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    Philippe Nemo, Histoire des idées politiques dans l'Antiquité et au Moyen-âge

    Johnathan R. Razorback
    Johnathan R. Razorback
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    Philippe Nemo, Histoire des idées politiques dans l'Antiquité et au Moyen-âge Empty Philippe Nemo, Histoire des idées politiques dans l'Antiquité et au Moyen-âge

    Message par Johnathan R. Razorback Mer 1 Juil - 10:46

    "Les Grecs avaient inventé la Cité, communauté ordonnée par la loi - égale pour tous, créée par les hommes, rationnellement discutée dans l'agora, rendant possible la liberté individuelle. Mais, s'ils avaient découvert la forme de la loi, ils n'étaient pas allés très loin dans l'élaboration de son contenu. Ce sont les Romains qui ont décisivement approfondi celui-ci, actualisant, de ce fait, les virtualités de liberté individuelle contenues dans l'idée même de loi. Car la loi, quia pour fonction d'être un guide disant ce qu'on doit faire et ne pas faire si l'on veut bannir violence et arbitraire dans les rapports sociaux, joue d'autant mieux ce rôle qu'elle fixe des frontières plus précises et plus sûres au champ d'action légitime de chacun. Or, ces frontières du mien et du tien, du domaine propre de chacun, ce sont les juristes romains qui les ont dessinées.

    Ils l'ont fait en inventant et en perfectionnant au long des siècles, grâce au fait que Rome était devenue par ses conquêtes un grand État cosmopolite obligé de faire vivre ensemble des hommes d'ethnies différentes, des notions juridiques vraiment dégagées des particularismes ethniques et religieux, des outils juridiques de plus en plus abstraits et universels.
    " (pp.327-328)

    "Invention aux prolongements véritablement métaphysiques, malgré des apparences de prosaïsme. Car, si le domaine propre de chacun est défini et garanti sur plusieurs générations, c'est le moi lui-même qui prend une dimension qu'il n'avait eue auparavant dans aucune autre civilisation. Le moi est d'abord projeté en avant dans le temps: il n'est plus l'être d'un jour, qui passe comme la fleur ou comme un souffle, il s'inscrit dans la longue durée. Dans
    cette durée, il peut faire des plans rationnels, puisqu'il peut anticiper les formes successives que prendra sa propriété, puisqu'il sait ce au sujet de quoi il sera seul à pouvoir prendre des décisions, en exerçant chaque fois son libre arbitre. Par le fait même, il devient irréductible à tout autre, car, à mesure que se déploie sa vie d'échanges, les formes successives de sa propriété, qui sont aussi celles de son vécu, dessinent un parcours absolument singulier, superposable à aucun de ceux que dessinent les autres vies humaines et les autres libertés. Les personnes ne se fondent plus dans l'océan du collectif, non seulement au sens de la fusion au sein du groupe tribal, mais même au sens de la solidarité encore très étroite qui régné dans la Cité grecque. Pour la première fois dans l'Histoire, et grâce au droit, ce qu'on appelle vie privée devient possible: une sphère de liberté individuelle se crée où ne peut légitimement pénétrer autrui.

    On peut soutenir que les Romains, en ce sens, ont inventé l'homme lui-même, au sens occidental du terme, c'est-à-dire la personne humaine individuelle, libre, ayant une vie intérieure, un destin absolument singulier, réductible à aucun autre, et des droits qu'elle entend faire respecter aussi bien des autres personnes que de l'organisation collective en tant que telle
    ." (pp.328-329)

    "On a souvent remarqué qu'on ne trouve pas à Rome, à la seule et notable exception de Cicéron, de très grands penseurs politiques au sens grec de théoriciens. exposant un système de pensée synthétique. Les Romains ont peu de goût pour la réflexion abstraite et gratuite. Hommes d'action, méprisant le loisir studieux, la scholè, des Grecs, préférant à l'otium le negotium, l'activité, soit militaire, soit administrative, soit économique, ils ne prendront goût à la science que sous l'influence grecque, tardivement et sans y exceller. Les idées politiques, à Rome, se présentent de fait rarement sous la forme de théories générales, mais plus souvent comme des commentaires de la vie politique (ces commentaires peuvent avoir une portée théorique profonde chez un Sénèque ou chez un Tacite). Mais c'est une raison supplémentaire pour consacrer une place importante à l'étude des institutions et du droit romains. Car finalement, ceux-ci ont forgé nos propres réalités politiques occidentales autant et plus que ne l'ont fait les théories grecques. C'est Cicéron lui-même qui a observé que les pratiques juridico-politiques et les institutions peuvent communiquer une culture et forger une société tout autant que des idées. Les institutions sont une pensée incarnée." (p.330)

    "L'histoire de Rome commence, traditionnellement, en 753 av. J.-C., et il faut lui donner pour terme non pas la déposition du dernier empereur d'Occident, Romulus Augustule, en 476 apr. J.-C, mais la mort de Justinien, à Constantinople, en 565. Cet empereur avait provisoirement reconstitué l'unité de l'Empire en reconquérant l'Afrique, l'Espagne et l'Italie et son œuvre juridique est à bien des égards le résumé et le couronnement de toute l'évolution civilisationnelle antérieure." (p.331)

    "On divise traditionnellement cette histoire en quatre étapes bien marquées, correspondant à quatre régimes politiques distincts : royauté (milieu du ville-fin du VI' siècles av. ].-C.) ; République (509-31 av. ].-C.) ; Haut-Empire (31 av. J.-C.-285 apr. J.-C.) ; Bas-Empire ou, comme on préfère dire aujourd'hui, Antiquité tardive (285 apr. ].-C.-565 apr. ].-C.)." (p.332)

    "Le caractère révolutionnaire de ce changement se marque par le recul de l'aristocratie. Le roi de l'époque étrusque est un allié du nouveau populus contre le Sénat, selon le modèle grec de la tyrannie. La réforme agraire s'est faite contre les vieilles familles, la définition de la citoyenneté par les nouvelles tribus territoriales et le rôle militaire des fantassins vient détruire 'l'organisation ethnique-gentilice, donc miner le pouvoir du Sénat composé des chefs de gentes. Les nouveaux maîtres bouleversent d'ailleurs le recrutement du Sénat et suppriment certains de ses privilèges comme l'interrègne. L'accent ,mis sur le marché, sur le port fluvial, sur les liens économiques avec l'Etrurie, marque aussi le rôle nouveau des négociants. Les grands travaux urbains donnent du travail aux artisans. Là encore, ce sont des traits qui rappellent la politique des Pisistratides). Le pouvoir du maître étrusque est absolu. Les Etrusques ont apporté la notion d'imperium, pouvoir de commandement civil et militaire, symbolisé par les licteurs portant des faisceaux (un faisceau est une double hache entourée de verges)l, pratique et symbolisme étrusques. Le roi exerce cet imperium sur tout le peuple, sans la médiation du Sénat; il peut donc l'exercer en faveur du peuple et au détriment de l'aristocratie." (p.334)

    " II - La République (509-31 av. J.-C.)

    On comprend que celle-ci se révolte: c'est l'origine de la République, traditionnellement datée de 509.

    La légende romaine a présenté cet événement comme le triomphe de la liberté contre la tyrannie des derniers rois. Ceux-ci étant étrangers, leur expulsion constitue, en effet, une libération nationale. Mais, d'un point de vue social et politique, la « mise en république » est plutôt une prise, ou une récupération, du pouvoir par l'aristocratie, et un recul du
    populus. Celui-ci, en conséquence, va entamer une longue guerre contre les patriciens. Cette lutte va dominer la première partie de l'histoire de la République. Un équilibre ne sera établi qu'un siècle et demi plus tard avec les lois liciniennes." (pp.334-335)

    "On remplace le roi - ceci est vrai dans de nombreuses autres cités 'de la région - par des magistrats, aux pouvoirs temporaires et limités, dont le nombre et les fonctions vont évoluer. D'abord un praetor maximus (emprunté aux institutions étrusques), puis deux consuls, puis divers autres magistrats qui se partagent les pouvoirs autrefois possédés exclusivement par le roi. Dans le second but, les patriciens se ferment progressivement en une caste héréditaire. Alors que les « fastes » (listes de magistrats) montrent, au début de la République, une certaine ouverture de la fonction consulaire et du Sénat, un monopole de fait, puis de droit, s'instaure. Tendent à accéder aux magistratures supérieures et au Sénat les seuls descendants de ceux qui les ont déjà exercées, comme si l'imperium consulaire, avec sa dimension religieuse, était censé être la source d'un charisme indélébile." (pp.335)
    -Philippe Nemo, Histoire des idées politiques dans l'Antiquité et au Moyen-âge, Paris, Quadrige / PUF, 2007 (1998 pour la première édition), 1121 pages.





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