de trouver u n intérêt dans leur travail (autre chose si ce besoin ne peut pas non plus être satisfait par cette accession, dans le cadre du système actuel. Et il ne sert à rien de dire que cette solution reste simplement individuelle ; elle ne l'est pas plus que celle de l'individu qui élève ses enfants le mieux qu'il peut, sans se borner à dire « de toute façon le problème est insoluble sous le régime actuel »). » (pp.149-150)
    « Dans toutes les luttes, la façon dont un résultat est obtenu est autant et plus importante que ce qui est obtenu. Même à l'égard de l'efficacité immédiate, des actions organisées et dirigées par les travailleurs eux-mêmes sont supérieures aux actions décidées et dirigées bureaucratiquement ; mais surtout, elles seules créent les conditions d'une progression, car elles seules apprennent aux travailleurs à gérer leurs propres affaires. L'idée que ses interventions visent non pas à remplacer, mais à développer l'initiative et l'autonomie des travailleurs doit être le critère suprême guidant l'activité du mouvement révolutionnaire. » (p.150)
    « Le mouvement révolutionnaire doit apparaître comme u n mouvement total, concerné par tout ce que les hommes font et subissent dans la société, et avant tout par leur vie quotidienne réelle. » (p.151)
    « Seul le mouvement révolutionnaire peut être le trait d'union, dans les conditions de la société d'exploita tion, entre travailleurs manuels, « tertiaires » et intellectuels, union sans laquelle il ne pourra pas y avoir de révolution victorieuse. » (p.151)
    -Cornelius Castoriadis, « Recommencer la révolution », Diffusé à l'intérieur du groupe en mars 1963 ; publié dans S ou B., n° 35 (janvier 1964), repris dans Quelle démocratie ? tome 1 (tome 3 des Écrits politiques, 1945-1997), Éditions du Sandre, 2013, 690 pages.
    « On n'a pas rompu avec le trotskisme pour avoir seulement accepté l'idée que la Russie est une société de classe. Les propositions de travailler sur des thèmes comme la critique de la société de consommation, l'éducation, la crise de la jeunesse, les femmes, la famille, la sexualité, la culture étaient accueillies par des ricanements ou ensevelies sous des amas de platitudes « économiques » et « politiques » traditionnelles. » (pp.155-156)
    -Cornelius Castoriadis, Postface à « Recommencer la révolution », 1974, repris dans Quelle démocratie ? tome 1 (tome 3 des Écrits politiques, 1945-1997), Éditions du Sandre, 2013, 690 pages.
    « On ne peut pas comprendre la situation de l'étudiant si on ne comprend pas la fonction objective, sociologique, que doit accomplir dans la société actuelle l'enseignement supérieur. Cette fonction est double et contradictoire. D'un côté, l'enseignement supérieur doit fabriquer, et de plus en plus selon les méthodes de la production en série, les travailleurs intellectuels et les cadres dont a besoin la société bureaucratisée du capitalisme moderne. Economie et société bureaucratiques exigent un nombre croissant d'ingénieurs, de techniciens, de scientifiques, d'enseignants, de médecins, de sociologues, de psychologues, d'administrateurs, d'économistes, de planificateurs, d'organisateurs pour développer la production, pour la gérer « rationnellement », pour administrer la machinerie tentaculaire de l'État, pour «ajuster» la psychologie des individus et des groupes et leur faire retrouver l'équilibre que le fonctionnement même de cette société détruit constamment, pour « organiser» les loisirs et la vie hors de la production, et pour... former un nombre toujours croissant de nouveaux cadres. Pour cela, il faut dégager les jeunes « capables » non seulement parmi les descendants de la bourgeoisie traditionnelle, mais aussi de la petite-bourgeoisie et bientôt du prolétariat et de la paysannerie. La gauche attardée se plaît à dénoncer le caractère de classe de l'enseignement supérieur en France en rappelant qu'il n'y a que 3 % des étudiants qui soient des fils d'ouvriers. Mais le caractère de classe de l'enseignement supérieur réside dans le contenu de cet enseignement et dans sa fonction sociale de chantier où l'on fabrique les futurs cadres dirigeants. La folie prendrait-elle à la bourgeoisie de recruter exclusivement les étudiants parmi les fils des manœuvres, l'enseignement supérieur n'en deviendrait pas « prolétarien » pour autant. Dans la mesure où la bureaucratisation du capitalisme moderne est une tendance irréversible, dans la mesure aussi où le développement des techniques de production réduit de plus en plus le poids du travail simplement manuel, on peut prédire sans crainte de se tromper une pseudo-« prolétarisation » croissante du recrutement à l'enseignement supérieur. […]
    Il découle des mêmes considérations que l'Université, en tant que producteur en série de cadres qui ont une destination précise, doit subir, subit et subira de plus en plus une « rationalisation » capitaliste. Il lui faut fournir rapidement, avec le minimum de pertes, le maximum de cadres avec une adaptation optimum à leur utilisation ultérieure. De là toutes ces tendances qui ont, comme toutes les réformes dans la société actuelle, un caractère pour le moins ambigu : on modernise les programmes, ce qui veut dire en partie qu'on les adapte à l'évolution de la science, mais surtout on veut les adapter au futur métier. On parle de contacts entre l'Université et la production, mais cela signifie beaucoup moins un véritable contact entre les étudiants et la réalité sociale de la production, et beaucoup plus une adaptation de la formation universitaire aux exigences des entreprises. » (pp.169-170)
    « En même temps que l'Université doit se bureaucratiser, fabriquer en série des cadres voués à un travail spécialisé et parcellaire, se soumettre aux impératifs de la demande de matériel humain qui peuplera les bureaux et les laboratoires des entreprises modernes et de l'État - elle doit continuer à former des vrais scientifiques, des vrais chercheurs, des vrais penseurs. » (p.172)
    « Si actuellement la bourgeoisie aisée et moyenne fournit encore le gros du contingent [étudiant], l'importance numérique des fils et des filles de petits-bourgeois, de fonctionnaires et d'employés va croissant. » (pp.172-173)
    « Dans la révolte des jeunes actuelle, il s'agit de beaucoup plus que d'un conflit de générations. Pour un nombre croissant de jeunes, ce qui est en cause n'est pas la place que les vieux leur feront ou ne leur feront pas dans le système, mais le système lui-même. Ils n'envient pas la vie de leurs parents, ils la critiquent- et même ils ne la critiquent plus, tellement elle leur paraît à la fois étrangère et vide, dépourvue de sens. Et ce phénomène, même si on l'a observé au départ surtout chez les enfants des classes moyennes, a gagné toutes les classes de la société. D. Mothé a montré, dans «Les jeunes générations ouvrières », le refus qu'opposent les jeunes ouvriers d'aujourd'hui aussi bien aux « valeurs » que leur propose la société capitaliste qu'aux valeurs et aux formes d'organisation traditionnelles de leur classe (partis et syndicats). Le travail à l'atelier, aussi bien que le militantisme syndical, les mots creux des programmes des partis autant que la vie pauvre et morne des adultes n'excitent que leur sarcasme et leur mépris. C'est cette même révolte qui diffuse d'une manière générale aussi dans le milieu étudiant et en conduit une minorité importante à être prête à prendre des positions politiques radicales. » (pp.174-175)
    « Le mode de transmission de cette culture, l'organisation de l'enseignement, commencent à apparaître à beaucoup comme contestables. Les programmes sont évidemment imposés ; avec l'énorme extension du savoir et la spécialisation croissante, il n'y a pas de programme « évident », et les choix opérés apparaissent comme arbitraires - et ils le sont pour une large part, qu'ils reflètent la tendance d'adapter les études au futur métier, ou les lubies des professeurs enseignant à partir des épreuves de leur prochain livre.
    Les cours ex cathedra réduisent l'étudiant à un auditeur ; il est là pour enregistrer, pour ingurgiter, à l'examen il « recrachera ». Les arguments du Maître, sa façon de poser les problèmes et parfois de les ignorer, ont la force de l'autorité. Ces aspects apparaissent moins dans les séminaires qui se forment, dans certaines disciplines, autour d'un Maître ou de son brillant disciple. Mais pour y participer il faut la plupart du temps être déjà licencié. Et surtout, les questions abordées et les méthodes de travail dépendent du Maître, qui entend se servir du séminaire pour faire école, répandre sa pensée et avoir des aides qui ne lui coûtent rien. En fait, le séminaire tend à devenir un groupe d'intérêts communs pour quelques-uns. Le patron a souvent un poste important, de lui dépendent des bourses et des places. Les étudiants ont intérêt à participer à son séminaire pour se faire connaître et apprécier de lui, obtenir par la suite son appui en entrant dans sa coterie. Dans la pratique cela signifie souvent se mettre à la discrétion du Maître et accepter sans trop discuter son orientation. Il y a en fait un aspect de la bureaucratisation de l'enseignement supérieur qui fait qu'on y retrouve les phénomènes classiques de la fragmentation en cliques et en clans et qui tend à devenir prédominant ; tout le monde en parle lorsqu'il s'agit de la médecine et des divers scandales des examens d'internat, etc., mais on ne se rend généralement pas compte à quel point cette situation s'étend inéluctablement à toutes les disciplines au fur et à mesure que se multiplient les laboratoires, les postes de recherche, etc. Il y a donc une probabilité, et qui va croissant, pour que l'étudiant, de par son contact même avec l'Université, soit amené à mettre en question la culture qui lui est fournie, sa relation avec la société, et la structure de cette société elle-même. » (pp.177-178)
    « Sous une forme extrême, cette ambiguïté est apparue à propos de la guerre d'Algérie, où l'UNEF a d'une certaine façon porté le drapeau qui aurait dû être celui des politiciens bourgeois « éclairés » et progressistes : cessez cette guerre absurde où l'on engouffre sans aucune chance de succès des milliers de milliards qui pourraient être infiniment mieux employés chez nous, négociez avec les chefs du camp adverse. Ce n'est pas le lieu ici, ni même la peine d'expliquer pourquoi et comment, dans la France de 1959-1962, cette position a pu apparaître comme une position radicale. Mais il est certain que pour la majorité de ces étudiants qui ont pris part aux actions contre la guerre d'Algérie, autre chose était en cause. C'était l'impérialisme français qu'ils condamnaient et l'infamie des dirigeants politiques traditionnels, c'était la lutte du peuple algérien qui suscitait leur solidarité. Et à travers la lutte contre la guerre, dans les manifestations, l'insoumission, la clandestinité, l'aide aux Algériens, les discussions sur leur révolution, une minorité d'étudiants a pris conscience aussi de ce qui l'opposait à sa propre société. Sans toujours pouvoir se le formuler clairement, ils ont senti que seule une révolution pouvait changer une société, et faire naître un nouvel ordre humain. Et il n'est pas étonnant que, dans le désert politique que présente actuellement la France, il y en ait eu plusieurs qui aient voulu partir en Algérie, en Afrique ou à Cuba - et certains qui l'aient déjà fait - , pensant que là au moins leur activité et leur travail auraient un sens. La révolte de la jeunesse, la critique de l'enseignement donné et de son mod e de transmission, la contradiction vécue de la fonc tion sociale et de la fonction culturelle de l'Université, la crise des valeurs qui laisse le jeune désemparé sans modèles et sans buts qu'il puisse faire siens, permettent de comprendre profondé ment l'intérêt des étudiants pour la guerre d'Algérie. La torture, les camps de regroupement, la guerre menée par l'armée française ont concerné les jeunes parce que concrétisations spectaculaires des contradictions de cette société dont ils avaient, certes à un degré moindre, à souffrir eux aussi dans l'Enseignement. L'Algérie, ce fut l'occasion, le catalyseur d'une opposition qui se cherche et prend peu à peu conscience d'elle-même. » (pp.180-181)
    « Le nombre des étudiants dans les années à venir va s'accroître dans des proportions très larges. Les prévisions du « IVe Plan », qui à ce sujet ne prêtent pas à contestation, portent sur 500 000 étudiants en 1971, soit un doublement des effectifs actuels. L'Université sera bien alors cette usine de fabrication de cadres en série qu'exige l'économie bureaucratique. Parmi ces 500 000 jeunes, une très petite minorité sera appelée à tenir par la suite des rôles de dirigeants de premier plan. La plus grande partie aura à remplir des fonctions obscures de cadres moyens parmi des millions d'autres homme s au travail. Leur vie sera celle d'exécutants recevant, à l'intérieur de systèmes plus ou moins complètement hiérarchisés, des tâches limitées et précises à accomplir, sans possibilité de décider de sa fonction, de son travail et en somme de sa vie. Les professions dites « libérales » le seront de moins en moins, et les valeurs auxquelles elles étaient attachées seront de plus en plus entraînées dans la problématique sociale. » (p.181)
    -Cornelius Castoriadis et le sociologue Claude Chabrol, « La jeunesse étudiante », S ou B., n°34 mars 1963, repris dans Quelle démocratie ? tome 1 (tome 3 des Écrits politiques, 1945-1997), Éditions du Sandre, 2013, 690 pages.


    _________________
    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. » -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. » -Hegel, La Raison dans l'Histoire.

    « Mais parfois le plus clair regard aime aussi l’ombre. » -Friedrich Hölderlin, "Pain et Vin".

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
    Admin


    Messages : 13062
    Date d'inscription : 12/08/2013
    Localisation : France

    Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ? Empty Re: Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ?

    Message par Johnathan R. Razorback Lun 30 Mai - 11:16

    «
    (pp.183-186)
    «
    (p.186)
    «
    (p.187)
    -Cornelius Castoriadis, « Fissures dans le bloc occidental », S ou B., n’34 (mars 1963), repris dans Quelle démocratie ? tome 1 (tome 3 des Écrits politiques, 1945-1997), Éditions du Sandre, 2013, 690 pages.
    « On n'a pas fini de parler de la Révolution russe, de ses problèmes, de sa dégénérescence, du régime qu'elle a finalement produit. Et comment pourrait-on en finir ? En elle se combinent, de toutes les révoltes de la classe ouvrière, la seule victorieuse, et de tous ses échecs, le plus profond et le plus révélateur. Que la Commune de Paris ait été écrasée en 1871 ou celle de Budapest en 1956, cela nous apprend que les ouvriers insurgés rencontrent des problèmes d'organisation et de politique immensément difficiles, que leur insurrection peut se trouver isolée, que les classes dominantes ne reculent devant aucune violence, aucune barbarie lorsqu'il s'agit de sauver leur pouvoir. Mais la Révolution russe nous oblige à réfléchir non seulement sur les conditions d'une victoire du prolétariat, mais aussi sur le contenu et le sort possible de cette victoire, sur sa consolidation et son développement, sur les germes d'un échec dont la portée dépasse infiniment la victoire des Versaillais, de Franco ou des blindés de Khrouchtchev. Parce qu'elle a écrasé les Armées blanches, mais succombé à la bureaucratie qu'elle a elle-même engendrée, la Révolution russe nous met en face de problèmes d'une nature autre que la tactique et les méthodes de l'insurrection armée ou l'appréciation correcte du rapport des forces. Elle nous oblige à réfléchir sur la nature du pouvoir des travailleurs et sur ce que nous entendons par socialisme. Aboutissant à un régime où la concentration de l'économie, le pouvoir totalitaire des dirigeants et l'exploitation des travailleurs ont été poussés à la limite, produisant en somme le degré extrême de centralisation du capital et de sa fusion avec l'État, elle nous fait apercevoir ce qui a été et reste encore la forme à certains égards la plus achevée, la plus « pure » de la société d'exploitation moderne. Incarnant le marxisme pour la première fois dans l'histoire, pour faire aussitôt voir dans cette incarnation un monstre défiguré, elle nous le fait comprendre autant et plus qu'elle ne peut être comprise par lui. Le régime qu'elle a produit est devenu la pierre de touche de toutes les idées en cours, du marxisme classique sans doute mais des idéologies bourgeoises tout autant, ruinant l'un là où il le réalisait, faisant triompher la substance la plus profonde des autres à travers les démentis qu'il leur infligeait. Il n'a pas fini, par son extension sur un tiers du monde, par les révoltes ouvrières qui l'ont contesté depuis dix ans, par ses tentatives d'auto-réforme, par son éclatement présent entre un pôle russe et un pôle chinois, de poser les questions les plus actuelles, d'être le révélateur le plus évident en même temps que le plus énigmatique de l'histoire mondiale. Le monde où nous vivons, où nous réfléchissons, où nous agissons, a été mis sur ses rails en octobre 1917 par les ouvriers et les bolcheviques de Petrograd. » (pp.191-192)
    «
    (pp.193-195)
    «
    (pp.196-212)
    -Cornelius Castoriadis, « Le rôle de l’idéologie bolchevique dans la naissance de la bureaucratie », S ou B., n°35 (janvier 1964), repris dans Quelle démocratie ? tome 1 (tome 3 des Écrits politiques, 1945-1997), Éditions du Sandre, 2013, 690 pages.
    « Cette société qui, apparemment, a créé des conditions de vie moins dures pour la plupart des gens qui y vivent, n'offre pas l'image d'une plus grande satisfaction, d'un plus grand bonheur pour un plus grand nombre de gens. Les gens sont mécontents, grognent, protestent ; les conflits sont incessants. Même si le mécontentement prend des formes différentes, cette société plus riche et plus prospère contient probablement davantage de tensions que la plupart des autres sociétés connues dans l'histoire. » (p.245)
    « Ce qui était apparu, en Europe occidentale et pour un long laps de temps, comme une valeur universelle qui soudait la société, à savoir l'idée de nation, de puissance nationale, de grandeur nationale, n'est plus une valeur acceptée. » (p.251)
    « Depuis le début du capitalisme, la tendance constante du système a été de détruire le travail en tant qu'activité douée de signfication. Ce que pouvait être auparavant la relation du paysan, par exemple, à sa terre, ou de l'artisan à l'objet qu'il fabriquait a été graduellement détruit avec la révolution industrielle, avec la division du travail, avec l'enchaînement des gens à des parties extrêmement fragmentées du processus de production. En même temps s'est développé l'effort continu et constamment croissant des entreprises capitalistes, et maintenant de la bureaucratie ges tionnaire, d'intervenir de plus en plus profondément dans le processus de travail. Elles essayent de le diriger de l'extérieur ; non seulement de définir les résultats finals du travail, les objectifs et les méthodes de la production, mais encore de définir avec précision les gestes des ouvriers par le chronométrage, l'étude des mouvements, etc. Dans l'industrie occidentale, c'est là un état de choses bien établi depuis plus d'un demi-siècle. Le sens du travail n'a pas été seulement détruit dans son aspect objectif, pour ainsi dire. Personne ne produit plus une chose, un objet. Les travailleurs ne produisent plus que des composantes, dont la destination précise leur est souvent inconnue. Le sens du travail a été également détruit dans son aspect subjectif car lorsqu'on produit une pièce, dans le système actuel, on n'est pas supposé avoir un mot à dire sur la façon de produire cette pièce. » (p.254)
    « Sur le Continent, nous sommes habitués à des réunions des sections syndicales où l'on ne trouve que les deux ou trois responsables syndicaux et peut-être une demi-douzaine d'autres personnes, sur un total de deux cents membres qui devraient être présents. Dans ces conditions, une sorte de cercle vicieux est créé. La bureaucratie dit : « Vous voyez bien ! Nous avons convoqué les gens pour qu'ils viennent discuter leurs affaires. Et ils ne viennent pas. Quelqu'un doit prendre les choses en main, afin de résoudre leurs problèmes. Alors, nous le faisons. Nous le faisons pour eux, non pas pour nous-mêmes. » En partie, c'est là de la propagande par laquelle la bureaucratie se justifie elle-même, mais c'est aussi en partie vrai. Mais ce que l'on ne voit pas d'habitude, c'est que ce cercle vicieux a toujours trouvé son origine à un moment particulier, où le désir et la tendance des gens de participer activement et de prendre en main leurs propres affaires ont rencontré l'opposition de la bureaucratie et ont été finalement détruits par celle-ci, qui a utilisé à cette fin tous les moyens dont elle disposait. » (p.256)
    « Il y a une incertitude grandissante quant à ce que sont vraiment un homme et une femme dans leurs définitions polaires et réciproques, quant à ce que sont leurs rôles, quant à ce que devraient être leurs relations.
    Une des conséquences immédiates en est, évidemment, l'incertitude totale qui domine les relations entre parents et enfants. Il y a encore des familles chez lesquelles prévalent les vieilles attitudes et habitudes patriarcales et autoritaires, chez lesquelles persistent les restes des vieilles idées, où les parents exercent une sorte de pouvoir dominateur sur les enfants. Plus encore, la famille est toujours vue parfois comme un objet dans la possession du père, du pater familias. Telle était l'attitude des Romains, mais cette attitude a persisté en réalité en Europe occidentale pendant très longtemps. En un sens, les enfants et même l'épouse existaient pour le père. Il pouvait en faire ce qu'il voulait, ce qu'il lui plaisait. Avec des limitations, cette attitude persiste encore aujourd'hui par endroits. Evidemment, elle entre en conflit avec les attitudes des enfants et des jeunes d'aujourd'hui, des adolescents qui se révoltent contre elle.
    Chez d'autres familles, on observe l'extrême opposé : la désintégration. Les enfants, simplement, poussent. Les parents ne jouent aucun rôle, sauf de fournir l'argent de poche, le logement et la nourriture. On ne voit pas pourquoi diable ils sont là, une fois qu'ils ont engendré les enfants. Dans ces conditions, on pourrait aussi bien dire : « Nationalisons les enfants dès leur naissance. » Dans ces cas, le rôle du couple parental par rapport aux enfants a, en un sens, disparu.
    La majorité des cas se situent quelque part entre ces deux extrêmes. Les parents sont plongés dans la perplexité, ne sachant pas que faire et donnant souvent des coups de volant brutaux, tantôt à droite, tantôt à gauche, en essayant de guider l'éducation des enfants. U n jour, ils sont « libéraux ». Et le jour suivant, ils gueulent : « Ça suffit comme ça. A partir de maintenant, tu rentreras à la maison tous les soirs à 7 heures. » Après quoi, il y a évidemment une crise. Et après la crise, ils font des concessions. Et ainsi de suite. Ceux qui reconnaissent les effets négatifs de cette situation sur la texture sociale d'aujourd'hui comprendront facilement que, à moins que quelque chose d'autre ne survienne, ces effets seront multipliés au énième degré lorsque les enfants d'aujourd'hui auront à engendrer et à élever leurs propres enfants. » (pp.261-262)
    « La communauté des enfants devrait pouvoir acquérir la capacité de gérer ses propres affaires et même, en un certain sens, de gérer son propre processus d'éducation, les adultes étant là seulement pour qu'elle puisse apprendre d'eux, leur emprunter et les utiliser. » (pp.262-263)
    « Au niveau personnel la crise se manifeste comme crise radicale de la signification de la vie et des motivations humaines. Ce n'est pas un hasard si l'art et la littérature modernes sont de plus en plus, si l'on peut dire, « pleins de vide ». Dans les attitudes sociales des gens, la crise apparaît comme destruction et disparition de la responsabilité. Il y a une profonde crise de la socialisation. Il y a le phénomène que j'ai appelé privatisation : les gens se retirent, pour ainsi dire, en eux-mêmes. Il n'y a pratiquement plus de vie com munautaire, les liens entre les gens se dissolvent. » (p.264)
    « Certes, à l'origine de la désagrégation du vieil ordre patriarcal il y a le développement technique et économique de la société moderne, l'industrialisation, etc. Le capitalisme a détruit le vieux type de la famille en faisant entrer les femmes dans les usines, puis en les en faisant sortir, etc. Mais ce n'est là qu'une partie de l'histoire. Tout cela aurait très bien pu laisser le vieil ordre en place, si les femmes n'avaient pas réagi d'une manière déterminée à la nouvelle situation. Et c'est précisément ce qui s'est passé. Après un certain temps, les femmes ont commencé à exiger un autre genre de place dans la société. Elles n'acceptèrent plus la vieille situation patriarcale. Et je ne pense pas aux suffragettes, à Lady Astor, etc. Il y a eu une pression et une lutte silencieuse qui a commencé depuis plus de cinquante ans, et qui continue. Les femmes ont à la fin conquis une sorte d'équivalence avec l'homme à la maison. Les filles ont conquis le droit de faire d'elles-mêmes ce qu'elles veulent sans être considérées comme des « prostituées », etc. » (p.265)
    -Cornelius Castoriadis, « La crise de la société moderne », Conférence donnée en mai 1965 àTunbridge Wells (Kent), repris dans Quelle démocratie ? tome 1 (tome 3 des Écrits politiques, 1945-1997), Éditions du Sandre, 2013, 690 pages.
    «
    (pp.330-340)
    «
    (pp.344-346)
    «
    (pp.346-347)
    «
    (pp.348-349)
    «
    (p.349)
    «
    (p.350)
    « Marx avait partagé jusqu'au bout les postulats capitalistes : sa dénonciation des aspects monstrueux de l'usine capitaliste était restée extérieure et morale, dans la technique capitaliste il voyait la rationalité même , qui imposait inéluctablement une et une seule organisation de l'usine, elle aussi donc de part en part rationnelle ; d'où l'idée que les producteurs pourront en atténuer les aspects les plus inhumains, les plus contraires à leur « dignité », mais devront chercher les compensations hors le travail (augmentation du temps «libre», etc.). Mais la technique actuelle n'est ni « rationnelle » sans phrase, ni inévitable, elle est l'incarnation matérielle de l'univers capitaliste ; elle peut être « rationnelle » quant aux coefficients de rendement énergétique des machines, mais cette « rationalité » fragmentaire et conditionnelle n'a ni intérêt ni signification en soi ; sa signification ne peut lui venir que de sa relation à la totalité du système technologique de l'époque qui, lui, est non pas moyen neutre pouvant être mis au service d'autres fins mais matérialisation concrète de la scission de la société, car toute machine inventée et mise en service sous le capitalisme est en premier lieu un pas de plus vers l'autonomisation du procès de production par rapport au producteur, donc vers l'expropriation de celui-ci non pas du produit de son activité, mais de cette activité elle-même. » (pp.352-353)
    « La technologie existante devra elle-même être consciemment transformée par une révolution socialiste, son maintien conditionnerait ipso facto la renaissance de la scission dirigeants-exécutants. » (p.353)
    « Les « évidences » du sens commun bourgeois doivent être impitoyablement dénoncées et pourchassées ; parmi elles une des plus catastrophiques, elle aussi acceptée par Marx, la prétendue nécessité de l'inégalité des salaires pendant la « période de transition » (« à chacun selon son travail »), basée sur cette autre « évidence » bourgeoise : la possibilité d'une « imputation » indivi duelle du produit à « son » producteur (de laquelle, soit dit en passant, dérivent aussi bien la théorie de la valeur chez Marx que sa théorie de l'exploitation, dont le vrai fondement s'avère ainsi être l'idée de l'artisan ou du paysan que le fruit de « son » travail « lui » revient). » (p.354)
    « Si en effet la lutte des classes a graduellement imposé au capitalisme l'élévation du salaire réel, la limitation du chômage, la réduction de la durée de la vie, de l'année et de la journée de travail, l'augmentation des dépenses publiques, et ainsi un élargissement continu de ses débouchés internes, ces objectifs sont désormais acceptés par le capitalisme lui-même, qui y voit à juste titre non pas des menaces mortelles, mais les conditions mêmes de son fonctionnement et de sa survie. » (p.358)
    « Le capitalisme est une nouveauté anthropologique absolue ; la culture établie s'effondre de l'intérieur sans que l'on puisse dire, à l'échelle macrosociologique, qu'une autre, nouvelle, est déjà préparée « dans les flancs de l'ancienne société ». » (p.360)
    « Pas plus que l'on ne pouvait définir le socialisme uniquement à partir de la transformation des rapports de production, pas davantage on ne pouvait désormais parler du prolétariat comme dépositaire privilégié du projet révolutionnaire. Même le concept de la division entre dirigeants et exécutants ne permettait plus de fournir un critère de la distinction des classes, puisque, dans le complexe de pyramides bureaucratiques interpénétrées qui forme l'organisation sociale, les couches de dirigeants purs et d'exécutants purs voient leur importance décroître constamment (RR, 1964). Le concept même d'exploitation, le prendrait-on sous son acception économique la plus étroite, devenait indéterminé ; un marxiste contemporain serait obligé d'affirmer simultanément, et généralement c'est ce qu'il fait à quelques lignes ou journées d'intervalle, que l'ouvrier américain est exploité par le capital américain et profite lui-même de l'exploitation du tiers monde. Faudrait-il en conclure que les seuls intéressés par la révolution et capables de la faire sont les Africains de la brousse et les squelettes vivants couchés sur les trottoirs de Calcutta ? (C'est la conclusion qu'en a tirée une autre catégorie de confiisionnistes, comme Fanon.). » (pp.360-361)
    « Cela ne signifiait nullement que seuls des mouvements de catégories « marginales » ou minoritaires étaient désormais possibles et progressifs - comme certains l'ont plus ou moins ouvertement soutenu depuis, transformant ainsi en privilège négatif du prolétariat ce qui, dans le marxisme, en était le privilège positif, mais restant toujours dans le même monde de pensée. Tout au contraire : sous des formes nouvelles, le projet révolutionnaire concernait plus que jamais la presque totalité des hommes. Mais que, dans cette totalité, le prolétariat traditionnel conservait un statut souverain (comme l'avait pensé Marx) ou même simplement privilégié est désormais faux - et cela aussi bien Mai 1968 que les événements aux États-Unis face à la guerre du Vietnam l'ont amplement montré. » (p.361)
    « Presque rien de ce qui avait été essentiel pour Marx ne l'était plus pour nous - à part le mot révolution, qui court aujourd'hui les rues, et sa recherche passionnée du vrai et, quoiqu'il en ait dit, du juste, qui n' a pas commencé avec lui et ne finira pas avec nous. » (p.361)
    « Le dépassement de la philosophie n'avait produit qu'une métaphysique « matérialiste » dont la seule nouveauté était sa monstrueuse capacité de copuler transspécifiquement avec une « dialectique » transformée en loi de la nature - copulation uniquement féconde en produits stériles, dont les mulets althussériens ne sont que les spécimens les plus récents. » (p.364)
    « De tous les grands philosophes Aristote est un des moins « dogmatiques » ; ses écrits fourmillent d'apories restées en plan, d'interrogations laissées ouvertes, de « mais de cela il nous faudra reparler... ». De cet auteur, le Moyen Âge a réussi pendant des siècles à faire la source de la vérité et de toute la vérité : ipse dixit. C'est le fait du Moyen Âge, non d'Aristote. L'époque contemporaine aurait peut-être, de toute façon, réussi à faire de l'œuvre de Marx cette Bible que personne du reste ne lit vraiment et qui d'autant plus facilement passe pour contenir la garantie de la vérité révolutionnaire. Mais le fait que l'on ne peut pas esca moter est que cette œuvre s'y prête trop facilement.
    Pourquoi s'y prête-t-elle ? Parce qu'en elle s'incarne le dernier grand avatar du mythe rationaliste de l'Occident, de sa religion du progrès, de sa combinaison, historiquement unique, de révolution et de conservation. Le marxisme prolonge et continue, sur le plan pratique comme sur le plan théorique, la lignée des révolutions du monde occidental depuis le xviie siècle, en la menant explicitement à sa limite apparente ; mais, sous sa forme achevée, systématique et réalisée, il conserve l'essentiel de l'univers rationaliste-bourgeois au niveau le plus profond. De là, son « progressisme » essentiel, la confiance absolue en une raison de l'histoire qui aurait secrète ment tout agencé pour notre bonheur futur et en sa propre capacité d'en déchiffrer les œuvres ; de là, la forme pseudo-« scientifique » de ce déchiffrement; de là, la toute-dominance de concepts comme travail ou production, l'accent exclusivement mis sur le développement des forces productives. Analogue en cela à toutes les religions, il contient nécessairement ce qu'il faut d'affirmations simples et fortes pour les humbles fidèles, et d'ambiguïtés subtiles pour les disputes sans fin des docteurs et leurs excommunications réciproques. Au scientisme vulgaire, à l'usage du militant moyen, font pendant au niveau sophistiqué, et selon les goûts de chacun, la filiation hégélienne, les énigmes de la réalisation de la plus-value ou de la baisse du taux de profit, l'éblouissante acuité des analyses historiques, la grande théorie ; mais cette théorie reste encore de la spéculation, au sens précisément que Marx lui-même et sur tout Lukàcs (celui de 1923) donnaient à ce terme : théorie qui est contemplation, vue, à laquelle la pratique fait suite comme une application. Il y a une vérité à posséder, et la théorie seule la possède - voilà le postulat dernier que Marx, quoiqu'il en ait dit par moments, partage avec la culture de son époque et, par delà, avec toute l'histoire de la pensée gréco-occidentale. D y a de l'être à voir, tel qu'il est - et lorsqu'on l'a vu, l'essentiel, sinon tout, est dit. De cette voie, qui va de Parménide à Heidegger, le long de laquelle l'aspect vu, spéculé, a bien évidemment toujours changé, mais non le rapport de la spéculation entre l'être et son théoros, Marx a eu un instant la géniale intuition qu'il fallait sortir ; mais rapidement, il y est retourné. Ainsi était une fois de plus occulté que l'être est essentiellement un à-être, que la vision même s'illusionne sur son propre compte lorsqu'elle se prend pour une vision, puisqu'elle est essentiellement un faire, que tout eidos est eidos d'un pragma et que le pragma n'est jamais maintenu dans l'à-être que par le prakton. » (pp.365-366)
    « Il fallait donc reprendre la question du rapport entre savoir et faire, se dégager de l'héritage plusieurs fois millénaire qui voit dans la théorie l'instance souveraine et la théorie elle-même comme possession d'un système de vérités données une fois pour toutes, comprendre que la théorie n'est rien de moins, mais aussi rien de plus qu'un projet, un faire, la tentative toujours incertaine de parvenir à une élucidation du monde (MTR III, IV et V). Il fallait établir la différence radicale séparant la praxis politique de toute pratique et de toute technique, et y voir ce faire qui vise les autres comme êtres autonomes et les considère comme agents du développement de leur propre autonomie. Il fallait comprendre que cette praxis, qui ne peut exister que comme activité consciente et lucide, est tout autre chose qu'application d'un savoir préalable ; le savoir sur lequel nécessairement elle s'appuie est nécessairement fragmentaire et provisoire, non seulement parce qu'il ne peut pas exister de théorie exhaustive, mais parce que la praxis elle-même fait constamment surgir un savoir nouveau, parce que seul le faire fait parler le monde. Ainsi se trouvait, non pas résolue, mais relativisée l'antinomie que j'avais formulée autrefois […] entre l'activité des révolutionnaires, basée sur la tentative d'une anticipation rationnelle du développement à venir, et la révolution elle-même comme explosion de l'activité créatrice des masses synonyme d'un bouleversement des formes historiquement héritées de rationalité. Il fallait aussi et surtout reprendre la réflexion sur l'histoire et la société. Lorsqu'on s'était dégagé des schémas traditionnels, il n'était pas difficile de voir qu'ils représentaient tous des transpositions illégitimes, à l'histoire et à la société, de schèmes empruntés à l'expérience banale du monde, celle des objets familiers ou de la vie individuelle. Ainsi l'histoire est une « vie » - que ce soit vie qui se développe et roman d'éducation, ou vieillissement et dégradation, ou combinaison des deux dans un « cycle » ou une « succes sion de cycles ». Ainsi la société est un « contrat » ou une « guerre », une « prison » ou une « machine ». Mais c'est dans l'histoire qu'une vie ou une succession de vies est seulement possible ; ce n'est que dans et par la société que contrats, guerres, prisons et machines existent. De quoi disposons-nous donc pour penser l'histoire et la société ? De rien - de rien d'autre que de la reconnaissance de la spécificité absolue, du mode d'être unique de ce que j'ai appelé le social-historique. » (pp.367-368)
    « Tout ensemble d'institutions, une fois établi, tend nécessairement à s'autonomiser et à asservir de nouveau la société aux significations imaginaires qui le sous-tendent. Le contenu du projet révolutionnaire ne peut être que la visée d'une société devenue capable d'une reprise perpétuelle de ses institutions. La société post-révolutionnaire ne sera pas simplement une société autogérée ; elle sera une société qui s'auto-institue explicitement, non pas une fois pour toutes, mais d'une manière continue. » (p.370)
    « Nous n'avons jamais envisagé la transformation révolutionnaire que comme transformation indissociable du social et de l'individuel, où dans des circonstances modifiées des hommes modifiés posent des jalons rendant leur propre développement plus facile, et non plus difficile, à l'étape suivante. » (p.373)
    p.383
    -Cornelius Castoriadis, « Introduction générale à la réédition en 10/18 », repris dans Quelle démocratie ? tome 1 (tome 3 des Écrits politiques, 1945-1997), Éditions du Sandre, 2013, 690 pages.
    « La seule limitation essentielle que peut connaître la démocratie, c'est l'autolimitation. Et celle-ci, à son tour, ne peut être que la tâche d'individus éduqués dans, par et pour la démocratie. Mais cette éducation comporte nécessairement l'acceptation du fait que les institutions ne sont, telles qu'elles sont, ni "nécessaires" ni "contingentes" ; autant dire, l'acceptation du fait qu'il n'y a ni du sens donné comme cadeau ni de garant du sens, qu'il n'y a d'autre sens que celui créé dans et par l'his toire. Autant dire encore que la démocratie écarte le sacré, ou que - c'est la même chose - les êtres humains acceptent finalement ce qu'ils n'ont jamais, jusqu'ici, voulu vraiment accepter (et qu'au fond de nous-mêmes nous n'acceptons jamais vraiment) : qu'ils sont mortels, qu'il n'y a rien" au-delà". Ce n'est qu'à partir de cette conviction, profonde et impossible, de la mortalité de chacun de nous et de tout ce que nous faisons, que 1 on peut vraiment vivre comme être autonome - et qu'une société autonome devient possible. » -Cornelius Castoriadis, « La logique des magmas et la question de autonomie » (1981), DDH, p. 418, rééd. p. 523.



    _________________
    « La question n’est pas de constater que les gens vivent plus ou moins pauvrement, mais toujours d’une manière qui leur échappe. » -Guy Debord, Critique de la séparation (1961).

    « Rien de grand ne s’est jamais accompli dans le monde sans passion. » -Hegel, La Raison dans l'Histoire.

    « Mais parfois le plus clair regard aime aussi l’ombre. » -Friedrich Hölderlin, "Pain et Vin".


    Contenu sponsorisé


    Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ? Empty Re: Cornelius Castoriadis, Quelle démocratie ?

    Message par Contenu sponsorisé


      La date/heure actuelle est Lun 6 Fév - 6:12